Le Gang Onusien

Pedro A. Sanjuan

Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU

© Doubleday/Pedro A. Sanjuan 2005.

Chapitre X
La culture de la corruption à l’ONU

Peu après ma nomination à l’ONU, en août 1983, je reçus par la poste une enveloppe contenant une note qui m’annonçait que Trident [ce n’est pas son véritable nom] serait l’entreprise de déménagement chargée de transporter mes affaires de Washington à New York.

Dans l’administration fédérale, soucieuse des conflits d’intérêts et du contrôle exercé par le Congrès, la règle a toujours été la suivante: lorsque le déménagement d’un fonctionnaire est pris en charge par l’État, l’intéressé doit demander des devis concurrents à plusieurs entreprises. L’administration retient ensuite l’offre la moins chère. Cela permet au moins de décourager les fraudes les plus grossières et, en théorie, de faire économiser de l’argent aux contribuables. Mais pas à l’ONU.

Les représentants de Trident se présentèrent d’abord à mon bureau du département de l’Intérieur, à Washington, puis à mon domicile. Ils évaluèrent avec désinvolture le poids total des biens à transporter. Ils m’informèrent aussi des frais supplémentaires qu’occasionneraient l’emballage et le déballage. Je leur fis observer que ces dépenses étaient inutiles, puisque j’avais l’intention de tout emballer moi-même, puis de tout déballer: j’avais déjà fait l’expérience de l’insouciance joyeuse et du mépris désinvolte de l’ordre avec lesquels certains déménageurs empaquettent les affaires des autres.

Lorsqu’ils arrivèrent à New York, avec trois jours de retard, les employés de Trident déposèrent cartons, meubles et matériel de bureau dans ma nouvelle maison, puis m’annoncèrent que je devais régler sur-le-champ un supplément pour le poids dépassant leur estimation, ainsi que des frais de déballage. Je leur répondis que leur donneur d’ordre, l’Organisation des Nations unies, se chargerait de tout prétendu supplément, et que je comptais déballer mes affaires moi-même. Les déménageurs me laissèrent entendre qu’ils ne partiraient pas avant d’avoir été payés. Je leur laissai entendre à mon tour, sans trop insister, que j’étais chez moi et que je possédais une arme à feu dûment autorisée. Ils s’en allèrent.

Quelques semaines après mon installation dans ma nouvelle maison du comté de Westchester et dans mon nouveau bureau de Manhattan, face à l’estuaire de l’East River, un fonctionnaire de l’ONU d’origine australienne fit irruption dans mon bureau, sans s’être annoncé, pour m’informer que je devais à Trident le paiement de vingt mille livres de poids excédentaire, ainsi que des frais d’emballage et de déballage de mes affaires. Je lui répondis que je n’avais connaissance d’aucun fondement légitime à cette réclamation et que, de toute manière, l’ONU était tenue de la régler, puisque tous ces frais se rapportaient à mon déménagement. «Et, ajoutai-je, permettez-moi d’insister sur le fait que votre foutue entreprise Trident n’a procédé à aucun emballage ni à aucun déballage; j’imagine donc que l’ONU ne lui doit rien à ce titre.» L’Australien quitta mon bureau brusquement, à ma grande surprise. Il me sembla contrarié.

Le lendemain, toujours sans prévenir et sans même un «Salut!», il fit irruption dans mon bureau, accompagné d’un autre homme, et lança: «Voici le président de Trident. Il veut vous parler!»

J’invitai cet auguste personnage à s’asseoir et demandai au grand manitou des déménagements de l’ONU de nous laisser seuls. Le préposé aux transports me répondit que non, il resterait.

«Vous pouvez rester, à condition de la fermer. Sinon, je suis parfaitement capable de vous mettre dehors, et j’en aurai toutes les raisons.»

Le prétendu président de l’entreprise de déménagement en resta interdit. Puis, sans attendre que l’un ou l’autre de mes deux «invités» prenne la parole, je me mis à interroger le président:

Le président de Trident fit savoir au fonctionnaire australien de l’ONU qu’il pouvait nous laisser seuls sans problème. Puis il me dit: «Monsieur Sanjuan, nous avons — enfin, Trident possède — un très beau magasin de meubles à New Rochelle, près de chez vous. Voudriez-vous y passer quand vous en aurez l’occasion et y choisir des articles d’une valeur allant jusqu’à mille cinq cents dollars? Nous les ferons livrer à votre domicile, en témoignage de notre reconnaissance pour avoir fait affaire avec nous. Vous ne nous devrez rien, bien entendu.»

Quelques semaines plus tard, je vis l’Australien monter dans sa voiture, au garage de l’ONU, non loin de l’endroit où je garais mon modeste véhicule américain d’un modèle déjà ancien.

L’Australien prit place au volant d’une BMW Bavaria récente, le modèle le plus coûteux proposé par le constructeur à cette époque. Tout s’expliquait.

Il était assez évident que, pour pouvoir travailler avec l’ONU, Trident devait verser en douce de l’argent à ce fonctionnaire corrompu.

Cet épisode me donna un premier aperçu de la confortable souplesse morale qui régnait dans toute l’Organisation. Mais ce n’était encore qu’une initiation.

Ce qui me surprit le plus à mes débuts, c’était la légèreté, la franchise et la tolérance avec lesquelles on accueillait des pratiques innombrables, peu orthodoxes, voire contraires à toute éthique. Il existait manifestement un code de conduite «international» qui plaçait les fonctionnaires de l’ONU au-dessus des règles traditionnelles. C’était un peu comme si l’on disait: «Non, nous ne sommes pas des crapules: nous sommes des fonctionnaires internationaux.» Nuance importante, que les gens de l’extérieur n’étaient guère en mesure de percevoir.

Comme je l’ai déjà expliqué, tolérer qu’une importante opération soviétique de collecte de renseignements se déploie au sein du Secrétariat constituait, pour dire le moins, un énorme conflit d’intérêts. Dès lors, dans une culture politique aussi singulière, qu’est-ce qui aurait pu empêcher les conflits d’intérêts impliquant des fonctionnaires désireux de favoriser certains intérêts privés dans les États membres? Les conflits d’intérêts avec le secteur privé ont toujours été, et restent, monnaie courante parmi les fonctionnaires de l’ONU, qui n’ont pourtant à accomplir que de modestes tâches d’intendance, au sein d’effectifs pléthoriques composés en grande partie de surnuméraires. Depuis les débuts mêmes de l’Organisation, les fonctionnaires de l’ONU vaquent, en toute impunité, à leurs affaires personnelles irrégulières pendant les heures de bureau.

Le népotisme a toujours été, et demeure, largement répandu. Les exemples les plus flagrants et les plus connus concernent Kurt Waldheim, qui recruta ses nièces aux échelons les plus modestes du personnel de bureau avant de les faire rapidement accéder au rang le plus élevé de la fonction publique internationale: celui de directeur. Waldheim devait ensuite devenir le premier président élu de son pays natal à se voir refuser un visa pour les États-Unis en raison de son passé criminel pendant la Seconde Guerre mondiale. Son accession au poste de secrétaire général de l’ONU constituait assurément un conflit d’intérêts colossal. Les secrétaires généraux de l’ONU devraient être l’antithèse même des criminels de guerre. Voilà pourtant une notion qui ne devrait pas être difficile à saisir.

Le gouvernement américain disposait, bien avant leur nomination, d’informations détaillées sur le passé de toutes les personnes dont il avait soutenu la candidature au poste de secrétaire général, Waldheim compris. Il savait tout aussi bien à quel conflit d’intérêts s’exposerait M. Connor, ancien CEO de Pricewaterhouse, en devenant secrétaire général adjoint de l’ONU chargé de l’administration.

À la Maison-Blanche de Clinton, on justifiait la désignation d’un Américain à ce poste sensible de la manière suivante: le poste devait être, en principe, réservé à un ressortissant américain, afin que les États-Unis puissent faire semblant de veiller à la bonne gestion de leur importante contribution au budget de l’ONU. Le Congrès américain, bien entendu, n’avait aucun mot à dire dans la confirmation de la nomination d’un Américain au Secrétariat de l’ONU, nomination officiellement décidée par le secrétaire général de l’Organisation, mais prononcée, en réalité, par le président des États-Unis. Si toutefois le secrétaire général, alors Boutros Boutros-Ghali, avait refusé de donner son accord, le président de la seule superpuissance encore en lice n’aurait eu aucun mal à l’intimider jusqu’à ce qu’il cède.

Au début de son mandat de secrétaire général adjoint chargé de l’administration, M. Connor, apparemment insensible à l’impression de conflit d’intérêts qu’il donnait, aurait approuvé de nombreux contrats supplémentaires de l’ONU au profit de Pricewaterhouse. Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence si ce cabinet fut également présenté à maintes reprises comme le comptable de prédilection des nouveaux États membres de l’ONU en Asie centrale, qui sollicitaient d’urgence l’aide des organismes d’assistance économique de l’Organisation. Pour pouvoir bénéficier de l’aide du Programme de développement de l’ONU (dont le mot anglais «Programme» s’écrit avec deux «m»), ces pays devaient présenter des pièces attestant l’existence de plans économiques modernes à cinq et dix ans, ainsi que des prévisions de revenus et de budget. Les comptables de Pricewaterhouse étaient tout disposés à réaliser ces études, moyennant des honoraires très élevés.

Avant la nomination de M. Connor par la Maison-Blanche de Clinton, la première administration Bush avait demandé, en 1990, à l’ancien ministre de la Justice des États-Unis Richard Thornburgh d’occuper le poste de secrétaire général adjoint de l’ONU chargé de l’administration, sous les ordres de Boutros Boutros-Ghali, tout juste nommé. Thornburgh et moi eûmes plusieurs conversations intéressantes avant mon départ du Secrétariat de l’ONU, au cours desquelles je m’efforçai de le préparer à la souplesse des normes éthiques qui y régnaient et à la persistance, au Secrétariat, de l’appareil soviétique de collecte de renseignements.

Pendant deux ans, Thornburgh mena une enquête extrêmement approfondie et rédigea un rapport très critique, pour ne pas dire accablant. Ce rapport était évidemment un document interne de l’ONU, et des négociations clandestines aboutirent au départ de Thornburgh, qui poursuivit ensuite une carrière plus satisfaisante comme avocat à Washington. Une Américaine dotée d’une solide expérience diplomatique à de hauts postes, Melissa Welles, lui succéda.

Une connaissance commune à Mme Welles et à moi-même lui conseilla de me rencontrer. Nous entamâmes alors une série d’entretiens au cours desquels je fis pour elle ce que j’avais essayé de faire pour Thornburgh. Peu après, à la suite d’un incident mettant en cause une entreprise aéronautique canadienne dont l’ONU était censée accepter, sans appel d’offres, un contrat d’un montant outrageusement gonflé, Melissa Welles me confia qu’elle était consternée par la corruption qui régnait dans toutes les transactions commerciales du Secrétariat avec l’extérieur. Elle aussi fut poussée prématurément vers la sortie, parce qu’elle avait cherché à instaurer le recours aux appels d’offres ouverts à l’ONU et refusait de se plier aux conditions particulièrement corrompues du système onusien.

Avec ses bureaux disséminés et ses activités réparties aux quatre coins du monde, l’ONU dispose d’un budget de voyages énorme — de l’ordre d’un milliard de dollars par an. Le marché des prestations de voyage est donc extrêmement lucratif, et la concurrence entre les agences privées pour l’obtenir est rude — ou devrait l’être.

En 1986, peu après la victoire d’Al D’Amato aux élections sénatoriales fédérales dans l’État de New York, l’un de ses amis d’affaires, qui dirigeait l’agence Fugazy Travel, présenta une offre pour prendre en charge tous les voyages de l’ONU. Comme la coutume voulait, à l’ONU, qu’une telle offre s’accompagnât d’une importante proposition financière, Fugazy accepta de verser 850 000 dollars au Secrétariat. Une autre agence, Dawn Travel, en offrit 250 000, et une troisième proposa 500 000 dollars.

Après avoir discuté avec les trois soumissionnaires, le Secrétariat de l’ONU attribua le contrat à Dawn Travel. Et cela bien que Dawn fût l’entreprise la moins expérimentée et qu’elle eût assorti son offre non seulement de la contribution financière la plus faible, mais aussi de plusieurs conditions singulières. L’une d’elles prévoyait que les déplacements habituels des fonctionnaires de l’ONU seraient réglés trois mois à l’avance, alors que les billets ne seraient remis aux voyageurs que la veille de leur départ. Dawn semblait ainsi disposer d’un très important fonds de roulement, qu’elle pouvait prêter à court terme aux taux d’intérêt généralement élevés pratiqués sur ce marché. Ces faits conduisent à se demander si des commissions occultes n’étaient pas reversées à des fonctionnaires de l’ONU qui continuaient à tirer profit de cet arrangement.

Fugazy Travel eut naturellement le sentiment qu’il s’était passé quelque chose de malhonnête et s’adressa au sénateur D’Amato. Celui-ci téléphona au secrétaire général adjoint de l’ONU chargé de l’administration et s’entendit répondre que l’Organisation se fichait éperdument de ce que son électeur pouvait penser ou ressentir. L’ONU échappait à l’autorité d’un sénateur américain et, si cela ne lui plaisait pas, le sénateur pouvait aller se faire foutre.

Le fait que le sénateur D’Amato présidât alors une commission du Sénat ne changea absolument rien à la manière dont l’ONU traita sa demande.

L’une des entorses les plus singulières aux usages administratifs universellement admis est peut-être cette coutume qui veut, à l’ONU, que les responsables des questions de personnel réclament des faveurs sexuelles à leurs employées — et pas seulement à celles des échelons subalternes. Le scénario habituel met en présence un administrateur hétérosexuel désireux de satisfaire ses pulsions naturelles et une employée un tant soit peu séduisante qui attend une promotion. À l’ONU, une fois réunies les conditions requises pour être promu, l’avancement peut être fulgurant (ainsi, les parents du secrétaire général Waldheim, entrés à l’ONU dans les catégories les plus basses du personnel administratif, furent rapidement élevés au rang de directeur). Il peut, au contraire, n’intervenir qu’au terme de délais douloureusement longs, marqués par des précautions inexpliquées et des renouvellements successifs de contrat, pour les fonctionnaires du cadre professionnel dépourvus d’appuis politiques manifestes. Les secrétaires (personnel des services généraux) sont recrutées pour une période d’essai d’un an, à l’issue de laquelle on les sacre permanentes. Mais les promotions de grade au sein des services généraux sont une tout autre affaire: il faut parfois plusieurs vies pour en obtenir une.

Je découvris pour la première fois cette pratique apparemment admise du harcèlement sexuel quelque six mois après mon arrivée. Une femme séduisante, encore relativement jeune et classée au troisième échelon du cadre professionnel, avait été proposée pour une promotion par son supérieur dans ma division. Celui-ci était censé être mon principal responsable des affaires politiques, mais je ne lui permettais pas d’exercer ces fonctions auprès de moi: il avait auparavant occupé un poste élevé dans l’appareil communiste de Varsovie.

J’approuvai néanmoins la recommandation du Polonais en faveur de sa subordonnée. Quelques semaines après cette décision, la femme qui devait être promue vint me trouver et se plaignit qu’un directeur adjoint du bureau du secrétaire général, apparemment chargé de faire avancer ce genre de dossiers, lui eût proposé une ou deux rencontres intimes pour accélérer les formalités.

Je convoquai le directeur adjoint en question dans mon bureau et lui demandai des comptes. Loin de nier l’accusation, il m’expliqua qu’il n’y avait rien d’anormal à ce qu’un directeur adjoint exigeât des relations sexuelles pour faire avancer une demande de promotion.

Je signalai cette farce extravagante à l’assistant spécial du secrétaire général, Olivares, dont il a déjà été question. Il m’expliqua que le directeur adjoint était mû par sa testostérone, phénomène normal chez un homme hétérosexuel, et qu’il n’y avait donc rien d’extraordinaire dans toute cette affaire.

En réalité, le harcèlement sexuel en tant que tel n’existait pas officiellement au Secrétariat de l’ONU, puisqu’il n’était pas reconnu comme un écart par rapport aux pratiques normalement admises.

Seules les exigences les plus scandaleuses imposées à des femmes jugées sexuellement désirables provoquaient parfois des éclats et, finalement, un scandale ou deux. Au début des années 1990, le secrétaire général adjoint chargé de l’administration et de la gestion, un Argentin nommé Luis Maria Gomez, imposait ses exigences de service de façon si flagrante et si physique à sa coordinatrice du groupe de conseils juridiques [sic] que celle-ci, Mme Catherine Claxton, à plusieurs reprises maltraitée, harcelée et physiquement blessée, alla consulter un juriste en dehors de l’ONU. L’action en justice dont elle menaçait l’Organisation aurait été rejetée par n’importe quel tribunal américain en raison de l’immunité dont jouissait — et abusait — son persécuteur. Mais la publicité défavorable qui ne cessait de croître autour de cette affaire à New York atteignit de telles proportions qu’une commission disciplinaire interne reconnut que Mme Claxton avait été victime de mauvais traitements et lui accorda une importante indemnité financière. Gomez, qui continuait à pratiquer ses coutumes tribales d’une arrogance révoltante, finit par démissionner de l’ONU et regagna la pampa.

Fait intéressant, l’épisode Gomez — la reconnaissance des torts subis par Mme Claxton et la démission finale de son persécuteur — fut considéré par la plupart des personnes de l’ONU avec lesquelles je m’entretins alors comme un développement scandaleux, non à cause du comportement de Gomez, mais en raison de l’issue inhabituelle d’une affaire qui, à leurs yeux, ne méritait vraiment pas tout ce bruit.

De toute évidence, ces questions ne sont pas considérées à l’ONU comme aussi graves qu’en Europe, aux États-Unis ou au Canada, parce que l’ONU est «une enceinte internationale». Les droits des femmes y sont donc traités avec cette bienveillante indifférence qui fait de l’Organisation un cadre plus confortable pour les membres de sociétés dominées par les hommes, situées en dehors de ce qu’on appelle la civilisation «occidentale» — expression qui, d’ordinaire, englobe aussi bien l’Argentine que les Pays-Bas.

Il est donc peut-être difficile de comprendre pourquoi un ancien Premier ministre néerlandais, encore affligé à l’âge pourtant raisonnablement mûr de soixante-cinq ans d’un excès de testostérone, échappa au blâme de Kofi Annan après que le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU, habituellement si docile, eut conclu à un comportement répréhensible de sa part. M. Rudd Lubbers, jusqu’à une date récente haut-commissaire pour les réfugiés (dont la majorité, soit dit en passant, sont des femmes), aurait à plusieurs reprises pincé la fesse d’une employée de cinquante et un ans placée sous son autorité, qui finit par porter plainte pour harcèlement sexuel. Kofi Annan revint sur la décision, estimant qu’elle n’était pas fondée. M. Lubbers soutenait que ses gestes n’étaient qu’un «geste amical»: une chose qui, sans être admise aux Pays-Bas, est comprise et tolérée à l’ONU.

La corruption à l’ONU partait du sommet et se retrouvait chez tous les secrétaires généraux qui succédèrent à Dag Hammarskjöld. Le secrétaire général birman U Thant pratiquait un favoritisme à grande échelle, faisant affluer sans relâche dans son administration des surnuméraires originaires d’Asie du Sud. Il fallut inventer de nouveaux bureaux et de nouveaux départements pour caser ces protégés qui gravitaient autour de lui et avaient fait enfler les effectifs du cabinet du secrétaire général bien au-delà de tout ce qu’on aurait pu imaginer.

Son successeur, Kurt Waldheim, comme nous l’avons déjà vu, fit entrer au Secrétariat des nièces et d’autres membres de sa famille, dépourvus de toute qualification professionnelle, et prit les dispositions nécessaires pour les faire accéder aux plus hauts grades du personnel de catégorie professionnelle. Mais ce «scandale» passait à l’ONU pour une simple excentricité, et l’on en colportait les détails sous la forme de plaisanteries autrichiennes assez spirituelles sur les travers de Waldheim.

La plus célèbre de ces anecdotes voulait que Waldheim, dans sa jeunesse, eût appartenu à la Hitlerjugend non parce qu’il était un véritable nazi, mais parce qu’il aimait monter à cheval et que les clubs de la Hitlerjugend en offraient la possibilité. Ainsi, Waldheim n’était pas nazi: c’était son cheval qui l’était.

Javier Pérez de Cuéllar tirait fierté de ne pas participer à la corruption flagrante dont il reconnaissait pourtant l’existence à l’ONU. Comme il aimait à le répéter: «Yo no soy de esta casa» [«Je ne suis pas de cette maison»]. Il sous-entendait ainsi que la corruption de l’institution qu’il dirigeait ne le regardait pas. Toutes les questions administratives échappaient, en réalité, à ses attributions: il était diplomate et «penseur» internationaliste. Il s’accrochait sincèrement à ces prétentions, bien que, durant ses deux mandats de cinq ans, il n’eût conçu aucune idée ni initiative mémorable dans le domaine des relations internationales. Je lui fis un jour remarquer, en feignant l’exaspération, qu’il aurait dû payer un loyer pour occuper un si grand bureau dans une organisation dont il prétendait ne pas faire partie. Cette distance soigneusement affichée ne l’empêchait pourtant pas de faire accéder ses protégés péruviens à des postes de grande influence au sommet de la hiérarchie de l’ONU. L’un d’eux avait été jugé apte à occuper un poste de direction à l’ONU parce qu’il avait autrefois travaillé chez Bloomingdale’s.

Boutros Boutros-Ghali perpétua avec entrain la vénérable tradition du copinage. Il favorisa son beau-frère, un certain Fred Nadler, qui créa une société-écran baptisée Euroswiss Syndicators (allez donc comprendre!), installée au 110 East Fifty-seventh Street, à New York. Nadler facilita en effet la conclusion d’un grand nombre de contrats de l’ONU avec des entreprises privées américaines et percevait des honoraires amplement mérités: il valait son pesant d’or, puisqu’en sa qualité de beau-frère du grand patron, il pouvait ouvrir à volonté les portes de tous les services des achats de l’ONU.

Un an après avoir quitté le Secrétariat, je reçus dans mon nouveau bureau, à quelques pâtés de maisons de l’ONU, la visite d’un haut fonctionnaire du département chargé des affaires de désarmement. Ancien officier du renseignement militaire soviétique, il traînait désormais sa bosse comme fonctionnaire de l’ONU orphelin de l’Union soviétique depuis l’effondrement de celle-ci. Ce personnage me félicita du «grand travail» que j’accomplissais pour rapprocher la nouvelle Russie et sa nouvelle amie, l’Amérique. Il ajouta qu’il savait que j’entretenais des relations avec d’importantes banques et des milieux d’affaires américains — ce qui était malheureusement exagéré. Enfin, il en vint au fait.

L’un de ses associés à Moscou, qui avait des amis à Kiev, capitale de l’Ukraine, avait accès à de grandes quantités de fusils de chasse russes, réputés être les meilleurs du monde. Les Russes aiment la chasse et possèdent une excellente industrie des armes légères, comme en témoigne la prolifération des AK-47 dans le monde entier. Pourrais-je l’aider à trouver des débouchés pour ces marchandises aux États-Unis?

Je dirigeais un institut à but non lucratif et exonéré d’impôts, dont la création avait reçu l’appui de l’ONU par une résolution de son Assemblée générale (46-15 de 1989), adoptée à la demande de l’Union soviétique et des États-Unis. Son objectif était bien connu à l’ONU: favoriser une meilleure compréhension entre les États-Unis et les pays de l’ancien bloc soviétique, en développant les liens commerciaux et les investissements grâce à la création, en Russie et en Europe de l’Est, d’institutions telles que des banques sur le modèle de la Réserve fédérale, des bourses de valeurs, des banques de développement et des chambres de commerce — certainement pas en vendant des fusils de chasse!

Je dis à mon visiteur russe du département du désarmement du Secrétariat de l’ONU que je déplorais la prolifération des armes, quel qu’en fût le calibre, que je ne connaissais personne dans le commerce des fusils de chasse et que j’étais scandalisé de le voir, lui qui travaillait précisément dans le désarmement, faire le marchand d’armes alors qu’il percevait déjà un excellent salaire, financé en grande partie par les contribuables américains.

Sans se laisser démonter, le même individu repassa dans mon bureau un mois plus tard.

«Cette fois, j’ai quelque chose de gros, à la mesure d’un homme de votre importance», m’annonça-t-il.

J’appréhendais ce qu’il allait bien pouvoir me sortir. Et non sans raison.

«J’ai du béryllium — vous savez, ce métal si utile à la fabrication des bombes nucléaires —, quarante mille tonnes qui attendent dans des wagons de marchandises au Kazakhstan. C’est à vendre. Il doit bien y avoir parmi vos connaissances un courtier qui aimerait mettre la main sur ce qui est pratiquement une substance soumise à contrôle.»

Cette fois, je m’épargnai le sermon et lui répondis que j’allais «examiner la question». Dès qu’il eut quitté mon bureau, l’air satisfait, j’appelai un agent du FBI que je continuais à désigner par son nom de code, Mason. Je lui racontai l’affaire du béryllium. J’avais jugé celle des fusils de chasse trop insignifiante pour la lui signaler.

Mason m’expliqua que la vente de substances soumises à contrôle relevait d’enquêteurs spécialisés du département du Commerce des États-Unis. Il allait transmettre mes informations à son homologue de ce département, en y apposant la mention «urgent».

Quelques jours plus tard, je reçus l’appel d’un homme qui se présenta comme enquêteur spécial du département du Commerce. Je lui racontai toute l’histoire une nouvelle fois.

«Eh bien, le département du Commerce n’achète plus de béryllium, alors je ne sais pas trop quoi vous dire», répondit-il.

«Vous n’avez rien compris! Il s’agit d’un fonctionnaire de l’ONU qui cherche à vendre illégalement aux États-Unis un matériau entrant dans la fabrication d’armes nucléaires. Je ne veux pas que quiconque l’achète, pas même le département du Commerce. C’est cette activité illégale qui me préoccupe. Vous comprenez?»

«Eh bien, reprit l’enquêteur du Commerce, qui n’était manifestement pas une lumière, nous n’enquêtons pas sur les activités qui se déroulent à l’ONU. C’est l’affaire du FBI.»

Cette anecdote n’est qu’une parmi bien d’autres que je pourrais rapporter. Toutes montrent de façon saisissante à quel point le Secrétariat de l’ONU constitue un refuge commode pour une vaste bande de malfaiteurs digne du «gang de Lavender Hill», qui a toujours échappé, et échappe encore, à la loi — à quelque loi que ce soit.

Vassily Safronchuk, secrétaire général adjoint soviétique, ancien capitaine d’artillerie de l’Armée rouge aussi vaniteux qu’indiscret, noua bientôt d’étroites amitiés avec des membres de la mafia russe de Brooklyn, dont plusieurs trouvèrent dans son bureau une base d’opérations. Le capo de ce groupe fut abattu par des rivaux mafieux alors qu’il venait d’entrer dans l’immeuble new-yorkais où se trouvait son appartement et parlait encore à sa femme par l’interphone, depuis le hall. Curieusement, des racketteurs de la mafia russe obtinrent des renseignements précis sur les adresses et les habitudes quotidiennes d’autres Russes employés à l’ONU, puis les contactèrent en usant de menaces d’extorsion aussi rudimentaires qu’efficaces: «Vous nous payez trois cents dollars chaque mois, sinon nous abattons un membre de votre famille.» Plusieurs de ces malheureuses victimes accoururent me demander de l’aide dans mon bureau, désormais situé hors de l’ONU, mais à deux pâtés de maisons seulement. Heureusement, grâce aux contacts que j’entretenais toujours avec le FBI, des écoutes téléphoniques purent être mises en place, avec le consentement empressé des victimes russes de ces amis mafieux de Safronchuk, et les tentatives de racket cessèrent.

Un Soudanais à l’allure singulièrement patriarcale, membre de l’encadrement supérieur de Safronchuk, dirigeait à New York une entreprise de contrebande liée au milieu criminel, en tirant parti de ses compatriotes de la mission soudanaise auprès de l’ONU, qui bénéficiaient de l’immunité diplomatique. Il coordonnait en outre un réseau interne de distribution de drogue. Ce patriarche soudanais, dont la barbe lui donnait l’allure du roi Xerxès de Perse, connut une fin malheureuse alors qu’il se remettait d’une opération dans un hôpital new-yorkais: on le précipita d’un escalier de secours extérieur.

Ces exemples d’activités illégales seraient-ils favorisés par la profusion d’occasions qu’offrirait la seule ville de New York, cette cité du péché? Certainement pas. La corruption à l’ONU est systémique et s’étend au monde entier.

Ainsi, le long bras des yakuzas, la mafia japonaise, enserre depuis longtemps le Secrétariat de l’ONU.

Ryōichi Sasakawa, connu au Japon comme à l’étranger pour être l’une des grandes figures du crime organisé yakuza, apprit par l’un de ses agents, qui dirigeait une organisation non gouvernementale accréditée auprès de l’ONU, qu’un moyen s’offrait à lui d’améliorer sa réputation. Il lui suffisait de donner des millions à l’Organisation mondiale de la santé. Sasakawa le gangster pourrait ainsi se transformer en Sasakawa le héros.

Les premiers liens de Sasakawa avec l’ONU étaient passés par son bon ami Bradford Morse, ancien membre du Congrès américain et longtemps directeur du Programme des Nations unies pour le développement.

Sasakawa avait atteint ce stade auquel John Gotti, pourtant beaucoup plus tiré à quatre épingles, n’avait même pas pu prétendre: celui où sa propre glorification devenait son nouvel objectif dans la vie. Bien entendu, il continuait de s’occuper de tout ce qui pouvait rapporter de l’argent: il contrôlait ainsi d’une main de fer le circuit japonais de distribution des drogues, y compris des stupéfiants illégaux (que condamnait publiquement l’Organisation mondiale de la santé), tout en étranglant les consommateurs japonais par des prix scandaleusement élevés. Et, dans le même temps, il se faisait photographier avec des enfants pour entretenir son image de «gentil vieux monsieur». Aux premiers temps de cette métamorphose, un touchant souvenir en porcelaine fut distribué à l’ONU: une statuette représentant Sasakawa portant sa mère sur son dos jusqu’au sommet du mont Fuji.

Un buste de Sasakawa se trouve à l’ONU, en hommage à ses grandes contributions à l’action humanitaire.

Mais ce ne sont là que vétilles au regard de la corruption étendue et systématique à laquelle se livrent le Secrétariat de l’ONU et les organismes de l’Organisation à l’étranger. Prenons, par exemple, le témoignage de Conrad B. Stergas, un inspecteur américain de la sécurité aérienne qui avait travaillé pendant des années pour de grandes compagnies aériennes américaines. Le Bureau de la sécurité aérienne et des normes de vol de l’ONU engagea M. Stergas comme consultant en 1994. Ce bureau fut toutefois supprimé peu après qu’il eut commencé à dénoncer la situation intolérable qui régnait en Afrique de l’Est.

M. Stergas vint me voir sur les conseils de chercheurs de groupes de réflexion de Washington qui enquêtaient sur l’ONU. Je le mis à mon tour en relation avec Robert Erlanger, un avocat pénaliste new-yorkais réputé pour combattre la corruption institutionnelle au nom des victimes de ses abus. Stergas rédigea un compte rendu détaillé de la situation de l’ONU en Afrique de l’Est.

Stergas expliqua qu’il avait accepté, en mars 1994, un poste au sein du Bureau de la sécurité aérienne et des normes de vol, que l’ONU venait de créer. Il nourrissait de grands espoirs de pouvoir apporter son concours à l’organisation mondiale.

Sa mission consistait à contrôler le respect de la réglementation aérienne et l’utilisation des appareils de la flotte affrétée par l’ONU pour les besoins de la United Nations Operation in Somalia (UNOSOM). L’exploitation de cette flotte coûtait environ 100 millions de dollars par an, dont un quart était financé par les contribuables américains. Stergas fut la première personne dépêchée par l’ONU pour observer les questions aéronautiques et donner des conseils à plein temps dans le cadre de ses opérations en Afrique de l’Est, qui couvraient Djibouti, la Somalie et le Kenya.

Lors des réunions préparatoires tenues à New York avant son départ, le service de l’ONU l’avertit qu’il pourrait rencontrer une certaine résistance dans l’accomplissement de sa mission. Fort de trente années d’expérience dans l’aviation, il comprit qu’il risquait d’avoir à régler des différends d’ordre réglementaire.

À l’évidence, personne n’aurait pu le préparer à ce qui allait suivre.

Le jour où Stergas arriva, à trois heures du matin, au bureau de l’UNOSOM à Nairobi, au Kenya, on l’expédia sans ménagement dans une chambre d’hôtel à vingt dollars la nuit, que l’ONU avait réservée pour lui dans un quartier dangereux. Bien que vingt-cinq hôtels de la ville fussent agréés par l’ONU, l’Organisation l’avait logé dans un bouge très en deçà de ses propres normes de sécurité. Quelques minutes à peine après son arrivée à la réception, comme s’ils avaient attendu un signal, quatre hommes pénétrèrent dans le hall de l’hôtel, armés de pistolets et d’une mitrailleuse. En désignant Stergas, ils se criaient les uns aux autres: «Abattez celui-là! Abattez celui-là!» Ils le dépouillèrent de presque tout ce qu’il possédait, y compris de son passeport américain. Il signala immédiatement le vol au siège de l’ONU, à New York.

Quelques jours plus tard, alors que Stergas s’efforçait de remplacer les effets personnels indispensables qui lui avaient été dérobés, un haut responsable de l’ONU à Nairobi s’approcha de lui et lui dit: «Vous avez trop de stylos dans votre poche. Attendez d’arriver à Mogadiscio: vous vous retrouverez avec deux trous de balle dans la tête.» Le fonctionnaire laissait manifestement entendre que Stergas serait assassiné à cause de ses rapports sur les questions aéronautiques.

Stergas signala également cet incident au siège de l’ONU à New York et demanda avec la plus grande insistance qu’on lui communiquât «des instructions sur la conduite à tenir». Pendant vingt-sept jours, le siège ne répondit à aucune des plus de douze demandes d’instructions qu’il lui adressa. On finit par lui demander de rentrer à New York. Quelques jours après son retour, Stergas remit un rapport décrivant la situation en Afrique de l’Est. Trois jours plus tard, l’ONU mit fin à son contrat de travail au motif d’une prétendue «impossibilité d’atteindre l’objet du contrat».

Son expérience personnelle revêtait une importance particulière parce que, pendant son attente à Nairobi, il avait eu l’occasion de découvrir comment les opérations de maintien de la paix de l’ONU étaient conduites en Afrique de l’Est.

Stergas avait été recommandé à l’ONU par un collègue du secteur aéronautique qui entretenait des relations avec des responsables de l’aviation en Afrique de l’Est. Il rencontra nombre de ces personnes, qui craignaient pour leur vie, non seulement en raison des menaces proférées par des agents, des courtiers et des fonctionnaires locaux véreux, mais aussi à cause de la complicité de fonctionnaires de l’ONU tout aussi corrompus, aussi bien sur le terrain qu’au siège.

«Mes sources dans l’aviation africaine signalaient des manquements aussi dangereux que le recours, par l’ONU, à des fournisseurs d’équipements aéronautiques très nettement inférieurs aux normes de sécurité, ou le sabotage, par l’Organisation elle-même, de ses procédures d’appel d’offres, pourtant destinées à garantir l’acquisition d’avions sûrs à un prix commercial raisonnable», déclara Stergas. Ces pratiques douteuses mettaient en danger la vie de quiconque voyageait à bord d’un appareil de l’ONU en Afrique de l’Est. À cela s’ajoutait l’absence, à l’ONU, de tout programme ou de toute directive en matière de sécurité aérienne. Sa politique se résumait à ceci: «S’il s’écrase, on en prendra simplement un autre.» Selon les sources aéronautiques de Stergas, l’objectif semblait être de «transporter de gros tonnages et faire bonne figure auprès des donateurs». Les accidents ne comptaient pas. Si la corruption constituait un facteur important, ses sources soulignaient que «l’incompétence, la négligence et l’arrogance de l’ONU ont sur ses résultats un effet négatif au moins aussi grand, sinon plus grand encore».

De nombreux courtiers étrangers malhonnêtes spécialisés dans les avions — lesquels représentaient l’un des postes les plus importants du budget de l’ONU — obtenaient des licences de courtage kényanes avec la complicité de fonctionnaires corrompus de l’ONU disposant de relations sur place. Ces courtiers «agréés» pouvaient alors louer à l’ONU, pour ses opérations en Afrique de l’Est, des avions délabrés acquis par l’intermédiaire de chaînes de «courtiers» peu recommandables. «Par exemple, un margoulin américain qui trafique des avions presque bons pour la casse loue un appareil à un exploitant au Zimbabwe, qui le sous-loue à son tour à un “agent agréé” de Nairobi; celui-ci le loue ensuite à l’ONU. Un appareil quasiment réduit à l’état d’épave, qui se vendait au départ 40 000 dollars, finit ainsi par être loué à l’ONU, à Nairobi, à des tarifs équivalents à ceux d’avions bien équipés valant plusieurs millions. Tout le monde y gagne, surtout le responsable des achats de l’ONU au bout de la chaîne», raconta Stergas.

La corruption ne se limitait pas au trafic d’avions impropres au vol auquel se livrait l’ONU.

Des sources du secteur aéronautique à Nairobi signalèrent à Stergas des abus flagrants et persistants: des appels d’offres pour des contrats de location étaient ainsi lancés à seize heures, la date limite de dépôt des propositions étant fixée à seize heures cinq le même jour, afin de garantir l’attribution de marchés de complaisance conclus d’avance. Une escroquerie particulière, portant sur dix millions de dollars, consistait à modifier des documents soumis à l’appel d’offres au profit d’une autre entreprise. Les sources de Stergas ne comprenaient pas pourquoi le fonctionnaire de l’ONU impliqué dans cette fraude travaillait encore pour l’Organisation alors que sa complicité avait été établie. Elles affirmaient pouvoir «réunir un groupe de témoins particulièrement solides, excédés par la corruption de l’ONU».

«On m’a présenté des personnes occupant des postes de responsabilité qui recueillaient des preuves de la corruption à l’ONU. Elles connaissaient aussi des gens honnêtes occupant de hautes fonctions au sein de l’Organisation et tenant un journal de ces événements, dans l’espoir qu’une enquête serait bientôt ouverte sur ce gâchis en Afrique de l’Est. On m’a parlé, par exemple, de la pratique consistant à créer des bureaux fictifs de l’ONU, des manipulations frauduleuses d’effectifs et des commandes excessives de fournitures, à tel point que de nombreux stocks de l’ONU en Afrique de l’Est ont plus de quatre ans.» En outre, d’importantes quantités de médicaments inutilisables et périmés étaient achetées et continuellement entreposées, au mépris de la santé de tous. Des véhicules étaient acquis par l’ONU pour être utilisés par des proches de ses fonctionnaires locaux. La production de fausses factures de carburant aéronautique était particulièrement lucrative; elle exigeait la participation constante de fonctionnaires de l’ONU, tout comme la création d’organisations non gouvernementales fictives, inventées pour recevoir des cargaisons commandées en leur nom.

«On m’a dit qu’à Mogadiscio les fonctionnaires de l’ONU usent de toutes les ficelles possibles pour commander en excès.» Les transports de marchandises de Mombasa à Mogadiscio étaient facturés trois fois le tarif normal. En Afrique de l’Est, des «parrains» protégeaient les responsables des achats de l’ONU. Les sources de Stergas estimaient qu’au cours des quatre années précédentes, quelque 500 millions de dollars avaient été perdus au profit d’escrocs dans le cadre des opérations de l’ONU en Afrique de l’Est.

Une partie des découvertes de Stergas fut confirmée par Karl Paschke, inspecteur général des Nations unies et directeur du Bureau des services de contrôle interne. Dans un rapport consacré à l’Afrique de l’Est, celui-ci déclara que la gestion à Nairobi, au Kenya, était si mauvaise que la laisser se poursuivre «serait condamnable». Fred Eckhard, porte-parole de l’ONU, indiqua que le secrétaire général Kofi Annan «souscrivait à ces conclusions».

Mais rien ne fut fait et cette mauvaise gestion se poursuivit sans être inquiétée.

Par la suite, l’Office of Internal Oversight Services (OIOS), le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU à New York, mit au jour une autre pratique frauduleuse et très lucrative dans les appels d’offres pour des contrats aéronautiques. Un entrepreneur soumettait plusieurs offres au nom de différentes sociétés, alors que toutes émanaient en réalité du même prestataire. L’ONU n’avait plus qu’à choisir l’offre la moins chère de cet entrepreneur, qui restait en fait élevée. Une source travaillant à l’ONU à New York déclara: «L’ONU étouffe l’affaire. Aucun des rapports de l’OIOS concernant ce genre de pratiques n’est publié. L’ONU laisse ouvertement cet entrepreneur poursuivre ses agissements frauduleux.» À la suite d’enquêtes menées en 1993, cet entrepreneur s’était, en principe, vu interdire toute participation à de futurs marchés de l’ONU. Mais, dans les faits, rien ne changea.

Robert Albracht, un expert aéronautique engagé en 1993 pour superviser les opérations aériennes de l’ONU en Afrique de l’Est, déclara à Stergas: «La corruption était flagrante. Bien qu’un entrepreneur eût été exclu des marchés de l’ONU, je le voyais continuer, dans les coulisses, à rémunérer des employés au nom d’une autre entreprise; il était toujours très présent et actif.»

«On ne peut permettre que de telles pratiques se poursuivent, sous quelque prétexte de réforme de l’ONU que ce soit», observa Stergas.

«Il faut mettre au jour le système de corruption de l’ONU et y mettre fin pour des raisons parfaitement évidentes, dont l’une est que les contribuables américains paient près de 200 millions de dollars pour subventionner des escrocs en Afrique de l’Est.» La corruption devint incontrôlable lorsque Boutros-Ghali était secrétaire général.

«C’est maintenant à Kofi Annan de faire le ménage», déclara Stergas dans son rapport d’une grande franchise.

Le secrétaire général Kofi Annan annonça ensuite une «économie» de 200 millions de dollars sur les opérations de l’ONU, somme qu’il prévoyait non pas de restituer aux États donateurs, mais d’employer à financer une aide du genre de celle fournie à l’Afrique de l’Est. L’ONU économisait de l’argent à New York pour subventionner des criminels à l’étranger.

Conrad Stergas rédigea en 1996 un compte rendu de toutes ces activités criminelles et le soumit la même année au Secrétariat de l’ONU. À ce jour, aucune suite ne lui a été donnée. L’ONU échappe à la compétence des tribunaux des États-Unis. Après avoir remis son rapport, M. Stergas fut immédiatement licencié malgré l’existence d’un contrat en bonne et due forme. Il ne reçut aucune indemnisation pour les pertes qu’il avait subies en Afrique.

Si l’ensemble des opérations en Afrique de l’Est a été à ce point compromis, si les centres d’information des Nations unies servent à diffuser la propagande de certains États, si des organismes de l’ONU comme l’UNESCO ont été entièrement accaparés par des éléments politiques anti-israéliens et antiaméricains, au mépris des règles fondamentales de neutralité censées régir toutes les activités de l’ONU, si des éléments du crime organisé ont infiltré le Secrétariat de l’ONU à New York, que peut-on attendre des activités de l’Organisation dans les autres régions du monde?