Le Gang Onusien

Pedro A. Sanjuan

Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU

© Doubleday/Pedro A. Sanjuan 2005.

Chapitre XI
Personnages douteux

Le Secrétariat de l’ONU étant, par nature, une organisation éclectique, il n’est pas surprenant que ses hauts fonctionnaires aient des parcours peu ordinaires. Un Américain de province pourrait réagir en établissant une comparaison désobligeante entre la manière dont les fonctionnaires américains conçoivent les responsabilités du service public et celle dont les grands pontes étrangers profitent, pour se servir eux-mêmes, des possibilités offertes par les plus hautes sphères du Secrétariat de l’ONU.

Une vision aussi étriquée ne résiste pas à l’examen du panorama biographique collectif de l’ONU à travers l’objectif grand-angle que l’on préfère aux Nations unies. Le fait que ceux qui savent tirer parti de la situation soient de toutes nationalités convient parfaitement à l’esprit d’une organisation internationale. On trouve parmi eux des Africains, des Américains, des Chypriotes, des Pakistanais et des ressortissants de bien d’autres pays.

Prenons la fascinante histoire de M. Iqbal S. Riza, jusqu’à une date récente chef de cabinet [en français dans le texte], ou directeur de cabinet, de l’ONU, bras droit de son secrétaire général, Kofi Annan. Les différentes versions et facettes de son identité, considérées ensemble, évoquent un portrait de Braque ou de Picasso dans sa première période cubiste. Selon le New York Sun, M. Riza démissionna en décembre 2004 dans des circonstances troubles. Peu après, il fut réengagé avec rang de secrétaire général adjoint, pour conseiller l’ONU sur les questions culturelles.

De nationalité pakistanaise, M. Riza était entré au Secrétariat des Nations unies après avoir servi dans la diplomatie pakistanaise. Pendant la guerre Iran-Irak, il exerça les fonctions d’observateur de l’ONU, mais une accusation persistante de faute grave le ramena au siège de l’Organisation, à New York. Il lui était reproché d’avoir vendu aux autorités iraniennes des photographies du front irakien provenant des services de renseignement américains, pour une somme qui, selon les versions, variait de 40 000 à 75 000 dollars, mais avait été inscrite dans son dossier personnel à hauteur de 60 000 dollars.

Cette controverse ramena donc physiquement Iqbal au Bureau des affaires juridiques, à New York, où il fut relégué dans un minuscule réduit, sans que son nom figure dans l’annuaire téléphonique de l’ONU, pas même dans le répertoire alphabétique. Cela constitue une sanction très sévère à l’ONU.

Quelque peu inquiet de voir cette peine d’exil purgée dans un espace contigu à certains bureaux de ma division, j’interrogeai le conseiller juridique, un certain Carl-August Fleischhauer, sur la signification réelle de la mise à l’écart d’Iqbal. Fleischhauer, dont la pompe juridique se doublait d’un sentiment teutonique de sa propre importance, aussi développé que fragile, me répondit: «Je ne veux absolument pas en parler! Vous comprenez?»

«Non, je ne comprends pas», répondis-je.

«Eh bien, demandez à votre ami le secrétaire général!» glapit Carl-August, avant de s’éloigner brusquement dans le couloir, feignant de chercher un ascenseur.

Après une période destinée à laisser retomber les esprits, Iqbal fut envoyé en mission ailleurs, cette fois en Amérique centrale. Il existe plusieurs versions vagues et obscures de ce qu’il y fit, mais rien à quoi l’on puisse véritablement se raccrocher, si ce n’est qu’il informa le secrétaire général de l’ONU de «projets» imminents du gouvernement américain visant à envahir le Nicaragua.

Iqbal fut ensuite affecté au département des affaires de désarmement de l’ONU, que dirigeait Kofi Annan en qualité de secrétaire général adjoint. Les deux hommes devinrent de proches amis.

Quelque temps plus tard, Kofi Annan nomma Iqbal Riza directeur de cabinet du Secrétariat de l’ONU. Cela renforça mon soupçon que les rumeurs et les malentendus qui avaient entouré Iqbal pendant des années n’étaient, précisément, que des rumeurs et des malentendus, nés de la regrettable méconnaissance, en dehors des cercles raffinés de l’ONU, de ce qui se passe réellement au sein de l’Organisation. C’est un univers complexe de négociations et de compromis qui dépasse de très loin l’expérience des gens ordinaires et la morale conventionnelle de supermarché des Américains.

Fin décembre 2004, Iqbal Riza démissionna brusquement de ses fonctions de directeur de cabinet. Des rumeurs relayées par les journaux (dont le New York Times) indiquaient que Kofi Annan lui avait demandé de partir sur l’insistance du département d’État américain, alors que le Congrès des États-Unis accentuait sa pression au sujet du scandale du programme «Pétrole contre nourriture». Kofi subissait des pressions pour faire le ménage parmi certains membres de son équipe. Riza nia qu’on lui eût demandé de partir et affirma que son départ résultait des règles de l’ONU sur l’âge de la retraite. Riza avait soixante-dix ans. À l’ONU, l’âge de la retraite est de soixante-deux ans.

★ ★ ★

La chute de l’empire soviétique fut un événement majeur de l’histoire moderne. Elle mit fin à la guerre froide et annonça l’avènement de l’empire mondial américain.

Enfin, pas exactement. En tout cas, certainement pas à l’ONU.

Après l’effondrement de l’URSS, les éléments soviétiques du KGB et du GRU présents au Secrétariat de l’ONU, pris d’une panique parfaitement compréhensible, se regroupèrent une fois assurés qu’on ne les renverrait pas en masse à Moscou ou ailleurs en Russie. Ils appartenaient toujours à l’élite russe de l’ONU et parvinrent sans difficulté à reprendre le contrôle des autres membres du personnel russe, au détriment de ceux qui avaient eu la sottise de manifester ouvertement leurs tendres et sincères sentiments pour leurs nouveaux amis américains et pour les valeurs américaines.

Le siège de l’ONU, à New York, se trouve au beau milieu d’un environnement urbain que nombre d’hypocrites de l’Organisation jugent culturellement corrupteur, épicentre des excès les plus extrêmes de l’esprit américain. Il était donc tout naturel que certains Russes consciencieux, tels Vadim Perfiliev, décident de purger le Secrétariat de leurs compatriotes qui semblaient désormais émettre des critiques, fussent-elles modérées, à l’égard du passé soviétique.

Vadim Perfiliev avait un parcours personnel des plus remarquables. En 1985, il fut expulsé de France en tant qu’agent du KGB, alors qu’il était en poste à Paris comme «diplomate» soviétique. Dans la chronologie de carrières aussi fascinantes que la sienne, il existe naturellement des intervalles mystérieux, soigneusement dissimulés, ou des lacunes. Tel semble avoir été le cas de sa mission suivante. Après cet épisode resté dans l’ombre, Perfiliev entra en 1991 au Secrétariat des Nations unies, au titre du contingent soviétique, toujours détaché par le gouvernement désormais moribond de l’URSS.

Le profane pourrait ici se demander comment un secrétaire général de l’ONU pouvait accepter dans son personnel un Russe dont le passé d’agent du KGB avait été établi et rendu public par le gouvernement français. La réponse est simple.

Rappelons que les secrétaires généraux de l’ONU acceptaient les fonctionnaires soviétiques au Secrétariat sur la seule foi d’un formulaire de deux pages, soumis pour la forme par le gouvernement soviétique. Au bout de deux ou trois ans, ces agents détachés devaient regagner l’administration soviétique. Le secrétaire général, bien entendu, n’avait aucun droit de s’opposer à une demande de détachement soviétique — «demande» n’étant ici qu’une formule diplomatique. En réalité, la communication du nom d’un fonctionnaire soviétique avait toujours été considérée comme l’équivalent d’une exigence.

Le profane pourrait également se demander pourquoi, à cette époque, le Secrétariat ne comptait toujours aucun fonctionnaire israélien, alors qu’en principe Israël disposait d’un quota minimal de quinze postes. Là encore, la réponse est simple: Israël n’avait aucun accord de détachement.

En 1991, Perfiliev entra au département de l’information de l’ONU, mais il y fit un bref séjour. Il en fut écarté à la demande de sa supérieure, Thérèse Sevigny, déjà mentionnée, qui jugeait son travail médiocre et estimait qu’il poursuivait un «programme parallèle».

Perfiliev fut ensuite nommé conseiller politique du représentant spécial du secrétaire général au Mozambique, un Italien nommé Aldo Romano Ajello. Il fut rapidement relevé de ses fonctions après que M. Ajello l’eut surpris en train de copier des fichiers confidentiels depuis l’ordinateur de ce dernier.

La constance a toujours été récompensée en Union soviétique. C’est pourquoi, sur l’insistance de l’URSS, Perfiliev ne fut pas renvoyé: il obtint au contraire un nouveau poste au bureau du représentant spécial des Nations unies en Angola, où (hélas!) on le surprit une nouvelle fois à manipuler maladroitement les fichiers informatiques de son supérieur. Il fut donc écarté d’Angola, puis, de nouveau sur l’insistance d’une URSS quasiment défunte, nommé directeur dans le département des affaires politiques nouvellement réorganisé, au siège de New York.

Les supérieurs suivants de Perfiliev, qui se succédèrent au département des affaires politiques, furent les secrétaires généraux adjoints Goulding et Prendergast (tous deux britanniques). L’un comme l’autre demanda à maintes reprises que le contrat de Perfiliev avec les Nations unies ne fût pas renouvelé. Malgré ces recommandations, les Russes exercèrent de fortes pressions sur Boutros-Ghali.

Le secrétaire général cherchait alors à obtenir un nouveau mandat de cinq ans et avait besoin de toutes les voix possibles au Conseil de sécurité. Perfiliev fut muté au département de l’Assemblée générale, dirigé par le secrétaire général adjoint chinois Jin, qui renouvela son contrat.

Le problème était donc réglé!

Le Secrétariat des Nations unies est un lieu où le travail est réduit au strict minimum et où les perspectives d’avancement sont offertes à ceux qui poursuivent des objectifs de carrière bien définis, avec l’appui nécessaire des États membres qui les parrainent. Cela paraît contredire le point de vue de certains, tel l’ancien maire de New York Ed Koch qui, comme nous l’avons vu, qualifiait l’ONU de «cloaque stagnant». Le parcours de Perfiliev prouvait assurément que l’ONU offre des possibilités à tous ceux qui aspirent à s’élever, pourvu qu’ils bénéficient des soutiens appropriés.

En 1995, Perfiliev, qui se sentait désormais beaucoup plus en sécurité, remit à l’honneur un thème presque nostalgique de l’époque soviétique. On ne pouvait moralement lui en tenir rigueur, puisqu’il demeurait, de manière assez vague, un fonctionnaire soviétique détaché auprès de l’ONU, où il était entré dans les dernières années de l’Union soviétique. Il commença donc à présenter les propositions tardives de réforme du secrétaire général — par exemple les efforts de Boutros-Ghali pour se rapprocher des États-Unis afin d’obtenir un nouveau mandat — comme contraires aux intérêts du tiers-monde. Perfiliev soutenait que le secrétaire général était «l’homme de Washington» et que son projet de réforme visait à transformer les Nations unies en «succursale du département d’État». De telles déclarations suscitèrent la méfiance et minèrent la confiance dans le prétendu programme de réforme de Boutros-Ghali chez quelque quatre-vingts États membres de l’ONU. Elles provoquèrent également une large opposition aux pressions américaines en faveur de la réforme. Deux importantes instances de l’ONU — la Quatrième Commission et le Comité spécial des Vingt-Quatre — s’opposèrent bientôt au projet de restructuration du secrétaire général. Perfiliev acheva de les convaincre en faisant circuler trois documents qui semblaient établir que Boutros-Ghali entendait réduire l’importance de tous les programmes de l’ONU qui déplaisaient au gouvernement américain. Une majorité des États membres réunis à l’Assemblée générale contraignit par la suite le secrétaire général à modifier sensiblement son projet de réforme.

Il apparut ensuite que ces trois documents étaient des faux. Perfiliev se retrouva donc quelque peu exposé. En janvier 1998, il déclara alors au Bureau des services de contrôle interne de l’ONU que l’opposition au projet de réforme du secrétaire général avait en réalité été «fomentée» par un fonctionnaire russe de l’ONU que Perfiliev avait précédemment entrepris d’éliminer sur le plan administratif. (Perfiliev accusait également ce malheureux Russe d’entretenir des relations trop amicales avec Richardson, l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU.) Sur la foi des témoignages de Perfiliev et de ses subordonnés, les services de contrôle conclurent que, «selon la prépondérance des probabilités», le fonctionnaire visé avait nécessairement conspiré contre le secrétaire général. Ils recommandèrent que l’infortunée victime de Perfiliev fût suspendue avec maintien de son traitement, dans l’attente de l’examen de son cas par le Comité paritaire de discipline de l’ONU.

Perfiliev continua de purger méthodiquement le Secrétariat des quelques Russes qui, auparavant, ne s’étaient pas pliés aux exigences du KGB avec l’empressement souhaité. Il existe toutefois des raisons de ne pas porter sur lui un jugement trop sévère: Perfiliev avait de bonnes raisons de craindre que les quelques fonctionnaires russes de l’ONU nouvellement acquis à l’Amérique ne montent contre lui un dossier l’accusant d’être un espion étranger au service d’un État membre — accusation dont, sur la base de soupçons semblables, les deux tiers environ du personnel du Secrétariat auraient peut-être pu faire l’objet.

Un post-scriptum révélateur mérite d’être ajouté: Perfiliev acquit progressivement de l’influence auprès du secrétaire général adjoint Joseph Connor, ancien PDG de Pricewaterhouse. Ce rapprochement bienvenu lui donnait toutes les raisons de compter sur le soutien du gouvernement américain dans ses efforts pour faire échouer le programme de réforme que ce même gouvernement parrainait sans grand enthousiasme.

★ ★ ★

Le scandale du programme «Pétrole contre nourriture» constitue un réquisitoire accablant contre la manière dont les affaires sont conduites au Secrétariat de l’ONU. Il représente une mise en accusation permanente du système onusien, le symbole d’une corruption massive et persistante impliquant le détournement de près de 11 milliards de dollars de recettes.

Le programme «Pétrole contre nourriture» fut initialement mis en place en 1995 pour compenser les restrictions imposées à l’Irak après la guerre du Golfe. Les embargos commerciaux et les sanctions infligés au gouvernement de Saddam Hussein pour l’empêcher de poursuivre ses programmes d’armement avaient également causé, disait-on, des difficultés à la population irakienne. Un programme fut donc instauré sous l’égide de l’ONU, autorisant l’Irak à vendre des quantités illimitées de pétrole. Les recettes devaient servir à acheter des fournitures humanitaires et à indemniser les victimes de l’agression irakienne pendant la guerre du Golfe de 1991.

En 1996, Kofi Annan, alors secrétaire général adjoint chargé du désarmement et du maintien de la paix, fut choisi par le secrétaire général Boutros-Ghali pour remettre de l’ordre dans ce programme, qui ne produisait aucun résultat tangible. Kofi fit à son tour appel à des intermédiaires du secteur privé. Parmi eux figurait son propre fils Kojo, qui travaillait de concert avec un autre privilégié, Leo Mugabe, neveu du président zimbabwéen Robert Mugabe.

Sept ans plus tard, le 20 novembre 2003, sous le regard «sans indulgence» du Conseil de sécurité de l’ONU, Benon V. Sevan — désormais directeur de ce programme humanitaire, nommé à ce poste par Kofi Annan devenu secrétaire général — en présenta le bilan officiel définitif, à la veille de son transfert aux autorités militaires américaines. Sevan le fit avec fierté, affirmant que «personne n’a pu dénoncer la moindre corruption, malgré toutes les sommes en jeu».

Le bilan présenté par Sevan retraçait dans ses grandes lignes l’ampleur du programme «Pétrole contre nourriture»: entre 1996 et 2003, il aurait représenté 67 milliards de dollars d’exportations pétrolières et 31 milliards de dollars de livraisons de denrées alimentaires et de médicaments à la population irakienne, auxquels s’ajoutaient 8,2 milliards de dollars de biens humanitaires restant à livrer. En outre, expliqua Sevan, 3 milliards de dollars avaient été versés à un fonds de développement destiné à reconstruire l’Irak.

«Nous avons fait du bon travail dans des circonstances très difficiles. Nous nous sommes retrouvés pris entre différents groupes à différents moments, avec des intérêts politiques changeants et des intérêts économiques changeants», déclara Sevan au Conseil de sécurité pour conclure son appréciation des activités du programme «Pétrole contre nourriture», qu’il avait lui-même supervisées. Et qui donc serait mieux placé pour juger de l’excellence et de la probité de ceux qui dirigent un programme que celui qui l’a dirigé depuis le début!

De retour à New York, Sevan prit quelque repos dans la maison qu’il venait d’acquérir dans l’est de Long Island, évaluée à 1,5 million de dollars, avec piscine et court de tennis sur un terrain résidentiel de premier choix de quatre acres; il put peut-être aussi se détendre dans sa seconde résidence, un nouvel appartement de luxe situé dans le très chic Upper East Side de New York.

Les bilans du genre de celui que Sevan présenta au Conseil de sécurité doivent, bien entendu, être exposés en termes généraux: ils sont remis à un organe chargé de questions cruciales de sécurité, trop occupé pour s’embarrasser de détails précis. Un critique qui ne serait pourtant pas déraisonnable pourrait néanmoins se demander comment 67 milliards de dollars de pétrole exporté d’Irak correspondent à 31 milliards de dollars de denrées alimentaires et de biens humanitaires, auxquels s’ajoutent 8,2 milliards encore en cours de livraison. Cela ferait 67 milliards de dollars sortis, contre 39,2 milliards rentrés, plus 3 milliards destinés au développement, soit un total de 42,2 milliards de dollars revenus en Irak. Le chiffre prétendument éclairant de 46 milliards de dollars, qui auraient été perçus au moment où Saddam fut finalement renversé par les États-Unis, ne rassure guère le profane: nous ignorons en effet quelle quantité de pétrole irakien fut vendue entre la chute du dictateur et le rapport présenté par Sevan au Conseil de sécurité de l’ONU en novembre 2003.

Il était certes rassurant d’entendre M. Sevan se dire convaincu que la coalition dirigée par les États-Unis saurait administrer le programme aussi bien qu’il l’avait fait jusque-là. Malheureusement, peu avant le transfert de responsabilités, Sevan annonça qu’il était impossible de retrouver les registres financiers exacts du programme «Pétrole contre nourriture», en raison de l’attentat à la bombe contre le siège de l’ONU à Bagdad. On pourrait légitimement se demander ce que des documents comptables aussi importants faisaient à Bagdad, sans qu’aucun double en ait été conservé au siège de l’ONU à New York, à notre époque de classement informatisé des données.

Benon Sevan fut placé à la tête du programme «Pétrole contre nourriture» en 1997. Personnage bien connu du Secrétariat de l’ONU depuis quinze ans, Sevan avait acquis une expérience considérable des entreprises de l’Organisation au Moyen-Orient. On se souvient notamment de sa sympathie pour Mohammed Najibullah, que l’Union soviétique avait porté à la présidence de l’Afghanistan en 1979 et qui, à la tête de la police secrète afghane, s’était rendu célèbre par sa brutalité et son impitoyable cruauté. Renversé en 1992, Najibullah trouva ensuite refuge, grâce à Benon Sevan, dans une enceinte de l’ONU, où les rebelles le capturèrent et le pendirent en 1996. La prise du pouvoir qui suivit, par les talibans, fut dans une large mesure la conséquence de l’incompétence des Nations unies, qui avaient pris le parti du régime impopulaire de Najibullah, soutenu par les Soviétiques.

Benon Sevan, Iqbal Riza et plusieurs autres vétérans du Secrétariat étaient tous connus comme des comparses de Kofi Annan avec lesquels il jouait au poker. Kofi les récompensa en leur confiant des postes essentiels au Secrétariat de l’ONU, en dépit de parcours professionnels loin d’être irréprochables.

Aujourd’hui, Sevan nie énergiquement qu’une quelconque opacité ait entouré l’administration du programme «Pétrole contre nourriture». Celui-ci faisait intervenir une banque française, BNP Paribas, dont le choix, tout comme celui de Cotecna S.A., n’avait rien d’arbitraire, et qui émettait des lettres de crédit à l’intention de la plupart des fournisseurs du programme. Selon Sevan, des centaines d’audits furent réalisés en cinq ans. Ce qui ne fut pas rendu public, c’était l’identité des fournisseurs et des pays bénéficiaires, ainsi que les sommes reçues par chacun: autrement dit, les centaines d’audits, propriété de l’ONU, demeurèrent secrets. De plus, lorsque l’Autorité provisoire de la coalition (CPA) reprit le programme «Pétrole contre nourriture» de l’ONU en novembre 2003, aucun audit connu n’avait été effectué pour vérifier la fiabilité des chiffres que l’Organisation lui avait transmis.

La mise en œuvre de cet énorme programme mobilisa 890 fonctionnaires de l’ONU et 3 600 Irakiens, sans compter la participation supplémentaire des fournisseurs et des responsables du gouvernement irakien chargés d’appliquer un programme aux contours mal définis. Les registres qui ont pu être tenus sur les activités de «Pétrole contre nourriture» ont subi plusieurs métamorphoses et conversions. Aussi ne reste-t-il, dans le domaine public, que le souvenir très net du lancement du programme par Kofi Annan avec l’aide d’une entreprise introduite dans le dispositif par son fils Kojo et par l’associé de celui-ci, Leo Mugabe.

Sevan assure à ses détracteurs que «Pétrole contre nourriture» fut l’un des programmes les plus efficaces jamais administrés par l’ONU. Après tout, il avait été institué pour faire face à une crise humanitaire, avait été géré par les Nations unies et avait, par conséquent, reçu après coup le sceau d’approbation de l’Organisation. On pourrait accepter tout cela tel quel, comme un certificat de probité.

Mais des organismes perpétuellement «soupçonneux», tels que le U.S. General Accounting Office (GAO), ont révélé que Saddam Hussein avait tiré 6,6 milliards de dollars de revenus illicites de surtaxes et de contrebande pétrolière entre 1997 et 2001. D’autres estimations officielles, émanant du Royaume-Uni, jugent prudent le chiffre avancé par le GAO et évaluent les prélèvements de Saddam à plus de 10 milliards de dollars. Le Congrès américain est allé plus loin encore, estimant leur montant à 21 milliards de dollars.

Le programme «Pétrole contre nourriture» de l’ONU supervisait les flux financiers colossaux issus des ventes de pétrole irakien, dont le montant représentait cinq fois le budget total de l’Organisation. L’ONU devait simplement administrer ces fonds, et non se les approprier, les détourner ou les voler au profit personnel des fonctionnaires chargés du programme. Elle gérait des fonds qui lui avaient été confiés en dépôt, et non des sommes qui lui avaient été attribuées au titre de son budget. L’ONU n’a donc aucune excuse, même spécieuse, pour garder secrets les comptes exacts et détaillés. Cette comptabilité ne lui appartient pas en propre. Ce n’était pas son argent.

L’ONU doit justifier la confiance accordée à ses fonctionnaires par une résolution du Conseil de sécurité (UNSC Res. 986), qui charge le Secrétariat d’assurer un service public international. Le mot important est «public». Pourtant, même les maigres données communiquées par l’ONU sur les opérations financières du programme «Pétrole contre nourriture» montrent clairement que la politique de Saddam Hussein joua un rôle considérable dans l’attribution des fonds destinés à l’aide humanitaire. En mars 2003, au moins 50 % des recettes tirées des ventes de pétrole irakien dans le cadre du programme, et affectées au Kurdistan irakien, n’avaient toujours pas été versées. Près de 4 milliards de dollars destinés au Kurdistan dans le cadre de «Pétrole contre nourriture» étaient restés à la banque — c’est-à-dire inutilisés — pendant plus de cinq ans, sur ordre de Saddam.

Dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture» de l’ONU, les recettes pétrolières de l’Irak (67 milliards de dollars) furent déposées sur un «compte séquestre». L’ONU ne devait débloquer ces fonds que pour payer des denrées alimentaires et d’autres articles approuvés par le comité des sanctions de l’Organisation. Cotecna S.A. était l’agent d’inspection «indépendant» de l’ONU. Tous les documents pertinents relatifs aux importations lui étaient présentés; Cotecna certifiait alors qu’un lot de marchandises acheté grâce aux fonds de «Pétrole contre nourriture» avait été mis à disposition pour inspection, après quoi les fournisseurs acheminaient les marchandises vers leurs lieux de livraison en Irak.

Cotecna était une entreprise suisse créée pour surveiller et certifier des transactions commerciales internationales, un peu à la manière de Lloyds of London. Elle avait appartenu à une multinationale établie en Suisse, la Société Générale de Surveillance. Cette société s’était trouvée mêlée à plusieurs scandales, dont certains impliquant Benazir Bhutto et ayant fait l’objet d’enquêtes de Jules Kroll Associates. En 1997, la S.G.S. revendit Cotecna à ses propriétaires d’origine. Cotecna employa également Kojo, le fils de Kofi Annan, puis employa indirectement le cabinet de conseil formé par Kojo Annan et Leo Mugabe. C’est ce cabinet qui fit venir Cotecna en Irak lorsque le père de Kojo fut chargé du programme «Pétrole contre nourriture», en 1996. Depuis lors, Cotecna détenait le contrat de l’ONU pour la vérification du respect des dispositions de ce programme.

Kojo Annan et Leo Mugabe avaient créé au Zimbabwe une entreprise très prospère, qui avait obtenu des marchés pour l’aménagement de l’aéroport international de Harare (avec des dépassements de coûts astronomiques), ainsi que pour les somptueuses résidences du président Mugabe. Ils faisaient également affaire avec l’administration de Laurent Kabila, gangrenée par la corruption, au Congo.

L’entreprise de Kojo et Leo était enregistrée sur l’île de Man sous le nom d’Air Harbour Technologies. Introduit en Irak par son père, Kojo y fit à son tour entrer Cotecna — malgré les antécédents douteux de cette société — dans le programme «Pétrole contre nourriture», en qualité d’assureur et de principal instrument des certifications frauduleuses qui permirent la mise en place d’un système de rétrocommissions et d’arrangements de connivence avec des fonctionnaires de l’ONU. Il y eut ainsi la vente de pétrole irakien à une société immatriculée au Panama, mais en réalité contrôlée par Benon Sevan.

Comme il est d’usage à l’ONU, l’ensemble du programme «Pétrole contre nourriture» était traité comme une affaire relevant exclusivement de l’Organisation, à l’abri de toute investigation de la presse ou du gouvernement américain. Le montage aurait fonctionné sans le moindre accroc si le régime de Saddam Hussein n’avait été renversé et si le programme «Pétrole contre nourriture» n’avait été transféré, dans toute sa mystérieuse splendeur, à la coalition menée par les États-Unis en Irak.

Dans un rapport récent au Conseil de sécurité de l’ONU, Kofi Annan demanda que l’Autorité provisoire de la coalition conserve les services de Cotecna S.A. pour continuer à assurer les opérations de vérification à l’avenir. Pendant ce temps, Sevan reconnaissait qu’il existait des cas de reçus aux montants artificiellement gonflés, «sur lesquels nous n’enquêtons pas nous-mêmes. Si nous avons des documents attestant une fraude, nous le portons [sic] à la connaissance du pays concerné, et c’est à lui de mener l’enquête. Mais il y a tant d’intermédiaires. Vous découvrez que celui que vous recherchez traite avec un autre intermédiaire et, le temps de remonter jusqu’à eux, ils ont disparu.»

Le scandale «Pétrole contre nourriture» était-il le résultat d’une négligence de Kofi Annan dans sa mission de surveillance, lui dont on aurait pu attendre, en sa qualité de secrétaire général de l’ONU, qu’il administre personnellement un programme d’une ampleur financière sans précédent? Impossible de lui accorder le bénéfice du doute: c’est grâce à son intervention, alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’ONU, que son propre fils fut introduit dans le dispositif et que, par conséquent, Cotecna S.A., principal instrument de la dissimulation de la corruption, entra dans l’affaire. Benon Sevan, aujourd’hui au centre de tous les soupçons en raison des profits personnels qu’il aurait vraisemblablement tirés directement du système de rétrocommissions, avait lui aussi été introduit par Kofi, en ami de confiance et en protégé. Ainsi, le programme institué par l’ONU pour soulager les souffrances du peuple irakien se transforma en une sinistre mascarade: il enrichit Saddam Hussein, lui fournit des fonds considérables pour acheter des armes et corrompre des journalistes et des responsables politiques dans le monde entier, et profita à une société suisse corrompue qui cautionna une honteuse opération de dissimulation.

Finalement, à mesure que se multipliaient les pressions de la presse, de chroniqueurs réputés dont les articles étaient publiés dans de nombreux journaux, des émissions de débat à la radio et à la télévision, ainsi que de bien d’autres milieux qui mettaient mal à l’aise le secrétaire général de l’ONU et ses collaborateurs du programme «Pétrole contre nourriture», il parut opportun d’ouvrir une enquête, commanditée par — par qui d’autre? — Kofi Annan lui-même, le principal suspect.

Le scandale «Pétrole contre nourriture» a été pour le public américain la révélation d’étranges comportements aux Nations unies. En réalité, ce scandale très récent n’a rien d’une anomalie à l’ONU. Il s’inscrit dans un ensemble de pratiques que l’on peut considérer comme la norme.