1. Michael Thad Allen, « The Devil in the Details : The Gas Chambers of Birkenau, October 1941 », Holocaust and Genocide Studies, Volume 16, Issue 2, Fall 2002. Ainsi que, du même auteur, « Not Just a Dating Game: Witness Testimony of the Origins of the Holocaust at Auschwitz », German History, Vol. 25, No. 2, 2007.

« Pas de trous, pas d’holocauste »
une falsification négationniste

L’introduction du Zyklon B dans le Krema II


Le 27 janvier 2000 un intervenant sur le forum de discussion fr.soc.politique, écrivait ceci:

« [...] idem sur l’histoire des trous dans le toit en béton armé du Kréma II (aujourd’hui effondré mais qui ne comporte aucun trou par lesquels introduire le fameux Zyklon B...) »

Il s’agissait de la reprise d’une falsification négationniste « classique » appartenant à la catégorie des « si on ne le voit pas aujourd’hui, c’est que cela n’a jamais existé », une variante de la recette n°8 du vade-mecum du petit négationniste.

Le Krema II est l’un des quatre complexes crématoires-chambres à gaz installés à Auschwitz II-Birkenau en 1943. Le Zyklon B, le produit imbibé d’acide cyanhydrique qui servait à assassiner les Juifs, était déversé dans la chambre à gaz via des orifices obturables pratiqués au travers du toit de la chambre à gaz du Krema II. Fin 1944, les chambres à gaz furent démantelées, les orifices peut-être rebouchés, et début 1945, les bâtiments qui les abritaient furent dynamités. Il n’en subsiste plus que des ruines. Comme il est extrêmement difficile de déduire quoique ce soit aujourd’hui de ces ruines, les négationnistes passent de l’affirmation recevable « on ne voit pas les orifices » à celle beaucoup plus sujette à caution « les orifices n’existent pas », pour enfin franchir le pas vers le mensonge : « les orifices n’ont jamais existé ». À ce compte là les jardins de Babylone non plus n’ont jamais existé, puisqu’on ne peut les voir aujourd’hui...

Le raisonnement sur lequel les négationnistes enchaînent ensuite explique à lui seul pourquoi ils osent pratiquer une logique aussi dévoyée. Étant passé, par un raisonnement intenable, de leur incapacité à (ou de leur volonté de ne pas) identifier les orifices dans les ruines du Krema II, à l’affirmation mensongère « il n’y a jamais eu d’orifice », les négationnistes dévoilent le but, et le fond, de leur discours : les multiples témoins qui ont évoqué ces ouvertures, par lesquelles le Zyklon B était introduit, auraient menti; ils auraient donc menti pour les gazages. Donc aucun gazage n’aurait été pratiqué à Auschwitz, tous les témoins mentiraient et il n’y aurait pas eu de génocide! Les négationnistes résument cette affligeante « démonstration » dans une formule lapidaire, qui illustre bien leur méthode: « pas de trous, pas d’holocauste », utilisée la première fois par le négationniste Faurisson.

Faisant fi des déclarations des nazis eux-mêmes, des témoignages des SS qui versaient le Zyklon B, se moquant éperdument des nombreux documents prouvant les massacres de masse, méprisant les travaux de tous les historiens, ignorant la cohérence entre les nombreux témoignages et les documents concernant le dispositif d’introduction du Zyklon B dans la chambre à gaz du Krema II, passant sous silence la monstrueuse capacité d’incinération d’Auschwitz, faisant silence sur les témoignages de ceux qui virent des milliers de personnes pénétrer dans les Krema pour ne jamais en ressortir, le négationniste pratiquera l’hypercritique, prétendra que les témoins mentent, que les documents sont falsifiés, les photos trafiquées et, usant d’un bon sens frelaté, en « déduira » que le génocide serait un bobard.

Cela relève clairement de la mauvaise foi la plus extrême ou (et?) d’un grave dérèglement mental.

Retour sur les faits

Le Krema II est l’un des quatre complexes crématoires-chambres à gaz installés à Auschwitz II-Birkenau en 1943. Plusieurs centaines de milliers d’êtres humains, hommes, femmes, enfants y furent assassinés au moyen d’acide cyanhydrique, le gaz dégagé par un insecticide utilisé à l’époque: le Zyklon B, un poison foudroyant pour l’être humain.

La chambre à gaz du Krema II était située en sous-sol, perpendiculairement au bâtiment principal. Bien que certains plans la présente comme une morgue, cette pièce avait été conçue dès la planification du Krema II pour être une chambre à gaz1. Le Zyklon B était déversé dans la chambre à gaz dans des colonnes creuses, faites de grillages, qui montaient jusqu’au plafond de la pièce. Elles débouchaient via des ouvertures pratiqués à travers le toit sur de courtes cheminées obturables. Les SS qui se trouvaient à l’extérieur, sur le toit de la chambre à gaz, déversaient les granules de Zyklon B dans ces conduits, les obturaient, le Zyklon B tombait dans les colonnes, l’acide cyanhydrique se répandait à travers les grillages des colonnes et tuait en quelques minutes les centaines de personnes qui se trouvaient dans la chambre à gaz.

Ces colonnes sont mentionnées dans un document faisant l’inventaire du Krema II et ont été décrites, et dessinées dès 1945, par un ancien prisonnier d’Auschwitz. Cet inventaire mentionne également les couvertures en bois (au nombre de quatre, comme pour les colonnes) conformément aux témoignages qui en font état pour obturer les colonnes. Cet inventaire, si conforme aux descriptions des témoins, n'a été découvert que dans les années 1980, et corrobore les témoignages antérieurs à cette découverte. Les prisonniers qui ont eu à les fabriquer ont témoigné. Plusieurs témoins, SS et déportés, ont décrit la procédure évoquée ci-dessus. Des photographies contemporaines montrent les petites « cheminées » qui dépassent du toit de la chambre à gaz. D’autre part, il existe une photographie d’un dispositif semblable utilisé à Maïdanek. David Olère, ancien membre des Sonderkommandos, ces esclaves qui accompagnaient les futures victimes dans les chambres à gaz, en retiraient les cadavres, puis les incinéraient, a dessiné un plan de coupe du Krema III (identique au Krema II) et de sa chambre à gaz.

Le dernier gazage à Auschwitz eut lieu en octobre 1944. En novembre, les chambres à gaz de Auschwitz II-Birkenau furent démantelées, notamment celle du Krema II. Les colonnes furent retirées. Il se peut également que les ouvertures dans le toit aient été rebouchées, comme cela avait été le cas pour la chambre à gaz du Krema I à Auschwitz I, lorsqu’elle avait cessé d’être utilisée pour les meurtres de masse. En janvier 1945, comme les Soviétiques approchaient d’Auschwitz, les SS dynamitèrent les quatre Krema, dans l’espoir de camoufler un peu plus le crime gigantesque qui y avait été commis.

Pour cette raison, le toit de la chambre à gaz est effondré. Le bâtiment n’est plus que ruines. Daniel Keren, qui s’est rendu à Auschwitz en 1998 a pris des photographies de l’état actuel du toit de la chambre à gaz du Krema II, qu’il a par ailleurs décrit dans un article. Michael Shermer et Alex Grobman ont retrouvé et photographié les vestiges de l’un de ces orifices (Denying History, University of California Press, 2000, p. 159) Un sympathisant des thèses négationnistes, Charles Provan, a même étudié les ruines et retrouvé la trace des orifices originaux!

Ce qui ressort clairement de ces photos, de l’état actuel de ces ruines, c’est qu’il est aberrant, et en fait parfaitement malhonnête et mensonger, d’affirmer qu’on peut en déduire qu’aucune ouverture dans le toit n’a jamais existé. C’est pourtant ce que font allègrement les négationnistes. « Pas de trous, pas d’holocauste » est une formule dont la prémisse mensongère est bâtie sur un raisonnement intenable (« je ne les vois pas » donc « il n’y en a pas » donc « il n’y en a jamais eu »), et dont la logique est frelatée, une formule qui, d’un point de vue historique, n’est qu’une escroquerie supplémentaire de la part des négationnistes. Une fois de plus, il apparait que ceux-ci ne sont que des falsificateurs.

Un épilogue définitif

En 2004, Daniel Keren, Jamie McCarthy et Harry W. Mazal ont publié, dans la plus prestigieuse revue anglo-saxonne d’histoire des génocides, le bilan de plusieurs années de recherches sur cette question. Ils ont déterminé avec exactitude l’emplacement des orifices d’introduction du Zyklon B, mettant un terme à une incertitude historiographique (qui ne portait pas sur leur existence…) : « The Ruins of the Gas Chambers : A Forensic Investigation of Crematoriums at Auschwitz I and Auschwitz-Birkenau », Holocaust and Genocide Studies, Volume 18, Issue 1, Spring 2004, p. 68-103. Cette étude fondamentale est désormais en ligne. Lire l’étude de Keren, McCarthy, Mazal…  

En 2012, les auteurs du blog de réfutations anti-négationnistes, Holocaust Controversies, consacrent une série de billets très détaillés, examinant l’ensemble des éléments historiques relatifs aux dispositifs d’introduction du Zyklon B dans les chambres à gaz des crématoires II et III:
http://holocaustcontroversies.blogspot.com/2012/05/review-of-discussion-on-gas-openings-at.html

Un résumé enrichi a été élaboré en 2014:
http://holocaustcontroversies.blogspot.com/2014/11/rebuttal-of-mattogno-on-auschwitz-part.html

Notes

1. Michael Thad Allen, « The Devil in the Details : The Gas Chambers of Birkenau, October 1941 », Holocaust and Genocide Studies, Volume 16, Issue 2, Fall 2002. Ainsi que, du même auteur, « Not Just a Dating Game: Witness Testimony of the Origins of the Holocaust at Auschwitz », German History, Vol. 25, No. 2, 2007.

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21/05/2000 — mis à jour le 15/12/2011