Le Gang Onusien

Pedro A. Sanjuan

Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU

© Doubleday/Pedro A. Sanjuan 2005.

Chapitre XII
Le djihad de l’ONU

Mon personnel à l’ONU se composait surtout de Russes et de ressortissants du Moyen-Orient. Avec ces pauvres Russes (qui, en général, faisaient ce que leurs maîtres leur ordonnaient, sinon…), il me fut longtemps impossible d’entretenir des rapports tout à fait détendus. Au milieu des années 1980, en revanche, les fonctionnaires originaires du Moyen-Orient étaient, du moins en apparence, des amis de l’Amérique, et tout le monde leur faisait confiance et les appréciait. Mes gars du Moyen-Orient me présentèrent leurs compatriotes dans tout le Secrétariat — Algériens, Marocains, Libyens, Irakiens, Iraniens, Afghans et bien d’autres. Ils se fichaient éperdument de l’insigne doré que je portais dans mon portefeuille.

Le salon des délégués, dans le complexe de l’ONU, est un vaste endroit où il fait bon se détendre, avec un bar et, sur une mezzanine qui le surplombe, un petit restaurant servant des plats préparés à la minute. C’est aussi une attraction touristique, car, outre qu’il tient lieu de club huppé au Secrétariat de l’ONU, il expose une immense tapisserie représentant la Grande Muraille de Chine, tissée en Chine, apparemment à partir de la projection d’une photographie panoramique. On dirait une gigantesque carte postale. Cette tapisserie est l’une des quelque douze merveilles du monde les plus vulgaires. Fauteuils et tables sont disposés partout. On peut y paresser toute la journée sans être inquiété. Beaucoup de membres du Secrétariat, qui n’ont pas grand-chose pour remplir leurs heures de «travail», passent une bonne partie de leur temps au salon. Certains y vivent presque. Des ordinateurs sont mis gratuitement à la disposition de ceux qui souhaitent surfer sur le Web.

Après plusieurs mois de visites à l’heure du déjeuner, je commençai à remarquer que le centre du salon était systématiquement occupé, de onze heures du matin à trois heures de l’après-midi environ, par un groupe nombreux. On y trouvait des membres de mon personnel et des amis à eux que j’avais rencontrés, tous originaires du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord. S’y joignaient divers fonctionnaires de rang intermédiaire des missions moyen-orientales et nord-africaines auprès de l’ONU.

Ils parlaient toujours arabe, et le personnage autour duquel tout gravitait était le délégué de l’OLP auprès de l’ONU, leur chef — du moins en donnait-il l’impression.

Chaque fois que je m’approchais de l’un de ceux que je connaissais, la conversation s’interrompait, même lorsqu’elle se déroulait en arabe. Mes salutations répétées recevaient toujours un accueil assez amical, mais jamais on ne m’invitait à me joindre au groupe.

Un jour, quelque peu vexé par le silence automatique que provoquait mon approche, je lançai: «Vous n’êtes pas obligés d’arrêter de parler arabe. Je ne parle ni cette langue ni aucun de ses dialectes.» Un membre du groupe que je ne connaissais pas encore me répliqua: «Mais vous parlez espagnol, et nous savons tous que l’espagnol possède quantité de mots d’origine arabe.»

Je ris. La remarque se voulait plaisante; elle enjolivait la vérité. «L’anglais aussi, répondis-je. Comme “cotton”, qui vient de al katan en arabe.»

«Alors, vous connaissez tout de même un peu d’arabe!» s’exclama-t-il.

Je parlai de ce phénomène quotidien à mon adjoint, Carlos Casap, un Bolivien qui, par coïncidence, était lui-même d’origine arabe. Il me dit: «Tu ne sais donc pas qui sont ces types? Ils forment une organisation assez lâche, qui représente des intérêts arabes et d’autres intérêts islamiques, conservateurs ou fondamentalistes. Ils se retrouvent régulièrement ici — tous les jours — pour élaborer leur stratégie et coordonner leurs activités. Ils estiment que leur culture et leur religion sont menacées, entre autres, par les Russes, par les Européens, bien sûr, par la malédiction d’Israël, mais surtout par ce pays-ci: les États-Unis.»

Bibi Netanyahu était au courant de cette cabale islamique. Ce qu’il ignorait, c’était la nature exacte de ses activités. Moi non plus, au début. Mais je pus observer que ceux de ses membres qui appartenaient à mon personnel, ainsi que d’autres de leurs compatriotes travaillant à proximité de nos bureaux, regagnaient leur poste vers trois heures de l’après-midi, une fois les réunions terminées. Ils se mettaient alors à des activités étranges, avec beaucoup d’application, parfois même une véritable frénésie. Ce qu’ils faisaient à ces occasions ne semblait avoir aucun rapport avec les maigres tâches qui leur étaient confiées au Secrétariat.

Rappelons les horaires de travail traditionnels du Secrétariat de l’ONU. Pour la plupart des fonctionnaires, la journée commence vers dix heures du matin. La pause de midi débute véritablement à midi, même si l’usage veut qu’on ne passe à table que vers une heure et demie; quant au déjeuner, il s’achève rarement avant trois heures de l’après-midi. Dès quatre heures et demie, sous prétexte d’éviter les terribles embouteillages de l’heure de pointe, beaucoup commencent à se préparer à partir.

Mais, pour autant que je pouvais en juger, les membres musulmans de mon bureau qui se retrouvaient avec leurs comparses au salon des délégués travaillaient souvent avec assiduité de trois heures à cinq heures et demie de l’après-midi, soit bien plus longtemps que la plupart des autres.

Le représentant permanent de la Roumanie auprès de l’ONU, l’ambassadeur Aurel Dragoș Munteanu, arrivé à l’Organisation en 1986, présida certaines commissions à mes côtés et devint un ami proche. Il avait une conception très différente de la «conspiration islamique»: c’est ainsi qu’il désignait la trentaine de personnes qui se réunissaient immanquablement au salon des délégués.

Juif roumain, Munteanu avait été envoyé à l’ONU avec pour mission de bien s’entendre avec les Américains. Or les dirigeants du régime de Ceaușescu considéraient les États-Unis comme un pays dominé par la «conspiration juive» internationale. Après tout, n’avions-nous pas au gouvernement des gens comme Kissinger, Weinberger, Schlesinger et Goldwater? Je fis remarquer à Munteanu, qui avait beaucoup d’humour, que Goldwater s’était présenté à l’élection présidentielle, mais avait perdu. «Et alors, qui va chipoter?» plaisanta-t-il.

Un jour, Munteanu et moi nous rendîmes au salon des délégués et nous installâmes à la périphérie du «djihad» islamique de l’ONU. Je commençai à lui parler, d’une voix normale, de la situation difficile d’Israël, qui ne comptait aucun autre ami que moi au Secrétariat. Aurel s’agita vivement et insista pour que nous quittions les lieux sur-le-champ. «Tu es fou de me faire passer pour un partisan d’Israël devant cette bande de coupe-jarrets? Je ne peux pas me permettre de paraître compromis, même le moins du monde. Ils savent déjà que je suis juif!»

«Personne ne pouvait nous entendre», répliquai-je.

«On ne sait jamais qui peut nous entendre et qui ne le peut pas, répondit-il. D’ailleurs, à la mission roumaine, j’ai trois excellents agents de la Securitate, qui travaillent bien sûr au Secrétariat de l’ONU. Je demanderai à Nicolae de te parler franchement. Mes gars savent ce qu’ils font, et ils me disent presque tous les jours que ces Arabes entretiennent des liens étroits avec les groupes terroristes de tout le Moyen-Orient. Ils peuvent prendre pour cible qui bon leur semble et leur réserver le sort qu’ils veulent. Pedro, tu es le principal espion américain dans les parages. Tu n’es pas israélien. Garde-toi de te compromettre dans la question israélienne. Ces types arabes ne plaisantent pas!»

À mes yeux, Munteanu était le produit d’un État policier où la moindre indiscrétion pouvait coûter très cher. Il était naturel qu’il transporte sa paranoïa sur la scène internationale; mais, à l’ONU, les égorgements et autres pratiques du même genre n’étaient pas à l’ordre du jour.

Je n’en avais pas moins une grande estime pour Nicolae Ion, son meilleur agent de la Securitate, qui était censé travailler pour moi au sein de mon service.

Un jour, j’invitai Ion dans mon bureau en feignant d’avoir lu et admiré un opuscule assommant et parfaitement creux écrit par son «grand» dirigeant Ceaușescu, qu’il m’avait remis quelque temps auparavant. Après quelques échanges, je parvins à orienter la conversation vers le groupe islamique qui se réunissait régulièrement au salon des délégués.

«Monsieur Sanjuan, ils représentent toutes les organisations extrémistes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord… vous savez… celles qui combattent les Juifs. Ici, ils disent aimer l’Amérique, mais ils détestent les Juifs américains, et ils pensent que le gouvernement américain est contrôlé soit par les Juifs, soit par, comment dites-vous, des “amoureux des Juifs”. Ils sont bien organisés et ont de nombreux soutiens, notamment le secrétaire général lui-même, notre propre Carlos Casap — qui, vous le savez, est arabe lui aussi —, et ce mystérieux personnage aux allures d’avocat, ce renégat pakistanais qui a vendu les photographies aux Iraniens.» Il faisait allusion à Iqbal Riza, qui devint par la suite directeur de cabinet de Kofi Annan.

Une idée actuellement très répandue au Secrétariat de l’ONU — et propagée bien au-delà des seuls extrémistes musulmans — veut que la destruction du World Trade Center ait en réalité été provoquée par des agents du Mossad israélien, résolus à faire échouer toute initiative de paix palestinienne. Cette thèse reste populaire auprès d’un nombre considérable de fonctionnaires du Secrétariat, qui en discutent à la cafétéria de l’ONU et dans d’autres lieux de rencontre.

Ces réunions quotidiennes au salon avaient déjà lieu lorsque je travaillais au Secrétariat, dans les années 1980 et 1990. J’appris cependant par la suite qu’un groupe d’extrémistes islamiques, dont l’existence ne faisait plus de doute, se réunissait désormais dans un cadre encore plus ouvert que le salon des délégués, pourtant accessible au public. Le vendredi, de treize heures jusqu’au milieu de l’après-midi, des offices religieux musulmans se tenaient à la bibliothèque Dag Hammarskjöld de l’ONU.

Que signifie la tenue d’offices religieux musulmans officiellement reconnus et autorisés dans une vaste salle du Secrétariat de l’ONU? Chaque vendredi, à partir de treize heures et pendant plusieurs heures, cette cérémonie religieuse officielle témoigne de la reconnaissance, par l’ONU, d’une relation tout à fait particulière. Les catholiques ne disposent d’aucune installation comparable. Parmi les six mille fonctionnaires, et même davantage, que compte le Secrétariat, quelque cinq cents catholiques pratiquants assisteraient probablement chaque jour à une messe matinale, si un lieu consacré était mis à leur disposition. Les bouddhistes tireraient sans doute profit d’un temple facile d’accès, et il en irait de même pour les nombreux fidèles des autres religions représentées parmi le personnel de l’ONU.

Cette mise à disposition d’une mosquée, plus encore que les réunions ostensiblement conspiratrices de militants anti-israéliens au salon des délégués, révèle de la partialité, voire un véritable parti pris, de la part de l’administration de l’ONU — de ses dirigeants —, non pas envers la foi musulmane en tant que telle, mais envers la cause islamique actuelle, qui constitue en réalité un mouvement politique fondamentaliste aux objectifs étroits.

Y avait-il donc réellement, après le 11-Septembre, une mosquée officielle à l’ONU? Je voulais en avoir le cœur net. Je décidai donc, il y a quelque temps, de m’infiltrer dans les offices religieux musulmans célébrés le vendredi après-midi dans ce qu’on appelle le «penthouse», au-dessus de la bibliothèque Dag Hammarskjöld.

Je me rendis au «penthouse» de l’ONU et, comme d’autres hommes du personnel de l’Organisation, administrateurs ou employés de bureau, j’ôtai mes chaussures sur le premier palier de l’escalier qui y conduisait. Je gravis le reste des marches en chaussettes, lesquelles, à mon grand désarroi, avaient chacune un trou.

La vaste salle du «penthouse» est bordée, de part et d’autre, de rangées de fenêtres hautes d’environ trois mètres. Peu à peu, elle se remplit de fidèles, quelque trois cents hommes, qui adoptèrent les diverses postures de dévotion prescrites par l’office musulman.

Assis par terre, je compris qu’au milieu d’une assemblée aussi nombreuse, il me serait impossible de prendre discrètement des photographies, même avec un petit appareil numérique. Je m’excusai donc, prétextant un douloureux problème de dos, et gagnai le fond de la salle pour me tenir debout contre le mur. De là, je pourrais photographier la cérémonie en risquant beaucoup moins d’être interpellé.

Tout en prenant mes clichés, je m’efforçais d’avoir l’air inoffensif, l’appareil dissimulé entre les paumes de mes mains. Je regardais autour de moi avec un sourire bienveillant, feignant de ne porter à la cérémonie qu’un intérêt nonchalant.

Cinq ou six fidèles entrèrent furtivement par l’arrière, voilées et effacées, puis se serrèrent contre le mur du fond. Ces quelques employées de l’ONU se trouvaient là comme des appendices inférieurs de cette assemblée masculine forte d’un bataillon. Elles me regardaient avec un mélange de curiosité et d’appréhension. Je suppose qu’en tant qu’homme, en me tenant contre le mur du fond, je me plaçais incongrûment dans la position humiliante réservée aux femmes.

Pourquoi le Secrétariat de l’ONU, organisation qui se proclame laïque, patronne-t-il aujourd’hui de tels rassemblements religieux musulmans à heures fixes? À l’inverse, le dalaï-lama, lauréat du prix Nobel de la paix, continue de se voir interdire l’accès à tous les locaux de l’ONU, parce que le gouvernement chinois ne tolère pas la présence d’un chef religieux bouddhiste dans l’enceinte d’une organisation internationale.

Et le secrétaire général, dans tout cela? N’aurais-je pas dû porter cette conspiration islamiste militante à sa connaissance lorsque je faisais encore partie du personnel de l’ONU? Eh bien, c’est précisément ce que j’ai fait — il y a douze ans. On considérait alors que ces conspirateurs visaient avant tout la destruction de l’État d’Israël, pourtant membre de l’Organisation des Nations unies. Il faut rappeler une fois de plus que l’utilisation de l’ONU comme lieu de rassemblement par des fondamentalistes musulmans est un phénomène continu, attesté depuis 1983, année de mon arrivée au Secrétariat. Avec le temps, il n’a fait que devenir plus flagrant.

Pour commencer, Javier Pérez de Cuéllar n’aimait pas les Juifs à la manière de bien des pseudo-aristocrates latino-américains: pas davantage que ne l’exigent les règles du savoir-vivre. «Pourquoi votre amie Jeane Kirkpatrick garde-t-elle dans son bureau ce Charles Lichenstein, si bruyant et si mal élevé? C’est un militant juif enragé, qui ne se soucie guère des intérêts supérieurs des États-Unis ici, à l’ONU.» Le secrétaire général me posa cette question après que Chuck, remplaçant Jeane au Conseil de sécurité, eut suggéré aux représentants soviétiques que, si New York ne leur plaisait pas, ils pouvaient faire leurs bagages et rentrer en Russie; lui, Chuck, serait sur le quai pour leur faire ses adieux de la main. «Vous savez, Sanjuan, Lichenstein oublie que, de nos jours, c’est à l’aéroport qu’on fait ses adieux aux Russes», observa Javier avec un sourire satisfait.

Lorsque j’abordai enfin avec lui la question des réunions djihadistes qui se tenaient chaque jour au salon des délégués, il rétorqua: «Mais c’est en quelque sorte un club privé. Chacun a le droit de s’y réunir et d’y parler de n’importe quel sujet. Même les nazis peuvent s’y retrouver, ça m’est bien égal.» Le secrétaire général ne manifesta guère de sympathie lorsque j’insistai sur les activités islamistes militantes, antisémites et antiaméricaines qui se déroulaient si ouvertement au salon des délégués.

Et pourtant, par souci d’équité, il faudrait se demander ce qu’aurait pu faire n’importe quel secrétaire général devant de telles plaintes, à supposer même qu’il eût voulu agir.

Imaginez, si vous le voulez bien, qu’une plainte solidement documentée soit présentée à un secrétaire général, quel qu’il soit. «Solidement documentée» signifie fondée sur des informations vérifiables, recueillies au cours d’enquêtes menées par les services de sécurité de l’ONU et dont les conclusions seraient communiquées au secrétaire général.

Tout d’abord, le secrétaire général de l’ONU ne dispose pas d’enquêteurs de sécurité dignes de ce nom. Les agents de sécurité de l’ONU n’ont pas le pouvoir de mettre leur nez dans les affaires de qui que ce soit, sauf lorsqu’il s’agit d’un acte criminel manifeste, tel qu’un vol à main armée dans les couloirs ou les toilettes, un meurtre dans un escalier de secours, le jet d’objets lourds — comme des écrans d’ordinateur — depuis les fenêtres des étages supérieurs, ou l’accès à des places de stationnement réservées sans permis dûment délivré (ou contrefait).

Les agents de sécurité de l’ONU enquêtent également sur les suicides de membres du personnel (qui se jettent par les fenêtres), dont il s’est produit quelques-uns. En décembre 2003, un garde de l’ONU s’est fait sauter la cervelle dans le salon indonésien.

Admettons néanmoins qu’un secrétaire général hypothétique veuille réellement empêcher que des opérations clandestines et solidement organisées de militants islamistes soient conduites à l’ONU.

À peine un tel secrétaire général commencerait-il à s’interroger sur la participation d’un, de plusieurs ou de nombreux membres du personnel à des activités politiques extrémistes illicites au siège de l’Organisation que l’ambassadeur du pays représenté par chacun d’eux déposerait une protestation véhémente contre l’injustice, la discrimination et les persécutions d’inspiration politique (sans aucun doute américaine) dont seraient victimes ses vertueux compatriotes. Multipliez cette protestation par quinze ou vingt plaintes semblables si l’ensemble de la conspiration militante craignait d’être démantelé. Le lecteur comprendra aisément qu’aucun secrétaire général ne serait en mesure de résister à une telle contre-offensive — d’autant que les secrétaires généraux qui ne sont pas hypothétiques ne sont pas choisis pour leurs qualités de courage, mais plutôt pour leur faiblesse et leur réputation dûment attestée d’incapables.

De fait, la sécurité est généralement assurée de façon purement superficielle à l’ONU. La sécurité n’y est pas à la mode: ce n’est pas le genre de chose qui se fait à l’ONU. Pourquoi? En partie à cause de cette prétention absurde, entretenue depuis toujours au sein de l’Organisation, selon laquelle elle serait animée d’une mission si bienveillante et si noble, universellement reconnue comme telle, que personne, à l’extérieur, ne voudrait lui faire le moindre mal. Le sentiment général reste à peu près celui-ci: «Nous, nous sommes à l’abri!»

Vous n’avez même pas besoin de sortir de Midtown, à Manhattan, pour constater par vous-même l’incompétence des mesures de sécurité de l’ONU.

On a récemment construit autour des lieux un mur disgracieux. Mais revêtez un costume de ville — homme ou femme — et présentez-vous à l’entrée des visiteurs de l’ONU, à l’angle de la 48e Rue et de la Première Avenue. On vous dirigera, en tant que visiteur, vers une enfilade peu commode de constructions provisoires, dans lesquelles vous n’entrerez pas. Flânez plutôt un moment, puis contournez ces constructions, derrière lesquelles se trouvent quelques marches. Descendez-les, tournez à droite et vous vous retrouverez face à une série de portes, devant la roseraie. Attardez-vous là ou faites semblant de fumer une cigarette.

Ces portes à deux battants seront fréquemment ouvertes par des membres du personnel sortant fumer ou se promener parmi les rosiers. (Elles ne s’ouvrent que de l’intérieur.) Vous pourrez alors retenir l’un des battants et pénétrer dans les locaux de l’ONU, en vous faisant passer pour un fonctionnaire qui rentre dans le bâtiment. D’ailleurs, il se peut qu’un petit groupe d’employés de l’ONU se trouve déjà sur place et entre avec vous.

Vous voilà dans le bâtiment, libre d’aller où bon vous semble. Si vous souhaitez vous rendre à un endroit précis sans connaître le chemin, demandez à n’importe qui, même à un agent de sécurité de l’ONU: ils portent des uniformes bleu clair et sont très polis.

Bien sûr, si cette méthode astucieuse vous paraît trop clandestine pour votre tempérament timoré, entrez plutôt dans les constructions provisoires dont je viens de parler et faites-vous passer pour un touriste. Vous serez admis à ce titre et, après avoir acquitté un droit d’entrée modique, pénétrerez dans le bâtiment avec un groupe de touristes ébahis et un guide. À n’importe quel moment de la visite, vous pourrez aisément vous éclipser. Vous serez dans le bâtiment.

Vous pouvez également accéder au bâtiment en entrant d’abord comme touriste, puis, après avoir passé les détecteurs de métaux réservés aux visiteurs, en tournant à droite, en prenant un ascenseur jusqu’au sous-sol et en pénétrant dans le Secrétariat de l’ONU par le parking.

Ne dévisagez pas les personnes qui pourraient être en train de se livrer à des transactions de drogue dans le parking: cela pourrait, en effet, être dangereux.

Bien entendu, avec un peu plus d’effort et de savoir-faire, vous pouvez demander à un ami diplomate libyen de vous prêter une autorisation de stationnement du genre de celles que les diplomates de l’ONU apposent sur le pare-brise de leur voiture. Vous pourrez en faire réaliser une copie et la faire plastifier aux alentours de Times Square, à New York, pour une dizaine de dollars. Rendez l’original à son propriétaire légitime. Vous pourrez alors entrer dans le parking au volant de votre propre voiture.

On pourrait penser que la lecture de ces instructions attirerait l’attention des plus hauts responsables du Secrétariat de l’ONU sur l’incurie navrante avec laquelle ils gèrent la sécurité. Mais, franchement, j’en doute.

Les meurtriers du 11 septembre ont remporté un succès stupéfiant. Non seulement ils ont perpétré un carnage imprévisible, mais ils ont dévasté le centre des affaires de New York (huit immenses immeubles), paralysé temporairement la Bourse et les compagnies aériennes, gravement déstabilisé l’économie américaine et, avec elle, l’économie mondiale, et, paraît-il, bouleversé jusqu’à notre mode de vie tout entier.

Un simple coup de chance? Le hasard? Une coïncidence?

Un rapport récent de l’ONU sur le terrorisme a conclu que les conspirateurs du 11 septembre avaient agi seuls et réussi à attaquer les États-Unis avec un budget très limité. De telles conclusions sont hautement suspectes et laissent penser soit à une entreprise de dissimulation d’activités terroristes que l’ONU ne souhaite pas examiner en profondeur, soit à un exemple de la superficialité et de l’incompétence de ses enquêtes. Pourquoi l’ONU serait-elle en mesure d’établir la nature des actes d’un groupe d’individus dispersés à travers les États-Unis, alors que le FBI et les services de la Sécurité intérieure ne sont pas encore parvenus à des conclusions définitives sur le 11 septembre?

Pour réussir une opération aussi bien coordonnée, les assaillants du World Trade Center devaient être capables de traiter une masse considérable d’informations — compétence et accès à l’information dont ne disposaient pas dix-neuf ou davantage d’apprentis martyrs terroristes rôdant dans les hôtels, les motels et les aéroports, tout en suivant une formation dans des écoles de pilotage douteuses. Les renseignements qui leur étaient nécessaires devaient avoir été recueillis, traités, affinés, puis mis à leur disposition sous une forme exploitable par d’autres personnes possédant toute une gamme de moyens. L’estimation de l’ONU, selon laquelle l’opération qui a mis l’Amérique à genoux n’aurait nécessité qu’un modeste investissement de 200 000 dollars, constitue une erreur de calcul grotesque qui, dans le contexte d’une guerre froide passée, aurait été rejetée comme de la «désinformation».

Pour obtenir toutes ces données élaborées et choisir cette cible, les autres conspirateurs devaient accéder aux caractéristiques techniques et aux plans des bâtiments, que l’on pouvait se procurer auprès du service des bâtiments de la ville de New York (NYC Department of Buildings) en acquittant des frais et en présentant les justificatifs requis. Pour comprendre la portée de ces données, des personnes possédant davantage que de simples notions d’ingénierie devaient évaluer les points faibles du World Trade Center, qui ne sautaient pas vraiment aux yeux. Les avions ont frappé les deux tours à leur niveau le plus vulnérable, selon un angle calculé pour infliger le maximum de dégâts et provoquer leur effondrement à partir des étages supérieurs. Ces vulnérabilités précises avaient été étudiées de façon approfondie avant l’approbation des plans de construction du WTC à New York, et les informations correspondantes étaient accessibles aux demandeurs remplissant les conditions requises.

Juste avant l’élection présidentielle de 2004, Oussama ben Laden a déclaré, dans un enregistrement, que l’idée de frapper les tours du Trade Center lui était venue spontanément. Une telle histoire, digne de la petite souris, prête à rire. Pour se procurer ces informations, les évaluer et élaborer un plan coordonné visant à détruire le WTC, le Pentagone et peut-être même la Maison-Blanche, il fallait des ressources très largement supérieures à 200 000 dollars.

Ce qu’il fallait — et ce dont disposaient manifestement les auteurs de cette horreur —, c’était un centre de collecte du renseignement à l’abri de toute intervention extérieure: un centre situé à New York, et non isolé en Floride, à Munich ou au Caire, et certainement pas dans une grotte perdue au milieu des crêtes escarpées et imprenables de l’Hindou Kouch.

Il faut en dire autant des auteurs des attaques contre les installations gouvernementales à Washington. Mettre au point un plan opérationnel pour frapper le Pentagone par les airs, impunément, et du côté des bureaux de sa direction, a dû nécessiter des moyens de renseignement supérieurs à ceux dont pouvaient disposer une vingtaine de martyrs résolus circulant à travers le pays sans habilitation leur permettant d’accéder au Pentagone. Seuls des analystes patients travaillant dans un centre de collecte du renseignement situé aux États-Unis mêmes pouvaient se procurer de tels renseignements. Une opération de renseignement a nécessairement soutenu l’attaque, et ce réseau demeure intact à ce jour.

À l’heure actuelle, le département de la Sécurité intérieure doit exclure de toute enquête en cours le territoire protégé du Secrétariat de l’ONU, à New York. Même après la mise en place, sous l’autorité du secrétaire à la Sécurité intérieure, d’un commandement unifié et efficace comprenant les services des douanes, la police des frontières, les garde-côtes, un service fédéral chargé de la sûreté des aéroports et l’appui d’autres organismes fédéraux chargés de l’application de la loi, aucun d’entre eux ne peut pénétrer à l’ONU. La Commission d’enquête sur le 11 septembre n’a pas non plus été en mesure d’examiner le rôle de certains groupes fondamentalistes islamiques et djihadistes présents au Secrétariat de l’ONU. J’ai longuement discuté de cette question avec l’un des membres de la Commission, qui a reconnu qu’il serait vain de tenter seulement de percer la carapace d’immunité de l’ONU.

Maintenir sur les activités du Secrétariat de l’ONU un voile de secret d’un autre âge met en danger la sécurité des habitants de New York et de toute autre ville susceptible d’être la cible du terrorisme.

Il ne s’agit pas d’appeler à une guerre générale entre l’islam et l’Occident au sein de l’ONU. Mais il règne dans les couloirs de l’ONU une atmosphère — un ethos, si l’on veut — de ferveur islamique extrême, au sein d’une organisation créée à l’origine pour prévenir la guerre et dont on attend qu’elle demeure laïque et apolitique.

Les extrémistes musulmans considèrent les États laïques comme des territoires d’infidèles. À leur manière, ce sont des internationalistes, en ce sens qu’ils poursuivent apparemment, avec des fortunes diverses, la transformation du Secrétariat et d’autres organismes de l’ONU en une base internationale de soutien aux causes de l’islam militant. Pendant longtemps, ces groupes islamistes militants n’ont bénéficié de rien de plus sinistre que de la tolérance dont les secrétaires généraux de l’ONU ont fait preuve envers les activités religieuses et politiques musulmanes au sein du Secrétariat. Kofi Annan, l’actuel secrétaire général, n’échappe pas à ce constat, même si ses prédécesseurs étaient, en un sens, bien davantage complices. Ceux-ci ont délibérément choyé, jour après jour, l’extrémisme musulman par leur antisémitisme affiché, dans une atmosphère où l’on assimilait le sionisme non seulement au racisme, mais encore aux États-Unis tout entiers.

Mohammed Atta, qui figura un temps parmi les chefs présumés du complot visant le WTC, avait créé un groupe de prière musulman en utilisant les installations de l’Université technique de Hambourg-Harbourg. Selon la police allemande, ce groupe aurait servi de couverture à des activités de préparation d’opérations islamistes militantes et terroristes. Ces militants étaient présents depuis longtemps, sans laisser paraître de liens perceptibles avec des actes terroristes ou criminels; pourtant, on soupçonne, non sans bonnes raisons, ce centre islamique et d’autres d’avoir contribué à aider M. Atta ou ses compagnons dans leur projet de détruire une large partie de New York.

Le New York Times du 23 septembre 2003 citait des responsables du renseignement affirmant avoir remonté la piste d’un réseau d’activités commerciales liées au terrorisme, comprenant des banques, des sociétés d’import-export, des entreprises agricoles et d’autres structures dans le monde entier. Ce réseau était décrit comme un empire faisant circuler les hommes et l’argent. Le réseau extrémiste islamique opère dans soixante pays et, selon des responsables du renseignement américain, nul ne sait jusqu’où s’étend réellement l’influence des talibans. Un ambassadeur auprès de l’OTAN, à Bruxelles, aurait déclaré: «Le système international est si mondialisé, si instantané, avec tant de possibilités et tant d’anonymat, que ces types peuvent en tirer parti.»

La seconde administration Bush prit contact avec des services de police du monde entier afin de constituer un réseau antiterroriste mondial, fort de plus de trois mille personnes dans trente pays. Mais le budget d’Interpol, d’environ 25 millions de dollars, fait probablement pâle figure face au budget consacré par ben Laden au renseignement et aux fonds et équipements dont dispose un centre de coordination efficace. Il faut en outre prendre en compte les ressources, jusqu’ici jamais mises en cause, dont disposent les extrémistes musulmans regroupés au sein même du Secrétariat de l’ONU: ils bénéficient de locaux accessibles, de financements déjà en place et, pour le moment, d’une immunité totale.

Le FBI peut observer et suivre les diplomates des missions étrangères auprès de l’ONU partout dans New York — hôtels, cinémas, supermarchés, écoles, jardins publics ou partout ailleurs où ils choisissent de se rendre — sauf en un lieu important, au cœur de Manhattan. Il s’agit, bien entendu, de l’enceinte du siège des Nations unies.

Depuis des années, des diplomates irakiens et afghans associés aux talibans passent une bonne partie de leurs journées de travail dans l’enceinte de l’ONU, où ils rencontrent fréquemment leurs camarades et compatriotes. Ceux-ci disposent tous de bureaux au Secrétariat de l’ONU, de téléphones prétendument sécurisés, d’ordinateurs et d’un accès à leur propre banque au sein du Secrétariat: une succursale de la Chase Manhattan mise à la disposition du personnel du Secrétariat et dont les employés sont recrutés dans le vaste vivier de collaborateurs étrangers compétents de Chase.

Pourquoi ces diplomates irakiens et talibans ont-ils, par le passé, passé de longues heures au Secrétariat de l’ONU en compagnie de M. Nasser al-Kidwa, représentant de l’OLP auprès des Nations unies et neveu de Yasser Arafat? Comme nous l’avons déjà montré, ils se sont tous retrouvés pendant des années au salon des délégués de l’ONU, aux côtés de fonctionnaires du Secrétariat connus pour avoir exprimé des opinions islamistes militantes.

La question se pose donc évidemment de savoir pourquoi, dans le contexte actuel, les enquêteurs chargés de faire appliquer la loi dans notre pays ne peuvent examiner les activités de ces extrémistes. Que font, au sein du Secrétariat de l’ONU, les sympathisants des talibans et les anciens agents de Saddam Hussein, ainsi que les agents du Hezbollah, du Djihad islamique, du Hamas et d’autres groupes semblables? Pourquoi suivre ces gens à travers New York, dans un rayon de vingt-cinq miles autour de Columbus Circle, alors que leurs opérations les plus dangereuses sont nécessairement celles qu’ils mènent à l’intérieur du bâtiment de l’ONU?

Le bâtiment de l’ONU constitue assurément un cadre idéal pour les activités des militants islamistes, longtemps conduites au sein d’un groupe clandestin organisé qui subsiste au gré des changements de secrétaires généraux. L’ONU offre à ces éléments un environnement accueillant, dans un lieu où règne un antisémitisme flagrant. Un environnement si accueillant que, lorsque la nouvelle du désastre du World Trade Center s’est répandue, des groupes de membres du personnel aux sympathies antiaméricaines ont ouvertement exprimé leur joie de voir l’Amérique recevoir enfin ce qu’elle méritait, guère différemment des scènes de liesse de Palestiniens filmées par la télévision immédiatement après le 11 septembre.

Une personne bien intentionnée pourrait dire: «Eh bien, les autorités de l’ONU pourraient les surveiller et les empêcher de se livrer à des activités illégales ou criminelles à l’intérieur du Secrétariat de l’ONU.»

Mais c’est bien peu probable, n’est-ce pas? Cela ne saurait se faire dans une organisation qui a permis — et qui continue aujourd’hui encore de tolérer — les pratiques suivantes:

L’idée de surveiller les activités de divers groupes ou individus illégaux, criminels, corrompus ou tournés vers le terrorisme, qui agissent sous le couvert de l’immunité de l’ONU, aurait encore pu paraître inacceptable à beaucoup avant les événements du 11 septembre 2001. Leur argument aurait été que ces activités illégales menées au sein de l’ONU — celles-là mêmes qui ont causé tant de tort aux populations d’Afrique de l’Est — constituent un prix que la société doit payer, particulièrement lorsqu’elle accueille une organisation internationale. Les préjudices causés par ces éléments corrompus et criminels au sein de l’ONU peuvent certes affecter le bien-être des Américains comme celui des populations d’autres régions du monde, mais cela fait partie des inconvénients de la situation, diraient les défenseurs indulgents de l’ONU.

Après le 11 septembre 2001, cette attitude permissive doit assurément changer, non sous l’effet d’une peur aveugle, mais parce qu’il faut prendre des contre-mesures intelligentes allant au-delà de la proclamation d’alertes de toutes les couleurs. Il devrait être parfaitement évident — tant les preuves abondent — que le Secrétariat de l’ONU, soustrait à tout contrôle extérieur, irresponsable sur le plan financier et très accessible aux terroristes, constitue un refuge manifeste que nous ne pouvons nous permettre d’ignorer.