1. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, les Septs Couleurs, 1964, p. 21. 1b. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, les Septs Couleurs, 1964, p. 22. 2. Hannah Arendt, «A Reporter at Large: Eichmann in Jerusalem — II», The New Yorker, 23 février 1963, p. 66. Cité par Deborah Lipstadt, Denying The Holocaust, New York, Macmillan, 1993, p. 59. 3. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, op. cit, p. 21-22. 4. The Trial of Adolf Eichmann: record of proceedings in the District court of Jerusalem / State of Israel, Ministry of Justice, Jerusalem : Trust for the publication of the proceedings of the Eichmann trial : Israel State archives, Yad Vashem, 1992, vol. I. Extrait en ligne. Cette falsification a été initialement relevée par Jonathan Harrison sur le blog anti-négationniste Holocaust Controversies, dans sa page du 13 août 2008, «Rassinier’s Numbers Game (Part 1)». 5. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, op. cit, p. 22. 6. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, op. cit, p. 77. 7. Voir notamment Pierre Bouretz, «Hannah Arendt et le sionisme: Cassandre aux pieds d’argile», Raisons politiques, 2004, vol. 4, no. 16.

Les falsifications de Rassinier

Quand Rassinier falsifie Hannah Arendt (et Salo Baron...)


Rassinier veut à tout prix montrer que les historiens se contredisent entre eux. A défaut d’historiens, il prendra une philosophe comme Hannah Arendt. Et afin de montrer que la version qu’elle donne de l’assassinat de masse des Juifs par les Nazis est en contradiction avec celle d’autres historiens, Rassinier n’hésitera pas à falsifier ce qu’elle a vraiment écrit.

En 1961, Eichmann fut jugé à Jérusalem. La philosophe Hannah Arendt assista au procès et en tira un reportage qui fut publié en 5 livraisons en 1963 dans le New-Yorker. La version revue et complétée constitue son ouvrage Eichmann à Jérusalem.

Rassinier prétend rapporter en 1964 ce qu’Hannah Arendt aurait écrit:

«Mme Hannah Arendt […] nous informe froidement (The New-Yorker, 2.23.63) que 3 millions de juifs polonais ont été massacrés dans les premiers jours de la guerre»1

 
Rassinier trouve alors des historiens qui, selon lui, ne donnent pas un récit compatible avec la version que lui, Rassinier, prête à Hannah Arendt. Il multiplie sarcasmes et réflexions ironiques et finit par écrire: «En vérité, on a envie d’inviter tous ces gens […] à bien vouloir s’expliquer entre eux avant de vouloir nous expliquer à nous»1b. L’arrogance de Rassinier ne saurait cependant dissimuler une réalité: il a menti et falsifié ses sources à plusieurs reprises.

Deborah Lipstadt a vérifié ce qu’Hannah Arendt avait effectivement écrit dans le New-Yorker du 23 février 1963. Hannah Arendt n’a jamais écrit que «3 millions de juifs polonais ont été massacrés dans les premiers jours de la guerre». Alors qu’elle discute de différentes estimations allemandes sur le nombre de Juifs demeurant en Europe en 1940, Hannah Arendt remarque, à propos de l’une de ces estimations, «qu’elle n’incluait pas les trois millions de Juifs polonais qui, ainsi que chacun le sait, avaient commencé à être massacrés dès les premiers jours de la guerre»2.

Comparons de près comment Rassinier manipule ce qu’Hannah Arendt a écrit pour en transformer complètement la signification.

Citations que Rassinier prête à Hannah Arendt Ce qu’Hannah Arendt a vraiment écrit (original en anglais) Ce qu’Hannah Arendt a vraiment écrit (trad. française)
«3 millions de juifs polonais ont été massacrés dans les premiers jours de la guerre» «three million Polish Jews […] had been in the process of being massacred even since the first days of the war»
 
«les trois millions de Juifs polonais […], avaient commencé à être massacrés depuis les premiers jours de la guerre »

La falsification de Rassinier est autant subtile que radicale. Rassinier confond sciemment le début d’un processus avec l’accomplissement de celui-ci. Rassinier confond le commencement et la fin, l’entreprise et le résultat. On pourrait s’arrêter au constat du mensonge de Rassinier, mais il est intéressant, sinon amusant, d’examiner précisément ce qu’il fait de ce mensonge. Rassinier écrit:

«Mme Hannah Arendt ferait bien, selon moi, d’écrire à M. Raul Hilberg pour lui demander de bien vouloir lui indiquer où il a trouvé les quelques “2000.000 de juifs polonais qui furent menés à la mort en 1942-43” dont il parle p. 311 de son livre. Car il s’agirait de s’entendre : y avait-il, en Pologne, de 3 à 3,3 millions de juifs avant la guerre, comme le prétendent à l’unanimité tous les statisticiens, y compris ceux qui sont juifs, ou bien 5700.000 comme est obligée de le prétendre Mme Hannah Arendt puisqu’en voici 5000.000 d’exterminés et que, brandissant son titre de professeur d’histoire juive à l’université de Columbia, M. Shalon Baron a prétendu, le 24 avril 1961, devant le tribunal de Jérusalem, que 700000 d’entre eux étaient encore vivants lorsque, en 1945, le pays fut libéré par les troupes russes?»3

Voici que Rassinier prête une nouvelle affirmation à Hannah Arendt. Rassinier écrit (en remettant les mots dans l’ordre) que «Hannah Arendt prétend qu’il y avait 5700000 Juifs en Pologne avant la guerre». Jamais évidemment Hannah Arendt n’a «prétendu» une telle chose. Au contraire, puisque dans le passage original falsifié par Rassinier, Hannah Arendt mentionnait justement le chiffre de 3 millions de Juifs polonais, comme le total des Juifs vivant en Pologne au début de la guerre (et qui, s’ils avaient commencé à être massacrés, ne l’avaient pas tous été dès les premiers jours...)

On voit bien, malgré la construction alambiquée de Rassinier que ce nouveau mensonge est construit sur une arithmétique délirante. Rassinier invente littéralement ce «total» en additionnant des chiffres provenant de trois sources différentes, donnés à trois moments différents, dans des contextes différents, chiffres portant sur des réalités différentes.

La manipulation de Rassinier prend de l’ampleur si l’on vérifie sa troisième source, citant «Shalon Baron» (Rassinier commet déjà une erreur sur le nom, il s’agit de «Salo Baron»): en effet, le 24 avril 1961, l’historien Salo Baron déposant lors du procès Eichmann, n’a jamais déclaré qu’il y avait 700000 Juifs survivants en Pologne en 1945. Les minutes du procès permettent de prendre connaissance de ce qu’il a exactement déclaré ce 24 avril 1961, à savoir: «Selon les chiffres en notre possession, et le recensement conduit par le Comité Juif Central en Pologne en date du 15 août 1945, seulement 73955 Juifs demeuraient en vie […] Autrement dit, sur 3000000 [de Juifs] […], seule une infime minorité a survécu»4. Rassinier fabrique de toute pièce un chiffre près de dix fois plus élevé que celui mentionné réellement par Baron!

Revenons aux trois chiffres utilisés par Rassinier pour élaborer son total:

Chiffre utilisé par Rassinier Qui correspond à (selon Rassinier) Donné par/attribué à Remarque
3000000 Morts «dans les premiers jours de la guerre» Hannah Arendt Mensonge de Rassinier. Ce chiffre est pour Hannah Arendt, le nombre de Juifs polonais au début de la guerre.
2000000 Morts en 1942-1943 Raul Hilberg Tiré d’un ouvrage d’histoire. Ce chiffre est en fait inclus dans le chiffre précédent, c’est-à-dire dans son sens véritable que lui donnait Hannah Arendt, et non celui inventé par Rassinier.
700000 vivants en 1945 Shalon Baron La déposition de Salo (et non «Shalon») Baron a été falsifiée par Rassinier! Le chiffre fourni par Baron est presque dix fois inférieur à celui que lui prête frauduleusement Rassinier.

Rassinier additionne ces trois nombres, dont le premier et le dernier proviennent chacun d’une falsification, puis attribue le résultat de cette addition à Hannah Arendt qui n’en demandait pas tant! Qui plus est, cette attribution et ce résultat sont en complète contradiction avec ce qu’avait effectivement écrit Hannah Arendt. D’autre part Rassinier passe sous silence le fait que pour Hilberg comme pour Baron — dans les sources mêmes que Rassinier prétend citer —, le nombre de Juifs polonais d’avant guerre était de trois millions, ce qui devrait lui interdire d’utiliser les nombres que Rassinier leur emprunte (ou leur prête frauduleusement) afin de construire un tout en contradiction flagrante avec ses parties.

Le délire de Rassinier porte (outre les falsifications flagrantes de ses sources...) sur trois aspects:

On peut résumer la «magie» arithmétique et dialectique rassinienne comme suit:

1) Hannah Arendt a écrit que le nombre de Juifs polonais présents en Pologne au début de la guerre était de 3 millions de personnes. Elle précise qu’ils ont commencé à être massacrés dès le début de la guerre.
 
2) Rassinier la falsifie et prétend qu’Hannah Arendt a écrit que 3 millions de Juifs polonais est le total de ceux qui sont morts dans les premiers jours de la guerre.
 
3) Partant de ce mensonge, d’une arithmétique délirante et illicite et de la falsification d’une autre source, Rassinier commet un mensonge supplémentaire en prêtant à Hannah Arendt une valeur grotesque du nombre total de Juifs polonais au début de la guerre. L’«ironie» étant que dans ce qu’a vraiment écrit Hannah Arendt, objet de la falsification initiale de Rassinier, elle donnait justement son estimation de ce chiffre!

Et c’est donc à l’issue de ces manipulations que Rassinier s’exclame: «En vérité, on a envie d’inviter tous ces gens […] à bien vouloir s’expliquer entre eux avant de vouloir nous expliquer à nous»5. Tant d’arrogance servie par tant de mauvaise foi donne le vertige.

La nature de la critique rassinienne apparaît d’ailleurs, remontant de temps en temps dans son ouvrage, comme d’un égoût: il écrit qu’Hannah Arendt «est visiblement un agent du Sionisme […] une propagande [qui est] apparemment son seul moyen d’existence»6. Une telle affirmation a de quoi laisser pantois quiconque connait un peu l’œuvre d’Hannah Arendt. En effet si Hannah Arendt eut des sympathies envers un sionisme théorique avant la Seconde Guerre mondiale, elle rompt explicitement avec le sionisme réel au plus tard en 19457 et a ensuite eu une posture extrêmement critique envers le sionisme et Israël. C’est notamment le cas, justement, dans son Eichmann à Jérusalem, sur lequel Rassinier se base pour la traiter de façon absolument surréaliste d’«agent du Sionisme». Soit Rassinier s’est abstenu de lire Arendt — et il ne cite pas ses véritables sources —, soit il ment de façon consciencieuse, soit son aveuglement négationniste et antisémite lui fait voir des «sionistes» chez tous les Juifs qui écrivent sur la Shoah. Les trois hypothèses ne s’excluent pas. On relèvera enfin que Rassinier suggère finement, qu’Hannah Arendt serait sioniste uniquement par intérêt pécunier. En une phrase Rassinier réussit donc ce tour de force de mêler poncif antisémite, incompétence crasse, malhonnêteté et diffamation abjecte.

Sur la nature des «démonstrations» de Rassinier, sa technique aura consisté une fois de plus, non pas à discuter les faits, mais à critiquer péremptoirement et avec condescendance la façon dont il prétend qu’un auteur les a rapportés, tout en falsifiant en réalité ce que cet auteur a vraiment écrit et en construisant des raisonnement absurdes à partir de ses falsifications... Le tout dans le but de jeter le doute sur tous les récits du génocide. Rassinier est un falsificateur.              


Notes.

1. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, les Septs Couleurs, 1964, p. 21.

1b. Paul Rassinier, Le Drame des Juifs européens, les Septs Couleurs, 1964, p. 22.

2. Hannah Arendt, «A Reporter at Large: Eichmann in Jerusalem — II», The New Yorker, 23 février 1963, p. 66. Cité par Deborah Lipstadt, Denying The Holocaust, New York, Macmillan, 1993, p. 59.

3. Paul Rassinier, op. cit, p. 21-22.

4. The Trial of Adolf Eichmann: record of proceedings in the District court of Jerusalem / State of Israel, Ministry of Justice, Jerusalem: Trust for the publication of the proceedings of the Eichmann trial: Israel State archives, Yad Vashem, 1992, vol. I. Extrait en ligne:http://www.nizkor.org/hweb/people/e/eichmann-adolf/transcripts/Sessions/Session-013-01.html. Cette falsification a été initialement relevée par Jonathan Harrison sur le blog anti-négationniste Holocaust Controversies, dans sa page du 13 août 2008, «Rassinier’s Numbers Game (Part 1)».

5. Paul Rassinier, op. cit, p. 22.

6. Ibid., p. 77.

7. Voir notamment Pierre Bouretz, «Hannah Arendt et le sionisme: Cassandre aux pieds d’argile», Raisons politiques, 2004, vol. 4, no. 16. En ligne:
http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2004-4-page-125.htm

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08/01/2000 — mis à jour le 7 janvier 2011