Le journal Le Globe annonce
en 1879 la création à Berlin
d’une «ligue antisémitique»

La première utilisation du terme
«antisémite» en français

Par Gilles Karmasyn

titre Le Globe 28/11/1879 page 1

Comme expliqué sur une page dédiée à cette question, le terme «antisémitisme» est élaboré en Allemagne en 1879 par des polémistes anti-juifs afin, dans un premier temps, de désigner une hostilité politique et scientifique, et non religieuse, aux Juifs. Très rapidement le terme en vient à désigner une hostilité contre les Juifs (uniquement contre eux, ce qui était déjà le cas au moment de son élaboration en 1879), quelles qu’en soient les modalités. Le terme se répand en Europe, notamment en France où il devient courant à la fin des années 1880 parfois sous la forme adjectivée «antisémitique» qui disparaîtra progressivement au profit de «antisémite».

A notre connaissance, la littérature savante de langue française n’a pas, jusqu’ici, mentionné la réception immédiate par la presse nationale de la création de la ligue antisémite de Wilhelm Marr. Cette création évoquée dès septembre 1879 dans la presse allemande, officialisée en octobre (voir notre page dédiée à ce sujet, notamment la note 4), a cependant été observée très tôt par des correspondants de la presse française.

Nous proposons ici la reproduction d’un court article du journal Le Globe, paru dans son édition du vendredi 28 novembre 1879, pages 3 et 4. C’est sans doute l’une des premières mentions en français, sinon la première, de l’«antisémitisme» qui apparaît ici sous ses deux formes adjectivées («antisémitique» et «antisémites»).

extrait Le Globe 28/11/1879 page 3

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LETTRE D’ALLEMAGNE
DE NOTRE CORRESPONDANT SPÉCIAL
AGITATEURS ET AGITATIONS EN ALLEMAGNE
BERLIN, 18 novembre.

Une petite histoire assez curieuse qui s’est passée ici, il y a quelques jours, me donne l’occasion d’appeler l’attention sur quelques symptômes très significatifs qui accompagnent la réaction actuelle en Allemagne. Voici d’abord l’histoire dont il s’agit:

A Berlin, quelques hommes qui veulent faire parler d’eux coûte que coûte ont formé, il y a deux mois environ, un club tendant à provoquer une agitation contre la population israélite. Ce club porte nom de “ligue antisémitique”. Son président est un nommé Marr, dont le factotum, un certain Grousillier, occupe le fauteuil de vice-président. Ce dernier avait écrit de mauvais drames dont aucun théâtre ne voulait; pour se faire accepter, il avait fondé une société nommée “Lessing-Bund”, qui avait la prétention de faire ouvrir les portes des théâtres aux mauvaises pièces des membres de cette alliance. Naturellement ce “Lessing-Bund” ne fut salué dans toute la presse que par un grand éclat de rire, et Mr. Grousillier ne vit ni ses vers ni sa prose applaudis par aucun public.

Le brave homme en fut excessivement exaspéré, et il chercha instinctivement quelqu’un sur qui il pourrait déverser toute sa bile. Ce fut alors qu’il rencontra Mr. Marr, et, comme les invectives du prédicateur Stocker avaient préparé le terrain pour la prédication contre le judaïsme, les deux champions du “Lessing-Bund” commencèrent une campagne dans ce sens.

N’ayant presque pas de membres, la ligue antisémitique s’entoura d’un grand mystère pour exciter la curiosité. Malheureusement il y avait dans ses rangs quelques personnages besogneux et très désireux de gagner quelques marks en vendant les secrets de l’association au journal “le Tageblatt”, qui figure en tête de la liste de proscription des antisémites. Grande rage dans le camp de Mr. Marr! On essaya de démentir les nouvelles du “Tageblatt”: vaine manœuvre, ce journal prouva la vérité des

extrait Le Globe 28/11/1879 page 4

faits. Alors Mr. Marr envoya ses témoins à un des rédacteurs du journal. On devait se battre au révolver, à trois pas de distance, et les armes, devaient avoir une triple charge.

Mr. Grousillier qui devait faire la provocation espérait que ce duel ne serait pas accepté; il comptait sur ce refus pour traiter le rédacteur du du “Tageblatt” de lâche et de calomniateur. Contre toute attente, un officier, témoin du rédacteur du “Tageblatt”, se rendit chez Mr. Grousillier, il ne le trouva pas: il y revint à trois reprises et toujours inutilement. Enfin, il donna par écrit un rendez-vous à Mr. Grousillier, qui ne s’y rendit point.

Mr. Grousillier déclara peu de temps après qu’on renonçait au duel et, pour se ménager une sortie, il ajouta qu’on ne pouvait se battre avec un journaliste, qui s’entendait avec un traître pour acheter un secret. Il se rendit ensuite chez le propriétaire du journal, mais il fut éconduit.

Inutile de vous dire les gorges chaudes auxquelles a donné lieu cette histoire à Berlin.

La ligue pour faire de la propagande, a fondé une sorte de revue. Le premier numéro en a paru récemment.

Je vous en cite quelques passages au hasard.

Un meeting aurait déclaré qu’il devait être interdit de fréquenter les théâtres appartenant à des juifs ou comptant des juifs parmi ses employés, et qu’on ne pouvait assister à des représentations où figurent Mme Heilbronn ou Sarah Bernhardt. Défense aussi d’aller aux concerts quand sur le programme on annoncerait des œuvres de Mendelssohn ou de Meyerbeer, défense d’entrer dans les églises où l'on chante des psaumes du juif David. On ne lira plus le “New-York Herald” parce qu’il a des attaches avec le “Daily Telegraph”, dont le propriétaire est israélite: on ne lira plus les romans de lord Beaconsfield, ni les poésies de Heine, ni rien de ce qui a été écrit ou publié par des juifs.

Les israélites ne doivent plus servir dans l’armée, mais payer un tribut. Ils n’ont pas de patrie. “Ubi bene, ibi patria” est une phrase pour laquelle Cicéron mériterait d’être proclamé israélite, etc.

Si tout le mouvement se bornait là, il n’y aurait pas lieu d’en parler. Mais quelques journaux ultramontains, pour faire une diversion à la discussion du “Kulturkampf” ont relevé cette agitation, et les journaux réactionnaires leur ont prêté leur appui. On veut évidemment détourner l’attention des moyens mis en œuvre par les journaux pour obtenir la réforme de l’organisation des écoles et pour exciter les basses classes, en faisant appel au fanatisme, qui travaille depuis longtemps, de rendre au clergé protestant et catholique la position primitive dans l’inspection des écoles primaires. La guerre est engagée sur toute la ligue contre l’esprit libéral et contre les mesures introduites pax le ministre des cultes démissionnaire, Mr. Falk, pour mettre un terme aux empiétements des orthodoxes.

La question devient d’autant plus grave que la coalition réactionnaire tend à confondre les agissements israélites avec les opérations de la Bourse, et à rendre ainsi cette institution odieuse au public. La chose est d’autant plus aisée que personne n’a oublié le “Krach”, cette panique financière dont on ressent encore les suites. Le Krach a eu lieu à la Bourse, donc il a été provoqué par elle au profit de quelques grands spéculateurs. L’argumentation est spécieuse, mais bien des gens s’y laissent prendre. L’animosité contre la Bourse trouve au reste un aliment puissant dans la confiance qui règne généralement en matière d’économie politique, confusion aggravée singulièrement par le retour complet de la politique financière en Allemagne.

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