Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre XIII
La mascarade de la «réforme»Tout ce qui contribue à améliorer le système destiné à préserver la stabilité politique et économique à l’ONU devrait, de toute évidence, être encouragé. Aussi était-il réjouissant d’entendre le secrétaire général Kofi Annan saluer publiquement l’adoption, en 2003, par l’Assemblée générale des Nations unies, d’une convention contre la corruption. «La corruption est un facteur essentiel des mauvais résultats économiques et un obstacle majeur à la réduction de la pauvreté et au développement», proclama Kofi. Amen! «À l’avenir, les fonctionnaires corrompus auront moins de moyens de dissimuler leurs gains illicites», ajouta-t-il.
Trois jours plus tard, le 3 novembre 2003, l’ancien responsable de l’unité mexicaine de lutte contre la criminalité démissionnait de l’ONU. Cet homme s’était acquis une réputation internationale en combattant les criminels organisés les plus redoutables du Mexique. Samuel Gonzalez-Ruiz avait été recruté comme conseiller auprès de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Dans sa déclaration finale, il affirma: «Je n’ai pas l’estomac assez solide pour promouvoir la lutte contre le crime organisé et la corruption à travers le monde alors que je travaille dans une organisation qui tolère des manquements administratifs et, dans certains cas, des infractions pénales.» Il mit particulièrement en cause l’organisme de l’ONU établi à Vienne, censé lutter contre le trafic de stupéfiants et la corruption organisée.
L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC, pour United Nations Office on Drugs and Crime) de Vienne se compose en grande partie d’anciens chefs de police venus de différents pays. L’idée quelque peu naïve qui sous-tend cette formule est que les anciens chefs de police sont tous d’une honnêteté irréprochable et, par conséquent, les mieux qualifiés pour éradiquer le crime organisé international.
Gonzalez-Ruiz était l’un des rares anciens chefs de police à présenter des états de service qui justifiaient ce choix. Pendant son passage à Mexico, il avait été reconnu pour son extrême compétence et son courage dans la lutte contre les cartels de la drogue, omniprésents au Mexique, et avait obtenu des résultats sans précédent. En entrant à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime à Vienne, il s’attendait à travailler dans un milieu régi, à tout le moins, par un minimum d’éthique et de moralité.
À sa grande surprise, cependant, il découvrit que l’Office était dirigé par des gens qui profitaient d’un budget souple pour se rendre à volonté dans leur pays d’origine, ou y passer, sous prétexte d’effectuer des missions vers des destinations dont ils savaient astucieusement détourner les itinéraires. Gonzalez-Ruiz constata que des conflits d’intérêts manifestes étaient tolérés à l’UNODC, comme le recrutement d’épouses de responsables pour travailler sous les ordres de leurs maris. Il découvrit aussi que les personnes officiellement chargées de lutter contre la criminalité menaçaient fréquemment de représailles d’éventuels dénonciateurs.
Gonzalez-Ruiz et un collègue protestèrent à plusieurs reprises; finalement, il démissionna pour marquer son opposition. Il le fit avec grand fracas. La presse internationale rendit compte des circonstances de sa démission.
Le secrétaire général de l’ONU autorisa alors une enquête. Celle-ci fut menée en interne, par le renard chargé de surveiller le poulailler — autrement dit, par le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU, installé à New York. Le rapport auquel cette enquête donna lieu révéla involontairement ce savoureux mélange de malversations et d’incompétence que nous nous efforçons d’illustrer.
À peine le Bureau des services de contrôle interne (OIOS, pour Office of Internal Oversight Services) eut-il publié son rapport d’enquête que l’UNODC de Vienne diffusa un communiqué annonçant qu’il avait été blanchi de toutes les accusations. Ce communiqué, daté du 26 novembre 2003, était ingénieusement présenté comme étant «pour information seulement — et non comme un document officiel». Il s’agissait de couvrir les fesses de l’UNODC, au cas où quelqu’un aurait la mauvaise idée de faire remarquer que le rapport de l’OIOS ne disait rien de tel.
À vrai dire, pourtant, il aurait été difficile de savoir ce que concluait ce rapport. L’incroyable salade d’affirmations et de contre-affirmations, d’infractions, de bévues, d’accusations, de défaillances dans la surveillance et de références fréquentes et détaillées aux règles et règlements que les «contrôleurs» prétendaient tantôt applicables, tantôt inapplicables aux manquements allégués, les conduisit à ne tirer absolument aucune conclusion. C’est précisément le but d’une enquête de contrôle à l’ONU. Celle-ci fut saluée comme un processus de surveillance indépendant, alors qu’il s’agissait d’une enquête interne, dépourvue de toute indépendance.
Les règles applicables à l’affaire étaient parfaitement claires aux yeux des «contrôleurs» et figuraient dans leur rapport.
Aucun père, mère, fils, fille, frère ou sœur d’un fonctionnaire de l’ONU ne peut être recruté lorsqu’une autre personne est disponible pour occuper le poste.
Aucune préférence ne doit être accordée à une personne recrutée en raison de ses liens de parenté avec un membre du personnel.
Tout parent doit se récuser dans toute décision touchant le membre du personnel auquel il est apparenté.
Le secrétaire général peut imposer des mesures disciplinaires aux membres du personnel dont la conduite n’est pas satisfaisante.
Aucun membre du personnel ne doit divulguer à un gouvernement extérieur à l’ONU des informations concernant une enquête, sauf autorisation du secrétaire général. Ces obligations ne prennent pas fin avec la cessation des fonctions.
Ces règles semblent assez claires. Pourtant, le rapport des enquêteurs ne mentionnait pas leur défaut d’application. Le rapport de l’OIOS semblait dire: «Voici les règles applicables; voici ce qui s’est passé; mais nous n’établirons aucun lien entre les deux. Ce n’est pas notre travail.»
En enquêtant sur les irrégularités concernant les voyages, les «contrôleurs» révélèrent involontairement que le personnel de l’Office contre la drogue et le crime, à Vienne, ne faisait guère autre chose que voyager. Les Australiens allaient en Australie; les Britanniques passaient par Londres pour se rendre n’importe où. Mais il n’y avait là rien de répréhensible, puisque ces déplacements respectaient les directives de l’ONU en matière de voyages. Suspect, oui; irrégulier, non, assuraient les «contrôleurs». Dans le même temps, leur rapport fourmillait de remarques sibyllines, telles que: «Il n’entre pas dans le champ du présent rapport d’examiner les caprices des tarifs aériens.»
En revanche, le rapport évoque les plaignants en des termes quelque peu inquiétants, laissant entendre qu’ils avaient peut-être ignoré certains faits «sciemment ou non». Les contrôleurs insinuent ainsi que les plaignants pourraient bien être eux-mêmes des canailles. Voilà ce qu’on récolte quand on se plaint. Le rapport se donne également beaucoup de mal pour expliquer que ce qui peut passer pour un conflit d’intérêts aux yeux du monde extérieur, un peu simpliste, n’en est pas nécessairement un dans le cadre plus raffiné de l’ONU. Ainsi, ce qui est considéré comme un pot-de-vin «dans de nombreuses juridictions nationales» ne constitue pas toujours un pot-de-vin à l’intérieur de l’ONU. Par conséquent, l’apparence même d’un conflit d’intérêts, qui justifierait un licenciement dans la plupart des organisations occidentales (et orientales), ne doit susciter aucune inquiétude à l’ONU. Autre «constatation» des enquêteurs de l’OIOS: un conflit d’intérêts partiel — par exemple lorsque le supérieur hiérarchique n’est pas le seul à superviser le travail de sa propre épouse — suffit à dissiper tout soupçon d’irrégularité. Les contrôleurs reconnaissaient certes que des manquements avaient pu se produire dans la conduite des responsables de l’Office contre la drogue et le crime; mais, ajoutaient-ils, pour regrettables qu’ils fussent, ces manquements ne constituaient pas techniquement des infractions.
Quant aux menaces de licenciement qui pesaient sur les deux plaignants — dont l’un, comme nous l’avons indiqué, ne tarda pas à démissionner en signe de protestation —, les «contrôleurs» conclurent que, tous deux étant employés sous contrat à durée déterminée, la question des représailles était sans objet. C’était évidemment une absurdité pure et simple. Tous les engagements à l’ONU sont à durée déterminée, et la plupart sont renouvelés de façon routinière. La question des représailles n’était donc nullement sans objet. Les contrôleurs ajoutaient que, puisque l’un des postes occupés par les plaignants avait ensuite été «restreint par le retrait des fonds affectés au projet», les éléments recueillis ne corroboraient pas, là encore, l’accusation de représailles. En réalité, c’était précisément la conclusion inverse qui ressortait des éléments de preuve soigneusement sélectionnés que l’OIOS avait eu l’imprudence de présenter dans son rapport interminable, répétitif et mal rédigé.
Vers la fin de cette enquête typique de l’ONU, les enquêteurs expliquèrent, de manière plutôt amusante, qu’il ne fallait surtout pas prendre les plaignants pour des «lanceurs d’alerte». «Le terme “lanceur d’alerte” confère un statut juridique ouvrant droit à des protections particulières en raison d’une menace précise et dûment fondée de préjudice; il est cependant souvent employé à la place du terme correct de “plaignant”.»
En conclusion, le Bureau des services de contrôle interne déclarait:
«Lorsqu’elles sont formulées, les accusations doivent être examinées avec soin, et les comportements qu’elles décrivent doivent être analysés à l’aune des normes juridiques, au lieu d’être simplement qualifiés de répréhensibles ou de corrompus. Dire de quelqu’un qu’il est corrompu lui porte un préjudice gratuit, à moins que l’on ne dispose de preuves d’un comportement susceptible d’être qualifié au regard d’une norme.»
Le rapport concluait également:
«Les antécédents du chef de service et la pratique consistant à attribuer des contrats à son épouse appellent une réaction ferme de la direction. Toutefois, le conflit d’intérêts de ce chef de service et son manque de jugement ne doivent pas être invoqués pour prouver que la corruption, les abus, le népotisme et la mauvaise gestion sont généralisés à l’UNODC, comme l’affirment les plaignants.»
Enfin, le rapport embrouillé du Bureau des services de contrôle interne (OIOS) affirmait que l’on avait eu raison d’enquêter sur les accusations formulées. Qu’il y avait eu dissimulation au sein de l’Office contre la drogue et le crime. Que le personnel devait connaître les règles et règlements, et que des exercices de «sensibilisation» étaient opportuns, voire nécessaires. Les enquêteurs concluaient cependant aussi que les plaignants avaient divulgué des affaires internes en communiquant leurs accusations à des «gouvernements bailleurs de fonds», en violation des règles de l’ONU, et avaient ainsi terni l’image de l’Organisation. Des sanctions (autrement dit, des punitions) contre les deux plaignants auraient été recommandées s’ils avaient encore été employés par l’ONU; or ce n’était plus le cas.
Pour punir tous les autres qui auraient pu tremper dans quelque irrégularité, les contrôleurs recommandèrent d’adresser un message au personnel de l’Office contre la drogue et le crime à Vienne, «afin de lui rappeler que les plaintes formulées de bonne foi sont encouragées, pourvu qu’elles empruntent les voies appropriées». Ils recommandèrent également que les responsables du bureau de l’ONU à Vienne élaborent et dispensent une formation à l’intention des cadres de l’Office contre la drogue et le crime. Enfin, au sujet du conflit d’intérêts du chef de la branche des opérations de cet Office: «Des mesures appropriées devraient être prises.» On n’avait assurément jamais infligé châtiment plus terrible!
Si cette enquête de l’OIOS a été décrite ici avec autant de détails, c’est qu’elle est représentative des investigations internes sur les malversations menées à l’ONU. Le double langage et l’obscurcissement délibéré servent à protéger le statu quo et à blanchir les personnes mises en cause.
«Réforme» est un mot dont on abuse beaucoup et qui jouit, curieusement, d’une grande popularité aux Nations unies. Depuis au moins vingt ans, c’est-à-dire pendant toute la période où j’ai connu l’ONU, le Congrès américain réclame «avec intransigeance» des réformes, et les secrétaires généraux de l’ONU — Javier Pérez de Cuéllar, Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan — ont tous promis d’en entreprendre.
Javier s’accommoda fort habilement de la notion de réforme. Il promit de réformer, mais sans aller jusqu’à mettre ses facultés intellectuelles à contribution pour passer à l’acte. Il estimait que restructurer ou modifier le Secrétariat exigeait tout au plus sa bénédiction. C’était, à défaut d’autre chose, au moins une posture morale.
Boutros Boutros-Ghali fut tout le contraire, mais, chose curieuse, le résultat fut le même. Boutros entreprit de tout réorganiser, par vagues successives d’ordres et de décrets administratifs. Il redistribua les attributions, réaffecta les fonctionnaires et réaménagea les activités; mais il ne s’agissait là que de gestes symboliques, qui ne changèrent rien à la nature ni au volume des activités de l’ONU.
Les fonctionnaires «égoïstes» de l’ONU supportaient mal de devoir sans cesse déplacer leurs meubles, changer d’étage et modifier leur titre dans l’annuaire de l’Organisation sous le règne de Boutros. En 1995, ils affichèrent un jour dans le garage de l’ONU des pancartes réclamant — par dérision — une nouvelle réorganisation: depuis deux mois, on les avait laissés «croupir» au même endroit sans les déranger.
Aucun de ces simulacres manifestes ne valut à Boutros les faveurs de l’ambassadrice américaine Madeleine Albright, qui devint par la suite secrétaire d’État. Il faut cependant reconnaître que la brouille initiale entre eux avait peu de rapport avec la réussite ou l’échec des réformes de l’ONU entreprises par Boutros.
Au début, Boutros sembla très attentif à ses propositions politiques et ne tarda pas à gagner sa confiance. Elle s’en remit alors à ses conseils, surtout pour les régions du monde que Boutros — ancien ministre égyptien des Affaires étrangères — était censé bien connaître.
Lors de la crise somalienne de 1993, Boutros conseilla à Madeleine Albright de déclarer hors-la-loi le chef de guerre somalien Mohammed Aidid. Elle parvint à convaincre le gouvernement américain de le désigner comme le «hors-la-loi» qu’il était. Quelques années auparavant, pendant la crise égypto-soudanaise, Boutros, chrétien copte alors chargé des affaires étrangères de l’Égypte, s’était heurté à Aidid et considérait le chef de guerre somalien comme un ennemi mortel. Madeleine Albright ignorait peut-être cet antécédent lorsque Boutros réussit à faire coïncider sa vendetta personnelle avec la politique américaine.
L’expédition américaine en Somalie, destinée à capturer Aidid, tourna mal. Des soldats américains furent massacrés à Mogadiscio et l’administration Clinton retira rapidement les forces des États-Unis. Cet épisode risquait de compromettre les projets de carrière de Mme Albright, qui mit brusquement fin à ses relations familières avec le secrétaire général de l’ONU.
Boutros, qui n’avait pas l’habitude, dans son pays natal — malgré ses prétentions à la culture française —, de se laisser humilier par une femme, la qualifia avec colère d’une femme vulgaire, expression dont la portée dépasse de beaucoup celle des mots anglais «vulgar woman». Madeleine, raconte-t-on, jura de montrer à Boutros jusqu’où pouvait aller sa vulgarité et se fixa pour objectif personnel d’obtenir des États-Unis qu’ils refusent de reconduire Boutros dans ses fonctions: elle opposa effectivement son veto à un second mandat de cinq ans et choisit personnellement Kofi Annan pour lui succéder. Kofi est un Africain subsaharien possédant la nationalité suédoise, ce qui le rendait éligible au poste de secrétaire général, car l’usage à l’ONU veut qu’aucun candidat originaire d’une grande puissance mondiale ou d’un pays développé ne soit pris en considération. La Suède et le Ghana sont tous deux considérés comme neutres — le Ghana parce qu’il se tient à l’écart des affaires du monde, la Suède parce qu’elle tente de se mêler de celles de tout le monde.
Ainsi, tous les efforts du pauvre Boutros pour convaincre le Congrès américain, la Maison-Blanche, la presse américaine et quiconque voulait bien l’écouter qu’il était un réformateur convaincu, un réorganisateur frénétique du Secrétariat de l’ONU, se révélèrent vains. Non seulement ses remaniements à répétition ne produisirent aucun résultat bénéfique, mais ils n’atteignirent même pas leur objectif premier: lui garantir deux mandats, comme à tous les autres secrétaires généraux avant lui.
Kofi Annan a beaucoup mieux réussi que Boutros-Ghali à donner de lui-même l’image d’un secrétaire général partisan des réformes, dénonçant le gaspillage, l’inefficacité et la corruption, et préconisant de profondes modifications de la structure du Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’est déclaré favorable à l’élargissement du nombre de membres permanents de ce Conseil, qui passerait des cinq actuels — les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France — à neuf, voire onze, avec notamment l’Inde, le Japon, l’Allemagne et le Brésil. Cette modification contribuerait assurément à rendre l’ONU plus représentative des pays les plus peuplés du monde, sinon des groupes ethniques les plus nombreux.
Mais elle ne changerait pas grand-chose. La moitié du monde représenté à l’ONU demeurerait sous la domination effective de l’autre moitié. Il est d’ailleurs douteux que des réformes structurelles de l’un ou l’autre des deux prétendus «organes législatifs» de l’ONU — le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale — puissent résulter des pressions d’un secrétaire général soucieux de satisfaire ses propres préjugés.
Il faut bien accorder à Kofi Annan un éloge mesuré pour ces déclarations de pure forme sur la nécessité d’une réforme des organes délibérants de l’ONU. Mais d’hypothétiques modifications à long terme du Conseil de sécurité ou de l’Assemblée générale
ne sauraient justifier que l’on néglige d’autres réformes, qu’il pourrait mettre en œuvre beaucoup plus rapidement et sans rencontrer d’opposition véritable de la part des États membres. Il faudrait peut-être un certain courage pour remettre en état les canalisations politiques pourries du Secrétariat de l’ONU, mais un secrétaire général «réformateur» doit avoir de la colonne vertébrale et une certaine dose d’intégrité.
Les États-Unis sont à la fois le principal bailleur de fonds de l’ONU et son principal pays hôte. Pourquoi, dès lors, le gouvernement américain n’a-t-il pas tenté d’empêcher les vastes opérations d’espionnage menées à l’ONU, ni les opérations clandestines de soutien au terrorisme dirigé contre Israël et, peut-être aussi, contre les États-Unis? Et pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas protesté de manière véritablement efficace contre la corruption massive, les conflits d’intérêts flagrants et les activités criminelles généralisées qui prospèrent au sein du Secrétariat de l’ONU?
La réponse est presque trop simple pour que ceux qui observent les choses de l’extérieur puissent aisément y croire.
Le gouvernement des États-Unis a, en réalité, contribué aux conflits d’intérêts et à la corruption au sein du Secrétariat, et s’est fréquemment fait le complice, en toute connaissance de cause, de telles activités illégales.
S’agissant de la tolérance dont bénéficie le scandaleux climat antisémite du Secrétariat de l’ONU, le gouvernement des États-Unis (entendez: le département d’État) s’est montré entièrement complice, surtout lorsqu’on songe à l’insistance avec laquelle ces pratiques scandaleuses ont été portées à son attention. Tout ce que les États-Unis ont consenti à faire, c’est prendre acte de la situation et, naturellement, la déplorer — discrètement.
Un sceptique pourrait faire remarquer que, pendant la prétendue «crise financière» de l’ONU en 1996, lorsque le gouvernement américain semblait sérieusement envisager de réduire radicalement sa contribution à l’Organisation, tant l’exécutif que le Congrès réclamèrent bruyamment des réformes du Secrétariat et des autres organismes de l’ONU. Mais ces appels se concentraient sur des généralités mal définies, comme les effectifs pléthoriques de l’ONU ou son budget démesuré. De surcroît, compte tenu de la brouille entre Madeleine Albright et Boutros Boutros-Ghali, les exigences américaines visaient davantage à priver Boutros d’un second mandat qu’à réaliser des réformes durables. Quoi qu’il en soit, dès que Kofi Annan fut intronisé secrétaire général, le tapage autour des réformes s’atténua sensiblement.
Mais les conflits d’intérêts n’ont jamais constitué un problème aux yeux du Secrétariat de l’ONU, comme l’a déjà démontré le scandaleux système de détachement des fonctionnaires soviétiques. Des secrétaires généraux jusqu’aux agents occupant les échelons les plus bas, des légions de fonctionnaires ont travaillé au Secrétariat de l’ONU — organisation internationale censée être impartiale — afin de promouvoir et de défendre les intérêts des États membres qui les y avaient placés. Ce type de conflit d’intérêts a toujours été considéré comme allant de soi à l’ONU, où chacun s’y attendait.
Malgré cet environnement extravagant de conflits d’intérêts assumés sans la moindre honte, d’activités illégales de renseignement pour des puissances étrangères, de relations avec les milieux du crime organisé et de refuge offert aux extrémistes islamistes et aux sympathisants du terrorisme — malgré ce véritable carnaval de l’absurde — aucune voix ne s’est-elle donc élevée, au sein du gouvernement américain, pour dénoncer pareils abus et de telles mascarades?
Si, assurément.
Le gouvernement américain a eu la chance de compter, en particulier, une lanceuse d’alerte — à laquelle j’ai déjà fait allusion — qui n’était pas une quelconque employée subalterne lisant en cachette des documents obscurs dans une pièce sans fenêtres, mais une responsable d’un rang relativement élevé, qui a tiré haut et fort la sonnette d’alarme pour révéler au public certains des excès les plus scandaleux du Secrétariat de l’ONU. Voici ce qui lui est arrivé.
Linda Shenwick était juriste de formation et fonctionnaire compétente de profession. Après avoir gravi les échelons de l’administration américaine grâce à ses mérites, elle devint une spécialiste des pratiques budgétaires et administratives de l’ONU et, avec le rang diplomatique de ministre-conseiller, représenta les États-Unis avec distinction au sein de ce que l’ONU appelle le Comité consultatif pour les questions administratives et budgétaires (Advisory Committee on Administrative and Budgetary Questions, ACABQ).
Qu’un tel comité — théoriquement chargé de contrôler l’emploi des fonds à l’ONU — n’ait qu’un rôle consultatif et ne s’occupe, comme son nom l’indique, que de certaines «questions» tient en partie au fait que l’anglais est toujours utilisé à l’ONU comme une seconde langue. Dans tout langage bureaucratique, le sens des mots est toujours imprécis, ce qui fait parfois du travail à l’ONU une expérience assez agréable, puisque personne n’a à redouter de se heurter à la froide logique de la sémantique — c’est-à-dire au sens des mots.
On ne désigne presque jamais ce comité autrement que par son sigle, ACABQ, ce qui rend ses attributions déjà vagues encore plus lointaines et diffuses. C’est par son intermédiaire que certains États membres peuvent demander respectueusement au Secrétariat de l’ONU comment est dépensé l’argent qu’ils versent à l’Organisation. Le Secrétariat s’exécute à contrecœur, en mettant à leur disposition des «experts» de ce qui se passe à l’ONU. Ces «experts» décrivent en termes dithyrambiques la grande réussite de toutes les opérations de l’Organisation.
Un État membre — les États-Unis, par exemple — peut-il demander à consulter les livres comptables de l’ONU, à supposer seulement qu’il en soit tenu? La réponse est un non formulé en termes éminemment diplomatiques. Nombre de spécialistes des affaires internationales soutiendront que les organisations internationales ne peuvent fonctionner sous le contrôle direct d’un État membre pris individuellement. Soumettre les activités de l’ONU à un tel examen violerait des principes qui n’ont cessé d’évoluer depuis le début de la construction de la tour de Babel, première organisation internationale dont l’histoire ait gardé la trace.
Linda Shenwick représenta les États-Unis à l’ACABQ pendant près de dix ans. Elle reçut des éloges appuyés de plusieurs ambassadeurs américains auprès de l’ONU, nommés aussi bien par des administrations républicaines que démocrates. Avec professionnalisme et persuasion, elle parvint à surmonter de nombreux obstacles opposés par le Secrétariat aux multiples enquêtes budgétaires portant sur toutes sortes d’abus: népotisme, vols commis en Afrique de l’Est, dépenses exorbitantes pour la publication de documents de propagande frivoles et complaisants — 750 dollars la page, davantage que ce que rapporterait une Bible de Gutenberg démembrée — et bien d’autres affaires révélatrices d’activités criminelles et dangereuses au sein du Secrétariat et de ses organismes. Elle prenait son travail très au sérieux. Le seul défaut de caractère qu’on aurait peut-être pu lui reprocher était son manque d’humour. Or, à l’ONU, l’humour est une qualité indispensable à la survie.
Devant le Congrès, Shenwick témoigna sous serment de vols et d’autres excès immoraux commis à l’ONU: 3,9 millions de dollars en espèces dérobés en Somalie, de hauts fonctionnaires de l’Organisation embauchant leur propre épouse pour un salaire annuel de 70 000 dollars ou davantage, des projets inutiles et absurdes visant à faire louer à des services du Secrétariat des milliers de pieds carrés de bureaux supplémentaires à des loyers excessifs, alors que le marché immobilier new-yorkais était déprimé, et quantité d’autres affaires du même acabit.
Pour avoir refusé de se parjurer devant une commission du Congrès et pour avoir correctement accompli son travail à l’ONU, Shenwick fut récompensée par une éviction sommaire de son poste à l’ACABQ, décidée par nulle autre que Madeleine Albright, ambassadrice des États-Unis auprès de l’ONU. Le successeur américain de Shenwick parvint à compromettre l’élection périodique suivante des États membres à l’ACABQ. Résultat: les États-Unis — de très loin le premier contributeur au budget de l’ONU — furent exclus du comité de contrôle budgétaire, si tant est que cette faible institution mérite pareille appellation.
Ce scandale — l’exclusion, au vu et au su de tous, des États-Unis du seul comité qui ressemblât, même de loin, à un organe d’investigation financière de l’ONU — troubla-t-il la docteure Albright, qui n’a jamais acquis le statut de fonctionnaire de carrière au sein du Senior Executive Service américain?
Apparemment pas.
La fonctionnaire américaine ainsi prise pour cible fut alors accusée, dans une évaluation périodique de ses performances, de manquer à ses devoirs — lesquels exigeaient vraisemblablement qu’elle mentît devant le Congrès. Elle fut chassée de son bureau et reléguée dans un trou sans fenêtre, avec ordre de ne parler que lorsqu’on lui adressait la parole. En d’autres termes, on l’installa dans ce qui constituait, de la part du département d’État, une imitation tout à fait convenable d’une cellule d’isolement de la prison de Rikers Island.
Puis elle fut licenciée.
Sous la pression de parlementaires qui lui étaient favorables, tant chez les libéraux, comme Hillary Clinton, que chez les conservateurs, comme Tom DeLay, le département d’État transféra 5 millions de dollars à un autre ministère afin de créer un poste factice pour notre fonctionnaire américaine, peut-être à titre de compensation pour les mauvais traitements qu’elle avait subis, mais sans rien faire pour remédier aux irrégularités que le comité budgétaire de l’ONU ne cessait de tolérer. La victime refusa cette solution et en paya, pendant un temps, lourdement le prix. Son sort demeure toutefois un avertissement à quiconque serait saisi de l’idée folle que s’attaquer à la corruption et à la criminalité omniprésentes à l’ONU puisse servir à quelque chose.
Les escrocs, les criminels endurcis, les espions, les sympathisants du terrorisme, les adeptes du népotisme et les racistes de l’ONU n’aiment pas qu’on se mêle de leurs affaires. Tenter de les démasquer revient à se suicider sans même avoir droit à la reconnaissance accordée aux martyrs.
«Yo no soy de esta casa», me répétait souvent Javier Pérez de Cuéllar, comme à d’autres, signifiant par là qu’il n’était pas responsable des pratiques de corruption qui se déroulaient à l’ONU sous son autorité, pratiques que des personnes comme Linda Shenwick et Conrad Stergas allaient ensuite dénoncer avec tant de courage. «Je ne fais pas partie de cette organisation»: telle est la traduction littérale de cette déclaration énigmatique et extravagante, puisque le titre que portait Javier — secrétaire général de l’ONU — proclamait manifestement le contraire.
Ce déni parut plus insincère encore lorsqu’on apprit qu’il entretenait des relations particulièrement étroites avec la Bank of Credit and Commerce International (BCCI), mise sous séquestre par les autorités britanniques à la suite de l’une des faillites bancaires les plus scandaleuses de l’histoire, marquée par des fraudes, le blanchiment des profits du trafic de drogue et d’autres opérations illégales, dont le financement de l’homme fort du Panama, Manuel Noriega, et la détention illégale de banques aux États-Unis. La BCCI, contrôlée par des intérêts financiers arabes, mit un Boeing 727 à la disposition de Javier Pérez de Cuéllar, qui s’en servit comme d’un avion personnel. L’appareil était immatriculé au nom de Gaith Pharaon, multimillionnaire d’Abou Dhabi et important actionnaire de la BCCI, apparemment en contrepartie du soutien apporté par le secrétaire général aux causes arabes au sein du Secrétariat de l’ONU entre 1987 et 1991, année où le scandale finit par éclater au grand jour.
Javier Pérez de Cuéllar manifesta une partialité tout aussi déplacée, devenue évidente aux yeux des Britanniques et des Américains pendant la guerre des Malouines, en 1982. Bien que le Conseil de sécurité de l’ONU eût condamné l’invasion argentine, Javier Pérez de Cuéllar insista pour que les services de renseignement américains l’informent de l’évolution des combats et lui communiquent des renseignements précis, notamment sur les endroits où les États-Unis prévoyaient de ravitailler les bombardiers britanniques en route du Royaume-Uni vers les Malouines. Ces demandes extravagantes conduisirent les États-Unis et le Royaume-Uni à couper complètement Don Javier de toute information, décision contre laquelle il protesta à plusieurs reprises.
Par la suite, Javier mit sur pied au Secrétariat de l’ONU une pitoyable opération de collecte de renseignements baptisée Political Intelligence News Service («Service d’information de renseignement politique»). Elle consistait en un groupe de collecteurs d’informations placé sous la direction d’un agent bien connu du KGB soviétique, appartenant à l’équipe du secrétaire général adjoint Ustinov, et chargé de recueillir des éléments présentant un intérêt particulier pour le renseignement. Ces informations devaient être communiquées chaque jour au secrétaire général et à ses principaux collaborateurs.
Non seulement le fruit de ces travaux ne parvint absolument pas à fournir des informations qu’on ne trouvât aisément dans la presse internationale, mais il devint une affaire retentissante, évoquée au cours de plusieurs auditions du Sénat américain à l’initiative du sénateur Kasten. De toute évidence, le Secrétariat des Nations unies, institution traditionnellement secrète, n’avait aucune raison de recueillir des renseignements sur les activités de ses États membres, militaires ou autres, sans y avoir été autorisé par le Conseil de sécurité ou par l’Assemblée générale de l’ONU.
En un sens, lorsque Javier déclarait: «Je n’appartiens pas à cette organisation», il voulait dire qu’à ses yeux l’ONU ne pouvait imposer aucune limite à son propre programme personnel et politique.
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Il est assurément possible de prendre des mesures efficaces pour empêcher que le Secrétariat de l’ONU demeure un foyer de conspirations politiques et d’intrigues internationales. Même selon les principes aujourd’hui complètement dépassés que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale avaient défendus à San Francisco, le Secrétariat n’était nullement destiné à devenir, sur le territoire des États-Unis, une agence de collecte de renseignements au profit de puissances étrangères; pas plus que le secrétaire général de l’ONU n’était censé se compromettre au point d’être considéré par le Royaume-Uni et les États-Unis comme un agent de substitution de l’Argentine lors de l’invasion des Malouines; pas plus qu’un autre secrétaire général n’était autorisé à user de son influence pour faire envahir la Somalie par les États-Unis, afin de capturer et de discréditer un ennemi personnel; pas plus que le secrétaire général ne devait être mêlé à la politique africaine au point de compromettre une intervention légitime de l’ONU destinée à empêcher le massacre de cinq cent mille Africains innocents, de tarder à dénoncer le génocide au Darfour ou de se servir d’une déclaration tardive sur l’illégalité de la guerre en Irak pour peser sur une élection présidentielle américaine. Kofi Annan ne devrait pas davantage qualifier de «combattants de la liberté» les assassins d’écoliers innocents, même s’il éprouve de la sympathie pour le recours aux méthodes terroristes à des fins politiques.
Comment empêcher à l’avenir que le Secrétariat de l’ONU et ses secrétaires généraux endossent des rôles aussi étrangers à leur mission? La mesure la plus simple et la plus décisive pour bannir la politisation du Secrétariat et l’intervention du secrétaire général dans les affaires politiques locales, nationales ou régionales consisterait à instaurer un nouvel ordre fondé sur l’ouverture et la transparence intégrale de toutes les activités du Secrétariat, et pas seulement en matière budgétaire. Rien de ce qui s’y passe n’appartient en propre à l’ONU, ni ne relève du secret. Au contraire, tous les faits et gestes du Secrétariat, toutes les activités qui composent son programme, appartiennent — pour ainsi dire — aux États membres de l’Organisation. Tout État membre devrait pouvoir exiger et obtenir un compte rendu complet de ce qui s’y déroule; il est certainement fondé à contester toute activité déplacée. Cette contestation pourrait légitimement être portée devant l’Assemblée générale de l’ONU, où l’on pourrait connaître la position de l’ensemble des États membres sur le bien-fondé des activités menées au Secrétariat.
Que la répartition des voix — une par État membre — constitue une représentation absurdement inexacte de la population mondiale est une autre question, qu’il faudra également résoudre. Cela ne rend assurément ni moins souhaitable ni moins urgente la transparence dans la conduite des affaires du Secrétariat de l’ONU.