Le Gang Onusien

Pedro A. Sanjuan

Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU

© Doubleday/Pedro A. Sanjuan 2005.

Chapitre premier
Alors, votre père était juif!

«Alors, votre père était juif, oui?» me demanda brusquement le secrétaire général adjoint de l’Organisation des Nations unies, Viacheslav Ustinov.

C’était un Russe qui plissait constamment les yeux et parlait anglais d’une voix aiguë, forcée, avec une inflexion interrogative persistante. Au lieu de dire «er» entre les mots, il disait «myah». Son regard obliquait vers le mur à côté de lui, encombré de plusieurs photographies de l’immeuble des Nations unies, présentées comme des affiches, et d’une grande représentation du Palais de la culture de Moscou. Ses yeux allaient de moi au mur et semblaient dire: «Vous voyez? Les Nations unies sont peut-être à New York, mais le Palais de la culture est à Moscou!»

Ustinov était le plus haut responsable soviétique au Secrétariat de l’ONU, mais non le principal agent soviétique. Cet honneur revenait à son assistant spécial, chargé de le surveiller, ce que tout le monde savait dans les couloirs. Arkady Kashirin parlait et se comportait sans équivoque comme un membre du Comité soviétique pour la sécurité de l’État, autrement dit du KGB. À coups de regards de biais et par son attitude, il vous faisait comprendre que le véritable patron, c’était lui, Kashirin.

En un sens, mon rang était supérieur à celui d’Ustinov, puisqu’on me tenait pour le principal espion américain, une nouveauté introduite à l’ONU avec mon arrivée. Pendant la guerre froide, les Soviétiques avaient établi une importante tête de pont clandestine au Secrétariat de l’ONU, et le vice-président Bush m’avait officieusement chargé de surveiller leurs activités. Mais je ne faisais probablement pas le poids face à Kashirin, qui exerçait sur Ustinov un pouvoir réel en qualité d’officier traitant du KGB. À mon arrivée, j’étais seul contre 274 d’entre eux: malheureusement, j’étais l’unique espion américain. Je le savais fort bien, et Kashirin aussi. Je crois néanmoins qu’il me considérait comme un adversaire en quelque sorte digne de lui. Entre espions et crapules, nous nous devions une certaine courtoisie professionnelle. À l’époque soviétique, il n’y avait aucune honte à être une crapule au service de la bonne cause.

Quelques jours auparavant seulement, à la mi-septembre 1983, j’étais arrivé de Washington et avais pénétré au pays de l’absurde. Non que les milieux de cirque me fussent étrangers: j’avais déjà passé vingt-sept ans au service du gouvernement américain, notamment dans plusieurs ministères, au sein de deux équipes de la Maison-Blanche et dans une banque internationale de développement — autant d’organisations où des manières professionnelles extravagantes et des codes de conduite tout aussi extravagants étaient monnaie courante. J’avais également consacré beaucoup de temps à faire du lobbying de manière informelle et à comparaître devant le Congrès américain.

Mais le Secrétariat des Nations unies me parut, au premier regard, un terrain de jeu peu surveillé destiné à des adultes dont les troubles étaient inquiétants. Même les membres soviétiques du personnel avaient le droit de se livrer à toutes sortes de fantaisies bureaucratiques, à condition de ne pas prendre la fuite ou de ne pas faire défection. J’étais encore trop étroit d’esprit, trop mal préparé à tant de folie.

La question d’Ustinov sur les origines de mon père ne m’avait jamais été posée pendant mes années au service du gouvernement des États-Unis. Je lui demandai de la répéter.

«Votre père, votre père, il était juif.»

«Mon père était basque, avec un nom qui ne l’était pas. Je ne crois pas qu’il ait été juif.»

«Oui, oui, insista Ustinov. Votre père était juif. Je sais. J’ai de très bonnes sources dans cet immeuble. Vous avez maintenant un gros dossier ici, à l’ONU. Et puis j’ai article — article récent — sur vous dans journal Washington Times. Il dit votre père était compositeur. Je sais!»

Plusieurs pensées me traversèrent l’esprit au cours de cet affrontement apparemment dément. Tous les compositeurs étaient-ils juifs? Le KGB faisait-il des heures supplémentaires pour les Nations unies à Washington, en volant les dossiers personnels des gens afin d’alimenter les fichiers du personnel de l’ONU? Qu’est-ce que mon inquisiteur soviétique pouvait bien en avoir à foutre de l’identité de mon père? Et, plus précisément, pourquoi moi qui, quelques jours auparavant, étais encore un secrétaire adjoint parfaitement estimé au ministère américain de l’Intérieur, devais-je subir un harcèlement antisémite aussi manifeste? Et pourquoi, au juste, étais-je placé dans la situation de devoir nier être juif devant cet imbécile ou devant qui que ce soit?

Ce que je jugeais grotesque semblait pourtant être une question de la plus haute importance à l’ONU. Pourquoi les États-Unis parrainaient-ils un fonctionnaire du Secrétariat qui était également juif? Cela avait-il une signification politique? Était-ce un sujet concret et légitime?

Je compris vite que marchander et se lancer dans de longues discussions n’était pas la bonne stratégie avec quelqu’un comme le secrétaire général adjoint Ustinov, qui offrait un mélange incohérent de sourires et d’expressions intimidantes, sans rapport apparent avec ses paroles.

«Très bien, mon père était bel et bien juif, et fier de l’être, en plus!» mentis-je d’un ton combatif. Ustinov sourit avec une suffisance extrême, mais non sans douceur, dans ce qu’il tenait pour son heure de triomphe.

Mais il fronça ensuite les sourcils.

«Oui, je pensais», dit-il.

Les bureaucrates soviétiques devaient avoir raison — toujours. Je le savais pour les avoir souvent rencontrés à Genève et ailleurs, lorsque je travaillais au ministère de la Défense. Ils ne vous donnaient jamais raison. Pour réussir à leur faire entendre quoi que ce soit, il fallait leur laisser croire que vous étiez de leur avis.

Le mystère ne tarda pourtant pas à s’éclaircir. À l’origine d’un autre interrogatoire se trouvait non pas un Russe, mais un Péruvien.

Deux jours avant ma visite de courtoisie au camarade Ustinov, j’avais rencontré le secrétaire général de l’ONU, Javier Pérez de Cuéllar, dont on m’avait demandé de devenir le directeur de la planification politique, au moyen d’un télégramme-contrat «urgent» émanant du secrétaire général lui-même.

Don Javier, diplomate péruvien, n’était guère causeur. Quelques traits d’humour subtils, dignes du chat du Cheshire, me firent comprendre par la suite qu’il n’était pas stupide. Pourtant, lors des réceptions, il s’attachait avec nervosité à des banalités évidentes. Il pouvait lancer des phrases comme: «Les plats sont encore chauds au buffet», ou, lors d’une réception à la mission polonaise: «Il y a beaucoup de Polonais ici.»

«Vous vous appelez Sanjuan», me dit Don Javier à un moment de cette première rencontre, sur un ton légèrement interrogateur. Nous venions de passer quelques premières minutes pénibles à échanger des propos assez agressifs. J’étais assis sur un canapé, face à son bureau, dans son cabinet aux six fenêtres qui, du trente-huitième étage de l’ONU, donnait sur l’East River — une vue magnifique, si ce n’est qu’une bonne partie du trafic fluvial y était généralement constituée de barges à ordures. Il ne me regardait pas directement; son regard glissait vers moi, comme s’il ne me voyait qu’à la périphérie de son champ de vision.

«Oui, Sanjuan, c’est bien mon nom! Je le tiens de mon père, Don Javier. Mais cela fait un moment que vous le savez!»

«Oui, répondit-il en tournant de nouveau les yeux vers les fenêtres. Mais comment avez-vous hérité du nom d’un saint? Ce n’est pas très courant.»

«Eh bien, répondis-je, il se peut qu’un de mes ancêtres, à la fin du XVe siècle, en Espagne, ait adopté le nom de San Juan en se convertissant du judaïsme au christianisme, pour manifester la sincérité de sa conversion. C’est du moins ce que supposait mon père.»

Le secrétaire général, apparemment très troublé par la possibilité que je fusse d’ascendance juive, avait dû faire part de cette découverte fâcheuse à quelques-uns de ses collaborateurs. C’est du moins ce que me laissa entendre l’indiscret Emilio de Olivares, assistant de Javier, sans doute pour s’attirer mes bonnes grâces. Mais Olivares lui-même avait probablement fait courir la nouvelle alarmante: «Les Américains nous ont envoyé un juif déguisé.» Et moi, j’étais censé être le principal et l’unique espion américain, muni de références de la Maison-Blanche. Mauvaise nouvelle. Elle parvint bientôt à Ustinov, qui me confronta aux «faits cachés» de mon dossier lorsque je lui rendis visite quelques jours plus tard.

Ces scènes dignes de Ionesco ne se déroulaient ni à Varsovie au XVIIe siècle, ni à Minsk au siècle précédent, ni dans le ghetto de Kiev sous le règne de Nicolas Ier de Russie. Elles avaient lieu à New York, à la fin de septembre 1983, dans une enclave internationale apparemment coupée de toute la réalité qui l’entourait.

Pour moi commençait un voyage de dix ans à travers l’antisémitisme, qui ne cessa de me stupéfier, surtout lorsque je compris que celui-ci faisait partie intégrante du mode de vie de l’ONU. Il ne s’agissait pas seulement d’une attitude politique concernant Israël. L’antisémitisme était un état d’esprit culturel, maintenu comme en suspension colloïdale ou en émulsion, qui définissait la «culture» de l’ONU.

Ce n’était pourtant pas le seul paradoxe à défigurer l’image par ailleurs bienveillante et humanitaire de l’ONU. D’autres formes singulières de racisme, la complaisance envers l’incompétence et la paresse, ainsi qu’un véritable écosystème de corruption rivalisaient pour remporter le trophée des mauvaises pratiques de l’ONU.

★ ★ ★

J’étais arrivé sans laissez-passer devant les portes principales de cette célèbre tour de verre de la Première Avenue, à Manhattan. C’était une chaude journée de septembre. Au bureau du secrétaire général, on attendait mon arrivée avec méfiance et inquiétude. L’espion américain n’était pas le bienvenu. Le secrétaire général lui-même avait été ambassadeur du Pérou à Moscou; je l’avais rencontré pour la première fois lorsque je faisais partie des délégations américaines chargées de négocier le malheureux traité sur le droit de la mer et les lois de la guerre.

Un garde en uniforme m’avait accueilli à l’entrée des visiteurs de l’ONU. On laissait librement pénétrer dans le bâtiment des touristes en short et en sandales, certains accompagnés de femmes portant des bigoudis et d’enfants bruyants qui couraient partout en suçant des sucettes. Mais pas moi, même pour mon premier jour de service officiel. La sécurité à l’ONU n’avait jamais été bien sérieuse, surtout en ces temps d’avant le terrorisme. Mais l’accueil qui m’était réservé avait quelque chose de particulier. J’avais l’air de constituer, moi, le danger du moment. Bien que je fisse déjà partie du personnel du secrétaire général, le garde m’escorta à peu près comme on accompagnait les détenus vers les quartiers de haute sécurité d’Alcatraz. Un autre garde m’arrêta encore à la sortie de l’ascenseur, au trente-huitième étage.

«Attendez!» ordonna-t-il.

«Vous n’avez rien oublié?» lui demandai-je d’une voix bien audible.

«Quoi?»

«Le mot “s’il vous plaît”, mon ami», répondis-je tout aussi distinctement.

Je lui expliquai que je n’avais de toute façon aucune intention d’aller où que ce soit: je ne connaissais pas les lieux et je venais de passer aux toilettes. Cela ne le fit pas rire. Brusquement, il pointa un doigt vers un endroit situé derrière lui, près des fenêtres donnant sur l’East River.

Je ne bougeai pas. Finalement, une secrétaire s’approcha. Elle gardait presque constamment les yeux fermés, avec un étrange battement des paupières destiné, j’imagine, à me faire comprendre d’emblée qu’elle n’avait aucune patience à mon égard. Elle ne me demanda pas qui j’étais. Elle le savait parfaitement. Apparemment, j’étais le seul à ignorer ce que je représentais exactement aux yeux des occupants du trente-huitième étage, le sanctum sanctorum de l’ONU. Elle devait sentir en moi une menace manifeste, presque palpitante. Sans prononcer un mot, mais par des gestes impérieux de la main, soulignés par de longs faux ongles recourbés, elle me conduisit dans une étroite salle d’attente. Je m’assis dans un fauteuil de cuir, d’où je pouvais encore voir cette secrétaire revêche, armée de ses griffes, s’agiter à son bureau.

Mon œil gauche rencontra son regard. Elle revint à la porte de la salle d’attente et la referma avec une force parfaitement inutile.

«Voilà des débuts prometteurs!» pensai-je. Elle reparut bientôt et lança presque en criant, avec un accent britannique dont l’origine argentine était pourtant manifeste: «Il va vous recevoir!»

«Quand?» demandai-je.

«Immédiatement!» lâcha-t-elle.

Avant les absurdités au sujet de l’origine de mon nom, Pérez de Cuéllar s’était montré étrangement taciturne, très timide et, pour quelque raison, quelque peu embarrassé. Il finit par parler du temps qu’il faisait. D’instinct, je regardai par l’une de ses six fenêtres pour vérifier ces considérations ineptes sur les conditions atmosphériques, et je m’aperçus que les hélicoptères qui approchaient de l’héliport de la Trente-Quatrième Rue volaient en réalité plus bas que la fenêtre du secrétaire général, peut-être en signe d’hommage.

«Le vice-président George Bush a proposé votre nomination comme directeur des affaires politiques. Qu’en pensez-vous?» me demanda timidement le secrétaire général.

«Écoutez, Don Javier, répondis-je, avec tout le respect que je vous dois, je crois que nous en savons tous deux assez sur la politique pour ne pas traiter cette rencontre comme un entretien d’embauche. J’ai reçu de vous un télégramme qui se présente comme un contrat en bonne et due forme.»

Le secrétaire général acquiesça nerveusement. Manifestement, ce n’était pas un homme porté à la confrontation. Il entreprit de me montrer sa collection d’art latino-américain, dont la majeure partie était accrochée au-dessus du canapé.

Le titre de secrétaire général prête à confusion pour beaucoup de gens. Il signifie que son titulaire est censé diriger le Secrétariat de l’ONU, lui-même supposé constituer le centre nerveux de l’organisation. L’Assemblée générale et le Conseil de sécurité de l’ONU correspondent grosso modo — très grosso modo — à la Chambre des représentants et au Sénat. Le secrétaire général serait donc une sorte de président, chargé d’appliquer les lois ou résolutions adoptées par l’Assemblée et le Conseil, mais aussi de prendre des initiatives exécutives. Toutefois, cette description sommaire serait trompeuse.

Dès sa création, au milieu des années 1940, l’ONU avait été conçue comme une organisation dans laquelle les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale se répartiraient le pouvoir réel, tout en laissant au reste du monde certaines fonctions séduisantes, mais purement ornementales. Le Conseil de sécurité devait ainsi connaître des questions touchant à la sécurité, comme son nom l’indiquait. Les partenaires mal assortis de la grande alliance contre l’Allemagne, l’Italie et le Japon y disposaient de sièges permanents et du pouvoir d’opposer leur veto aux initiatives soumises au vote. En fait, à mesure que la guerre froide prenait forme, deux protagonistes seulement comptaient réellement au Conseil de sécurité: les États-Unis, avec leurs auxiliaires, le Royaume-Uni et la France, et l’Union soviétique, avec la République populaire de Chine. Généralement mis en minorité par l’ensemble des membres du Conseil, le bloc soviétique recourait abondamment au veto pour limiter les dégâts.

L’Assemblée générale, comme son nom l’indique, était quant à elle très «générale». Chaque État membre de l’ONU y avait, et y a toujours, une voix. Aujourd’hui, la République populaire de Chine, forte de plus de 1,2 milliard d’habitants, dispose à l’Assemblée générale d’une voix unique, au même titre que la République de Belau, créée à la suite d’un plébiscite que j’avais organisé en 1983 dans le Territoire sous tutelle des îles du Pacifique, lorsque j’étais secrétaire adjoint à l’Intérieur. La population de Belau est passée de 15 000 habitants en 1984 à plus de 17 000 aujourd’hui: une véritable explosion. Le principe d’une voix par État membre reflétait la mentalité des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Laissons au reste du monde une tribune d’où il pourra dénoncer ou approuver les politiques des superpuissances. Certes, les résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU peuvent avoir une influence symbolique. L’Assemblée remplit aussi certaines fonctions institutionnelles exigeant une approbation de pure forme. Mais, avec la répartition actuelle de la représentation, elle n’est pas et ne saurait être un véritable parlement mondial.

Le Secrétariat de l’ONU est davantage que la branche administrative et exécutive de l’organisation. L’idée même qu’il doive, dans son fonctionnement, demeurer à l’abri de l’influence directe des États membres implique une sorte de régime général de quarantaine, à l’intérieur duquel se déploient les manœuvres politiques les plus néfastes et les pratiques de corruption les plus scandaleuses, sous le couvert de l’immunité diplomatique et à l’abri de tout contrôle.

Lors de ce premier entretien officiel, Pérez de Cuéllar, n’ayant rien obtenu par sa première approche, essaya alors une tactique complètement différente. Il m’expliqua que je devais diriger pour lui et pour le Conseil de sécurité la planification des politiques, avec une équipe apparemment contrôlée par les Soviétiques. Mais, ajouta-t-il à voix basse, comme si les murs de son bureau avaient des oreilles — ce qui était probablement le cas —, je devrais également lui servir d’intermédiaire auprès de la Maison-Blanche et du Congrès américain. Il savait que je disposais de solides relations à Washington et comptait sur mes bons offices auprès du vice-président Bush ainsi que de sa «chère amie», l’ambassadrice Jeane J. Kirkpatrick, représentante permanente des États-Unis.

Autrement dit, il suggérait que je devienne, moi, le «redoutable» espion américain, un agent double. Je gardai le silence.

J’allais bientôt apprendre qu’au fil des ans les Soviétiques avaient réussi, par les manœuvres, les marchandages, les cajoleries, la tricherie et l’intimidation, à mettre la main sur bon nombre des postes clés du Secrétariat de l’ONU.

Bien que je doive exposer au cours de ce récit ce réseau de contrôle soviétique, je tiens à préciser dès maintenant que le département «soviétique» chargé des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité, qui devait toujours être dirigé par un secrétaire général adjoint soviétique, était entièrement contrôlé par le Kremlin grâce à un système d’assistants soviétiques et d’agents du KGB placés à tous les échelons de la hiérarchie. La grande bibliothèque de l’ONU était toujours dirigée par un bibliothécaire soviétique et la vaste majorité de ses employés étaient des fonctionnaires soviétiques. Le secrétaire général disposait d’un assistant spécial soviétique, sans qu’existât de collaborateur américain équivalent. La division de traduction russe, de loin le plus important groupe de traducteurs et d’interprètes de l’ONU, se composait exclusivement de personnel détaché par l’Union soviétique. En outre, des postes décisifs étaient réservés à des fonctionnaires détachés par l’Union soviétique dans tous les autres départements, en particulier dans les services administratifs, ceux du personnel et le vaste Département de l’information. Tous ces postes demeuraient sous contrôle soviétique permanent. Nous verrons plus loin par quels procédés bureaucratiques cette emprise avait été établie.

Les séances d’information que j’avais reçues au Département d’État n’avaient comporté aucun détail sur l’étendue de l’hégémonie soviétique au Secrétariat de l’ONU. Pourtant, les Soviétiques y contrôlaient l’essentiel des opérations, grâce à des effectifs de la taille d’un régiment et à de nombreux auxiliaires issus des autres pays du bloc de l’Est. Leurs fonctions officielles étaient souvent administratives, mais leur véritable mission consistait à protéger une gigantesque opération de collecte de renseignements, menée sous la couverture de l’ONU. Leurs activités d’espionnage visaient presque exclusivement les États-Unis, désignés dans le jargon de l’ONU comme le «pays hôte» — hôte au sens où un gros organisme peut héberger une infection. Le Département d’État américain avait soit ignoré cette force soviétique clandestine, soit jugé qu’elle ne présentait aucune importance.

George H. W. Bush connaissait quelque peu ce système de contrôle soviétique de l’ONU, non seulement parce qu’il avait lui-même été représentant permanent des États-Unis auprès de l’organisation, mais aussi parce qu’il avait suivi de près les activités soviétiques de collecte de renseignements lorsqu’il dirigeait la Central Intelligence Agency. À l’époque où je collaborais avec lui à l’American Enterprise Institute, il mentionna une ou deux fois l’ONU comme centre d’espionnage soviétique et se réjouit lorsque sa collègue de l’AEI, Jeane J. Kirkpatrick, fut choisie par le président Reagan comme représentante permanente des États-Unis auprès de l’ONU. Jeane avait toujours pensé que ma formation universitaire consacrée à l’espace soviétique, ma connaissance du russe et mon expérience plus récente dans divers domaines du renseignement militaire me désignaient pour un poste au sein du Secrétariat. Lorsque je travaillais comme l’un des coordinateurs de l’équipe de transition Reagan-Bush au Département d’État, j’avais organisé sa préparation et ses répétitions en vue de l’audition devant le Sénat relative à sa nomination comme ambassadrice des États-Unis auprès de l’ONU.

Bien que j’eusse d’abord accepté les fonctions de secrétaire adjoint à l’Intérieur chargé des territoires et des affaires internationales, Bush et Kirkpatrick attendirent qu’un poste important dans l’élaboration des politiques s’ouvre au Secrétariat de l’ONU avant de persuader la Maison-Blanche de Reagan que j’étais l’homme qu’il fallait pour devenir le premier véritable espion américain à l’ONU.

Un autre Péruvien nous rejoignit ensuite au cours de cette première rencontre entre Javier Pérez de Cuéllar et moi-même: Emilio de Olivares, principal collaborateur du secrétaire général. Pour une raison que j’ignore, il me rappelait Aramis dans Les Trois Mousquetaires, avec sa silhouette un peu rondelette et des yeux où perçait une certaine méchanceté. Emilio et le secrétaire général tinrent tous deux à souligner qu’ils comprenaient la nécessité de contenir l’influence soviétique au Secrétariat. Sous leur manteau «international», tous deux prétendaient soutenir les États-Unis et l’Occident, ce qu’ils répétèrent à l’envi pour s’assurer que j’appréciais à sa juste valeur leur amitié pour l’Amérique. Le secrétaire général déclara: «Après tout, nous sommes tous, à l’origine, de souche et de tradition européennes — même vous, en tant que Juif converti.»

«Je ne suis pas un Juif converti, Don Javier. Mon père pensait qu’il avait peut-être eu un ancêtre lointain qui l’était.» Le secrétaire général porta son regard vers l’une de ses six fenêtres.

Je croyais moins de la moitié des protestations gratuites d’amour de l’Amérique prodiguées par le secrétaire général. C’était encore trop leur accorder.

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«C’est vous, ce fameux Sanjuan?»

Je venais d’entrer dans le bureau de Brian Urquhart, ce secrétaire général adjoint britannique que l’on m’avait présenté comme une «institution», puisqu’il travaillait à l’ONU depuis sa fondation.

«Eh bien, si vous voulez le dire comme ça, j’imagine que oui. J’espère que vous n’êtes pas déçu… enfin, peu importe», rétorquai-je sur un ton quelque peu combatif, car l’accueil généralement réservé à ma personne, comme si j’avais été une chèvre à deux têtes, commençait à m’agacer.

«Eh bien, votre réputation vous précède», répondit Urquhart, sans cesser de regarder le sol, en témoignage de ce mépris britannique de bonne éducation.

«Dites-moi, poursuivit-il, quel rôle avez-vous joué pendant la guerre civile espagnole?»

Mon dossier — ou ce qu’il serait plus juste d’appeler mon «dossier» au sens policier du terme — circulait apparemment dans les hautes sphères de la bureaucratie onusienne. Tous ceux qui l’avaient lu puis transmis devaient pratiquer la lecture rapide: comme je l’appris plus tard, il avait quelque quinze centimètres d’épaisseur et avait probablement été constitué pendant plusieurs mois en prévision de mon arrivée. Il n’avait été préparé ni par le FBI ni par les services secrets de l’ONU — pour la bonne raison qu’il n’en existe pas —, mais, selon toute vraisemblance, par des enquêteurs compétents travaillant pour le KGB parmi les employés soviétiques du Secrétariat. Ils avaient dû réunir une volumineuse collection de documents, pour la plupart insignifiants, et la mettre obligeamment à la disposition du secrétaire général, qui s’était ensuite chargé de faire circuler cette chemise débordante de papiers. On pouvait y apprendre que j’avais occupé un grand nombre de postes dans l’administration.

J’avais commencé ma carrière dans la fonction publique comme chef adjoint du protocole au Département d’État, tout en servant d’«homme de main» à Bobby Kennedy, au grand déplaisir de la bureaucratie compassée du Foreign Service. Mon parcours bigarré de fauteur de troubles au sein du gouvernement américain m’avait ensuite conduit dans l’équipe de la Maison-Blanche de Lyndon Johnson; puis j’étais devenu la bête noire du président de la Banque interaméricaine de développement, un escroc; avaient suivi quatre années au bureau du secrétaire à la Défense, comme directeur adjoint de la planification politique, coordinateur adjoint du groupe de travail du Département de la Défense sur le droit de la mer, négociateur principal de la Défense pour la proposition américaine de traité sur les armes chimiques et président du groupe de travail de la Défense sur l’énergie; puis deux années comme directeur des affaires publiques à l’Arms Control and Disarmament Agency; une année comme seul républicain au sein de l’équipe de la Maison-Blanche du président Carter; enfin trois années comme secrétaire adjoint à l’Intérieur.

Malgré les professions de foi proaméricaines de Javier, je restais donc l’intrus menaçant. Javier avait probablement montré aux Soviétiques l’autre face de sa médaille de loyauté, en leur expliquant combien il lui paraissait important de contenir l’influence américaine à l’ONU. Eux aussi étaient tous Européens.

«Mon rôle pendant la guerre civile espagnole? Eh bien, répondis-je à Urquhart, voyons un peu. Je commandais l’une des brigades internationales qui combattaient Franco. Et puisque j’avais six ans au début du conflit et huit lorsque ma famille réussit à quitter l’Espagne, j’étais, comme vous pouvez le constater, un enfant particulièrement précoce.»

«Oh», fit Urquhart en fronçant les sourcils. «Oui, je vois. Eh bien, votre père était musicien, n’est-ce pas? Connaissait-il Gustavo Duran?»

Gustavo Duran avait été un aventurier assez remarquable. Jeune compositeur de profession lorsque la guerre civile espagnole éclata en 1936, il s’était engagé dans les forces républicaines, avait vaillamment combattu et avait été progressivement promu sur le terrain, passant du rang de simple soldat à celui de général commandant un secteur du front en Catalogne. À la fin de la guerre, Duran s’était réfugié à Londres, où il avait fini par épouser une riche Anglaise. Il était ensuite venu à New York et avait rejoint l’ONU, devenant apparemment un bon ami de Brian Urquhart. Mon père, d’ailleurs, l’avait connu dans les années 1940, lorsque Duran fréquentait les milieux musicaux new-yorkais.

«Oui, mon père connaissait Duran, mais à New York, pas en Espagne», dis-je.

«Ah, je vois. Mais ils étaient amis, je suppose», murmura Urquhart.

«Oui. Je suppose qu’ils l’étaient, répondis-je, mais cherchez-vous à savoir quelles étaient les opinions politiques de mon père pendant la guerre civile espagnole? Était-il fasciste ou communiste? C’est bien cela? Parce que, si c’est ce que vous voulez savoir, la réponse est que mon père, qui devient apparemment une célébrité au Secrétariat de l’ONU, détestait les fascistes et les communistes, les socialistes et les anarchistes, tous autant les uns que les autres, et tous en même temps. C’était un compositeur et un chef d’orchestre, et toutes ces factions de cinglés qui se faisaient la guerre en Espagne foutaient en l’air ses projets de carrière. Mon père avait nettement plus de goût pour Beethoven, Mozart et Stravinsky que pour Lénine, Hitler ou Mussolini. Au fait, il avait connu Franco lorsqu’il servait dans l’armée espagnole et, bien plus tard, il avait aussi été l’ami de Manuel Azaña, président de la République espagnole. Allez comprendre, hein?»

Je quittai le bureau d’Urquhart assez embarrassé. C’est à ce moment-là que je décidai de prendre des notes après chacune de ces étranges confrontations, si elles venaient à se reproduire.

C’était assurément une expérience nouvelle pour moi, après vingt-sept années de carrière dans l’administration américaine. Si hostile que pût être le climat à Washington, ce genre d’interrogatoire serré, où tous les coups étaient permis, se pratiquait rarement, voire jamais.

Ma rencontre avec Brian Urquhart illustrait à merveille le décalage temporel dans lequel vivait l’ONU. Ce gentleman britannique, cette «institution» dont on m’avait recommandé la fréquentation, essayait de déchiffrer mon ADN politique en remontant à «son» époque, celle où les événements de l’après-guerre avaient finalement abouti à la création de l’ONU. Le bon vieux temps, c’était la Seconde Guerre mondiale, la lutte antifasciste et l’enthousiasme libéral pour un ordre mondial libéré de la sombre menace du fascisme. Étais-je un fasciste déguisé? Voilà ce qu’il cherchait à savoir.

Non, avait-il conclu. J’avais peut-être été communiste autrefois, dans mon enfance, qui sait, mais pas fasciste. Pourtant, à ses yeux — et bien qu’il fût lui-même britannique —, je n’étais pas un véritable Américain. Reagan aurait dû envoyer à l’ONU, comme espion, un vrai Américain, certainement pas quelqu’un qui avait joué un rôle quelconque dans la guerre civile espagnole.

D’une manière assez singulière, Urquhart était une relique intéressante qui trouvait désormais un réconfort douillet dans la protection offerte par un asile pour reliques.

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M. Videndra Dayal, chef de cabinet (chief of staff) du Secrétariat de l’ONU, joignit les mains, doigts tendus, et inclina la tête en avant — une affectation courante à l’ONU — tandis qu’il m’interrogeait au cours d’une autre «visite de courtoisie» qui tourna mal. Vindu, comme l’appelaient ses proches en sa présence et presque tous les autres derrière son dos, était un petit homme aux yeux légèrement globuleux, à l’allure et à l’accent typiquement britanniques, vêtu d’un costume bien coupé et généreusement parfumé d’après-rasage.

«Maintenant que vous faites partie du personnel du Secrétariat de l’ONU, vous pourriez avoir à choisir entre votre loyauté envers les États-Unis, et peut-être envers une autre entité, et votre loyauté envers le secrétaire général des Nations unies. Quel parti prendriez-vous?»

Je fus d’abord stupéfait, puis perplexe. La question était manifestement déplacée, car elle impliquait que, pour servir convenablement les Nations unies, un Américain devait être prêt à trahir son propre pays. Le secrétaire général m’avait déjà suggéré de le faire en devenant un agent double. On me soupçonnait toujours d’être juif et cette «autre entité» semblait faire indirectement référence à Israël, puisque, comme chacun sait, tous les Juifs ont une double allégeance.

«Parlez-vous de loyauté envers le secrétaire général de l’ONU ou envers les Nations unies?» demandai-je.

«C’est une seule et même chose», répondit Dayal, la tête toujours inclinée vers l’avant.

«Eh bien, pas pour moi, monsieur Dayal, dis-je. Je me demande si vous avez posé ce genre de question à d’autres personnes récemment nommées. À vrai dire, je me demande même si vous les interrogez tout court. Je ne vois absolument pas dans quelles circonstances un tel choix pourrait se présenter ici, au Secrétariat de l’ONU. En définitive, voici ce que je vous réponds: si je devais un jour affronter ce dilemme, je le résoudrais très simplement en démissionnant.»

Dayal était un critique morose des États-Unis, qui se considérait pourtant comme un observateur «neutre». Il se lança dans un raisonnement de casuiste: tout le monde savait, disait-il, que les Soviétiques devaient agir sans tenir compte de ce qu’ils considéraient comme l’indépendance provisoire de toute organisation «internationale». Après tout, en 1983, les Soviétiques et leurs auxiliaires attendaient encore le triomphe du communisme mondial; ils étaient donc fondés à ne pas respecter l’indépendance des autres organisations mondiales. Compte tenu des ambitions qu’ils proclamaient, il fallait tout bonnement s’attendre à les voir chercher à saper les Nations unies. En revanche, Dayal indiqua clairement que le cas des États-Unis était tout différent. Nous étions une nation respectueuse de la loi (quoique «impérialiste»), dont les ressortissants employés au Secrétariat étaient censés se conduire en fonctionnaires internationaux irréprochables, non en espions ou en contre-espions — ce pour quoi l’on me prenait.

Dayal estimait manifestement que cette distinction entre le statut des Soviétiques à l’ONU et celui des autres constituait une manière assez maligne de tourner en dérision la politique américaine, simpliste et inspirée du noblesse oblige. Les Soviétiques, pensait-il, n’étaient pas assez stupides pour agir ainsi; les Américains, si.