1. Stéphane François et Nicolas Lebourg signalent en 2016, l’article du journaliste et philosophe Jean Bourdeau, «Les Allemands vaincus par les juifs» paru le 5 novembre 1879 dans le Journal des Débats, décrivant le succès éditorial du pamphlet anti-juif de Wilhelm Marr paru quelques mois plus tôt, La victoire du judaisme sur la germanité considérée d’un point de vue non confessionnel (voir notre page sur la genèse du terme antisémitisme) et analysent l’incompréhension de certains intellectuels français devant ce phénomène (Stéphane François et Nicolas Lebourg, Histoire de la haine identitaire. Mutations et diffusions de l’altérophobie, Valenciennes: Presses universitaires de Valenciennes, coll. Pratiques et représentations, 2016, p. 27-28). Il n’est toutefois nullement question de l’Antisemiten-Liga de Marr dans l’article de Bourdeau. Le terme antisémitisme ou ses dérivés n’y figurent d’ailleurs pas. Voir également note suivante. Mentionnons cependant qu’en juillet 1879 paraissaît dans une revue francophone éditée à Lausanne, un compte-rendu élogieux (et pour le coup antisémite) du pamphlet, en présentant les thèses («Chroniques allemandes», Bibliothèque Universelle et la Revue Suisse, tome III, no 7, p. 174-175). Les Archives Israélites ont rendu compte dans au début de l’année 1879 (20 mars, 3 avril par exemple) de la parution du pamphlet de Wilhelm Marr, puis de nouveau en fin d’année (2 octobre, 13 novembre; voir la note 3 de notre page sur le terme antisémitisme). 2. Nous laissons telle quelle cette hypothèse formulée lors de la première version de la présente page de février 2018, même si elle s’avère désormais partiellement inexacte. S’il s’agit sans doute bien de la première occurrence de «antisémite», ce n’est pas rigoureusement la première de «antisémitique»; cela pour plusieurs raisons: parce que Damien Guillaume a trouvé une occurrence antérieure de l’adjectif «antisémitique», dans la presse française, datée du 3 novembre 1879, dans un court paragraphe figurant dans la section «Lettres d’Allemagne» du journal Le Temps, en page 2. Le correspondant en Allemagne du Temps y aborde les préventions anti-juives dans la vie politique allemande et parle d’«agitation “antisémitique”» (les guillemets autour de antisémitique figurent dans l’original). Cité par Damien Guillaume, «Les débuts de l’“agitation antisémitique” en France dans une perspective européenne. Contribution à l’histoire de l’antisémitisme», Thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Christophe Prochasson, Paris: École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2019, 444 p., ici p. 17. L’article du Temps ne mentionne pas du tout l’Antisemiten-Liga, ni le pamphlet de Marr, ni Marr lui-même et ne donne aucune explication sur le terme qu’il emploie. Le travail très important de Damien Guillaume s’attache, entre autres, à étudier la réception en France de l’agitation “antisémite” venue d’Allemagne. Il est curieux que Damien Guillaume ne signale pas une seconde occurrence dès le 16 novembre 1879, dans le même journal et dans la même rubrique, sans doute sous la plume du même correspondant qui parle de la «série [des] pamphlets antisémitiques et antilibéraux [de Otto Glagau]» («Lettres d’Allemagne», Le Temps, en page 2: on notera que cette fois l’adjectif n’est pas muni de guillemets dans l’article original et qu’ici encore Marr et son pamphlet ne sont pas mentionnés). Cela est d’autant plus curieux que Damien Guillaume cite cet article à deux reprises dans sa thèse (p. 206 et 216 où il relève l’utilisation de «hébréophobes» qui apparaît à peine quelques ligne après «pamphlets antisémitiques»). Relevons — ce qui n’a pas la moindre importance quant à la portée de sa recherche — que Damien Guillaume ne mentionne pas l’article du Globe que nous reproduisons ici. Enfin, remarquons que sur les conditions d’émergence et la portée initiale du terme «antisémitisme», Damien Guillaume dresse les mêmes constats que nous depuis 2002. Par ailleurs, nous avons également relevé que les Archives Israélites signalent dans leur numéro 46 du jeudi 13 Novembre 1879, via une correspondance de Bucarest datée du 6 novembre, que la revue antijuive Roumania libera du 5 novembre a, «dans son numéro 725, reproduit […] les statuts de la Ligue Antisémitique, fondée dernièrement en Allemagne dans le but de combattre l’extension des Juifs, et l’accompagne d’une colonne de trivialités contre notre race» (p. 377. Le même numéro commente le pamphlet de Marr en p. 373 sans faire le lien avec la Ligue; voir la note 3 de notre page sur le terme antisémitisme). Il convient de relever ici que l’on trouve le terme, avant l’article du Temps du 3 novembre 1879, et même avant l’émergence du terme en Allemagne (en septembre 1879), sous la plume du poète Louis Garel dans le numéro 15 du 1er juillet 1879 de la revue La Jeune France, dans son article «Poètes Italiens Contemporains. — I. Giosuè Carducci», où le terme apparaît à trois reprises: «Carducci, dans son obstination classique et païenne, dans son culte littéraire et philosophique de la forme, est, littérairement, antimanzonien; philosophiquement, antisémitique» (p. 92) — «Carducci touchait d’ailleurs une corde chez eux très sensible, comme je l'ai expliqué plus haut, la corde païenne, antisémitique» (p. 95) — «Et une des plus belles œuvres du poète est une ode de ce volume: Au fleuve Clytumne, où nous retrouvons la note classique antisémitique» p. 98). Il ne s’agit donc pas ici d’une apparition fortuite, d’une sorte de hasard. Louis Garel insiste sur une thématique propre, selon lui, aux production de Giosuè Carducci. Et au passage, il introduit, quelques mois avant Marr et ses proches, le terme même d’antisémitisme! En effet, tout de suite après la première occurrence de «antisémitique», Louis Garel écrit: «Mais cet antisémitisme, qui est le fond du caractère italien, au fond de la nature italienne, et dont j’aurai à reparler, n’est encore chez lui que du scepticisme, et n’a pas encore sa formule complète» (p. 92). Pour tenter de saisir la nature de l’«antisémitisme» de Carducci, le mieux est de le laisser s’exprimer. En 1874, il écrivait: «Déjà le christianisme est une religion sémite, c’est-à-dire juive; et les sémites, les juifs, ne comprennent pas et détestent jusqu’à la plasticité du beau. Il ne manquait plus que cela, qu’à nous, gréco-latins, noble race aryenne, soit perfusé une race sémitique, à nous, fils du soleil, adorateurs du soleil et du ciel. Cette greffe contre-nature nous a fait du mal, nous a rendus faux, tristes, pusillanimes, indolents» (Giosue Carduccí, Edizione nazionale delle opere, Lettere, IX, 1874-1875, Bologna, Zanichelli, 1955, p. 108, cité par Sophie Nezri-Dufour «La notion de peuple et de race italique dans la revue La difesa della Razza publiée en Italie de 1938 à 1943». Cahiers d’études romanes, 35 | 2017, en ligne…). On y distingue certes la critique virulente d’un Renan contre l’esprit «sémite» mais aussi, une forme raciste qui fustige une «race sémitique», incarnée ici aux yeux de Carducci par les Juifs (pour appronfondir le discours de Carducci, voir Laura Fournier-Finocchiaro, «“Les sublimes idéaux de notre race”: Carducci et le mythe aryen», in, Aurélien Aramini et Elena Bovo (dir.), La pensée de la race en Italie: Du romantisme au fascisme de Aramini, Presses universitaires de Franche-Comté, 2018, en ligne…). C’est déjà un peu le racisme voulu par Marr, déjà son antisémitisme, mais pas tout à fait. L’«antisémitisme» que Louis Garel prête à Carducci n’est sans doute pas encore complètement celui qui émerge autour de Wilhelm Marr. Peut-on, pour autant, refuser à Louis Garel de ravir à Marr, ou à l’entourage de ce dernier, la paternité d’un terme qui semble tout de même dans l’air du temps? Force est toutefois de constater que c’est bien autour de Wilhelm Marr que se popularise le terme et non à la suite de l’article de Louis Garel, que personne à notre connaissance, n’avait relevé avant nous. Enfin, on peut mentionner une occurrence isolée — et quasi hors sujet ici — encore plus précoce de l’adjectif «antisémitique», dès 1872, sous la plume de l’orientaliste et philologue Émile-Louis Burnouf, cousin du mentor de Renan, Eugène Burnouf. Émile-Louis Burnouf est connu pour être l’inventeur, dans les pas de Ernest de Bunsen, de l’idée absurde et délétère d’un «Jésus aryen» qui fit florès en Allemagne sous une forme racialisée et raciste radicale. Toutefois, lorsque que Émile Burnouf utilise «antisémitique» (dans son La science des religions, Paris: Maisonneuve et Cie, 1872, p. 110), il le fait complètement dans l’esprit du Renan des années 1850-1860 (à ce sujet, voir note 6 de notre page sur le terme antisémitisme): ce qu’il désigne alors par «doctrine antisémitique» ne constitue nullement un corpus antijuif, mais une docrine religieuse chrétienne (promue selon lui dans l’Épître aux Hébreux — qu’il attribue à Appolos d’Alexandrie — et l’Épître de Barnabé) qui dénie (selon Burnouf) tout lien entre Jésus et le Judaïsme, c’est à dire totalement hors (et contre) un très rénanien esprit sémitique. Lorsque l’auteur d’un long compte-rendu de l’ouvrage de Émile Burnouf reprend, la même année, l’adjectif «antisémitique» (A. B., «Philosophie religieuse. La Science des Religions, par M. Émile Burnouf», La Revue politique et littéraire: revue des cours littéraires, no 52, 22 juin 1872, p. 1235), c’est exactement dans le même sens que Burnouf. Mentionnons pour finir que de rares occurrences du même adjectif apparaîssent ça et là entre 1850 et 1878 dans un contexte purement linguistique dans le sens de non sémitique. Nous en épargnons la liste — aussi brève soit-elle — au lecteur qui a déjà eu la ténacité de lire cette note jusqu’au bout…

Le journal Le Globe annonce
en 1879 la création à Berlin
d’une «ligue antisémitique»

La première utilisation du terme
«antisémite» en français

Par Gilles Karmasyn

titre Le Globe 28/11/1879 page 1

Comme expliqué sur une page dédiée à cette question, le terme «antisémitisme» est élaboré en Allemagne en 1879 par des polémistes anti-juifs afin, dans un premier temps, de désigner une hostilité politique et scientifique, et non religieuse, aux Juifs. Très rapidement le terme en vient à désigner une hostilité contre les Juifs (uniquement contre eux, ce qui était déjà le cas au moment de son élaboration en 1879), quelles qu’en soient les modalités. Le terme se répand en Europe, notamment en France où il devient courant à la fin des années 1880 parfois sous la forme adjectivée «antisémitique» qui disparaîtra progressivement au profit de «antisémite».

Jusqu’à récemment, la littérature savante de langue française n’a pas mentionné la réception immédiate par la presse nationale de la création de la ligue antisémite de Wilhelm Marr1. Cette création évoquée dès septembre 1879 dans la presse allemande, officialisée en octobre (voir notre page dédiée à ce sujet, notamment la note 4), a cependant été observée très tôt par des correspondants de la presse française.

Nous proposons ici la reproduction d’un court article du journal Le Globe, paru dans son édition du vendredi 28 novembre 1879, pages 3 et 4. C’est sans doute l’une des premières mentions en français, sinon la première2, de l’antisémitisme qui apparaît ici sous ses deux formes adjectivées («antisémitique» et «antisémites»).

extrait Le Globe 28/11/1879 page 3

«

LETTRE D’ALLEMAGNE
DE NOTRE CORRESPONDANT SPÉCIAL
AGITATEURS ET AGITATIONS EN ALLEMAGNE
BERLIN, 18 novembre.

Une petite histoire assez curieuse qui s’est passée ici, il y a quelques jours, me donne l’occasion d’appeler l’attention sur quelques symptômes très significatifs qui accompagnent la réaction actuelle en Allemagne. Voici d’abord l’histoire dont il s’agit:

A Berlin, quelques hommes qui veulent faire parler d’eux coûte que coûte ont formé, il y a deux mois environ, un club tendant à provoquer une agitation contre la population israélite. Ce club porte nom de “ligue antisémitique”. Son président est un nommé Marr, dont le factotum, un certain Grousillier, occupe le fauteuil de vice-président. Ce dernier avait écrit de mauvais drames dont aucun théâtre ne voulait; pour se faire accepter, il avait fondé une société nommée “Lessing-Bund”, qui avait la prétention de faire ouvrir les portes des théâtres aux mauvaises pièces des membres de cette alliance. Naturellement ce “Lessing-Bund” ne fut salué dans toute la presse que par un grand éclat de rire, et Mr. Grousillier ne vit ni ses vers ni sa prose applaudis par aucun public.

Le brave homme en fut excessivement exaspéré, et il chercha instinctivement quelqu’un sur qui il pourrait déverser toute sa bile. Ce fut alors qu’il rencontra Mr. Marr, et, comme les invectives du prédicateur Stocker avaient préparé le terrain pour la prédication contre le judaïsme, les deux champions du “Lessing-Bund” commencèrent une campagne dans ce sens.

N’ayant presque pas de membres, la ligue antisémitique s’entoura d’un grand mystère pour exciter la curiosité. Malheureusement il y avait dans ses rangs quelques personnages besogneux et très désireux de gagner quelques marks en vendant les secrets de l’association au journal “le Tageblatt”, qui figure en tête de la liste de proscription des antisémites. Grande rage dans le camp de Mr. Marr! On essaya de démentir les nouvelles du “Tageblatt”: vaine manœuvre, ce journal prouva la vérité des

extrait Le Globe 28/11/1879 page 4

faits. Alors Mr. Marr envoya ses témoins à un des rédacteurs du journal. On devait se battre au révolver, à trois pas de distance, et les armes, devaient avoir une triple charge.

Mr. Grousillier qui devait faire la provocation espérait que ce duel ne serait pas accepté; il comptait sur ce refus pour traiter le rédacteur du du “Tageblatt” de lâche et de calomniateur. Contre toute attente, un officier, témoin du rédacteur du “Tageblatt”, se rendit chez Mr. Grousillier, il ne le trouva pas: il y revint à trois reprises et toujours inutilement. Enfin, il donna par écrit un rendez-vous à Mr. Grousillier, qui ne s’y rendit point.

Mr. Grousillier déclara peu de temps après qu’on renonçait au duel et, pour se ménager une sortie, il ajouta qu’on ne pouvait se battre avec un journaliste, qui s’entendait avec un traître pour acheter un secret. Il se rendit ensuite chez le propriétaire du journal, mais il fut éconduit.

Inutile de vous dire les gorges chaudes auxquelles a donné lieu cette histoire à Berlin.

La ligue pour faire de la propagande, a fondé une sorte de revue. Le premier numéro en a paru récemment.

Je vous en cite quelques passages au hasard.

Un meeting aurait déclaré qu’il devait être interdit de fréquenter les théâtres appartenant à des juifs ou comptant des juifs parmi ses employés, et qu’on ne pouvait assister à des représentations où figurent Mme Heilbronn ou Sarah Bernhardt. Défense aussi d’aller aux concerts quand sur le programme on annoncerait des œuvres de Mendelssohn ou de Meyerbeer, défense d’entrer dans les églises où l'on chante des psaumes du juif David. On ne lira plus le “New-York Herald” parce qu’il a des attaches avec le “Daily Telegraph”, dont le propriétaire est israélite: on ne lira plus les romans de lord Beaconsfield, ni les poésies de Heine, ni rien de ce qui a été écrit ou publié par des juifs.

Les israélites ne doivent plus servir dans l’armée, mais payer un tribut. Ils n’ont pas de patrie. “Ubi bene, ibi patria” est une phrase pour laquelle Cicéron mériterait d’être proclamé israélite, etc.

Si tout le mouvement se bornait là, il n’y aurait pas lieu d’en parler. Mais quelques journaux ultramontains, pour faire une diversion à la discussion du “Kulturkampf” ont relevé cette agitation, et les journaux réactionnaires leur ont prêté leur appui. On veut évidemment détourner l’attention des moyens mis en œuvre par les journaux pour obtenir la réforme de l’organisation des écoles et pour exciter les basses classes, en faisant appel au fanatisme, qui travaille depuis longtemps, de rendre au clergé protestant et catholique la position primitive dans l’inspection des écoles primaires. La guerre est engagée sur toute la ligue contre l’esprit libéral et contre les mesures introduites pax le ministre des cultes démissionnaire, Mr. Falk, pour mettre un terme aux empiétements des orthodoxes.

La question devient d’autant plus grave que la coalition réactionnaire tend à confondre les agissements israélites avec les opérations de la Bourse, et à rendre ainsi cette institution odieuse au public. La chose est d’autant plus aisée que personne n’a oublié le “Krach”, cette panique financière dont on ressent encore les suites. Le Krach a eu lieu à la Bourse, donc il a été provoqué par elle au profit de quelques grands spéculateurs. L’argumentation est spécieuse, mais bien des gens s’y laissent prendre. L’animosité contre la Bourse trouve au reste un aliment puissant dans la confiance qui règne généralement en matière d’économie politique, confusion aggravée singulièrement par le retour complet de la politique financière en Allemagne.

»


Notes.

1. Stéphane François et Nicolas Lebourg signalent en 2016, l’article du journaliste et philosophe Jean Bourdeau, «Les Allemands vaincus par les juifs» paru le 5 novembre 1879 dans le Journal des Débats, décrivant le succès éditorial du pamphlet anti-juif de Wilhelm Marr paru quelques mois plus tôt, La victoire du judaisme sur la germanité considérée d’un point de vue non confessionnel (voir notre page sur la genèse du terme antisémitisme) et analysent l’incompréhension de certains intellectuels français devant ce phénomène (Stéphane François et Nicolas Lebourg, Histoire de la haine identitaire. Mutations et diffusions de l’altérophobie, Valenciennes: Presses universitaires de Valenciennes, coll. Pratiques et représentations, 2016, p. 27-28). Il n’est toutefois nullement question de l’Antisemiten-Liga de Marr dans l’article de Bourdeau. Le terme antisémitisme ou ses dérivés n’y figurent d’ailleurs pas. Voir également note suivante. Mentionnons cependant qu’en juillet 1879 paraissaît dans une revue francophone éditée à Lausanne, un compte-rendu élogieux (et pour le coup antisémite) du pamphlet, en présentant les thèses («Chroniques allemandes», Bibliothèque Universelle et la Revue Suisse, tome III, no 7, p. 174-175). Les Archives Israélites ont rendu compte dans au début de l’année 1879 (20 mars, 3 avril par exemple) de la parution du pamphlet de Wilhelm Marr, puis de nouveau en fin d’année (2 octobre, 13 novembre; voir la note 3 de notre page sur le terme antisémitisme).

2. Nous laissons telle quelle cette hypothèse formulée lors de la première version de la présente page de février 2018, même si elle s’avère désormais partiellement inexacte. S’il s’agit sans doute bien de la première occurrence de «antisémite», ce n’est pas rigoureusement la première de «antisémitique»; cela pour plusieurs raisons: parce que Damien Guillaume a trouvé une occurrence antérieure de l’adjectif «antisémitique», dans la presse française, datée du 3 novembre 1879, dans un court paragraphe figurant dans la section «Lettres d’Allemagne» du journal Le Temps, en page 2. Le correspondant en Allemagne du Temps y aborde les préventions anti-juives dans la vie politique allemande et parle d’«agitation “antisémitique”» (les guillemets autour de antisémitique figurent dans l’original). Cité par Damien Guillaume, «Les débuts de l’“agitation antisémitique” en France dans une perspective européenne. Contribution à l’histoire de l’antisémitisme», Thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Christophe Prochasson, Paris: École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2019, 444 p., ici p. 17. L’article du Temps ne mentionne pas du tout l’Antisemiten-Liga, ni le pamphlet de Marr, ni Marr lui-même et ne donne aucune explication sur le terme qu’il emploie. Le travail très important de Damien Guillaume s’attache, entre autres, à étudier la réception en France de l’agitation “antisémite” venue d’Allemagne. Il est curieux que Damien Guillaume ne signale pas une seconde occurrence dès le 16 novembre 1879, dans le même journal et dans la même rubrique, sans doute sous la plume du même correspondant qui parle de la «série [des] pamphlets antisémitiques et antilibéraux [de Otto Glagau]» («Lettres d’Allemagne», Le Temps, en page 2: on notera que cette fois l’adjectif n’est pas muni de guillemets dans l’article original et qu’ici encore Marr et son pamphlet ne sont pas mentionnés). Cela est d’autant plus curieux que Damien Guillaume cite cet article à deux reprises dans sa thèse (p. 206 et 216 où il relève l’utilisation de «hébréophobes» qui apparaît à peine quelques ligne après «pamphlets antisémitiques»). Relevons — ce qui n’a pas la moindre importance quant à la portée de sa recherche — que Damien Guillaume ne mentionne pas l’article du Globe que nous reproduisons ici. Enfin, remarquons que sur les conditions d’émergence et la portée initiale du terme «antisémitisme», Damien Guillaume dresse les mêmes constats que nous depuis 2002. Par ailleurs, nous avons également relevé que les Archives Israélites signalent dans leur numéro 46 du jeudi 13 Novembre 1879, via une correspondance de Bucarest datée du 6 novembre, que la revue antijuive Roumania libera du 5 novembre a, «dans son numéro 725, reproduit […] les statuts de la Ligue Antisémitique, fondée dernièrement en Allemagne dans le but de combattre l’extension des Juifs, et l’accompagne d’une colonne de trivialités contre notre race» (p. 377. Le même numéro commente le pamphlet de Marr en p. 373 sans faire le lien avec la Ligue; voir la note 3 de notre page sur le terme antisémitisme). Il convient de relever ici que l’on trouve le terme, avant l’article du Temps du 3 novembre 1879, et même avant l’émergence du terme en Allemagne (en septembre 1879), sous la plume du poète Louis Garel dans le numéro 15 du 1er juillet 1879 de la revue La Jeune France, dans son article «Poètes Italiens Contemporains. — I. Giosuè Carducci», où le terme apparaît à trois reprises: «Carducci, dans son obstination classique et païenne, dans son culte littéraire et philosophique de la forme, est, littérairement, antimanzonien; philosophiquement, antisémitique» (p. 92) — «Carducci touchait d’ailleurs une corde chez eux très sensible, comme je l'ai expliqué plus haut, la corde païenne, antisémitique» (p. 95) — «Et une des plus belles œuvres du poète est une ode de ce volume: Au fleuve Clytumne, où nous retrouvons la note classique antisémitique» p. 98). Il ne s’agit donc pas ici d’une apparition fortuite, d’une sorte de hasard. Louis Garel insiste sur une thématique propre, selon lui, aux production de Giosuè Carducci. Et au passage, il introduit, quelques mois avant Marr et ses proches, le terme même d’antisémitisme! En effet, tout de suite après la première occurrence de «antisémitique», Louis Garel écrit: «Mais cet antisémitisme, qui est le fond du caractère italien, au fond de la nature italienne, et dont j’aurai à reparler, n’est encore chez lui que du scepticisme, et n’a pas encore sa formule complète» (p. 92). Pour tenter de saisir la nature de l’«antisémitisme» de Carducci, le mieux est de le laisser s’exprimer. En 1874, il écrivait: «Déjà le christianisme est une religion sémite, c’est-à-dire juive; et les sémites, les juifs, ne comprennent pas et détestent jusqu’à la plasticité du beau. Il ne manquait plus que cela, qu’à nous, gréco-latins, noble race aryenne, soit perfusé une race sémitique, à nous, fils du soleil, adorateurs du soleil et du ciel. Cette greffe contre-nature nous a fait du mal, nous a rendus faux, tristes, pusillanimes, indolents» (Giosue Carduccí, Edizione nazionale delle opere, Lettere, IX, 1874-1875, Bologna, Zanichelli, 1955, p. 108, cité par Sophie Nezri-Dufour «La notion de peuple et de race italique dans la revue La difesa della Razza publiée en Italie de 1938 à 1943». Cahiers d’études romanes, 35 | 2017, en ligne…). On y distingue certes la critique virulente d’un Renan contre l’esprit «sémite» mais aussi, une forme raciste qui fustige une «race sémitique», incarnée ici aux yeux de Carducci par les Juifs (pour appronfondir le discours de Carducci, voir Laura Fournier-Finocchiaro, «“Les sublimes idéaux de notre race”: Carducci et le mythe aryen», in, Aurélien Aramini et Elena Bovo (dir.), La pensée de la race en Italie: Du romantisme au fascisme de Aramini, Presses universitaires de Franche-Comté, 2018, en ligne…). C’est déjà un peu le racisme voulu par Marr, déjà son antisémitisme, mais pas tout à fait. L’«antisémitisme» que Louis Garel prête à Carducci n’est sans doute pas encore complètement celui qui émerge autour de Wilhelm Marr. Peut-on, pour autant, refuser à Louis Garel de ravir à Marr, ou à l’entourage de ce dernier, la paternité d’un terme qui semble tout de même dans l’air du temps? Force est toutefois de constater que c’est bien autour de Wilhelm Marr que se popularise le terme et non à la suite de l’article de Louis Garel, que personne à notre connaissance, n’avait relevé avant nous. Enfin, on peut mentionner une occurrence isolée — et quasi hors sujet ici — encore plus précoce de l’adjectif «antisémitique», dès 1872, sous la plume de l’orientaliste et philologue Émile-Louis Burnouf, cousin du mentor de Renan, Eugène Burnouf. Émile-Louis Burnouf est connu pour être l’inventeur, dans les pas de Ernest de Bunsen, de l’idée absurde et délétère d’un «Jésus aryen» qui fit florès en Allemagne sous une forme racialisée et raciste radicale. Toutefois, lorsque que Émile Burnouf utilise «antisémitique» (dans son La science des religions, Paris: Maisonneuve et Cie, 1872, p. 110), il le fait complètement dans l’esprit du Renan des années 1850-1860 (à ce sujet, voir note 6 de notre page sur le terme antisémitisme): ce qu’il désigne alors par «doctrine antisémitique» ne constitue nullement un corpus antijuif, mais une docrine religieuse chrétienne (promue selon lui dans l’Épître aux Hébreux — qu’il attribue à Appolos d’Alexandrie — et l’Épître de Barnabé) qui dénie (selon Burnouf) tout lien entre Jésus et le Judaïsme, c’est à dire totalement hors (et contre) un très rénanien esprit sémitique. Lorsque l’auteur d’un long compte-rendu de l’ouvrage de Émile Burnouf reprend, la même année, l’adjectif «antisémitique» (A. B., «Philosophie religieuse. La Science des Religions, par M. Émile Burnouf», La Revue politique et littéraire: revue des cours littéraires, no 52, 22 juin 1872, p. 1235), c’est exactement dans le même sens que Burnouf. Mentionnons pour finir que de rares occurrences du même adjectif apparaîssent ça et là entre 1850 et 1878 dans un contexte purement linguistique dans le sens de non sémitique. Nous en épargnons la liste — aussi brève soit-elle — au lecteur qui a déjà eu la ténacité de lire cette note jusqu’au bout…

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