L'argumentaire marécageux



Ou comment les négationnistes jouent
le « bon sens » contre la géologie.

 
 
Basé sur un travail de Keith Morrison B.Sc., (Géologue), traduit et adapté par Gilles Karmasyn. Le traducteur est seul responsable de contenu actuel de ce document.

L'article original de Keith Morrison, intitulé Swamp Gas: Holocaust Deniers and Their Unique Interpretation of the Geology of Auschwitz est disponible à l'URL suivante:
http://groups.google.com/groups?selm=338FBAC8.1759@nbnet.nb.ca&output=gplain


 
Il existe de nombreux "arguments" négationnistes prétendant prouver scientifiquement que certains aspects du génocide n'ont pu avoir lieu tels que décrits parce qu'ils seraient en contradiction avec les lois physiques.

L'un de ces "arguments" consiste en l'affirmation que les témoignages concernant les fosses d'incinération ou les gigantesques fosses communes d'Auschwitz ne sauraient être authentiques car, du moins les négationnistes l'assèneront avec une mâle assurance, le camp a été construit sur des marais. Par conséquent n'importe quel trou creusé dans le sol aurait du se remplir d'eau. Par conséquent, les descriptions de trous creusés dans le sol à des fins d'incinération ou d'ensevelissement ne peuvent être que fabriquées, dans la mesure où de tels fosses sont "clairement" impossibles. Question de "bon sens".

Ce texte est une étude de ces affirmations basée sur une réalité immuable que tous les négationnistes du monde et leurs thuriféraires ne pourront changer: le sol lui-même. Ils peuvent toujours ergoter sur le sens des mots, hurler au complot et à la contrefaçon des documents qui les dérangent, mais la pierre parle à ceux qui savent écouter, la pierre ne peut être "torturée", ni intimidée (à moins d'utiliser des sels corrosifs?). Aussi cette étude se concentrera-t-elle sur la géologie d'Auschwitz et sur ce que les sols peuvent enseigner aux négationnistes et aux autres.

En bref, pour ceux qui voudraient utiliser la question des marais et des trous afin de mettre en doute la réalité du génocide: passez votre chemin. La science vient réfuter votre "bon sens".

Les fosses en question sont celles décrites dans le passage suivant:

« En 1965, Hydrokop, une société minière et chimique sise à Cracovie s'est vue commander une étude par le musée d'état d'Auschwitz-Birkenau. Il s'agissait d'effectuer des tests géologiques à Birkenau dans le but de déterminer l'emplacement des fosses d'incinération et des bûchers. Les spécialistes d'Hycrokop ont effectué 303 carottages jusqu'à 3 mètres de profondeur. Des traces de cendres humaines, d'ossements humains, de cheveux furent retrouvées pour 42 emplacements. La documentation relative à ces prélèvements ainsi que les diagrammes de leur distribution sont disponibles au département Conservation du Musée[1]. »

Voici le genre de discours que les négationnistes tiennent à propos de ces fosses (exemple tiré d'un article de Chris Carpenter sur le forum de discussion alt.revisionism) :

« Si je comprend bien, le complexe A/B [Auschwitz-Birkenau] fut construit sur des marais. Même avec des canaux de drainage, l'eau est encore très proche de la surface du sol. Ces conditions rendraient difficile le creusement de fosses d'incinération telles que décrites dans la littérature. Il semble y avoir un conflit entre les forces naturelles terrestres et les sources de l'Holocauste. »[2]

Dans les forums de discussion francophones on trouve également des supporters de ce "bon sens" là. Ainsi dans un message de "BFidi" du 12 mars 1999 sur fr.soc.politique on pouvait lire:

« Je posai la question, j'avais espéré une réponse de G.K., parce que dans la zone concernée la nappe phréatique est à 55 cm de profondeur en moyenne. Je pense que les Allemands avaient un combustible qui brûlait même dans l'eau ? Du napalm, peut-être ? Puisque sur les 3 m de profondeur, 2,5 m étaient remplis de flotte. »[2a]

Ainsi, un autre candidat négationniste écrivait le 19 mars 1999 sous couvert d'anonymat dans fr.soc.politique

« Ou a Auschwitz-Birkenau, de bruler des gens dans des fosses communes alors qu'il y a une nappe phreatique a 0,60 m de la surface du sol. »[2b]

L'anonyme en question recopiait ensuite Faurisson:

« J'avais fait observer a Pressac que le camp de Birkenau occupait l'emplacement de vastes marécages au bord d'un affluent de la Vistule et que, malgré les travaux de drainage, la nappe phréatique était forcément restée a peu de distance du niveau du sol. Il était donc difficile d'imaginer le creusement de ces fosses [...] »[3]

Hélas pour tous ces adeptes du "bon sens", loin de corroborer les affirmations des Carpenter et autres négationnistes anonymes recopiant Faurisson, la science et la logique sont en contradiction flagrante avec ces affirmations.

En introduction à la géologie d'Auschwitz, il faut commencer par la description des sols sur lesquels le camp est bâti. Selon Zarys Geologii Polski, la région d'Auschwitz repose sur des sédiments marins du Miocène qui furent déposés au nord des montagnes des Carpathes[4]. Ces dépôts sont dus à un affaissement de la région[5] qui a permis une irruption marine durant le Miocène (entre 25 millions et 4 millions d'années en arrière). Des couches d'argile épaisses de 40 à 70 mètres se sont alors déposées[6].

Le principal événement géologique qui suivit fut la période traditionnellement désignée sous le nom de "glaciation". Pour ce qui concerne la région d'Auschwitz la période de glaciation fut celle dite du Danube, durant le Pléistocène. Cette glaciation fixa des dépôts glaciofluviaux et glaciolacustres sur une épaisseur de 25 à 75 mètres[7].

Afin de clarifier certains concepts assez importants, voici les définitions des dépôts glaciofluviaux telles qu'elle apparaissent dans le Dictionary of Geological Terms, Third Edition, de l'American Geological Institute:

« relatif aux eaux de la fonte issues des glaciers ou aux dépôts laissés par ces eaux ».

Les dépôts glaciolacustres sont définis ainsi:

« Relatif à ou dérivant de, ou déposés par les lacs glaciaires »[8]

Les dépôts glaciofluviaux sont caractérisés par les sables et les graviers, tandis que les dépôts glaciolacustres sont caractérisés par des argiles organisées en fines couches[9]. Les argiles sont, en général, imperméables à l'eau.

Qu'en est-il de la région d'Auschwitz ?

Une des raisons pour lesquelles Auschwitz fut choisi pour installer un camp était l'accès aisé aux matériaux requis pour la fabrication du béton nécessaire aux constructions des bâtiments en zones industrielles. La région était renommée pour ses carrières de sables et de graviers[10] que l'on trouvait typiquement dans les épaisses régions de dépôts glaciofluviaux. Et, effectivement, juste au nord de la ville d'Auschwitz se trouve le lit d'un ancien fleuve qui transportait des alluvions glaciaires du nord en direction de la ville[11]. La région d'Auschwitz elle-même fut recouverte par les eaux au moment où l'eau de la fonte des glaciers qui se précipitait vers le sud fut bloquée aux pieds du massif des Carpathes. Ainsi des alluvions glaciolacustres, principalement des argiles, se sont déposées dans la région même du camp. Ce qui peut-être vérifié dans la mesure où il y a une couche imperméable de marne sur 61 mètres de profondeur sous le camp[12].

La marne désigne un mélange d'argile et de calcaire ainsi que de quelque minéraux accessoires souvent utilisée comme engrais dans les sols acides (le calcaire neutralise l'acidité).

L'étude commandée par le gouvernement nazi au Professeur Zunker[13] indiquait que la région était humide et marécageuse, ce qui a créé une confusion, intentionnelle ou non, sur le véritable sens de la réalité désignée.

Un marais situé dans un terrain qui a traversé une période glaciaire, ou dans les pays septentrionaux, ne désigne pas du tout la même réalité que des marais en Louisianne ou en Floride. Dans ce dernier cas, les marais sont des régions de très basse altitude qui sont humides en permanence. Dans les pays septentrionaux, un marais est également une régions humide, mais pas forcément de basse altitude. L'auteur de ces lignes (Keith Morrison) a pu voir des marais en altitude, à flancs de montagne. La différence entre marais de basse altitude et marais "glaciaires" réside dans la façon dont ils se sont formés. Les marais de basse altitude sont des régions que traversent des cours d'eau. Des marais tels que ceux d'Auschwitz sont dus à un déficit de drainage.

A Auschwitz, la couche imperméable d'argile ne permet pas à l'eau de s'évacuer. Elle est piégée en surface et ne peut s'absorber dans le sol vers les eaux souterraines ou vers les cours d'eau proches. On peut visualiser aisément ce qu'il en est avec de la pâte à modeler arrangée en colline avec une dépression, un creux, au sommet de la colline. Si l'on verse de l'eau sur la colline, elle rempli le creux et le surplus déborde et s'évacue. Drainer de tels marais nécessite l'existence d'une faille dans le matériaux qui empêche l'eau de s'évacuer (la couche d'argile), ou une forte évaporation ou encore de pratiquer une brèche latérale afin de laisser l'eau s'évacuer.

Cette dernière solution, créer une voie sur le coté de la dépression afin d'évacuer l'eau, est principalement utilisée dans les cas de marais élevés. Ce qui est le cas d'Auschwitz. Personne ne peut sérieusement prétendre qu'il n'y avait pas de fossés de drainage. Ce que les négationnistes qui se raccrochent à leur argument marécageux sont incapable de comprendre (intentionnellement ou pas), c'est que la source de l'eau des marais ne se trouvait pas dans le sol, mais que l'eau était piégée au dessus du sol. Autrement dit, le phénomène du marais n'a jamais été du à des problèmes d'infiltrations d'eau mais à un problème d'évacuation. En dotant le camp d'un système de drainage on prévenait l'accumulation de l'eau et on éliminait les marais. Dans la mesure où la raison de l'accumulation de l'eau était avant tout l'imperméabilité des sols, une fois l'eau évacuée et la région asséchée, il n'y existait *aucune* cause de renouvellement de l'eau en quantité. A moins d'un déluge. Une fois le travail de drainage effectué, dans la mesure où les fossés de drainage étaient entretenus, il n'y avait aucune raison que les marais se reforment. Par la suite, de l'eau pouvait pénétrer dans des trous par des imperfections de la couche d'argile, ou de l'eau de pluie y tomber. Mais il n'y a aucune raison qu'il s'y forme une mare durant une période raisonnable, pendant laquelle, qui plus est, le système de drainage était entretenu.

A partir de là, la fumeuse fumisterie de l'argument marécageux des négationnistes perd toute apparence de "preuve" de quoique ce soit. Avec un minimum de connaissances géologiques, une personne raisonnable peut arriver à la conclusion que l'on pouvait creuser un fossé à Auschwitz et le conserver sec pendant une période raisonnable. Les "arguments" qui visent à "démontrer" le contraire sont basés soit sur une ignorance crasse des faits, soit sur le refus d'admettre la vérité.


 

Complément à l'article de Keith Morrison:

Les travaux de drainage furent parmi les plus importants effectués à Auschwitz. Des dizaines de milliers d'esclaves, principalement des femmes, sous-alimentées et constamment battues devaient déplacer pierres et argile à la main. Le drainage d'Auschwitz coûta la vie à des milliers de déportés. L'entretien du système de drainage ne s'interrompit jamais. Photos et témoignages existent, notamment dans l'ouvrage de Déborah Dwork et Robert Jan van Pelt[14]

Outre les échantillons d'Hydrokop, outre les témoignages sur les fosses d'incinération, il existe aussi des photos de ces incinérations de plein air.

Enfin, il faut noter que les fosses d'incinération furent principalement utilisées lors de l'assassinat de centaines de milliers de juifs hongrois, pendant l'été 1944, saison chaude et sèche, pendant laquelle il pleut très rarement[15]...



Notes.

[1] Fanciszek Piper, "Gas Chambers and Crematoria", in Ysrael Gutman et Michael Berenbaum, Anatomy of the Auschwitz death camp, Indiana University Press, 1994, p. 179.

[2] Carpenter, Chris (ccarp@concept.net). "Burning pit question" alt.revisionism 1997/04/09, Message-Id: <334b9890.226382@news.zippo.com>

[2a] BFidi (bfidifr@aol.com). "Re: Arte: les nouveaux révisionnistes", fr.soc.politique, 12 mars 1999, Message-Id: <19990312160732.23087.00000122@ngol08.aol.com>

[2b] Anonymous <nobody@replay.com>, "arte, un nouveau revisionniste 2", fr.soc.politique, 19 mars 1999, Message-Id: <199903191414.PAA02785@mail.replay.com>

[3] Robert Faurisson, « Bricolages et "gazouillages" à Auschwitz et à Birkenau selon J.C Pressac » Revue d'Histoire Révisionniste ndeg.3, novembre-décembre 1990, p. 134. On constate que c'est Faurisson qui, une fois de plus est à l'origine de l'"argumentaire" constamment repris par les apprentis négationnistes. Faurisson avait déjà soufflé le coup du marécage à Fred Leuchter à la fin des années 1980.

[4] Ksiqzkiewicz, M., Samsonowicz, J. Ruhle, E. Zarys Geologii Polski. Wydawnictwa Geoloiczne, 1965. Trans. An Outline of Geology of Poland, The Scientific Publication Foreign Cooperation Center of the Central Institute for Scientific, Technical and Economical Information, 1968. 46.

[5] Ksiqzkiewicz et al, op. cit., p. 206.

[6] Ksiqzkiewicz et al, op. cit., p. 208.

[7] Ksiqzkiewicz et al, op. cit., p. 335, Fig. p. 40.

[8] Dictionary of Geological Terms, Third Edition. AGI, 1983.

[9] Sugden, D.E. and John, B.S. Glaciers and Landscapes, Edward Arnold, 1976.

[10] Roger Jan van Pelt et Deborah Dwork, Auschwitz 1270 to the Present, W.W. Norton and Co Inc, 1996. p.174.

[11] Ksiqzkiewicz et al, op. cit., p. 343, Fig. p. 42.

[12] van Pelt et Dwork, op. cit., p. 191.

[13] van Pelt et Dwork, op. cit., p. 192.

[14] van Pelt et Dwork, op. cit., p. 192-193.

[15] Toutes informations disponibles dans de nombreuses descriptions d'Auschwitz dès la fin de la guerre, telle celle de Joseph-Désiré Hafner qui en 1946, rappelle que la région Auschwitz consiste en « une plaine argileuse ». Joseph-Désiré Hafner, Aspects pathologiques du camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, Imprimerie Union Coopérative, Tours, 1946, p. 15. A cette même page, Hafner décrit le climat d'Auschwitz comme « continental, excessif, avec des étés très chauds et secs, des hivers très froids [...] et des pluies abondantes au printemps et en automne »...

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