1. Franciszek Piper, «The number of victims», in  Ysrael Gutman et Michael Berenbaum, Anatomy of the Auschwitz death camp, Washington D.C and Bloomington: United States Holocaust Memorial Museum and Indiana University Press, 1994. Chapitre 4, p. 65. On trouvera par ailleurs ce calcul ici. 2. Nous n’avons pas oublié, Editions Polonia, Warszawa, 1962, p. 259-260 3. Auschwitz 1940-1945, éditions Pantstowowe museum w oswiecimiu, 1966, p. 13-14 4. Franciszek Piper, «The number of victims», op. cit., p. 68-70. Les Juifs étaient en général immédiatement assassinés dans les chambres à gaz sans être enregistrés. les Polonais non-juifs étaient généralement enregistrés et servaient d’esclaves. Ils mourraient en quelques semaines ou quelques mois. 5. Ota Kraus, Erich Kulka, Tovarna na smrt, Dokument o Osvetimi, Orbis-Praha, 1956, p. 158. Le nombre total de victimes d’Auschwitz qui est donné dans cet ouvrage à la page 159 est évidemment de 4 millions... 6. Il faut signaler que chez certains journalistes ou rares historiens non spécialistes d’Auschwitz, une confusion entre le chiffre soviétique, erroné, et la conscience de la proportion réelle de Juifs parmi les victimes d’Auschwitz a suscité des évaluations correspondant à une majorité de Juifs sur 4 millions de victimes. Il s’agit cependant d’exceptions dans l’historiographie non communiste, étant entendu que dans l’historiographie communiste, les Juifs sont considérés comme une catégorie de victimes minoritaire sur les «4 millions», si tant est que le fait que des Juifs furent assassinés en tant que Juifs soit mentionné... 7. Rudolf Hoess, Le commandant d’Aushwitz parle, La Découverte, 1995, p. 278. (rédigé en 1946) 8. Josef Kermisz, «Le musée Juif à Auschwitz», dans Les Juifs d’Europe, 1939-1945, Éditions du Centre, Paris, 1949, p. 164. Cette évaluation polonaise de 1949 était faite à un moment où les communistes n’avaient pas encore imposé aux historiens de l’Est le chiffre soviétique de 4 millions. Cet exemple démontre que dès le début de l’historiographie, on était parvenu à une bonne évaluation du nombre de victimes. 9. Léon Poliakov, Bréviaire de la Haine (Le IIIe Reich et les Juifs), Editions Complexe, 1986, p. 387 10. Gerald Reitlinger, The Final Solution: The Attempt to Exterminate the Jews of Europe, 1939-1945. Perpetua Edition, New York, 1961, p. 460-461. Texte conforme à l’édition de 1953 11. Raul Hilberg, The Destruction of the European Jews Chicago, Quadrangle Books, 1961, p. 572. Pour la version française, remaniée et augmentée : Raul Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 1045. Dans cette édition de 1988, Raul Hilberg s’en tient au même chiffre de 1 million de victimes juives 12. Helmut Krausnick cité par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, 18 février 1964, p. 6 13. Joseph Billig, Les camps de concentration dans l’économie du Reich hitlérien,, Paris, Presses universitaires de France, 1973, p. 101-102 14. Lucy Dawidowicz, La guerre contre les juifs, 1933-1945, Hachète, 1977, p. 241 15. Georges Wellers, «Essai de détermination du nombre de morts au camp d’Auschwitz», Le Monde Juif, octobre-décembre 1983, p. 127-159 16. Franciszek Piper, «The number of victims», in  Ysrael Gutman et Michael Berenbaum, Anatomy of the Auschwitz death camp, Washington D.C and Bloomington: United States Holocaust Memorial Museum and Indiana University Press, 1994. Chapitre 4. 17.  Franciszek Piper, «Auschwitz Concentration Camp», dans Michael Berenbaum et Abraham J. Peck (éditeurs), The Holocaust and History. The Known, the Unknown, the Disputed and the Reexamined, Indiana University Press, 1998, p. 378

Le nombre de victimes d’Auschwitz

L’estimation soviético-polonaise et l’histoire


Le complexe d’Auschwitz-Birkenau fut à la fois un camp de concentration où des dizaines de milliers de déportés moururent comme esclaves des conditions barbares que les Nazis faisaient régner dans le camp et un camp d’extermination, principalement Birkenau, où, de 1942 à 1944, près d’un million de Juifs furent assassinés, dès leur arrivée, dans des chambres à gaz. L’établissement du nombre des victimes d’Auschwitz-Birkenau est un travail poursuivi par les historiens depuis 50 ans. Il s’est heurté à la version frauduleuse des autorités soviético-polonaises qui avaient gonflé les chiffres en camouflant la spécificité juive d’Auschwitz . Nous donnons ici l’historique et la signification de cette version que l’on peut qualifier de «nationale-communiste» et l’évolution des estimations effectuées par les historiens occidentaux.

Jusqu’en 1990, il y avait à Auschwitz des plaques stipulant que 4 millions de personnes étaient mortes à Auschwitz. Le texte de ces plaques était le suivant : «Ici,de 1940 à 1945, quatre millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont été torturés et assassinés par les meurtriers hitlériens». Il n’y était pas fait mention des Juifs. En avril 1990, ces plaques furent retirées.

Le 19 juillet 1990, on pouvait lire en page 17 du Monde:

Rejoignant des évaluations occidentales Les Polonais révisent leur bilan des victimes d’Auschwitz

Les statistiques soviétiques sur le nombre de victimes du camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau viennent d’être remises en cause radicalement par une étude polonaise menée au musée d’Auschwitz et citée, mardi 17 juillet, par le quotidien Gazeta, proche de Solidarité.

Selon le directeur du département d’histoire du musée d’Auschwitz, M. Franciszek Piper, les morts auraient été au nombre de 1,1 million au moins — dont 960 000 juifs, 70 à 75 000 Polonais, 21 000 tziganes et 15 000 prisonniers soviétiques — et de 1,5 million au plus, et non 4 millions, comme l’avait affirmé une commission soviétique en 1945.

Cette nouvelle évaluation polonaise correspond à celle publiée depuis plusieurs années par les historiens occidentaux, selon lesquels un million de juifs ont été exterminés à Auschwitz-Birkenau, sur un total d’au moins cinq millions de victimes du génocide.

Se fondant sur cette étude polonaise, une équipe chargée par le ministre de la culture, Mme Izabela Cywinska, de transformer le musée d’Auschwitz, a fait enlever récemment à Birkenau les plaques déposées au pied du monument international aux victimes du nazisme, évoquant les 4 millions de morts du camp, selon Gazeta. M. Piper, cité par ce journal, explique qu’«il s’agit de chiffres minimaux, établis à partir des prisonniers enregistrés, des correspondances liées à la préparation et à l’envoi des transports [de déportés] et des statistiques faites dans les ghettos de nombreux pays d’Europe [...]»

De nouvelles plaques furent posées en 1995. Leur texte était le suivant: «Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes, d’enfants, en majorité des juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement !». Ces modifications et ces précisions ne faisaient que s’aligner sur le travail des historiens et sur les chiffres qu’ils avançaient depuis plusieurs dizaines d’années.


Origine et signification du chiffre soviético-polonais des «4 millions»

Le chiffre de 4 millions de victimes à Auschwitz est le fait des soviétiques et uniquement d’eux, et n’a jamais été avancé que par les autorités soviétiques et polonaises. Il est issu d’un calcul théorique, largement erroné, effectué en avril-mai 19451. Il a été progressivement imposé par les communistes aux historiens de l’Europe de l’Est.

Il ne s’agissait pas, surtout dans l’esprit de ces autorités, de victimes juives, au contraire; le mot "juif" n’apparait jamais dans l’évocation par les soviétiques et les polonais de 4 millions de victimes à Auschwitz. En réalité, pour les polonais et des soviétiques, il fallait, à partir des années 50, faire passer Auschwitz pour une tragédie avant tout polonaise, puis européenne, surtout pas juive. Le mot “juif” ne figurait jamais lorsque le chiffre de 4 millions était évoqué.

On lira par exemple dans un ouvrage publié en Pologne en 1962: «environ 4 millions de personnes — enfants, femmes, hommes — trouvèrent une mort atroce dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birekenau»2. Il ne s’agit pas d’un oubli, car, à la même page, pour les autres camps d’extermination, Belzec, Chelmno, Sobibor, Treblinka, il est bien fait référence à la spécificité juive: «camps d’extermination pour les juifs».

Un opuscule, édité en Pologne en 1966, évite soigneusement de parler de juifs à propos d’Auschwitz: «Près de 4 millions d’hommes ont été exterminés [...] 4 millions de citoyens de tous les pays occupés par les nazis», «au moins 4 millions d’hommes ont péri à Auschwitz», «plus de 4 millions d’hommes ont péri à Auschwitz»3.

Auschwitz était ainsi implicitement, mais délibérément, décrit par les autorités polonaises comme ne présentant pas de spécificité juive, alors qu’au moins 90% des personnes qui y furent assassinées étaient juives et le furent en tant que juifs. Il s’agissait de déjudaïser Auschwitz, d’en faire un drame polonais. Il faut savoir que si dans la réalité 450 000 polonais (dont 300 000 juifs) furent déportés à Auschwitz4, on trouve dans les sources polonaises des années 50 le chiffre de 2 300 000 polonais ayant péri à Auschwitz5. Il est cependant intéressant de constater que la version soviético-polonaise, lorsqu’on lit le détail de la répartition des victimes, entraîne implicitement que le nombre de victimes juives d’Auschwitz est compris entre 1 et 2 millions, soit la fourchette communément admise par la plupart des historiens.
 

La position de l’historiographie non communiste

Les historiens de l’Ouest n’ont pratiquement jamais tenu compte de l’estimation soviético-polonaise. Elle n’a notamment jamais été utilisée dans les estimations du nombre total de victimes de la Shoah. Lorsque Raul Hilberg, donne pour bilan de la destruction des Juifs d’Europe, un total de 5,1 millions de victimes en 1961, il le fait en utilisant un chiffre de 1 million de victimes juives pour Auschwitz. De fait, les estimations des historiens ont presque toujours varié entre un et deux millions6.

Voici des exemples, pour la plupart issus d’ouvrages accessibles en français (à part le Reitlinger qu’il convient de signaler pour sa date de publication, et le Piper qui est une des plus récentes et des plus fouillées estimations, rendue publique après la chute du communisme), rédigés par des historiens (mis à part Hœss, mais son évaluation ne saurait être écartée puisqu’il a été le commandant d’Auschwitz...).

  • Rudolf Hoess, dans ses mémoires rédigées en 1946, donne un chiffre (total Auschwitz) de 1,13 million7.
  • le Dr Josef Kermisz, de la Commission Historique Juive en Pologne, écrivait, en 1949, que cette Commission évaluait «le nombre de victimes à Auschwitz à environ 1 500 000»8.
  • Léon Poliakov, dans le Bréviaire de la haine, paru dès 1951, retenait le chiffre de 2 millions de victimes juives9.
  • Gerald Reitlinger, dès 1953, estimait entre 800 000 et 900 000 les victimes juives d’Auschwitz10.
  • Raul Hilberg, dans La destruction de juifs d’Europe, estime le nombre de victimes juives d’Auschwitz à 1 million, pour un total (Auschwitz) de 1,1 million, dès 196111.
  • Helmut Krausnick, déclare en 1964, dans le cadre du procès des gardiens d’Auschwitz, que le nombre total de victimes d’Auschwitz est compris entre un et un million et demi12.
  • Joseph Billig, en 1973 donne le chiffre de 2 millions de victimes13.
  • Lucy Dawidowicz, en 1975, donne une estimation (total pour Auschwitz) de 2 millions14.
  • Georges Wellers, en 1983, a donné une estimation de 1,3 million de victimes juives à Auschwitz pour un total (à Auschwitz) de 1,5 million de morts15.
  • Franciszek Piper, a entrepris une étude de fond en 1980. Il en a présenté les résultats en 1991 et 1994. Il donne, pour le nombre total de victimes d’Auschwitz un minimum de 1,1 million et un maximum de 1,5 million16.

Franciszek Piper a confirmé en 1998 le bilan qu’il donnait dès 1991. On peut considérer aujourd’hui que les conclusions qu’il a alors données représentent la meilleure approximation du bilan des victimes d’Auschwitz:

«Sur au moins 1 300 000 déportés à Auschwitz, environ 900 000 furent tués immédiatement après leur arrivée. Les 400 000 autres furent enregistrés comme prisonniers du camp de concentration et dotés d’un numéro d’identification. Environ 200 000 sont morts de faim, de maladie, et d’esclavage; parmi les autres, nombreux furent ceux assassinés par injection ou dans les chambres à gaz. Ainsi, au moins 1 100 000 personnes sont mortes dans le camp. 90% d’entre elles étaient juives. Le second groupe le plus nombreux [parmi les victimes] furent les Polonais, suivis par les Tziganes et les prisonniers d’autres nationalités.17»

 

En guise de conclusion historiographique

En faisant passer les chiffres inscrits sur les plaques d’Auschwitz de 4 millions (de «personnes») à 1,5 millions (en majorité des Juifs), les autorités polonaises corrigeaient une erreur que n’avait jamais commise la majorité des historiens. Cette rectification n’avait aucun impact sur la majorité des estimations du nombre des victimes juives d’Auschwitz effectuées par les historiens depuis 40 ans et ne modifiait non plus en rien la façon dont avait été calculé le nombre total de victimes de la Shoah, et les résultats de ces calculs. On aura noté que les autorités polonaises ont choisi en 1995 le chiffre le plus élevé proposé alors par Piper, mais que le chiffre à retenir est celui de 1,1 million de victimes.



Notes.

1. Franciszek Piper, «The number of victims», in  Ysrael Gutman et Michael Berenbaum, Anatomy of the Auschwitz death camp, Washington D.C and Bloomington: United States Holocaust Memorial Museum and Indiana University Press, 1994. Chapitre 4, p. 65. On trouvera par ailleurs ce calcul sur http://www.nizkor.org/ftp.cgi/camps/auschwitz/4-million-variant-02.

2. Nous n’avons pas oublié, Editions Polonia, Warszawa, 1962, p. 259-260.

3. Auschwitz 1940-1945, éditions Pantstowowe museum w oswiecimiu, 1966, p. 13-14.

4. Franciszek Piper, «The number of victims», op. cit., p. 68-70.

5. Ota Kraus, Erich Kulka, Tovarna na smrt, Dokument o Osvetimi, Orbis-Praha, 1956, p. 158. Le nombre total de victimes d’Auschwitz qui est donné dans cet ouvrage à la page 159 est évidemment de 4 millions...

6. Il faut signaler que chez certains journalistes ou rares historiens non spécialistes d’Auschwitz, une confusion entre le chiffre soviétique, erroné, et la conscience de la proportion réelle de Juifs parmi les victimes d’Auschwitz a suscité des évaluations correspondant à une majorité de Juifs sur 4 millions de victimes. Il s’agit cependant d’exceptions dans l’historiographie non communiste, étant entendu que dans l’historiographie communiste, les Juifs sont considérés comme une catégorie de victimes minoritaire, sur les «4 millions», si tant est que le fait que des Juifs furent assassinés en tant que Juifs soit mentionné...

7. Rudolf Hoess, Le commandant d’Aushwitz parle, La Découverte, 1995, p. 278. (rédigé en 1946).

8. Josef Kermisz, «Le musée Juif à Auschwitz», dans Les Juifs d’Europe, 1939-1945, Éditions du Centre, Paris, 1949, p. 164. Cette évaluation polonaise de 1949 était faite à un moment où les communistes n’avaient pas encore imposé aux historiens de l’Est le chiffre soviétique de 4 millions. Cet exemple démontre que dès le début de l’historiographie, on était parvenu à une bonne évaluation du nombre de victimes.

9. Léon Poliakov, Bréviaire de la Haine (Le IIIe Reich et les Juifs), Editions Complexe, 1986, p. 387

10. Gerald Reitlinger, The Final Solution: The Attempt to Exterminate the Jews of Europe, 1939-1945. Perpetua Edition, New York, 1961, p. 460-461. Texte conforme à l’édition de 1953.

11. Raul Hilberg, The Destruction of the European Jews Chicago, Quadrangle Books, 1961, p. 572. Pour la version française, remaniée et augmentée : Raul Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 1045. Dans cette édition de 1988, Raul Hilberg s’en tient au même chiffre de 1 million de victimes juives.

12. Helmut Krausnick cité par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, 18 février 1964, p. 6.

13. Joseph Billig, Les camps de concentration dans l’économie du Reich hitlérien,, Paris, Presses universitaires de France, 1973, p. 101-102.

14. Lucy Dawidowicz, La guerre contre les juifs, 1933-1945, Hachète, 1977, p. 241.

15. Georges Wellers, «Essai de détermination du nombre de morts au camp d’Auschwitz», Le Monde Juif, octobre-décembre 1983, p. 127-159.

16. Franciszek Piper, «The number of victims», in  Ysrael Gutman et Michael Berenbaum, Anatomy of the Auschwitz death camp, Washington D.C and Bloomington: United States Holocaust Memorial Museum and Indiana University Press, 1994. Chapitre 4.

17. Franciszek Piper, «Auschwitz Concentration Camp», dans Michael Berenbaum et Abraham J. Peck (éditeurs), The Holocaust and History. The Known, the Unknown, the Disputed and the Reexamined, Indiana University Press, 1998, p. 378.

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05/08/2000 — mis à jour le 19/10/2002