1. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, XXII.

Marc Klein à Auschwitz


Préambule au témoignage de Marc Klein

par Gilles Karmasyn (2001)

Le complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau était fait de camps d’esclaves, où l’on mourait par la faim, les expérimentations médicales atroces, les traitements barbares, les exécutions arbitraires et les gazages lorsque l’on était devenu inutile. Mais il comprenait aussi un centre de mise à mort, principalement au grand camp d’Auschwitz II-Birkenau. La différence consistait dans le fait que les centaines de milliers de déportés juifs «sélectionnés» à leur arrivée pour les chambres à gaz n’étaient pas «enregistrés», ne pénétraient pas dans un des camps d’esclaves, mais étaient immédiatement assassinés.

Auschwitz fut bien un «camp de la mort», un camp des morts multiples, lentes ou non. Mais les conditions variaient selon le camp où l’on était affecté et selon le statut que l’on avait.

Lorsqu’on lit le récit d’un rescapé du complexe concentrationnaire d’Auschwitz, il convient de se demander dans quel sous-camp il fut interné, et dans quelles conditions.

Marc Klein, par exemple, médecin interné à Auschwitz I, le «petit camp», n’a pas pénétré à Birkenau (Auschwitz II) où se pratiquaient les exterminations de masse. Il écrit:

«J’ai été interné moi-même au Konzentrations-lager Auschwitz I, et la description que j’en donnerai n’est valable que pour ce camp: elle sera donc très différente de celles qui ont été données par d’autres auteurs, et qui concernent en réalité d’autres camps tels que Birkenau (Auschwitz II)»

(Marc Klein, «Observations et reflexions sur les camps de concentration nazis», Etudes Germaniques n°3 1946, p. 245) Cette précaution préalable, Marc Klein prit soin de la réitérer lors d’une reprise de son témoignage:

«J’insite expréssément sur le fait que ce témoignage n’est valable que pour Auschwitz I Stammlager»

(Marc Klein, «Auschwitz I Stammlager», dans De l’Université aux Camps de Concentration, Témoignages strasbourgeois, Strasbourg, 1946, p. 429)

D’autre part, Marc Klein a fait partie des «privilégiés» du camps, en tant que médecin. Il travaille dans un laboratoire et mange à sa faim. Cela est flagrant à la lecture de son témoignage. (pages 258). Il écrit notamment:

«j’eus la chance de passer à la pharmacie des détenus, située au bloc 28, et qui était de tout Auschwitz, l’un des endroits les plus jalousés […] A la pharmacie du camp j’étais donc à l’abri, sans y occuper d’emploi officiel.»

(Marc Klein, Observations..., p. 267-268)

Plus tard il passe dans un autre kommando, au laboratoire Raisko, également «un des meilleurs kommandos du camp» (page 269-271)

Enfin, à propos des activités qui apparaissent comme des loisirs, et qui concernent Auschwitz I, et non Birkenau (à 2,8 km), Marc Klein oublie de préciser quelque chose d’évident à la lecture de son article: ces activité étaient réservées à des privilégiés. D’ailleurs dans sa reprise de son témoignage, Marc Klein souligne:

«Il est à noter que seul les prominents [individus privilégiés dans le vocabulaire des camps] bien nourris, exempts des travaux les plus pénible, pouvaient se livrer à ces sports»

(Marc Klein, «Auschwitz I Stammlager», op. cit., p. 258)

C’est en gardant à l’esprit ces élements de contexte qu’on lira le témoignage de Marc Klein.


«Observations et Réflexions
sur les Camps de Concentration Nazis»

par Marc Klein

Professeur à la Faculté de Médecine de Strasbourg

Revue d’Études germaniques, no 3, juillet-septembre 1946, p. 245-275

C’est la première fois, et non sans de vivres appréhensions, que je traite d’un sujet qui se trouve entièrement en dehors de mes préoccupations professionnelles. Je n’ai ni talent d’orateur ni don d’écrivain, je ne suis ni historien, ni politicien, ni publiciste; je suis de métier biologiste et médecin. Si j’ai accepté, après de longues hésitations, l’offre de la Société des Études Germaniques de faire pour ses membres un exposé sur les camps de concentration nazis, c’est parce que je me suis rendu compte, que je pouvais atteindre ainsi un certain nombre de professeurs d’allemand des différents degrés de l’enseignement. Comme ces maîtres sont responsables de ce qu’on enseignera sur l’Allemagne et les Allemands au cours des années à venir, j’ai pensé qu’il était utile, de leur rapporter aussi objectivement que possible mes observations et mes réflexions sur les camps de concentration nazis. Je me rends compte des multiples dangers de cette entreprise, et je voudrais essayer de dissiper d’avance des malentendus qui ne manqueront pas de naître à la suite d’un exposé sur un sujet d’une actualité aussi brûlante. Je désirerais m’inspirer, des lignes suivantes de Thucydide: «Quant aux événements, Je ne me suis pas contenté de les écrire sur la foi du premier qui m’en faisait le récit, ni comme il me semblait qu’ils s’était passés; mais j’ai pris les informations aussi exactes que possible, même ceux j’avais été présent. Ces recherches étaient pénibles, car les témoins d’un événement ne disent pas tous les mêmes choses sur les mêmes faits; ils rapportent au gré de leur mémoire ou de leur partialité. Comme j’ai rejeté ce qu’ils disaient de fabuleux, je serai peut-être écouté avec moins de plaisir; mais il me suffira que mon travail soit regardé comme utile par ceux qui voudront connaître la vérité de ce qui s’est passé et en tirer les conséquences pour les événements semblables ou peu différents, qui par la nature des choses humaines se renouvelleront un jour1.»

Ce que j’apporte, c’est un témoignage personnel; je connais les faiblesses de tout témoignage humain. J’essayerai de relater le moins possible de souvenirs me touchant de trop près, pour ne point me poser en vedette désirant exciter la compassion. De tels souvenirs, pittoresques ou émouvants, n’ont de valeur que pour les proches, et encore convient-il de rester sur une véritable réserve pour respecte l’affectivité d’êtres chers. Je ne me complairai pas dans la description de scènes cruelles ou macabres; tous les reportages sur les camps en ont fait état. Non pas que de telles scènes ne soient exactes ou n’aient existé; elles sont tristement vraies, mais elles ne révèlent qu’un des aspects des camps. Leur présentation ne tend le plus souvent qu’à assouvir la curiosité sadique du grand public, et de ce fait on passe à côté des vrais problèmes. Je voudrais donc essayer de m’élever à une vue plus générale sur l’organisation des camps,, dont la perfection calculée ne fait qu’amplifier l’horreur et le danger de ces institutions de répression collective. Je décrirai successivement les camps d’Auschwitz, de Grossrosen et de Buchenwald, les seuls que j’ai connus moi-même; je les comparerai entre eux, car il y a des différences profondes d’un camp à l’autre tant dans leurs installations matérielles que dans l’état d’esprit e leurs internés. J’essaierai de dépasser le plan purement descriptif et, à défaut de pouvoir donner l’explication des phénomènes décrits, je tâcherai d’en atteindre au moins la compréhension. Je voudrais autant que possible refouler toute réaction affective personnelle que réveille l’évocation de douleurs sans pareilles. Si la passion et la tristesse d’un auteur peuvent plaire à l’auditeur et au lecteur, elles voilent la compréhension lucide qui seule permet d’entrevoir des mesures préventives pour que de telles calamités ne se reproduisent pas trop précocement. En bref, je voudrais rester fidèle à mon idéal professionnel de scientifique qui consiste à exposer les faits aussi brièvement que possible, puis d’en tenter un essai d’interprétation.

Ces précautions oratoires et méthodologiques peuvent paraître superflues; si elles ne sont pas à même d’empêcher les diverses réactions que suscitera cet exposé, elles auront du moins le mérite de définir de bonne foi l’esprit dans lequel il est fait.

***

Le nom «Auschwitz» s’appliquait non pas à un camp unique à un groupement de camps d’importance variable dépendant tous du camp central d’Auschwitz-I ou Auschwitz Stammlager. Ce dernier se trouvait à environ 4 km. de la ville d’Auschwitz (Oswiecim), elle-même située près de la célèbre «Drei-Kaiser-Ecke» où se rencontraient, avant 1914, les frontières de I'empire allemand, de- l’empire austro—hongrois et de l’empire, russe. J’ai été interné moi-même au Konzentrationslager Auschwitz-I, et la description que j’en donnerai n’est valable que pour ce camp: elle sera donc très différente de celles qui ont été données par d’autres auteurs et qui concernent en réalité d’autres camps tels que Birkenau (Auschwitz-II), ou Monowitz (Auschwitz-III). De ce camp central dépendaient de nombreux autres camps tels que Birkenau, Monowitz, Kattowice, Zator, Laurahütte, pour ne citer que les noms les plus connus. En relevant sur la carte les localités de ces différents camps, on se rend compte que le Lagerbereich Auschwitz occupait une surface dont certains diamètres atteignaient environ 120 km., c’est-à-dire le diamètre moyen d’un département français. Ajoutons qu’à une distance peu éloignée d’Auschwitz se trouvaient les camps de destruction non moins célèbres et non moins sinistres de Lublin-Majdanek et de Treblinka. La population moyenne du Lagerbereich Auschwitz était d’après certaines indications, d’environ 150000 têtes, et Auschwitz-I lui-même avait une population moyenne d’environ 15 à 18000 détenus; malgré des arrivages continuels de déportés, cette population restait sensiblement constante à la suite de transports vers d’autres camps de concentration et à la suite des procédés de destruction massive à l’arrivée et par sélection; J’ai vu un jour à la Schreibstube de Raïsko un plan d’ensemble du Lagerbereich Auschwitz dans lequel le camp central n’occupait qu’une place très réduite; j’y ai vu entre les différentes localités toute une série d’installations et d’usines diverses dont certaines étaient déjà réalisées entièrement, d’autres partiellement construites; d’autres enfin ne devaient jamais voir le jour. Auschwitz était donc tout autre chose que le camp de concentration tel qu’on se l’imagine d’habitude, tout autre chose qu’un enclos de fils de fer chargés de courant électrique dans lequel on enferme les détenus pour les y faire mourir.

Auschwitz état une entreprise gigantesque comprenant des établissements industriels de toute sorte, des mines, des entrepôts étendus de matériel, des exploitations agricoles, des travaux de canalisation, d’électrification, d’assèchement, de construction de routes, des casernements de troupes SS, des hôpitaux, des bâtiments sanitaires, les camps proprement dits, et enfin, au centre la célèbre installation des chambres à gaz et des crématoires qui donnaient à Auschwitz sa note fondamentale.

Avant de décrire le camp et la vie que les détenus y menaient, je vais relater mon arrivée à Birkenau; cette description permettra d’aborder tout de suite le point le plus important, celui des destructions massives et celui des opinions qui régnaient à ce sujet parmi les détenus eux-mêmes.

L’arrivée des convois se faisaient de mon temps sur un quai de débarquement qui avait été spécialement aménagé à cet effet dans le camp même de Birkenau à quelques mètres des chambres à gaz et des crématoires.

J’avais été chargé, pour le transport de Drancy à Auschwitz, d’un des trois wagons sanitaires; ceux-ci ne différaient des autres wagons à bestiaux que par le fait qu’ils étaient munis de quelques matelas, de réceptacles pour de l’eau que l’on nous permettait de remplir à certains stations, enfin d’une réserve de médicaments telle que le voyage le plus long ne pouvait la justifier. Les déportés de mon wagon étaient surtout constitués de vieillards et de malades dont on n’avait même pas jugé utile au départ de Drancy de me donner les diagnostics. Il s’y était ajouté au cours du voyage un certain nombre de personnes qui étaient tombées malades pendant le trajet. Le travail médical fut écrasant pour les deux collègues qu’on m’avait adjoints et moi-même. Nous ne pouvions deviner quel allait être le sort de nos patients. En effet à part trois survivants du personnel sanitaire, tous les autres occupants ont disparu à l’arrivée. Je vais essayer de préciser cette formule «disparus à l’arrivée» en décrivant cette arrivée elle-même, spectacle qui s’est reproduit des milliers de fois suer ce sinistre quai et dont nous ne devions comprendre la signification et la terrible gravité que beaucoup plus tard. Le nouvel arrivant ne se rendait pas compte que le débarquement et le triage sommaire qui lui succédait constituait en réalité une opération de sélection et de destruction.

Dès l’arrivée, qui pour moi eut lieu le 2 juin 1944, à l’ouverture des wagons, nous avons été bousculés de la façon la plus brutale par des détenus et des SS pour que nous descendions au plus vite en abandonnant tous les bagages que nous portions encore avec nous. Un jeune médecin SS me demanda en un français parfait où se trouvait la réserve de médicaments, s’informa si j’avais eu des malades infectieux, puis nous fûmes poussés à coups de canne vers l’extrémité du quai. Les malades des trois wagons sanitaires furent mis en groupe d’un côté; je ne devais plus jamais revoir aucun d’entre eux ni avoir la moindre nouvelle à leur sujet: «disparus à l’arrivée». Les hommes furent alors séparés des femmes, inutile de décrire les scènes auxquelles cette opération donna lieu; puis ils défilèrent devant un médecin SS qui d’un geste de la canne dirigeait chacun d’entre nous soit vers un groupe de gauche soit vers un groupe de droite. J’avais déjà été dirigé sur un des deux groupes, lorsque sur la remarque d’un sous-officier SS, «So ein junger Mensch» je fus d’un grossier «Weg auf die andere Seite» envoyé dans l’autre groupe. J’indique ce détail pour montrer de quelle façon sommaire l’opération de triage était faite. Au bout d’une heure, deux groupes d’hommes s’étaient formés. Je m’aperçus que, en gros, d’un côté se trouvait des vieillards et des hommes peu robustes, alors que dans mon groupe il y avait des hommes jeunes et bien portants. Nous nous disions que nous allions être employés à des travaux plus durs, ce qui était satisfaisant; j’avais appris, dès la prison, qu’il valait mieux faire du gros travail pour avoir des rations plus importantes. Je vis encore un instant de bons amis dans le groupe des faibles, puis après quelques paroles échangées avec eux, nous en fûmes séparés. Je ne devais apprendre que progressivement, par bribes, et mettre des mois à croire, que mes malheureux camarades avaient été gazés et incinérés dès leur arrivée.

Nous restions environ 200 hommes; nous fûmes alignés par rangs de 5 et partîmes à pied sur Auschwitz-I qui se trouvait à 4 km du quai de débarquement de Birkenau et nous passâmes sous la fameuse inscription: «Arbeit macht frei». Le camp me fit très bonne impression: les blocs étaient en pierre, à plusieurs étages, les rues très proprement tenues. Cette impression devait se transformer en étonnement lorsque nous fûmes conduits entre les blocs du Häftlingskrankenbau (hôpital des détenus). Etait-il possible que dans un camp dont le monde entier connaissait déjà la sinistre réputation grâce aux émissions radiophoniques alliées, il existât un hôpital avec des sections spécialisées selon les techniques hospitalières les plus modernes? Alignés en face du bloc «ambulance», nous fûmes reçus par le Lagerarzt qui demanda à deux reprises aux détenus qui se sentaient malades de sortir des rangs. Son apostrophe faite en allemand fut traduite en plusieurs langues par un interprète du camp. Une vingtaine de mes camarades, se croyant probablement à la caserne, ou tentés par l’aspect avenant des constructions hospitalières, sortirent des rangs. Ils furent chargés dans une ambulance portant les insignes de la Croix-Rouge, qui sortit du camp. Je n’en ai jamais revu aucun, je n’ai plus jamais entendu parler d’eux: «disparus à l’arrivée».

Nous fûmes dépouillés ensuite de tous les objets que nous portions sur nous, sans qu’on prît la précaution de les noter individuellement. Ces différents objets furent jetés sur des tas séparés par espèces; ils allaient rejoindre les «Canadas», gigantesques entrepôts d’objets volés aux nouveaux arrivants. On nous a pris à ce moment et détruit tous nos papiers, nous n’avions donc plus d’identité, plus de personnalité civile, plus de recours légal d’aucune sorte ni dans le camp, ni devant le monde entier, nous n’étions plus qu’un numéro, ce fameux matricule qu’on n’allait pas tarder à nous tatouer sur l’avant-bras gauche. Puis nous fûmes privés de tous nos vêtements, tondus sur tout le corps, passés à la douche et habillés de l’habit rayés qui dès notre approche vers le camp nous avait vivement impressionnés et inquiétés. Suivant une habitude bien établie, on donnait aux nouveaux arrivants es effets les plus loqueteux qui devaient nous désigner pendant des semaines comme nouveaux venus à la risée ou à la vindicte des anciens. Enfin nous fûmes menés au bloc 17 où un chef de bloc polonais nous fit un discours fort raisonnable en français et en allemand, dans lequel il nous expliquait que si, au premier abord, nous avions l’impression d’ être à la caserne où une infraction au règlement se soldait par une punition plus ou moins importante, nous devions nous détromper et ne jamais oublier qu’au camp de concentration d’Auschwitz toute erreur, tout faux pas, n’entraînait finalement qu’une seule peine, la mort.

Dès le premier soir, nous reçûmes la visite de détenus français anciens et pour la plupart qui, grâce au brassard spécial qu’ils portaient, avaient le droit de pénétrer dans tous les blocs, même ceux de la quarantaine interdits au commun des détenus. Ces camarades venaient pour avoir des nouvelles de France et ils posaient tous la même question inquiète: «combien étiez-vous au départ, combien êtes)vous à présent?» Je crois me souvenir que nous étions 1200 à quitter Drancy, que nous devions être environ 500 hommes et que, après le triage sur le quai, nous étions partis quelque 200 pour Auschwitz-I. En disant à nos anciens que nous avions laissé les autres hommes, les femmes et les enfants à Birkenau, les uns éclatèrent de rire, les autres restèrent muets. Sur nos questions pressantes, certains nous initièrent à ce terrible mystère qui planait sur le camp, le gazage et l’incinération en masse des convois à l’arrivée. Un de mes confrères français me dit sans ambages que ceux que nous avions cru laisser à Birkenau étaient en réalité déjà au ciel; un autre confrère me conjura de ne pas croire un mot de ce langage pessimiste (il m’a avoué beaucoup plus tard que c’est par charité qu’il ne voulait pas dire la vérité aux nouveaux arrivants et aussi parce qu’il ne voulait pas y croire lui-même). Je ne sus que penser. J’avais eu l’insigne chance d’ être venu à Auschwitz seul; mais mes pauvres camarades qui avaient laissé femme et enfants ou proches parents sur le quai de Birkenau commencèrent à s’inquiéter, puis à s’affoler: était-ce vrai, n’était-ce pas vrai, que fallait-il croire que fallait-il ne pas croire? Pendant des semaines et des mois, ces questions allaient former l’objet de discussions passionnées, mais à mots très couverts, car il était interdit sous peine de mort de parler de chambre à gaz, de gazage et de crématoire. Parmi les Français, cette usine à destruction s’appelait «la pipe, la casserole, la cheminée». Au bout d’un certain temps, nous apprîmes qu’un geste accompagné d’une mimique qui ne laissait aucun doute sur le sort d’un individu, d’un groupe, ou d’un transport: ce qui traduisait pour les initiés ce que dans les camps on a appelé «Himmelfahrtskommando».

Voici comment j’ai appris moi-même la vérité: trois semaines après mon arrivée au camp, le grand rabbin de Strasbourg, Hirschler, détenu depuis le mois de février 1944 à Auschwitz, me montra une lettre que sa femme, ayant été prise au cours d’une sélection à l’hôpital avait pu lui écrire avant de partir à la chambre à gaz. J’appris ainsi ce qu’étaient les sélections, mais je n’étais pas encore persuadé de la réalité des gazages massifs à l’arrivée. Je savais, depuis 1936, que dans les hôpitaux allemands, plus particulièrement dans les asiles d’aliénés, on supprimait les incurables par des injections intraveineuses de substances toxiques; il n’y avait donc aucune raison de ne pas admettre que ce procédé quasi-légal en Allemagne hitlérienne ne fût pas appliqué à l’hôpital du camp d’Auschwitz.

Nous sûmes donc assez tôt les uns et les autres qu’il n’était pas très bon de se faire hospitaliser et qu’on pouvait disparaître à l’improviste dans une sélection; mais avec cette donnée, il n’était pas encore établi pour nous, malgré les remarques narquoises de nos anciens, qu’il y eût des gazages massifs de convois à l’arrivée. Nous y crûmes d’autant moins que nous avions de temps en temps par des voies clandestines des nouvelles de jeunes femmes et de jeunes filles de notre convoi laissées sur le quai de débarquement et qui étaient restées à Birkenau. Mais je remarquais assez vite que nous ne pouvions jamais avoir de nouvelles ni des hommes, ni des femmes avec enfants, ni des femmes âgées que nous avions quittées sur ce même quai. Etait-ce vrai, n’était-ce pas vrai? Pour mon compte, je commençai à croire que c’était vrai; mais mes camarades qui avaient été séparés de leur famille à Birkenau se raccrochaient aux quelques nouvelles que nous recevions et à l’espoir que les femmes avec enfants avaient été isolées dans un camp familial spécial que n’atteignaient pas nos messagers clandestins. Nous avions entendu parler d’un tel camp où il y aurait eu des jardins d’enfants, dans lequel on aurait distribué du lait et des tartines de beurre, nouvelles presque incroyables qui calmaient temporairement les angoisses de mes camarades. Ce camp fantastique pour enfants a réellement existé à Birkenau et les gazages des enfants ont également existé à Birkenau. Je devais apprendre cette réalité démentielle d’un témoin de tout premier ordre, ancien Lagerkapo de Birkenau.

Le dernier samedi du mois de juin 1944, deux nouveaux arrivants à la chambre 8 du bloc 28 devaient nous jeter dans une grande perplexité, mes camarades médecins et moi-même. Deux Tchèques avaient été amenés de Birkenau individuellement en automobile pare un médecin SS. De divers récits qui nous parvinrent quelques jours après du camp voisin, les deux Tchèques devaient conclure avec raison qu’ils avaient échappé à la mort grâce à l’intervention du médecin SS, car tout le familienlager tchèque avait été détruit ce jour-là par gazage. L’un des deux avait été Privatdozent de psychiatrie, le deuxième avait été garçon de laboratoire au service d’autopsie, à l’université allemande de Prague. Ce dernier, épileptique, eut souvent besoin de mes services pour obtenir clandestinement des médicaments sédatifs. En contrepartie, au cours de véritables crises de lucidité et de remords, il me confia toute une série de données sur le camp de Theresienstadt et de Birkenau que je pus discrètement contrevérifier auprès du psychiatre. Ce garçon de laboratoire avait occupé à Theresienstadt une situation tout à fait privilégiée du fait qu’il y exerçait les fonctions de bourreau. Il me raconta qu’un jour il avait dû exécuter treize de ses camarades et qu’il avait obtenu la faveur de procéder à cette horrible opération dans une cellule et non en public comme le prévoyait le règlement du camp. Le même homme avait été pendant quelque temps Lagerkapo à Birkenau où il s’était signalé par une grande brutalité, puis il fut transféré au camp familial des Tchèques, où, selon ses dires, il y avait une école spéciale, une nourriture spéciale et tout à fait choisie pour les enfants, précisément pour ceux qui furent supprimés le dernier samedi de juin 1944; et j’appris par ailleurs que ce sinistre individu sachant admirablement s’occuper d’enfants, était adoré de ceux-ci et avait reçu le surnom de «Napoléon des gosses».

Il me rapporta avec tous les détails l’opération de triage sur le quai de débarquement à Birkenau et il me fit une description concrète des chambres à gaz et des crématoires qu’il aurait visités et dont voici l’essentiel. Ceux qui, à la suite de la sélection sur le quai, étaient condamnés à disparaître ne se doutaient pas de ce qui allait leur arriver. On leur remettait après les avoir dépouillés de tous leurs effets, une serviette, un savon, puis on les menait dans une construction spéciale au-dessus de laquelle se trouvait l’inscription «Bains». Une fois introduits dans ces douches on les soumettait à des émanations de cyanogène produites par une spécialité, le Zyklon B, qui sert d’habitude à la dératisation des bateaux. La mort devait être instantanée. Les cadavres étaient ensuite incinérés grâce à une installation crématoire des plus moderne et des plus perfectionnée. Le travail de déblayage des cadavres, puis des restes des fours crématoires était pratiqué par un kommando spécial de détenus qui avaient de très nombreux avantages matériels et qui périodiquement était lui-même supprimé en bloc.

Le Pragois me raconta aussi que la proportion des sélectionnés à l’arrivée variait notablement d’un train à l’autre; que lui-même avait vu disparaître des convois entiers, venant de France et de Hollande en automne 1943. Au cours des semaines précédant son transfert chez nous, il avait remarqué la suppression massive de certains convois hongrois. Cette donnée se couvrait avec l’arrivée de nombreuses prothèses hongroises que nous classions presque journellement à la pharmacie où je travaillais à ce moment. Nous avions estimé, d’après le nombre des appareils orthopédiques qui arrivaient chaque semaine que l’ordre de grandeur des gens gazés à l’arrivée devait parfois atteindre 8 à 10000 par jour. Ce chiffre qui nous paraissait fantastique, s’est avéré exact depuis lors, ainsi qu’en témoignent les différents procès des criminels de guerre. Après les récits recueillis de la bouche du garçon de laboratoire de Prague et que divers indices devient progressivement corroborer, il n’y avait plus aucun doute pour moi: on supprimait systématiquement et dans une proportion fixée d’avance un nombre élevé de nouveaux arrivants à Birkenau. Nous avions fini par deviner que seuls les juifs étaient supprimés de cette façon. A ma connaissance, jamais aucun convoi d’Aryens ne fut soumis à une opération de sélection sur le quai de Birkenau.

Bien que je fusse persuadé de la réalité de ces opérations, j’ai adopté et gardé l’attitude de celui qui e croit pas à ces «horrifiques histoires». J’ai ainsi pu tranquilliser et consoler de nombreux camarades et s’il en est qui, revenus en France, lisent ces lignes, ils sauront maintenant quelle était ma pensée réelle.

Une autre manœuvre de destruction massive et sommaire consistait en opérations de sélection qui étaient pratiquées à l’intérieur même du camp par des «commissions» spéciales et dont le but ouvertement avoué visait à la suppression de détenus malades, ou inaptes au travail. Environ toutes les quatre ou six semaines, une «commission» passait dans les différents services de l’hôpital, se faisait présenter les malades par les médecins et en notait un certain nombre. Puis le jour même ou parfois quelques jours après, ces malades étaient appelés et évacués hors du camp à l’aide de camions. Nous apprenions à la suite d’indications de camarades travaillant à la laverie principale si oui ou non les habits des détenus évacués étaient revenus. Si leurs effets étaient de retour dans la journée même, c’était pour nous l’indice le plus certain qu’ils avaient été supprimés par gazages et incinérés. Ces opérations étaient parfois entourées de mesures curieuses destinées à nous donner le change. Elles se limitaient parfois à un très petit nombre de malades réellement incurables. D’autres fois, la visite de la commission ne prenait effet qu’après une certaine période: une fois même ses décisions n’ont entraîné aucune mesure exécutoire. Une autre fois enfin, pour tranquilliser le camp, on avait demandé au Lageraelteste d’accompagner le convoi jusqu’à Birkenau pour le convaincre que de là les détenus sélectionnés partiraient pour un camp de convalescence; d’après les dires des camarades de Buchenwald et de Dora, ce dernier procédé était effectivement appliqué dans d’autres camps à des détenus malades qu’on envoyait mourir dans des camps dits de convalescence comme celui de Bergen-Belsen.

L’opération la plus vaste et la plus cruelle de sélection à laquelle j’aie assisté a eu lieu les derniers jours de septembre 1944. Elle eut une allure si particulière que pendant plusieurs jours de nombreux camarades doutaient de la nature même de la manœuvre. Un soir, de nouveau SS apparurent dans le camp, ce qui était toujours de mauvais pronostic. Dans deux blocs, en pleine nuit, ils firent lever tous les détenus et les trièrent en deux lots: puis ils les firent recoucher. Les jours suivants, tous les autres blocs du camp à l’exception de ceux de l’hôpital furent soumis à la même opération. Comme les détenus triés restaient dans les blocs et que le travail continuait normalement, les commentaires dans le camp allèrent leur train, les optimistes étaient persuadés qu’il s’agissait d’un des innombrables recensements auxquels nous étions périodiquement soumis, les pessimistes étaient sûrs que tôt ou tard ces opérations incompréhensibles seraient suivies d’un massacre massif. On flairait déjà, depuis une quinzaine de jours, à l’hôpital la venue d’une commission et les médecins firent l’impossible pour vider les salles, mais d’autre part le Lagerarzt, le Dr Klein, célèbre depuis le procès de Lünebourg, avait prolongé de nombreuses hospitalisations pour des durées assez notables. Un coup imprévu survint alors: toutes les sorties de l’hôpital furent supprimées, ce qui inquiétait les plus pessimistes dont j’étais. Les détenus du camp qui avaient été notés les jours précédents furent appelés et rassemblés pendant plusieurs jours au bloc 10, bloc de quarantaine. Ils furent munis de portions de marche, et les officiels tentaient de propager la nouvelle qu’ils partiraient en trains pour un camp moins dur en prévision de l’évacuation générale qui pouvait survenir d’un jour à l’autre, vu la proximité des Russes qui se trouvaient à ce moment à Tarnov. Le samedi soir certaines sorties de l’hôpital furent permises mais ceux qui furent autorisés à quitter la salle des malades ne purent rejoindre le camp et furent versés aux détenus en voie de partance dans le bloc de quarantaine. Puis ce furent deux jours d’affolement et d’attente. Le lundi matin 2 octobre, la colonne des sélectionnés quitta le bloc de quarantaine et le camp, et nous ne devions jamais retrouver la trace d’aucun des camarades partis avec ce transport, malgré les bruits les plus contradictoires qui circulaient dans le camp sur leur destination, bruits probablement lancés par les autorités officielles. Peu avant le départ de la colonne, on en avait retiré les Aryens, ainsi que les détenus ouvrier spécialisés de certains kommandos métallurgiques et de laboratoire. Une discrétion inhabituelle et tout à fait opaque des détenus de la buanderie principale ne nous a pas permis de savoir si les effets étaient revenus dans la journée. Le lendemain matin au petit jour, le 3 octobre, eut lieu le dénouement de cette semaine sinistre et qui ne laissait plus aucun doute. Les malades ayant eu plus de huit jours d’hospitalisation avaient été triés la veille sur le v de leur carte verte par la commission qui s’était emparée de la cartothèque générale. Ces malades furent appelé; sans aucune pré caution, sans aucune couverture, ils furent hissés sur des camions; en quelques minutes l’hôpital était vide. Nous pûmes apprendre qu’à midi leurs effets étaient de retour.

Ce récit suscite un certain nombre de réflexions: le Lagerarzt savait-il ou ignorait-il qu’une commission allait arriver au camp et qu’elle allait trier les malades d’après leur durée d’hospitalisation? S’il l’ignorait, c’est que les autorités du camp n’étaient pas avisées préalablement de l’arrivée des kommandos spéciaux de destruction et que le travail sinistre effectué par ces escouades venant de Berlin était indépendant de la direction du camp. C’est la version que la plupart des SS propageaient parmi nous et je ne puis dire si elle est exacte ou non. Si le Lagerarzt savait qu’une sélection allait avoir lieu, et dans quelles conditions, on se trouve en présence d’une duplicité monstrueuse, car ledit médecin avait parmi les détenus une excellente réputation. Est-ce que le transport qui fut réuni au bloc de quarantaine faisait partie de la sélection et a-t-il été détruit immédiatement dans les chambres à gaz de Birkenau? Il y a tout lieu de le craindre, bien que nous n’en ayons jamais eu la preuve formelle; en tout cas, aucun de ceux qui s’y trouvaient n’a jamais donné signe de vie. Au cours de cette sélection plusieurs milliers de détenus disparurent à tout jamais; un climat épouvantable de terreur régna pendant plusieurs jours dans Auschwitz-I. Le calme revint peu à peu d’autant plus que les nouvelles des différents fronts et en particulier celui de France étaient excellentes. A ma connaissance, seuls les détenus juifs et les Tsiganes furent soumis à ces opérations de sélection et de destruction massives. Les Aryens, les Mischlinge (métis entre Aryens et non Aryens) en étaient régulièrement retirés. Un jour, un convoi de tuberculeux aryens quitta le camp pour un camp de convalescence d’où un certain nombre d’entre eux donnèrent effectivement des nouvelles.

La sélection de fin septembre et de début octobre devait être la dernière qui eût lieu à Auschwitz-I. A la mi-octobre éclata une mutinerie du Sonderkommando de la cheminée. Les détenus de ce kommando se sachant condamnés à disparaître tentèrent leur dernière chance en essayant d’assassiner leurs gardiens et de mettre le feu aux installations. C’était la fin d’une après-midi. Tous les pompiers du camp d’Auschwitz-I (car il y avait des pompiers au camp avec un équipement très moderne) sortirent en grande hâte vers Birkenau et c’est par eux que nous apprîmes ce qui s’était passé: l’incendie put être circonscrit, la plupart des détenus du kommando spécial furent mitraillés, mais un petit nombre d’entre eux put s’échapper. Peut-être furent-ils parmi ceux qui apprirent au monde ce qu’étaient les installations des chambres à gaz et du crématoire de Birkenau. Le monde était d’ailleurs certainement déjà prévenu, ainsi qu’en témoigne le rapport d’un officier évadé d’Auschwitz le 7 avril 1944, publié dès novembre 1944 par Executive Office of the War Refugee Board, Washington, et ainsi qu’en témoignent aussi les émissions des radios alliées que certains de nos camarades pouvaient recevoir clandestinement dans le camp.

Après la mutinerie du Sonderkommando, les chambres à gaz et les fours furent démontés et entreposés en pièces détachées au Bauhof, d’où elles devaient être transportées à Grossrosen. Il est probable que devant l’avance russe ce transfert n’eut jamais lieu: en tout cas, lors de notre passage à Grossrosen, il n’y existait qu’un crématoire de dimensions réduites et il n’y avait point de chambres à gaz. Les autorités SS n’auront laissé qu’un petit crématoire pour l’usage courant à Birkenau. C’est probablement tout ce que les Russes auront trouvé en janvier 1945 de cette infernale casserole qui a dévoré des millions d’êtres humains et qui a hanté notre vie de détenus à Auschwitz. Les opérations de destruction massive à l’arrivée, la crainte constante d’ être happé un jour par une commission et de finir à la pipe formait l’arrière fond de chacune de nos actions. Quels que soient les termes que je vais employer, quelles soient les appréciations que je vais émettre à présent sur les installations matérielles du camp d’Auschwitz-I, le lecteur voudra toujours se rappeler l’existence des chambres à gaz et les millions de détenus qui y ont disparu.

Auschwitz-I se composait de vingt-huit blocs en pierre disposés sur trois rangées parallèles entre lesquelles étaient établies des routes empierrées. Une troisième route bordant la longueur du rectangle était plantée de bouleaux, la Birkenallee, promenade réservée aux détenus, munie de bancs et où se trouvait aussi une piscine en plein air. L’ensemble du groupement était entouré d’un mur élevé de béton à l’intérieur duquel couraient plusieurs rangées de fil de fer barbelés dont une chargée de courant de haute tension. De place en place, des pylônes portaient des lampes allumées dès la tombée de l’obscurité et qu’on n’éteignait qu’au cours des alertes aériennes. dans le mur étaient encastrés des miradors de taille imposante: tours de garde munies de phares, armées de mitrailleuses et occupées jour et nui par des gardes SS.

L’aire comprise dans cette enceinte constituait le camp proprement dit, vaste rectangle mesurant environ 800 m sur 400 m. A part la cuisine, l’hôpital et quelques services administratifs, les blocs ne représentaient que les locaux d’habitation pour les détenus. De nombreux services, ateliers de travail, entrepôts et dépendances du camp se trouvaient à une distance plus ou moins grande à l’extérieur de l’enceinte bétonnée et électrifiée.

Chaque bloc d’habitation, construction en briques, couverte de tuiles, comportait un sous-sol, un rez-de-chaussée surélevé, un premier étage et des combles. Lorsque le camp était surchargé, toutes les pièces disponibles à l’intérieur d’un bloc pouvaient être occupées; mais dans les conditions habituelles, seul le rez-de-chaussée et le premier étage étaient habités. Le rez-de-chaussée était divisé généralement en petits dortoirs réservés à des détenus relativement privilégiés; on y trouvait de plus des lavoirs vastes et bien aménagés ainsi que les w.-c. collectifs construits selon les principes modernes de l’hygiène sanitaire. Chaque w.-c. était placé sous la surveillance d’un certain nombre de détenus dont un responsable (Scheissmeister) devait spécialement répondre de la propreté des lieux. L’entretien des Waschraüme et des w.-c. constituait une des grandes préoccupations des Blockälteste responsables des blocs.

Il n’y a pas de doute que le problème des installations sanitaires, qui constitue un des points les plus vulnérables de l’hygiène des groupements humains, était résolu à Auschwitz-I de la façon la plus propre, la plus moderne et la plus rationnelle. En tant que médecin, j’ose insister sur ce point qui peut paraître fort étrange à quiconque n’a jamais vécu ailleurs que dans un appartement privé. La vie et la survie des détenus dans un camp de concentration est conditionnée beaucoup moins par les principes généraux et abstraits de belles déclarations humanitaires que par la construction rationnelle et le bon entretien des installations sanitaires. Je reviendrai une fois de plus sur ce point à propos du camp de Grossrosen où beaucoup de mes camarades ont sombré, précisément à cause de l’insuffisance de l’hygiène du camp.

Les dortoirs, plus importants au premier étage qu’au rez-de-chaussée, pouvaient contenir jusqu’à mille détenus. Les lits étaient construits selon les modèles courants dans les casernes allemandes: un bâti de bois à trois étages occupés chacun par un détenu; en période de grosse affluence et surtout dans les blocs de quarantaine on dormait temporairement à deux, trois et même quatre sur la même paillasse. Dans certains kommandos ayant une équipe de jour et de nuit, le même lit était occupé successivement par un détenu appartenant à l’une des deux équipes. Dans les périodes dites normales, chaque détenu avait individuellement un lit, ce qui dans un camp de concentration est une des plus grandes faveurs. La literie était constituée par des sacs spéciaux remplis de paille ou de paille de bois, deux à trois couvertures et dans quelques kommandos favorisés on pouvait même avoir un ou deux draps de lit.

Chaque détenu était responsable de l’entretien de son lit, et le Bettebau (construction des lits) constituait une besogne des plus pénible pour le détenu, surtout pour le nouvel arrivant dépourvu des réflexes nécessaires pour faire rapidement et proprement son lit. Les chambrées étaient inspectées presque journellement par un sous-officier SS (Blockführer): lorsqu’un lit était mal fait, celui qui en pâtissait tout d’abord c’était le détenu responsable du bloc (Blockältester), lequel se vengeait sur les détenus responsables de la chambrée (Stubenältester et Stubendienste) qui se revengeaient sur le détenu auquel appartenait le lit. La confection du lit, dès le lever, était un acte absolument essentiel, et toute négligence à ce point de vue pouvait provoquer des sévices ou des transferts de kommando, au point que ce laisser-aller pouvait mener le détenu à la mort. L’aspect net du lit était donc un de nos gros soucis. Lorsque le soir à l’appel nous apprenions que dans notre chambre un certain nombre de lits avaient été défoncés à titre d’avertissement, nous ne nous attendions généralement à rien de bon quant à nos rations et quant au renvoi ultérieur de quelques camarades dans de mauvais kommandos. Pour éviter ces ennuis, les chefs de chambre suffisamment intelligents s’arrangeaient pour choisir ceux qui étaient les plus habiles à présenter proprement leur lit selon les règles fixées, et ils leur affectaient les lits de l’étage moyen qui, généralement, étaient les seuls s’offrant à la vue lors d’une inspection rapide de la chambrée.

Une autre chicane qui avait certes son importance, mais qui pouvait par moments devenir intolérable, était celle de la propreté individuelle. Les Waschraüme étaient vastes (il y avait parfois jusqu’à 100 robinets) et suffisamment bien installées pour que chacun pût faire le matin une toilette complète. Chaque détenu devait recevoir périodiquement un morceau de savon ainsi qu’une serviette, il y avait assez de brosses à dents dans le camp pour que, avec un peu d’astuce, on pût s’en procurer une. Enfin la grande ambition était de posséder, soit individuellement, soit par petits groupes, le nécessaire pour se raser afin de ne plus dépendre de l’opération collective de rasage qui devait avoir lieu trois, deux, mais au minimum une fois par semaine. Là encore on trouvera que je m’attarde à des détails futiles, mais je puis assurer que la survie au camp d’Auschwitz dépendait pour une bonne part du souci d’être bien rasé. Une barbe de plusieurs jours vous classait très rapidement parmi les individus faibles et attirait l’attention malveillante des co-détenus et des SS. Être bien rasé de près, aux yeux de nos surveillants la volonté de nous défendre et l’impression de propreté qu’il fallait donner malgré toutes nos misères était une condition absolument essentielle pour notre propre équilibre physique et moral. Ainsi que me le disait dès le commencement un de mes meilleurs camarades: «une face non rasée attire les gifles» et une gifle à Auschwitz pouvait signifier la mort soit immédiate soit lointaine.

Une des tracasseries les plus malveillantes consistait en l’inspection nocturne des pieds. Le chef de bloc pénétrait dans les chambrées et inspectait les pieds à l’aide d’une lampe de poche. Malheur à celui dont les pieds étaient sales, il se faisait sortir brutalement de son lit et était obligé d’aller se laver immédiatement au Waschraum. Inutile de dire qu’il valait mieux ne pas s’attirer la malveillance du Blockältester. Malheur aussi à celui qui manque de soin, contractait des affections cutanées des pieds; on le faisait hospitaliser et il pouvait devenir la victime d’une sélection.

Le problème de l’hygiène amène la question des chaussures; théoriquement nous devions porter des chaussures de camp avec semelles de bois. Pratiquement, au moins de mon temps, on nous laissait les chaussures à l’arrivée; mais certains détenus russes et polonais, spécialisés dans le métier, réussissaient assez rapidement à les voler aux nouveaux venus et à en faire un véritable commerce. Les dépôts regorgeaient de chaussures de victimes disparues à l’arrivée, et il n’était pas difficile d’obtenir des souliers, souvent de premier ordre, par des camarades travaillant dans ces dépôts. Il en résulte ce fait paradoxal que malgré l’interdiction de porter des chaussures en cuir avec des semelles flexibles, tout le monde à Auschwitz-I en portait. Les claquettes de camp réglementaires ne servaient que pour les transports au départ, pour les grosses corvées et à ceux des détenus qui n’arrivaient pas à comprendre qu’une bonne paire de souliers pouvait vous sauver la vie. Il ne fallait pas omettre de les poser la nuit sous la paillasse, sous la tête; car lorsqu’on se trouvait privé de chaussures le matin à la suite d’un vol, il pouvait survenir les pires complications. Ce qui est plus paradoxal encore, c’est que les SS exigeaient de ceux qui possédaient des chaussures un entretien rigoureux du cuir. Chaque chambrée disposait d’un nécessaire de nettoyage, et malheur à celui qui lors de l’appel ou lors du défilé de sortie se faisait repérer pour avoir des souliers trop sales. Une fois de plus, je crois ne p s exagérer en disant que ce qui comptait le plus dans la hiérarchie des éléments d’appréciation d’un détenu par nos surveillants, c’était le fait d’avoir les joues fraîchement rasées et des souliers rigoureusement propres/ La personnalité du détenu ne venait que longtemps après, et ceci était vrai entre les détenus eux-mêmes et dans les relations entre les détenus et les autorités SS.

Certains blocs étaient spécialement aménagés et ne servaient pas de locaux d’habitation. Il y avait des blocs d’hospitalisation dont je donnerai une description détaillée ultérieurement. Le bloc 24, dont le rez-de-chaussée formait une vaste salle de répétition pour l’orchestre du camp était au premier étage divisé en chambres pour les filles publiques. Le premier étage du bloc 2, bloc de quarantaine lors de mon arrivée, fut transformé ultérieurement en salle de cabaret, de cinéma et de concerts.

Le bloc 11 était la prison du camp (Bunker), spécialement installée à cet effet, et qui pouvait contenir jusqu’à mille deux cents prisonniers: détenus du camp incarcérés pour des délits divers, civils des régions environnantes dont une bonne partie appartenait aux patriotes polonais. Le bloc 11 était relié au bloc 10 par une courette entièrement fermée où se trouvait le mur noir qui a servi longtemps de lieu d’exécution du camp. De mon temps, il n’était plus utilisé à ce but. Mais un jour je pus voir d’une des fenêtres du bloc 21 comment, dans cette cour, on chargeait un certain nombre de civils dans la fameuse automobile à gaz. Cet engin, dont on a assez longuement discuté dans les différents procès de criminels de guerre, était constitué par une très vaste voiture cellulaire, portant à son arrière un gazogène de dimensions tout à fait inaccoutumées. Selon les dires de nombreux camarades polonais, un dispositif spécial asphyxiait les détenus en cours de route, et on les menait directement au crématoire.

Le bloc 25 contenait la cantine, vaste comptoir où on pouvait acheter du tabac et des cigarettes d’abord libres, puis progressivement rationnés; on pouvait aussi y trouver un certain nombre d’articles de toilette; mais d’après les camarades plus anciens, ce bazar était mieux achalandé en d’autres temps. Sur le même palier se trouvait un petit nombre de bureaux de la police politique du camp où jamais aucun détenu n’a été appelé sans être inquiet sur son sort; le directeur SS de ce bureau portait pendant longtemps le titre prometteur de Rechtbeistandfür Häftlinge.

Le bloc 10 a été pendant de longs mois le bloc d’internement des femmes sur lesquelles on procédait à des expériences; puis ultérieurement il fut transformé en bloc de quarantaine.

Entre le bloc 1 et le bloc 2 une baraque aménagée en douches avait un rendement très important: elle fonctionnait jour et nui, pour les nouveaux arrivants ainsi que pour les douches obligatoires collectives ou individuelles auxquelles chaque détenu était tenu de se soumettre en principe au moins une fois par semaine. Elle servait aussi aux séances d’épouillage; mais elle fut progressivement remplacée pour cette opération par une station plus moderne d’épouillage aux ondes courtes qui se trouvait à l’intérieur du camp. Le contrôle du passage à la douche était assez sévère; un de mes camarades qui au vu et au su de tout le monde n’aimait pas l’exhibition physique de sa nudité, ni le contact avec l’eau fut un soir, lors de l’appel sorti individuellement des rangs et mené immédiatement à titre de leçon à la douche. Il s’agissait d’un Reichsdeutscher aryen; s’il avait été d’une autre nationalité ou juif, cet intermède se serait sûrement bien plus mal terminé.

Au-delà du bloc 21, à l’extrémité de la deuxième rangée des blocs se trouvait la nouvelle buanderie mécanique, munie d’un appareillage très moderne et travaillant par équipes successives, jour et nuit. On y lavait le linge et les vêtements des détenus qui étaient périodiquement renouvelés. Pour celui qui tenait à garder ses effets, devenus par la force des choses sa nouvelle propriété, il fallait connaître un détenu travaillant à la buanderie qui ayant l’œil sur le petit baluchon individuel, le rendait en mains propres inchangé ou amélioré. Par ce stratagème assez facile à réaliser, on arrivait progressivement à remplacer les hardes reçues à l’arrivée par des effets de plus en plus convenables. L’habillement comptait lui aussi pour beaucoup dans la sécurité immédiate du détenu. A Auschwitz-I, tout le monde était habillé en rayé à peu d’exceptions près; mais il y avait de grandes différences dans la qualité du tissu, la coupe et l’état de conservation des complets. La grande ambition de tout détenu était de perdre au plus tôt l’allure de ce qu’on appelle dans les casernes françaises le «bleu» afin d’échapper aux horions, aux brimades, voire aux sévices auxquels sont soumis les derniers venus de toute collectivité humaine. Point n’était besoin d’être une notabilité, ni de faire des bassesses pour arriver à un extérieur à peu près décent et très propre. Une particularité qui montre jusqu’où va le besoin de coquetterie, était la différence existant dans la qualité d’exécution des étiquettes matricules obligatoires. Le nouveau venu portait une étiquette voyante, mal griffonnée et mal cousue; l’ancien arborait des étiquettes petites, artistement imprimées (car il y avait une imprimerie au camp d’Auschwitz), ou dessinées à la main, si possible cousues à la machine; toute son allure et ses chances de survie changeaient du même coup.

Les mesures d’hygiène prévues par la direction du camp, exécutées par peur des sévices avec une grande minutie autant par le personnel SS que par les détenus eux-mêmes, déterminaient un état sanitaire de la collectivité qui ne laissait pas grand chose à désirer. Pendant le temps que j’ai passé à Auschwitz, le nombre des porteurs de poux était très réduit. Ceux que le contrôle dominical arrivait à dépister étaient individuellement connus dans l’ensemble du camp et subissaient immédiatement des remarques narquoises et même véhémentes. La découverte d’un pou entraînait l’épouillage de tout un groupe de blocs, voire de tout le camp. Le pou est une menace effrayante pour toute collectivité humaine vivant dans un espace restreint; de toutes parts, à Auschwitz, des inscriptions, des affiches rédigées en plusieurs langues et illustrées d’images suggestives rappelaient: «Un pou, c’est la mort." Il est superflu d’insister ici sur le rôle du pou comme vecteur de typhus exanthématique. La découverte d’un pou donnait lieu à une enquête sur le degré des soins hygiéniques individuels du détenu et sur la provenance du linge qu’il portait sur lui. L’épouillage était décrété, à la grande colère de ceux qu’on y soumettait; cette opération était assez redoutable, en particulier en hiver. La grande préoccupation des détenus, dans cette mauvaise aventure, était de savoir si on passerait à l’épouillage aux ondes courtes qui venait d’être créé; dans ce cas, l’épouillage se faisait entièrement dans un local clos et chauffé et les habits sortant de l’appareil étaient rendus aux détenus, individuellement, à l’état sec. Lorsque l’opération se faisait aux vieilles douches, les effets revenaient généralement humides, et les détenus les attendaient nus entre les blocs ou dans des blocs non chauffés pendant des heures. Epouillage à sec ou épouillage humide, ce détail était d’importance quoiqu’en aient pensée des journalistes incompétents qui ont eu la faveur d’assister à certains procès des criminels de guerre. Pour un pou trouvé et les mesures sanitaires draconiennes prises, que de camarades morts à la suite de pneumonies!

Il existait donc à Auschwitz-I un véritable fanatisme de la propreté. La police sanitaire était faite selon les principes les plus modernes de l’hygiène. Mais pour calmer l’étonnement éventuel de ceux qui lisent ces lignes je rappellerai que les camps environnants ne jouissaient pas d’appareillages aussi perfectionnés. Il est plus que vraisemblable que toutes ces mesures sanitaires ne traduisaient pas de la sollicitude pour les détenus, mais servaient à des essais, sur une vaste échelle, de mesures d’hygiène collective. De plus, toutes les installations du camp avaient été érigées par des détenus, et il n’est peut-être pas exagéré de dire ainsi que me le confia un jour le Lagerältester de l’hôpital: «chaque brique de ces constructions répondaient à la destruction d’une vie humaine." Car outre la mort par sévices, par épuisement et par maladies, à 4 km des installations sanitaires si perfectionnées du camp le plus propre, fonctionnait un autre appareil d’un rendement très élevé: la pipe, qui anéantissait certains jours des milliers de déportés.

Avant de passer à la description du travail et des emplois que les différents détenus occupaient dans le camp, il est nécessaire de donner quelques indications sur la classification des détenus. Pour ce faire, il nous faut revenir en arrière aux premières heures de l’arrivée. J’ai relaté plus haut comment nous fûmes privés de tous les objets que nous portions sur nous y compris les pièces d’identité qui furent détruites. Le lendemain matin, nous fûmes, dans notre chambrée, soumis aux formalités de l’enregistrement. Des scribes remplissaient sous notre dictée des formulaires fort détaillés sur lesquels nous avions à déclarer toutes les caractéristiques de notre état civil. Aucune vérification n’était plus possibles et les fausses déclarations ne manquaient pas. Mais les nouveaux venus gardaient encore une certaine candeur et ignorant les discriminations qu’on introduisait ultérieurement selon la nationalité et la race donnaient dans l’ensemble des renseignements exacts: on savait aussi qu’il fallait se méfier des mouchardages et des dénonciations. La rubrique «profession» demandait mûre réflexion. J’avais deviné, en ce qui me concerne, qu’on ne manquait certes pas de médecins; rien que dans notre convoi il y en avait dix. J’ai hésité un moment, séduit pare l’importance de la boulangerie mécanique que j’avais entrevue à l’extérieur du camp lors de notre arrivée, si je n’allais pas me déclarer comme boulanger, métier que je connais à fond pour avoir grandi dans une boulangerie. Au dernier instant je me suis décidé pour médecin, mais sans indiquer ma spécialité. Je ne pouvais certes pas me douter qu’on guettait l’arrivée d’un biologiste! Mon métier devait être découvert plus tard et me mener finalement au laboratoire Raïsko où je devais terminer mon séjour à Auschwitz. Beaucoup de mes camarades eurent l’intelligence de déclarer un métier manuel qu’ils connaissaient plus ou moins bien, ce qui a permis à un certain nombre de se caser ultérieurement dans des usines ou dans des services techniques et d’échapper ainsi aux mauvais kommandos de terrassement et de transport.

La paperasserie et l’administration occupaient une place éminente à Auschwitz-I. Chaque détenu avait plusieurs cartes rangées dans d’imposantes cartothèques; carte de santé destinée à l’hôpital; carte de correspondance allant à la Paketstelle et qui devait rester lettre morte pour la plupart d’entre nous; une autre carte destinée à la Politische Abteilung (Gestapo du camp); enfin et surtout la fiche d’enregistrement général. Au moment de l’établissement de ces cartes chacun d’entre nous reçut un numéro matricule, pour moi A-11953, qui fut tatoué obligatoirement sur l’avant-bras gauche. Le tatouage effectué par des détenus spécialisés, à l’aide de plumes réservoir d’un type particulier, est une opération nullement douloureuse; mais l’impression psychique en est épouvantable. A partir de ce moment nous étions tombés au rang d’un objet numéroté, nous étions devenus des détenus, terme officiel «Häftlinge». Chaque détenu était obligé de porter des étiquettes en toile avec le numéro matricule et le triangle qui de loin indiquait sa catégorie. Elles devaient être portées suer le côté gauche du veston et sur la jambe droite du pantalon. Les détenus étaient classés en cinq catégories bien tranchées: 1· politiques aryens, triangle rouge pointe en bas; 2· détenus de droit commun, triangle vert; 3· pédérastes, triangle rose; 4· associaux, triangle noir; 5· étudiants de la bible, triangle violet. Les juifs étaient marqués de plusieurs signes distinctifs: leur tatouage comprenait un index spécial, soit un triangle, soit une lettre; leur étiquette portait deux triangles superposés formant une étoile de David, triangle rouge pointe en haut, triangle jaune dont on ne voyait que les extrémités, ponte en bas. Pendant de longs mois, les juifs furent obligés de porter en plus un triangle jaune, pointe en bas en dessous de leur étiquette matricule; puis ce triangle fut supprimé, l’ancien signe distinctif fut remplacé par un triangle rouge de politique, pointe en bas, avec une très mince barre jaune au-dessus.

Ces détails étaient d’une importance primordiale pour la vie et l’avenir du détenu; car l’étiquette signalait en toute circonstance à quelle catégorie il appartenait. Inutile d’insister sur les différences de décisions que pouvaient prendre les autorités du camp selon qu’un détenu appartenait à l’une et à l’autre de ces catégories. Un triangle vert Reichsdeutscher pouvait tout se permettre; à un triangle rouge français moins de choses étaient permises, à un juif rien n’était permis. Il faut rappeler une fois de plus que dans les distinctions très vagues de ce qui était permis et pas permis, une sanction si légère soit-elle pouvait mener à la mort.

Quelques mots à présent sur l’organisation administrative du camp. Il existait ce qu’on pourrait appeler une administration externe composée d’un état-major SS et qui comportait toute une série de degrés: Lagerführer, Lagerkommandant, Rapportführer, Blockführer, avant des grades divers allant depuis le Sturmbannführer (Commandant) jusqu’au Rottenführer (Caporal). Dans la hiérarchie médicale, il y avait un Standortsarzt (médecin de la place), un Lagerarzt (médecin du camp), des Sanitätsdienstgehilfe, sans parler des titres ronflants que possédaient les SS occupés dans d’autres services (par exemple «Reichsbeistand für Häftlinge»). Il était bon de connaître les titres de ces messieurs et de s’adresser à eux en les employant correctement.

A côté de l’administration SS, il existait ce qu’on pourrait appeler l’administration interne du camp entièrement constituée par des détenus au sommet de laquelle se trouvaient un Lagerälteste du camp et un Lagerälteste pour l’hôpital. En dessous de ces deux responsables il y avait l’ensemble des Blockälteste avec un adjoint et chacun responsable d’un bloc. Chaque bloc possédait en outre son Blockschreiber (secrétaire). Chaque chambrée était régie par un Stubenälteste, ayant comme aide les Stubendiest. Le choix des titulaires dans cette hiérarchie administrative dépendait uniquement des autorités SS. Les postes ainsi occupés par les détenus changeaient souvent de titulaire. Il ne devait certes pas être facile d’établir les contacts entre les SS et les détenus; car il était presque aussi facile à ces derniers de faire luxer tôt ou tard un de leurs supérieurs hiérarchiques qu’il l’était aux SS de les destituer sans préavis. Les services administratifs internes étaient également tenus par des déportés, mais toute décision de quelque importance, en particulier l’attribution d’un poste, devait obligatoirement recevoir l’assentiment d’une autorité quelconque SS. Parmi ces services, un des plus importants était le Arbeitdienst, service de répartition du travail qui distribuait les détenus selon les nécessités des kommandos et qui avait le pouvoir redoutable de déplacer individuellement les travailleurs, de leur attribuer la fonction d’ouvrier spécialisé, et même de les faire titulariser (einsetzen). Chaque kommando de travail était conduit par un kapo, assisté d’un ou de plusieurs sous-kapo et de contremaîtres (Vorarbeiter); puis enfin en dessous venait l’immense troupeau de vulgaires détenus travailleurs. Vu la nature humaine, tout ce système était admirablement agencé pour donner lieu aux pires luttes d’influence entre les différentes instances et aux pires abus de l’autorité et de la crainte individuelle, du haut en bas de cette double échelle administrative.

Théoriquement, le travail devait être attribué selon les capacités et le métier de chacun; en pratique, cette exigence ne se trouvait réalisée que très rarement. A Auschwitz, il n’y avait pas de bloc d’invalides, ceux-ci étant éliminés au triage à l’arrivée ou par une sélection ultérieure. Je n’ai connu, à Auschwitz, que deux inaptes permanents au- travail, deux camarades devenus aveugles à la suite d’un bombardement du camp auxquels les autorités SS avaient promis la vie sauve et l’exemption définitive de tout travail.

Les kommandos étaient très nombreux et très variés; de prime abord, ce qui frappait, c’était la grande inégalité qui existait quant à la nature et la dureté de la besogne, selon que les kommandos, et à l’intérieur du même kommando, selon la situation que la détenu y occupait. Aucune comparaison ne peut être établie entre le travail de terrassement, le transport de madriers ou de rails auxquels j’ai été employé au début de mon séjour à Auschwitz et l’emballage de médicaments à la pharmacie, ou la confection d’une préparation biologique que je pratiquais à la fin au laboratoire de Raïsko. Les «Schetsskommandos», c’est-à-dire les mauvais kommandos comportaient des travaux de déblayage, de construction, de terrassement, d’assainissement, de culture. Les bons kommandos étaient ceux des usines, des ateliers de réparation mécanique, la boulangerie, l’abattoir, les entrepôts de triage (canadas), les postes de secrétariat dans les services administratifs, enfin et surtout les emplois à l’hôpital. Mais à l’intérieur d’un kommando il y avait encore de grandes différences: dans les plus mauvais il y avait de bons postes et dans les meilleurs il y avait des travaux redoutables. Les plus malheureux des détenus étaient ceux, constituant le plus grand nombre, qu’aucun métier défini, aucune compétence particulière ne pouvaient désigner à un moment donné pour un emploi voisin de leur propre profession. Ceux qui possédaient des aptitudes manuelles pouvaient arriver à être utilisés dans un atelier ou une usine, ceux qui avaient le don des langues étrangères arrivaient tôt ou tard, sauf malchance, à obtenir une situation plus favorisée; Pont n’était besoin pour cela d’exciper des titres ou des diplômes, on jugeait les détenus bien plus sur leur pouvoir d’adaptation aux différentes besognes qu’on leur imposait, leur serviabilité à assumer des corvées, leur esprit de camaraderie, leur astuce individuelle. On pouvait aboutir à la longue à un poste stable, on était «eingesetz», parfois avec le titre envié de Facharbeiter, ce qui vous mettait à l’abri, sauf imprévu toujours, des sélections et des transports.

Je vais tout d’abord parler de certains kommandos importants dans lesquels je n’ai pas travaillé et que je ne connaissais que de réputation. Le kommando Union travaillait dans une usine qui faisait partie du consortium Krupp. On y fabriquait des munitions de moyen et petit calibre avec équipes de jour et de nuit. Les heures de travail y étaient fort longues, mais les détenus étaient considérés comme des ouvriers spécialisés; de plus ils étaient en contact avec des détenues femmes venant de Birkenau et, d’autre part, avec des ouvriers civils allemands. Enfin, les suppléments de nourriture y étaient abondants et les possibilités d’organisation (c’est-à-dire de vol) très propices. Un autre grand kommando travaillait à la D.A.W. (Deutsche Ausrüstungswerke); on y fabriquait avant tout des objets de menuiserie, de charpente, de construction; cadres de fenêtres standards, tabourets, tables, armoires standards qui étaient destinés aux camps de déportés et de prisonniers et aux populations allemandes sinistrées à la suite de bombardements. De nombreux détenus étaient occupés aux travaux de plantation de la Gärtnerei Raïsko où on pratiquait sur une grande échelle la culture de plantes fourragères, maraîchères et même de plantes à latex; il s’y trouvait adjoint en particulier de gigantesques serres. Les mécaniciens des «Fahrbereitschaften» trouvaient de bons emplois dans de grands garages d’automobiles qui réparaient par équipes successives des véhicules SS. Les postes de valets de chambre et d’hommes de peine dans les casernes SS (SS Unterkunft) étaient très prisés à cause des possibilités de nourriture qu’on y trouvait. Les tailleurs, les cordonniers étaient groupés en kommandos spéciaux confectionnant et réparant des effets d’habillement des détenus et des SS. L’abattoir, la fabrique de saucisses, la boulangerie constituaient des kommandos très recherchés et occupés par des détenus tout à fait privilégiés: pendant longtemps domaines exclusifs des Polonais, ils devaient à partir du mois d’octobre 1944 passer à des Français pour le plus grand bien de leurs camarades détenus. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’enlèvement des ordures (Müllabfuhr) était très recherché, mais les kommandos véritablement aristocratiques étaient constitués par les services du bureau de l’architecture, de la pharmacie SS, les armuriers, la lutte antiparasitaire (Schädlingsbekämpfung) à laquelle se trouvait adjoint l’épouillage aux ondes courtes, les services de désinfection, le magasin d’habillement, la réception des paquets, enfin tous les services administratifs parmi lesquels le Arbeitsdienst dont le rôle a été indiqué plus haut.

A côté de ces bons kommandos qui permettaient à un détenu de ne pas trop s’épuiser physiquement, il y avait les mauvais kommandos où peinait l’immense cohorte des travailleurs non qualifiés. Les différentes sections du Strassenbau étaient affectées aux travaux de terrassement de tout ordre, pour la construction des routes, de piscines, pour la rectification de cours d’eau. Du même ordre était le redoutable kommando Huta dont les travaux consistaient surtout en la confection d’un gigantesque tuyau d’amenée d’eau en béton qui, m’a-t-on dit, devait servir à alimenter la nouvelle centrale électrique d’Auschwitz, en active construction dans le voisinage immédiat du camp central. Enfin, le kommando le plus terrible, considéré comme kommando de punition et d’extermination était le Faulgaskommando, théoriquement préposé à des travaux d’assainissement; je n’ai jamais su exactement en quoi consistaient ces derniers; mais tout détenu qui était versé dans sa sous-section Strafkompagnie, n’avait plus longtemps à vivre dans le camp. Je ne reviens pas sur le «Sonderkommando» préposé aux gazages; ceux qui en faisaient partie vivaient entièrement isolés du camp du côté de Birkenau et on les supprimait périodiquement. Certains petits kommandos en apparence très bénins étaient en réalité fort dangereux, tels le Kartoffelschälerkommando où l’on casait les vieux messieurs inutilisables pour le reste et qui avaient par miracle échappé à la sélection d’arrivée; une nuit, tout ce kommando fut appelé et disparut sans que nous n’ayons jamais pu avoir de nouvelles des camarades qui en faisaient partie; ce pseudo-kommando d’invalides n’avait donc rien de commun avec ceux qui ont existé à Buchenwald.

En fait, le travail dans un kommando dépendait avant tout des surveillants SS, des kapos et des Vorarbeiter qui le dirigeaient. La plupart des kapos, presque tous des triangles verts, étaient des brutes inhumaines qui tremblaient constamment de perdre leur poste, et qui pour cette raison n’hésitaient pas à exercer des sévices, à faire les pires bassesses et à commettre les derniers crimes. Mais il y avait parmi eux, et parmi les surveillants SS, des individus qui restaient des hommes et qui allégeaient la besogne des détenus sous leurs ordres dans la mesure de leurs moyens. Pendant le court temps où j’ai travaillé au Bauhof, au Holzof, à Huta et au balayage du camp, j’ai connu les pires brutes comme aussi des surveillants qui rendaient le travail fort supportable. Tout kommando, même le plus mauvais, pouvait devenir vivable pour peu que le détenu sût s’y adapter et trouver finalement une planque. Inversement le meilleur kommando pouvait comporter temporairement des épreuves redoutables faisant appel à toute la résistance physique d’un détenu; je ne citerai qu’un exemple personnel. Au temps où je me trouvais à la pharmacie, il fallait participer au déchargement des wagons de médicaments qui allaient depuis des ballots d’objets de pansements et de caisses très lourdes de médicaments jusqu’à des tonneaux métalliques d’antiseptiques fort difficiles à rouler. Ce travail devait être fait en un délai très court et par tous les temps; il ne fallait pas se soustraire à cette corvée pour ne pas éveiller la susceptibilité des camarades et surtout pour ne pas donner l’impression d’être physiquement incapable d’effectuer un tel travail.

Outre les corvées qui incombaient à chaque détenu et qui venaient se surajouter au travail propre du kommando, on pouvait se charger de travaux supplémentaires en remplaçant d’autres camarades qui payaient alors sous forme de nourriture et s’assurer ainsi la portion journalière supplémentaire sans laquelle aucun détenu ne pouvait survivre. J’en arrive ainsi à la question la plus importante de toutes, celle de notre alimentation.

La nourriture du camp comportait trois repas: le matin un quart de café qui en principe devait être sucré deux ou trois fois par semaine; à midi, une soupe, espèce de Eintopfgericht composé des ingrédients les plus divers: farine, graines, légumes, racines, pommes de terre, noix, prunes, parfois même des débris de viande. Le légume fondamental était le chou blanc ou vert provenant de plantations fort étendues du camp. La qualité de cette soupe variait grandement d’une époque à une autre, d’un jour à l’autre et même d’un kommando à l’autre, car les ingrédients qui devaient, selon les indications des autorités, en faire partie, en particulier les légumes secs, les pommes de terre, la viande, étaient le plus souvent détournés par les détenus travaillant à la cuisine et pouvaient alors être «achetés» sous forme séparée à l’intérieur du camp. Des éléments polonais de la cuisine, d’accord avec les surveillants SS, eux-mêmes polonais ou slovaques de la plus basse espèce, se livraient à ce trafic honteux, malgré l’interdiction formelle et des vérifications périodiques faites par les autorités supérieures du camp. Dans aucun autre camp je n’ai mangé de soupe aussi mauvaise qu’à Auschwitz-I, et ceci uniquement par la faute des détenus et des SS préposés à la cuisine. Subitement, la qualité de la soupe devenait exceptionnellement bonne; il n’était pas difficile alors de soupçonner, et avec raison, qu’une commission allait passer à la cuisine. Les soupes les plus inespérées apparaissaient: telles des soupes aux pois cassés, aux pâtes, puis revenait la soupe au chou. Celle-ci était systématiquement aigre, et ce goût répondait aux habitudes ethnographiques des détenus dont le lieu d’origine se trouve à l’est d’un certain méridien qui a été soigneusement déterminé par des géographes s’intéressant aux fondements biologiques de la géographie humaine. Le goût et l’odeur de la «capousta» à la polonaise ne provoquaient que répulsion chez ceux qui n’en avaient pas l’habitude. Et cependant, la soupe constituait le plat de résistance de notre ration quotidienne. A l’arrivée des tonneaux, la grande préoccupation de tous les détenus était de savoir si la soupe était épaisse ou mince, bonne ou mauvaise. Chacun devait recevoir au moins un lite; les jours où elle était mauvaise ou moyenne, il était facile de s’en procurer plus et de la mettre en réserve pour le soir; les jours où elle était bonne, impossible d’en trouver le moindre supplément. La quantité totale et l’épaisseur de la soupe pour un kommando variait pour une bonne part selon la débrouillardise des kapos, des chefs de bloc et de ceux qui étaient chargés du Kesselkommando, c’est-à-dire ceux qui allaient chercher les tonneaux à la cuisine.

Cette corvée constituait à Auschwitz quelque chose d’assez spécial: pendant que je travaillais à l’hôpital je l’ai assumée longtemps moi-même pour trouver une portion de soupe et une ration de pain supplémentaires en paiement. Elle consistait à chercher trois fois par jour les tonneaux de café ou de soupe et de les porter à deux à l’aide de deux brancards depuis la cuisine jusqu’au bloc. Il fallait se trouver à un moment précis devant la cuisine et décider rapidement en y entrant quel tonneau on emporterait: thé ou café, souple blanche ou soupe brune, soupe mince ou soupe épaisse, grand ou petit tonneau. Après avoir posé les agrafes en métal qui s’agrippaient aux brancards, il fallait porter les tonneaux dans la cour de la cuisine où on les alignait avec leurs porteurs selon l’ordre des blocs; puis sur un signal donné tous les porteurs se mettaient en route vers leurs blocs respectifs. Toutes ces opérations devaient se faire dans un minimum de temps et avec une grande précision pour échapper aux coups de cannes des surveillants SS.

La course à la cuisine était un excellent prétexte pour rencontrer des camarades des blocs voisins, pour avoir des nouvelles du camp et de l’extérieur. Le Kesselkommando, tant craint par tous les débutants, finissait par être un jeu et une distraction périodique, malgré l’obligation matinale de se lever une demi-heure avant les autres.

Le repas du soir comportait une portion de pain de 375 g à laquelle s’adjoignait un peu de saucisse, ou un peu de margarine, ou un peu de marmelade. Mais le pain et ses accessoires ne parvenaient généralement que très rognés aux détenus selon l’honnêteté plus ou moins grande des différents intermédiaires entre la distribution centrale et la distribution finale. Les détenus qui travaillaient recevaient, sauf imprévu, le mardi et le vendredi un supplément de pain de 750 g, plus un supplément de saucisson; c’était la Zulage, toujours tant attendue et qui doublait en somme la ration de pain pour quatre jours de la semaine. La ration moyenne journalière devait comporter selon un règlement théorique mille trois cents à mille huit cents calories, mais les vérifications que j’ai vu effectuer périodiquement au laboratoire de Raïsko montraient que le nombre des calories était très notablement inférieur, déficit imputable à la malhonnêteté foncière du personnel administratif SS et détenu, autant ceux de la cuisine que ceux responsables des blocs. Les autorités SS avaient beau jeu de prétendre que les détenus étaient eux-mêmes responsables de la médiocrité de leur nourriture. C’était hélas partiellement vrai à cause du coulage qui avait lieu dans les dépôts, dans les cuisines et à cause d’une particularité qui constituait un des grands malheurs du camp d’Auschwitz, c’était le trafic interne des denrées et des effets d’habillement. A la suite de ces opérations, une quantité importante de produits alimentaires et de vêtements quittait finalement le camp pour aller se répandre dans la population civile travaillant dans les usines voisines qui, elle, payait en contrepartie avec deux objets inutiles à la survie mais combien précieux, alcool et cigarettes. Les surveillants SS participaient de la façon la plus active, et la plus lucrative, à ce trafic qui finalement privait le camp d’objets indispensables à la vie.

La ration journalière, même si elle atteignait parfois les chiffres théoriques de calories, était manifestement insuffisante pour ceux qui devaient fournir un travail physique de quelque importance et plus particulièrement pendant la saison froide. Il fallait de toute nécessité trouver des compléments de nourriture. Chaque détenu avait en principe le droit de recevoir des colis individuels. Pour cela, il fallait arriver à faire parvenir le numéro matricule à un correspondant extérieur au camp; ou le droit d’écrire n’était accordé qu’à certaines catégories de détenus. En pratique, à de rares exceptions près, tous les juifs étaient soumis à l’interdiction d’écrire (Schreibverbot). Recevait donc seule des colis une petite minorité: les Aryens de différentes nationalités et quelques juifs d’origine allemande ou tchèque. Les récipiendaires de ces envois étaient les «riches» du camp et ils pouvaient souvent se passer d’une partie et même de la totalité de la nourriture officielle du détenu. La ration, devenant disponible, leur servait à payer les services, grands ou petits, que pouvaient leur rendre les autres détenus. La façon la plus pratique et la plus loyale de se procurer un supplément de nourriture était donc de faire des travaux supplémentaires pour d’autres. J’en ai pour mon compte fait beaucoup et de très variés: Kesselkommando, nettoyages de tout ordre, leçons clandestines d’anglais, de français et même de biologie. Enfin, il était utile d’échanger toute la ration de tabac contre du pain. Il m’arrivait souvent de cette façon d’avoir de la nourriture de camp et même des friandises provenant des paquets de camarades plus qu’il ne m’en fallait. Mais le devoir sacro-saint de tout détenu quelque peu humain était de faire bénéficier de l’excédent d’autres camarades plus pauvres, et plus particulièrement ceux qui se trouvaient à l’hôpital en période de convalescence, pour lesquels le régime des hospitalisés était notoirement insuffisant. Dans les trocs qui se pratiquaient, il y avait une espère d’unité commerciale qui remplaçait l’unité monétaire, c’était la cigarette: soit cigarette de camp, soit cigarette allemande ou polonaise. Il y avait une unité monétaire vraie, le Lagermark avec lequel on payait le travail dans certains kommandos. J’ai reçu moi-même à certaines époques cinquante pfennings par semaine, mais à d’autres moments j’ai touché jusqu’à 4 Lagermarks, payés officiellement contre signature, au laboratoire de Raïsko. Un Lagermark permettait d’acheter la ration de trente cigarettes et là encore, celui qui en avait de trop avait le devoir de les partager, sans contrepartie, avec les camarades qui n’étaient pas payés. Cette obligation fut particulièrement importante à partir du moment où le tabac n’était plus remis que contre paiement et contre la carte de tabac.

La différence entre les kommandos reposait non seulement sur la dureté du travail et sur le traitement que les kapos infligeaient aux détenus, mais aussi sur les possibilités plus ou moins grandes «d’organiser» la nourriture supplémentaire. Une source d’alimentation se trouvait dans les vols plus ou moins importants que les détenus pratiquaient avec l’approbation de tous leurs camarades, mais aux risques et périls de leur vie dans les dépôts des «Canadas» et dans les immenses greniers alimentaires des troupes SS. D’un petit larcin individuel, ces vols pouvaient parfois atteindre jusqu’à plusieurs centaines de boîtes de conserves subtilisées lors du déchargement d’un wagon. Les sources de revenus variaient selon le savoir-faire de chacun, tout était bon et permis pour se procurer un supplément de nourriture, à condition toutefois que cette opération ne lésât aucun co-détenu, sans quoi elle devenait purement et simplement un crime. Il existait malheureusement des moyens beaucoup moins licites de se procurer de la nourriture, allant depuis le vol de la ration d’un camarade jusqu’à l’assassinat: mais ces méthodes ne se pratiquaient que dans les périodes de faim et de misère et j’aurai l’occasion d’en rapporter quelques exemples à propos de mon séjour à Grossrosen et au petit camp de Buchenwald.

Après avoir séjourné au bloc de quarantaine (bloc 2) particulièrement dur, après avoir été employés en Zusatz (supplément) aux travaux les plus pénibles, nous eûmes, sept camarades médecins de mon convoi et moi-même, l’insigne chance d’être transférés en groupe au bloc 28, bloc d’hôpital. L’hôpital (Häftlingskrankenbau ou HKB) se composait de quatre blocs fixes auxquels on adjoignait selon les besoins jusqu’à trois blocs supplémentaires d’hospitalisation. L’ensemble était installé d’après les principes modernes de la science hospitalière. Bloc 21: bloc chirurgical; bloc 20: maladies infectieuses, épidémiques et tuberculose; bloc 19: sections de dysenterie, dermatologie et gale; bloc 9: maladies internes; bloc 10: pendant longtemps, section féminine d’expérimentation; bloc 28: consultations externes (Ambulanz), ophtalmologie, oto-rhino-laryngologie, pharmacie.

Le HKB était dirigé par un Lagerälteste spécial, responsable du recrutement du personnel et du fonctionnement matériel des blocs hospitaliers, qui se trouvait sous le contrôle constant et immédiat du Lagerarzt. Pendant le temps que j’ai passé à Auschwitz, ce Lagerälteste fut un médecin originaire de Lwow, homme jeune, cultivé, poli, qui réussit le tour de force d’être en excellents termes à la fois avec les détenus et avec les autorités médicales SS. Il suivait une tactique très ingénieuse pour faire arriver à l’hôpital un à un les médecins qui se trouvaient encore dans différents kommandos du camp et pour les affecter progressivement à des postes répondant à leurs capacités médicales. Car il fallait déjouer la malveillance systématique de l’Arbeitsdienst en face des médecins; souvent on les admettait d’abord comme malades pour peu de temps, puis après les avoir gardés comme travailleurs, on les faisait passer par degrés insensibles à du travail purement médical. La grosse difficulté consistait à les faire titulariser, car seul le qualificatif de «eisengesetzt» les mettait à l’abri des menaces de transports ou d’un retour à un kommando de travail du camp. Même lorsqu’une telle titularisation pouvait être obtenue, le séjour à l’hôpital constituait une période de répit parfois de longue durée. Si le nombre des médecins revenus d’Auschwitz-I est relativement élevé, c’est à cette tactique du Lagerälteste que ce fait est dû.

L’arrivée progressive de nombreux médecins au HKB y avait remplacé du personnel incompétent, et on y soignait réellement les malades selon la véritable médecine, quoiqu’on ait pu dire à ce sujet. Je puis en parler d’autant plus librement que je n’ai jamais été «eingesetzt», que je n’ai jamais fonctionné comme médecin de salle; par mon travail à la pharmacie j’étais parfaitement au courant de tout ce qui se passait dans les différents services hospitaliers. Les médecins, et plus particulièrement les médecins français, ont fait pour leurs camarades malades tout ce qu’il était possible de faire dans les conditions matérielles et morales dans lesquelles nous vivions. Le HKB disposait d’une instrumentation importante et de moyens thérapeutiques modernes. On pouvait soigner un malade suivant toutes les règles de l’art, mais au-dessus de l’hôpital planait la terrible menace des sélections. La grande difficulté pratique et psychologique résidait dans le fait qu’il fallait traiter les malades tout en les préservant le plus possible d’être happés par une «commission». Nous étions toujours plus ou moins avertis de la venue de ces escouades dont j’ai donné tous les détails plus hauts, mais les renseignements devaient être gardés strictement secrets et il s’agissait alors pour les médecins de faire sortir le plus grand nombre de malades quel que fût leur état de santé et sans pouvoir leur fournir la moindre explication. Le choix d’un malade par une commission dépendait parfois de la façon dont le médecin présentait le cas au Lagerarzt. On devine donc devant quels cas de conscience se trouvaient les médecins à ces moments critiques. Le grand art consistait à soigner les malades rapidement et activement entre deux sélections. Il fallait aussi empêcher d’entrer à l’hôpital des malades qui n’en avaient pas strictement besoin, quitte à les soigner clandestinement dans le camp. Mais il y a eu de nombreux cas dramatiques: des camarades, que nous ne pouvions pas renseigner en détail sur ce qui les attendait, ne voulaient pas comprendre qu’ils devaient éviter l’hôpital ou le quitter, sans demander d’autres explications; ils ont suspecté la bonne foi de ceux qui les traitaient et ont sombré, gazés à la suite d’une sélection.

Les emplois, même les moindres, au HKB, étaient très convoités; on se trouvait sous un toit avec des possibilités de nourriture et d’hygiène incomparables avec le reste du camp, on était dispensé de l’appel; mais le travail, au moins pour le débutant, était dur. Mes camarades et moi ne fûmes guère employés comme médecins les premiers temps, loin de là! Notre activité fut des plus variées: nettoyer les W.C., les couloirs, les rampes d’escaliers, les vitres, vider les poubelles, brosser les tonneaux, briquer les murs des couloirs, récurer les planchers après le passage des peintres, transporter des cadavres, chercher le linge rentrer du charbon, fendre du bois, voilà quelques-unes des occupations dont nous demandions la faveur à ceux qui vivaient déjà dans ce bloc. C’était là les «activités médicales» que d’innombrables camarades nous enviaient, mais il fallait travailler à tout prix, donner l’impression d’être indispensable dans la maison pour ne pas être refoulé à nouveau dans le camp.

Puis j’eus la chance de passer à la pharmacie des détenus, située au bloc 28, qui était de tout Auschwitz un des endroits les plus jalousés. Si j’ai pu m’y maintenir, ce n’est parce que j’étais professeur de faculté ni parce que je possédais des connaissances précises dans la pharmacopée internationale, c’est uniquement parce que je savais laver proprement d’innombrables bouteilles, entretenir un parquet, brosser correctement un tapis, lustrer les meubles, faire briller les pots de pharmacie, disposer avec précision un véritable étalage de spécialités pharmaceutiques et aussi parce que je savais bien siffler. Ce n’est que très lentement que j’eus le droit de participer au triage des médicaments provenant des Canadas et à la distribution des commandes pharmaceutiques destinées aux blocs d’hospitalisation et aux kommandos. J’eus surtout l’immense chance d’y nouer des amitiés solides avec des détenus très divers et dont je reparlerai longuement plus tard: Jean le Belge; Marian, pharmacien, détenu n· 49 d’Auschwitz; le professeur de médecine légale de Cracovie, et deux jeunes Polonais, l’un amateur de jazz, l’autre féru de littérature anglaise. A la pharmacie du camp, j’étais donc à l’abri sans y occuper d’emploi officiel. Cette pharmacie était d’ailleurs fort bien agencée. Nous recevions d’une part des livraisons régulières, par l’intermédiaire de la pharmacie SS, de produits provenant de la pharmacie centrale SS de Berlin; d’autre part arrivaient en supplément des coffres contenant pêle-mêle des spécialités de tous les pays d’Europe, prélevées sur les nouveaux arrivants. Le triage et le reclassement de ces médicaments constituait la majeure partie de mon travail à la fin de mon séjour à la pharmacie. Nous recevions d’autre part des stocks importants d’objets de pansements. Grâce au savoir-faire de Marian qui arrivait à soudoyer des fonctionnaires SS avec de l’alcool, il ne manquait pratiquement rien de ce qui entre dans la constitution d’une pharmacie habituelle. J’allais souvent de surprise en surprise en retrouvant dans le stock des produits qui, dans la vie civile, avaient disparu depuis longtemps à la suite des restrictions. Trois fois par semaine, il fallait procéder à la distribution des médicaments demandés par les blocs d’hospitalisation et par les infirmeries de kommandos. Là encore il fallait être prudent; il ne fallait pas accorder tout ce qui était demandé dans le cas où nous savions de source sûre que les médicaments disparaîtraient en cours de route et n’arriveraient pas jusqu’aux malades; il fallait par contre donner les quantités demandées et même plus à ceux dont l’honnêteté ne faisait pas de doute et qui administraient intégralement les médicaments aux malades. Enfin, il fallait pouvoir écouler une certaine quantité de produits pour des patients hospitalisés ayant besoin de médications précieuses, ne pouvant figurer sur les demandes officielles, ou encore les médicaments pour les traitements clandestins dans le camp. Rien ne manquait donc au point de vue de l’outillage pharmaceutiques; ces produits ont pu rendre service à un certain nombre de détenus; mais l’immense majorité de ceux à qui des trésors de pharmacie furent administrés, devaient sombrer ultérieurement, sélectionnés, morts de faim ou d’épuisement.

La journée terminée à la pharmacie, je devais, après le repas du soir, participer à la consultation externe qui fonctionnait au bloc 238 tous les jours, par équipes successives et plus particulièrement le soir après la fin de l’appel jusqu’au couvre-feu. Le travail des médecins y était très lourd, il fallait voir rapidement et panser de nombreux camarades qui venaient se faire soigner pour des affections externes sans se faire hospitaliser. La consultation était aussi destinée au triage de malades ayant des affections internes et de blessés ayant besoin de soins ultérieurs plus prolongés. Nous étions environ dix médecins et infirmiers à faire cette besogne, qui devait se dérouler avec une extrême célérité et avec interdiction absolue de bavarder avec les malades. Nous transgressions régulièrement cette défense, quitte à recevoir des coups du surveillant de l’ambulance, pendant longtemps un horloger de Cracovie. Lorsque ce dernier fut remplacé par un officier de l’aviation polonaise, homme cultivé et d’une urbanité parfaite, nous pûmes pendant plusieurs semaines faire du bon travail, réellement d’ordre professionnel. La variété des cas n’était pas très grande; il s’agissait surtout de plaies contractées au cours du travail, de brûlures, d’infections de la peau souvent interminables, furoncles , abcès, ulcères que nous traitions de notre mieux avec le matériel de pansement qui laissait peu à désirer. C’était le moment où on pouvait bavarder rapidement avec les détenus du camp, leur donner quelques instructions sommaires sur leur état de santé, les supplier de ne pas se faire admettre à l’hôpital lorsqu’une sélection semblait proche ou au contraire faire le nécessaire pour leur admission dès qu’une sélection avait passé. Le problème de l’hospitalisation était cruel ainsi que je l’ai indiqué à plusieurs reprises. Les malades ayant un séjour prolongé au camp comprenaient à la moindre allusion que le moment de se faire admettre n’était pas propice; d’autres camarades au contraire croyant parfois à de la mauvaise volonté de notre part, fascinés par le luxe des installations hospitalières et le désir de trouver quelque repos, inconscients du danger de mort immédiat qui les guettait par l’arrivée d’une commission, se faisaient admettre à l’encontre de nos recommandations faites toujours à mots couverts, à cause des mouchards. L’ambulance nous permettait d’être mis au courant des besoins en produits pharmaceutiques de nos camarades assez raisonnables pour ne pas se faire admettre à l’hôpital; nous pouvions les soigner clandestinement dans le camp, malgré l’interdiction formelle qui pesait sur ce mode, combien efficace, de l’exercice de la médecine, à l’extérieur de l’hôpital. Les malades qui, malgré tout, devaient se faire hospitaliser, étaient renvoyés au lendemain matin et exemptés de travail; on les appelait au rassemblement du matin pour les ramener au bloc 28 où on les douchait; le médecin de service de l’ambulance les présentait au Lagerarzt SS qui décidait de l’admission, de l’exemption de travail ou du renvoi du malade.

Un mot encore sur les autres installations se trouvant au bloc 28, qui était de tous les blocs du camp le plus propre et le plus rationnellement conçu. Il s’y trouvait une clinique diététique, car on préparait pour le traitement des maladies du tube digestif, des soupes spéciales et même un pain spécial, comme si ces malades devaient guérir et comme si les sélections n’existaient pas. Il y avait une installation de rayons X, de rayons infrarouges, d’héliothérapie, un petit laboratoire spécialement affecté à l’hôpital, une pièce réservée au triage des plantes médicinales, une salle d’opérations septiques, une salle d’examens pour les maladies des yeux, des oreilles, du nez et de la gorge. Mais il y avait aussi au premier étage, une salle spéciale, la salle 13 où les SS pratiquaient des expériences sur nos camarades et dont l’accès était interdit. J’ai pu y pénétrer un certain nombre de fois sous prétexte de porter des médicaments: on y faisait, à l’époque, des essais sur des substances provoquant des abcès de fixation, pour le compte de certaines grandes usines de produits pharmaceutiques allemandes. Combien de contradictions dans les faits relatés ici qui feront sentir ce que l’atmosphère d’Auschwitz avait de démentiel!

Mi-octobre 1944, je fus muté au Laboratorium Raïsko. C’est à grand regret que je quittai le bloc 28, où j’étais parvenu à me maintenir bien que, depuis mi-juin, les dirigeants du laboratoire avaient [sic] demandé mon affectation comme histologiste au dit laboratoire. Pour des raisons diverses, il était bon que je quittasse le bloc 28, je ne pouvais pas faire surseoir plus longtemps à ma nomination à Raïsko.

Le Laboratorium Raïsko était situé dans une petite agglomération, à environ quatre kilomètres du camp, dont les habitants polonais avaient été évacués et qui était entièrement habitée par des SS. Ce laboratoire relevait, quant à son fonctionnement technique, de la SS Sanitätsstelle Sud-Ost, elle-même rattachée à la direction du service de santé SS, de Berlin. Il était divisé en un certain nombre de sections: chimie, bactériologie, sérologie, biologie expérimentale, météorologie et enfin la section d’histologie, la plus moderne de toutes celles où je devais travailler, pendant trois mois en compagnie de mon collègue Lévy-Coblenz, ancien chef de laboratoire de la faculté de médecine de Strasbourg et de la faculté de médecine de Paris. Quand je suis arrivé à Raïsko, la plus grande partie du matériel était déjà emballée et prête à être évacuée dans la région de Breslau en vue de l’avance russe. L’instrumentation que j’ai encore vu déployée, et en particulier celle dont nous disposions en histologie était très largement suffisante et du type le plus moderne. L’ensemble du mobilier, très rationnel et très élégant, ainsi que tout l’appareillage de laboratoire avait été fourni par les plus grandes maisons allemandes. Une partie des instruments étaient d’origine française, achetés ou volés, je ne pus jamais le savoir avec précision. Notre travail d’histologues consistait en examens anatomo-pathologiques de biopsies et d’autopsies provenant de différents camp du Lagerbereich Auschwitz, des hôpitaux SS du secteur Sud-Est, de certains hôpitaux civils de la région environnante, des élevages importants de chevaux et de chiens rattachés au camp. De plus, nous devions examiner certaines denrées alimentaires telles sur tout des saucisses fabriquées à l’abattoir. Enfin, de temps en temps, nous étions mis à contribution pour des questions de cytologie par la station de botanique expérimentale située juste en face de notre laboratoire, dont le recrutement presque exclusivement féminin relevait du camp de Birkenau. Pendant le temps où je me suis trouvé dans ce laboratoire, nous n’avons pas vu passer de pièces provenant de séries expérimentales sur l’Homme […]. La section d’histologie à laquelle était adjointe la parasitologie humaine et animale était le secteur le plus calme de tout le laboratoire Raïsko. Nous avions une moyenne de huit à dix examens par jour. Mais le chiffre total des examens fournis par les différentes sections du Laboratorium Raïsko en 1944 a dépassé le chiffre impressionnant de cent treize mille dans lequel la part la plus importante revenait à la bactériologie. Une comptabilité des plus moderne enregistrait les réponses par catégorie. Le laboratoire possédait un jardin étendu, des élevages d’animaux d’expériences, des réserves de matériel de laboratoire. Nous avions à notre disposition une bibliothèque où l’on trouvait de nombreux ouvrages de référence, des manuels classiques et des périodiques.

Le laboratoire Raïsko appartenait à l’organisation SS et on y faisait du travail scientifique, indépendamment de toute organisation universitaire. Le directeur était un médecin capitaine, Haupsturmführer SS Weber, vingt-huit ans, parfaitement inféodé à l’idéologie SS, bactériologue de profession et possédant une culture biologique étendue. Il tenait à augmenter le plus possible le nombre et la variété des examens faits pour justifier aux yeux des autorités SS centrales l’existence du laboratoire et sa propre existence dans ce laboratoire. Il y a peu de doute que les camps de concentration servaient de matériel d’étude pour établir de grandes statistiques biologiques et sanitaires comme aucune collectivité n’en avait encore fourni jusqu’alors. Mais dans le détail on pouvait assister parfois aux plus grands raffinements des techniques biologiques modernes et à des discussions menées avec un véritable sérieux scientifique sur des cas rares découverts dans les camps. La vanité professionnelle jouait un rôle prépondérant dans ces discussions pendant que jour et nuit l’infernale «cheminée» fonctionnait! Les SS avaient tout intérêt à ce que ce laboratoire marchât bien; car pendant que leurs camarades mettaient à l’épreuve le code d’honneur SS en se faisant tuer sur les différents fronts, fort actifs en octobre 1944, le personnel technique SS du laboratoire Raïsko trouvait des raisons scientifiques et de bien public pour se maintenir à Auschwitz et y mener la belle vie. Au-dessous de Weber se trouvait un jeune bactériologiste Ovbersturmführer Delmotte, auquel un certain nombre de mes camarades durent obligatoirement confectionner une thèse de doctorat. A côté de lui un autre médecin, Münch, dirigeait directement la section d’histologie. Homme d’une quarantaine d’années, il venait tout juste d’être nommé Untersturmführer, c’est-à-dire médecin sous-lieutenant. Il n’avait donc dû donner que peu de garanties à l’organisation SS. Il nous traitait en vrais collègues et inventait périodiquement de nouvelles astuces pour augmenter nos rations journalières; Chaque fois que quelque chose de louche se passait dans le camp, chaque fois qu’un camarade auquel nous tenions était en danger nous pouvions lui en parler à cœur ouvert et il intervenait dans la mesure de ses moyens. Je ne sais ce qu’il est devenu depuis lors; c’est un exemple rarissime, mais non unique, d’un médecin SS qui, sous son uniforme, était resté un homme.

Nos relations psychologiques avec nos chefs hiérarchiques n’étaient guère faciles. Ils signaient les diagnostics et en étaient responsables devant les autorités centrales SS. D’un autre côté, nous étions obligés parfois de fausser ces diagnostics en même temps que les pièces pour ne pas entraîner la perte d’un camarade de camp. Pendant que nous étions revêtus de la blouse blanche de laboratoire, nous étions considérés comme personnel technique indispensable, dès que nous l’enlevions, nous redevenions des détenus soumis au règlement du camp. A part le privilège certain de pouvoir travailler dans un métier qui nous mettait à l’abri des intempéries et des mauvais traitements et de l’épuisement physique, nous partagions la vie des détenus dont je vais à présent essayer de donner une image en relatant brièvement les événements principaux d’une journée de travail.

Le lever était sonné par une cloche dès quatre heures, en été, puis avec la diminution des jours, de plus en plus tard jusqu’à six heures en plein hiver. On avait juste le temps de se lever, bâtir le lit selon les règles prescrites, faire sa toilette, absorber un peu de liquide chaud et une croûte de pain s’il en restait de la veille. Pour les kommandos qui travaillaient dans les blocs, à l’intérieur du camp, on commençait la besogne au plus tôt. Pour ceux qui sortaient de l’enceinte, et c’était la grande majorité, il y avait tout d’abord le rassemblement (Antreten), puis la cérémonie du défilé (Ausmarsch). Le rassemblement, nullement désagréable pendant la bonne saison, devenait excessivement pénible durant l’hiver qui était fort rigoureux. A Auschwitz-I, il n’y avait pas de place d’appel. Chaque kommando avait un endroit assigné entre les blocs et dans es rues du camp. Les colonnes se formaient par rangs de cinq, chaque détenu ayant une place fixe dans un rang fixe, chaque dizaine étant contrôlée par un dizainier responsable. Il était donc très facile de vérifier rapidement la présence ou l’absence des détenus qu’il finissait par connaître individuellement. Le relevé étant fait, c’était l’attente, pénible par le froid, et surtout longue les jours de brouillard, jusqu’au moment fixé par le commandant du camp, où la musique attaquait les marches du défilé. Les kommandos avançaient alors en ordre étroitement fixé à l’avance et défilaient devant les autorités du camp placées en face de l’orchestre, près de la porte de sortie. Une discipline rigoureuse présidait à cette cérémonie: tous les Blockälteste étaient placés en serre file, une cinquantaine de mètres avant les officiels puis c’étaient les commandements successifs: «Vordermann! Seitenrichtung! Abstand halten! Mützen ab! Hände anlegen! » Nous étions à quelques mètres des autorités et les rangs de cinq passaient impeccablement alignés, en extension, au son des marches militaires. En franchissant la porte, le kapo annonçait le kommando; et je n’oublierai jamais la voix tonitruante de notre kapo Bertram dominant le son de l’orchestre: «Laboratorium Raïsko, hundert drei Häftlinge!» Un secrétariat placé en face des autorités notait les colonnes et le nombre des détenus quittant l’enceinte. A une cinquantaine de mètres de la porte, les bonnets étaient remis et la cadence rompue. Le défilé des quinze mille hommes durait tous les matins largement une heure, toujours avec le même cérémonial; la seule variante était introduite les jours où le froid tombait plus bas que -12 et où le commandant du camp décrétait qu’il n’y aurait pas de «Mützen ab».

J’ai longtemps travaillé à l’intérieur de l’enceinte et cette vie devenait monotone et affaiblissante. Par contre, rien n’était plus tonique que ces marches matinales succédant à la pénible attente du rassemblement. Escortés par des postes, aux fusils chargés, qui nous avaient rejoints dès la porte, nous longions à l’extérieur l’enceinte de béton, passions à côté des bâtiments administratifs SS, puis nous franchissions une deuxième barrière et arrivions à la rivière Sola. Nous la suivions sur environ trois kilomètres. Après avoir dépassé une deuxième chaîne de miradors, les postes mettaient leurs fusils en bandoulière, nous avions le droit de bavarder, nous étions hors du camp proprement dit. Presque tous les matins, nous assistions au spectacle grandiose du lever du soleil au-dessus d’un paysage entièrement givré, et lorsque le disque rouge apparaissait à côté de la chaîne des Beskides, la colonne devenait généralement silencieuse. L’express de Cracovie-Berlin que nous voyions passer chaque jour nous rappelait que la vie normale continuait pour d’autres humains; les contours de la «casserole» pointant à l’horizon nous indiquaient certaines de nos perspectives d’avenir; les cheminées de la «Buna» qui fumaient à quelques kilomètres signaient de loin un travail infiniment plus pénible que le nôtre qui pesait sur des milliers de camarades dans le camp voisin Monowitz; le soleil levant et le contour des Beskides rappelaient à ceux qui y étaient sensibles que tout était contingent à côté des grands spectacles de l’univers.

Puis c’était l’arrivée à Raïsko, la rentrée au laboratoire, la reprise du travail. Vers la fin de l’après-midi, c’était l’heure critique et sacramentelle du nettoyage, le très célèbre Saubermachen. A la suite d’un signal, donné par le Hauskapo, il fallait immédiatement interrompre quelque travail que ce fût et nettoyer sans délai instruments, tables, armoires, lampes, plancher, etc. On consacrait bien une heure, tous les jours, à cette besogne dont l’importance apparaissait bien plus grande que celle du travail scientifique fourni. Juste avant de quitter le laboratoire, nous subissions l’inspection des locaux (Abnahme) dont la rigueur variait selon le sous-officier SS de service et selon son humeur. Certains d’entre eux étaient irascibles, vérifiaient la propreté de chaque tiroir, de chaque recoin, de chaque lampe, de chaque instrument. Malheur, s’il restait une poussière ou une toile d’araignée; c’étaient tout de suite des scènes tonitruantes, une paire de gifles, la privation d’un supplément de nourriture. Car les sous-officiers craignaient à leur tour une inspection du Stabsschaarführer (adjudant), qui à son tour était responsable de l’entretien du matériel et des locaux devant les dirigeants du laboratoires. On voit donc, jusque dans les plus petits détails, le même système diabolique: crainte du supérieur hiérarchique, mesures de cœrcition permettant de se venger sur l’inférieur. Aucune compétence scientifique ne comptait plus devant une toile d’araignée: le fanatisme de la propreté, mesure parfaite d’esclavage, primait tout. Il fallait donc non seulement se tenir sur ses gardes devant les officiers quant au travail scientifique, mais éviter avant tout de susciter la colère d’un sous-officier; car en surplus, à son tour, le kapo qui nous ramenait au camp se croyait obligé de sévir lorsqu’il y avait eu un Wirbel (tourbillon) à la Abnahme.

Le laboratoire quitté, en rangées par cinq, nous rentrions au camp en un temps rigoureusement fixé, reprenions notre rang dans la file des kommandos qui se succédaient sous la porte au son de la musique avec une exactitude chronométrée. Puis c’était le rassemblement pour l’appel avec ses affres. Le Laboratorium Raïsko était certes un des meilleurs kommandos du camp. Revêtus d’une blouse de laboratoire, à l’abri et au chaud, faisant presque notre travail professionnel, travaillant et lisant en secret parfois pour nous, nous avions aussi la possibilité de discuter entre nous de problèmes scientifiques, philosophiques et même politiques. Mais il fallait prendre des précautions: nous avions toujours un mot de passe prêt, pour donner le change dans le cas où nous aurions été surpris. Mais comment pouvions nous oublier que nous étions parmi les privilégiés de ce camp quand nous voyions passer sur la route nos malheureuses compagnes de Birkenau, employées au plus dur travaux de terrassement et de labour, entourées de féroces chiens gardiens et des kapos femelles inhumaines! La fin de la journée, la Abnahme, la rentrée, les vexations dans le bloc que nous réservait le Blockälteste qui haïssait les «professeurs», formaient une opposition flagrante avec les quelques heures de détente relative que nous procurait le travail de laboratoire. Nous menions donc une véritable existence double dissociée: tout dans le camp était schizophrène, dément.

La journée de travail se terminait en été à six heures et demie puis avec le raccourcissement des jours dès la tombée de la nuit. Le rassemblement pour l’appel se faisait en un endroit fixé pour chaque bloc où, en rangs rigoureusement alignés, nous étions passés en revue et dénombrés par les Blockführer SS. L’appel pouvait durer un temps variable. La station debout, immobile, était excessivement pénible, surtout pendant la période froide. Chaque détenu n’avait qu’un souhait, c’est que rien ne cloche dans le dénombrement partiel et dans le total général des détenus. Si, au cours de la journée, il y avait eu des évasions, si le total général ne correspondait pas au total théorique prévu par la Schreibslube du camp, l’appel pouvait durer fort longtemps. Au moment où les nombres partiels étaient remis au commandement du camp, pour la confrontation avec le chiffre théorique, l’ensemble des détenus était figé au garde-à-vous, la tête découverte, dans un silence général impressionnant. C’était le moment crucial où l’appel collait ou ne collait pas. C’était le moment où se décidaient parfois des choses importantes pour l’avenir d’un certain nombre de détenus. C’était aussi le moment où se faisaient les pendaisons publiques. Les derniers jours de décembre, au moment de l’appel, au dernier Mützen ab! de la journée, devant l’arbre de Noël rutilant de tous ses feux, quatre patriotes polonais furent pendus et leurs cris: «A bas les tyrans!» résonnèrent à travers le silence. Une autre fois, lors d’une pendaison, la corde se rompit, il y eut un remous dans cette masse silencieuse: tous étaient sûrs que, selon les traditions séculaires, le condamné serait gracié; il fut ramené au Bunker où il fut exécuté le lendemain. Cet instant silencieux de la fin de la journée était impressionnant: c’était le moment de laisser voguer les pensées vers des sujets soigneusement refoulés au cours de la journée. Le commandement général «Mütze, auf! Wegtreten» rompait le silence; la journée était terminée. Il nous restait une à deux heures pour manger, vaquer à des soins de toilette, aller bavarder avec les camarades, se coucher. La cloche annonçait la rentrée obligatoire dans les blocs; un quart d’heure après, un deuxième coup ordonnait l’extinction des lumières, et c’était la nuit, plus ou moins bonne pour chacun, selon son équilibre physique et psychique.

Les dimanches et les jours de fête cet ordre était rompu. Une partie seulement des kommandos sortait pour le travail, la grande majorité chômait. L’appel avait lieu à onze heures, puis c’était le repos. Le dimanche après-midi, il y avait des séances de football, de basket-ball, de water-polo sous les acclamations bruyantes des spectateurs; il faut extrêmement peu de choses à l’homme pour le distraire des dangers les plus immédiats! L’administration SS avait permis des distractions régulières pour les détenus, même les jours de semaine. Un cinéma projetait des actualités nazies et des films sentimentaux, et un cabaret fort prisé donnait des représentations fréquentées souvent par les autorités SS. Enfin, il existait un orchestre très honorable, composé au début uniquement de musiciens polonais et remplacé ultérieurement par une nouvelle équipe de haute classe composée de musiciens de toutes nationalités, en majorité juifs. Le chef d’orchestre était professeur au conservatoire de Cracovie. Par un hasard singulier, j’ai assisté à la dispersion de l’orchestre polonais, scène inoubliable qui démontre une fois de plus la démence du camp. L’orchestre était en train d’étudier «l’invitation à la valse» de Weber quand un détenu accompagné d’un SS vint interrompre l’exécution. Les musiciens furent appelés un à un, déposèrent leurs instruments, quittèrent la salle pour se rendre au bloc de quarantaine, d’où ils devaient partir en transport pour l’Allemagne du Nord; c’était pour eux la vraie déportation, car ils quittaient leur patrie. Je n’oublierai jamais leur figure: toute la scène me rappela une gravure célèbre de Rethel où l’on voit la mort interrompre un bal masqué et où les derniers musiciens quittent la scène.

La population du camp était constamment brassée par l’arrivée de nouveaux convois et par le départ de transports d’Auschwitz vers d’autres camps. «Partir en transport» était toujours une menace désagréable, car on perdait instantanément tous les avantages matériels, grands et petits que l’on finissait toujours par acquérir à la longue dans un camp; C’était le départ vers l’inconnu, avec la fatigue des voyages et les difficultés d’un nouvel établissement dans un autre camp. Malgré tout, au moins pour les juifs, toujours menacés par les gazages massifs, un transport pouvait parfois être une voie de salut. Mais il fallait autant que possible être exactement renseigné sur la nature et la destination d’un convoi, et l’on pouvait alors faire le nécessaire soit pour en faire partie, soit pour y échapper. Les départs pour Buchenwald et pour Dachau étaient toujours extrêmement convoités, car Buchenwald représentait pour les Auschwitziens une sorte de paradis. Un jour un transport partit pour Natzweiler (Struthof) Bas-Rhin. J’étais violemment tenté d’en faire partie car c’était la rentrée en Alsace. Mais ayant appris de source sûre que c’était probablement un Himmelfahrtskommando, je renonçais à m’y faire affecter. Bien m’en prit, car on ne sait que trop, à l’heure actuelle, ce qui advint des malheureux Auschwitziens qu’on transportait au Struthof; le peu qu’on en a retrouvé dans les cuves de l’Anatomie de la faculté de médecine de Strasbourg a été récemment enterré au cimetière de Strasbourg-Nord.

Grâce à ce brassage de la population des différents camps, nous étions fort bien renseignés sur ce qui se passait dans les autres centres de déportation. Nous avions parfois des nouvelles précises d’amis se trouvant à l’autre extrémité de l’Allemagne. Nous n’étions d’ailleurs pas entièrement coupés du monde, ni ignorants des grands événements qui se passaient sur les différents fronts. Des journaux allemands entraient au camp, un certain nombre de détenus avaient même le droit de s’y abonner. Mais nous étions bien mieux renseignés encore par la radio alliée que des camarades arrivaient à prendre clandestinement dans certains kommandos. Il fallait être extrêmement prudent dans la propagation des nouvelles, vu l’abondance des mouchards; toute conversation politique étant strictement interdite, il fallait éviter de prononcer le nom d’une localité citée dans les communiques. Il s’était constitué de véritables chaînes d’hommes très sûrs qui colportaient les nouvelles. Nous savions ainsi jour par jour quels étaient les points de l’avance foudroyante des armées alliées en France, et les prises de Paris, Bruxelles et Strasbourg furent secrètement, mais dûment fêtées. Nous apprîmes aussi très vite que les armées russes, quasi immobiles depuis août 1944 dans le secteur de Tarnov, avaient poussé une pointe sur Cracovie et y étaient entrées le 14 janvier. Nous nous attendions depuis longtemps à cet événement et nous nous demandions avec inquiétude si nous allions être abandonnés, liquidés ou évacués. Le surlendemain arriva l’ordre d’évacuation générale d’Auschwitz.
 


Notes.

1. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, XXII.

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