Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre II
Apprendre les ficelles du métierLe lecteur se demande peut-être comment le Secrétariat de l’ONU, dont la fonction consiste essentiellement à assister le secrétaire général, parvient à employer plus de six mille personnes, pour un coût annuel qui dépasse depuis longtemps les deux milliards de dollars. Il nous faut donc donner un bref aperçu de la structure du Secrétariat et de ses pratiques en matière de personnel, marquées par une extraordinaire prolifération des doubles emplois.
Le centre névralgique supposé des Nations unies est le Secrétariat de l’ONU. Son siège se trouve au centre de Manhattan, sur les bords de l’East River. Ses services occupent un immeuble de quarante étages, monument bien connu du paysage new-yorkais, deux gratte-ciel de quarante étages situés de l’autre côté de la Première Avenue, appelés DC-1 et DC-2, ainsi que plusieurs grands bâtiments, dont l’ancien Chrysler Building, tout proche, où sont loués des milliers de pieds carrés de bureaux supplémentaires.
À Genève, en Suisse, un vaste ensemble de bâtiments qui abritait autrefois la défunte Société des Nations, auquel s’ajoutent des locaux loués, constitue aujourd’hui ce qui est, pour l’essentiel, un second siège de l’ONU. Il est capable de répondre aux besoins des conférences, de l’Assemblée générale, du Conseil de sécurité, du Conseil de tutelle et du Conseil économique et social (ECOSOC), autant d’organes qui disposent déjà, à New York, de vastes installations permanentes. Le Conseil de tutelle ne se réunit pourtant qu’une fois par an, pendant quelques minutes, à New York.
À Vienne, l’ONU possède, au Centre international, une autre installation presque identique à son siège de New York, ainsi qu’un second ensemble d’équipements en double, construit juste à côté par Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU crypto-nazi devenu par la suite président de l’Autriche. Pendant un temps, il rêva de transférer le siège de l’ONU à Vienne.
À Nairobi, au Kenya, l’ONU dispose encore d’un vaste complexe, censé accueillir son siège pour l’Afrique orientale, mais qui pourrait également faire office de siège principal de l’Organisation.
L’ONU entretient en outre des centres de conférences dans différentes régions du monde — le plus connu se trouvant à Addis-Abeba —, ainsi que d’importants services à Paris, à Rome et à Chypre. Elle a même, à un certain moment, négocié avec l’Allemagne l’utilisation, à Bonn, d’anciens bâtiments de la République fédérale d’Allemagne.
Dans les principales capitales du monde, mais aussi dans les capitales de second rang, l’ONU entretient d’autres installations de grande ampleur pour héberger ses centres d’information. L’UNIC de Washington sert de quartier général aux activités de lobbying de l’ONU auprès du Congrès américain, bien que le lobbying soit une activité réglementée dans la capitale des États-Unis et qu’il ne soit pas autorisé par le statut d’exonération fiscale des organismes américains à but non lucratif.
Outre ces installations apparemment redondantes, l’ONU organise chaque année une multitude de conférences dans des régions éloignées du monde — Durban, Pékin, Barcelone, etc. —, pour lesquelles elle doit louer des locaux à titre ponctuel. Les frais de déplacement constituent un poste considérable à l’ONU, avec un budget de l’ordre du milliard de dollars.
Tous ces bâtiments, auxquels s’ajoutent bien d’autres besoins en locaux classés dans la rubrique «divers», constituent le patrimoine immobilier et les installations, fixes ou mobiles, de l’ONU.
Et comment l’ONU conçoit-elle la gestion de ses services?
Les entreprises modernes et la plupart des administrations ou ministères des États dotés d’institutions bien établies disposent d’organigrammes qui représentent une structure hiérarchique organisée en profondeur. On trouve un poste à la tête de l’ensemble, plusieurs postes d’adjoints placés sous son autorité, puis diverses subdivisions qui fonctionnent sous le contrôle de la direction générale et entretiennent également des relations entre elles. Toutes ces organisations ont, peu ou prou, une structure pyramidale.
Les armées se déploient elles aussi selon le principe de la pyramide, avec des capacités de défense et de soutien échelonnées en profondeur. Depuis Alexandre le Grand, et même auparavant, une disposition linéaire dépourvue de profondeur est tenue pour désastreuse dans toute armée.
Il n’en va pas ainsi à l’ONU. On y trouve un secrétaire général, doté d’un prétendu chef d’état-major, ou chef de cabinet, dans un bureau qui abrite plusieurs assistants sans chaîne de responsabilité ni d’autorité clairement définie. Sans être étroitement reliée au secrétaire général et à son entourage, une large première ligne de secrétaires généraux adjoints exerce de nombreuses fonctions qui se recoupent, sans que ses membres entretiennent pour autant de rapports entre eux. Selon une pratique consacrée par le temps, lorsqu’une nouvelle fonction doit être assurée à l’ONU, on crée un nouveau poste de secrétaire général adjoint, avec ou sans département supplémentaire faisant double emploi, placé sous son autorité — ou, à l’occasion, sous la sienne à elle.
Ces secrétaires généraux adjoints sont libres d’instituer, dans leurs domaines ou départements respectifs, des services qui font largement double emploi avec d’autres et qu’ils n’envisagent normalement pas de partager avec leurs homologues. Chaque département dispose ainsi de son propre service des affaires politiques, alors même qu’il existe déjà, à l’ONU, un département des affaires politiques.
Il n’est pas de meilleur guide dans le dédale des départements et organismes qui prolifèrent sous l’autorité directe du Secrétariat que l’annuaire téléphonique de l’ONU, épais de trois cents pages, ou répertoire téléphonique, [en français dans le texte] publié en anglais et en français à l’insistance des Français, lesquels partent du principe que leur langue demeure la lingua franca internationale. On y découvre les preuves accablantes d’une redondance bureaucratique et d’un gonflement des effectifs qu’aucune institution publique, et moins encore une entreprise privée, ne tolérerait sous la surveillance, si minime soit-elle, d’adultes responsables.
Commençons par le bureau du secrétaire général lui-même. Le Bureau exécutif du Secrétaire général abrite un sous-secrétaire général chargé des relations extérieures. Voilà qui laisse perplexe, puisque le Secrétariat de l’ONU ne s’occupe pour ainsi dire de rien d’autre que de relations extérieures. Peut-être cet intitulé sert-il à dissimuler les activités d’un lobbyiste de l’ONU auprès du Congrès américain et de divers organismes privés, entreprises et institutions publiques. Autrement dit, il s’agit manifestement d’une fonction de relations publiques.
Le bureau du secrétaire général compte également un directeur chargé des affaires africaines. Un directeur de la communication assure encore une autre fonction de relations publiques, tandis qu’un autre directeur s’occupe des «affaires politiques», quoi que cela puisse vouloir dire.
Tout un personnel travaille auprès d’un porte-parole au sein du Bureau exécutif du Secrétaire général: encore une fonction de relations publiques. Il existe également un bureau «exécutif», composé d’un administrateur exécutif et d’une escouade d’assistants. Pourtant, le bureau du secrétaire général porte officiellement le nom de «Bureau exécutif du Secrétaire général». On pourrait donc supposer, peut-être à tort, que l’ensemble de ce Bureau exécutif (du secrétaire général) exerce diverses fonctions exécutives. Mais alors, à quoi sert le bureau «exécutif» du Bureau exécutif du Secrétaire général? Voilà une énigme.
Dans la suite de l’annuaire apparaît le Bureau des services de contrôle interne, qui dispose d’un cabinet de secrétaire général adjoint abondamment pourvu en personnel, mais héberge aussi un autre groupe de fonctionnaires constituant un bureau exécutif distinct.
La division de l’audit interne de ces services de contrôle comprend une section interne, une section du siège et plusieurs autres sections, parmi lesquelles une section «de terrain» ainsi qu’une section africaine distincte, indépendante de la section «de terrain». Cette section de vérification des comptes pour l’Afrique a son siège à Nairobi, où certains des complots criminels les plus flagrants de l’ONU ont pu prospérer.
Durant mes dix années au Secrétariat de l’ONU, j’ai reçu une seule fois la visite d’un «auditeur» interne. Il a commencé par me demander combien de personnes travaillaient dans mon secteur des affaires politiques et quels étaient leurs noms. Je lui ai répondu qu’il aurait dû parfaitement connaître ces renseignements avant de venir me voir. Je lui ai ensuite proposé de revenir dans mon bureau lorsqu’il serait prêt à effectuer un véritable audit. Je ne l’ai jamais revu, pas plus qu’aucun de ses collègues.
Tous les auditeurs mènent des enquêtes; or les Services de contrôle interne possèdent une division des enquêtes distincte, avec ses propres bureaux subordonnés répartis dans le monde entier, notamment au Congo et à Nairobi. Aucune de ces activités ne semble relever d’une autre sous-catégorie répertoriée, celle de la gestion des opérations de terrain. Étrange... que ces opérations africaines sur le terrain ne soient pas regroupées dans ce qui figure par ailleurs comme une section de terrain, ni dans une autre section africaine distincte, elle aussi inscrite parmi les Services de contrôle interne.
Passons maintenant au Bureau des affaires juridiques. Les juristes ont leur langage, mais on finit généralement par déchiffrer la plupart des variétés de jargon juridique. Or, aux affaires juridiques de l’ONU, on trouve un bureau d’appui aux institutions dépendant d’une division des affaires juridiques générales déjà bien pourvue, ainsi qu’un service des publications dont les rédacteurs et préparateurs de copie bénéficient des services d’un fonctionnaire «juridique» supplémentaire. Cette organisation paraît redondante et ressemble étrangement, comme une image dédoublée, à une fonction d’information publique déjà remplie par le Département de l’information. Une imposante équipe de juristes est logée au sein d’une division des affaires maritimes et du droit de la mer. Leurs activités concernent la Convention sur le droit de la mer qui, après des décennies, n’a toujours pas été ratifiée par un nombre suffisant d’États membres importants de l’ONU pour entrer en vigueur et se trouve donc, pour l’essentiel, à l’eau — si l’on me permet ce jeu de mots.
Venons-en maintenant au Département des affaires politiques. C’est le principal département politique de l’ONU. Or l’ONU est une organisation dont toutes les fonctions sont, par nature, politiques. Tous les autres départements du Secrétariat et les organismes spécialisés s’occupent donc eux aussi, fondamentalement, d’affaires politiques. Pourquoi, dès lors, un département politique distinct?
On y trouve une légion de fonctionnaires de l’ONU chargés de couvrir les diverses régions du monde. Il existe une division Afrique I, une division Afrique II, ainsi qu’un bureau de représentation séparé à Addis-Abeba. Un sous-secrétaire général supervise les Amériques, l’Europe, l’Asie et le Pacifique, mais aussi une division tout aussi importante consacrée aux droits des Palestiniens. S’y ajoute, indépendamment, un secrétaire général adjoint faisant fonction de conseiller spécial pour l’Afrique, sans rapport avec les divisions Afrique I et Afrique II.
Voici maintenant le Département des affaires de désarmement. Il dispose d’un centre régional pour la paix et le désarmement situé — devinez où? — en Afrique, naturellement! Il possède également des centres (à l’ONU, le mot s’écrit «centres» à l’anglaise) pour l’Amérique latine et les Caraïbes, mais aucun pour l’Europe. Peut-être l’Europe est-elle déjà désarmée, ou au contraire beaucoup trop bien armée.
Passons au Département des opérations de maintien de la paix. On y retrouve une division Afrique bien pourvue en personnel et d’autres bureaux régionaux faisant double emploi avec les bureaux locaux de tous les autres départements du Secrétariat. On y trouve aussi un bureau de l’exécutif et, séparément, un autre bureau exécutif, ainsi qu’une unité au nom énigmatique: «Peacekeeping Best Practices Unit», chargée des meilleures pratiques en matière de maintien de la paix. Il n’y a pas seulement un «bureau d’appui aux missions», mais également une «division de l’administration et de la logistique sur le terrain». Une section de taille considérable s’occupe de la gestion de l’information et semble participer indirectement à l’information du public. Il existe encore une section distincte d’administration et de gestion de l’information, ainsi qu’une section d’appui à la dotation en personnel.
Un autre secrétaire général adjoint dirige le Bureau de la coordination des affaires humanitaires, lequel possède encore une section Afrique, ainsi que des sections distinctes pour toutes les autres régions du monde, plus une section supplémentaire qui ne s’occupe pas simplement de l’Afrique, mais aussi d’Afrique II. Il dispose, bien entendu, d’une branche chargée du plaidoyer, des relations extérieures et de l’information — autrement dit, d’un service de relations publiques à part entière. Le secteur des relations publiques humanitaires est fort développé. Il comprend une section du plaidoyer et des relations extérieures, une section de l’analyse de l’information, une unité d’alerte précoce et de planification des mesures d’urgence, une unité d’information sur le terrain, une unité de réseau d’information sur les secours, une section des technologies de l’information, une unité d’appui aux technologies de l’information et une unité de gestion et de diffusion de l’information. Avons-nous oublié quelque chose? Mais oui! Un bureau du représentant du secrétaire général pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays.
Et le Département des affaires économiques et sociales? Celui-ci peut se targuer de posséder une section du budget et des finances, une section du personnel, une section du financement des projets et un service du personnel affecté aux projets — autant de questions qui, dans un environnement bureaucratique moins sophistiqué, relèveraient d’un seul département administratif, comme celui dont le Secrétariat de l’ONU dispose déjà.
Les affaires économiques et sociales possèdent également leur propre unité d’appui à l’information, distincte de l’immense Département de l’information, dont nous allons bientôt rencontrer le nom dans l’annuaire de l’ONU. Elles peuvent encore se prévaloir de leur propre secrétaire général adjoint à la coordination des politiques et aux affaires interinstitutions: un ensemble considérable, doté de sa propre branche des politiques de coopération pour le développement, parmi bien d’autres intitulés généraux aussi vagues qu’insipides. S’y ajoute, bien entendu, une division des politiques sociales et du développement, qui comprend une branche des politiques intergouvernementales. Quelques pages d’annuaire plus loin, ce département économique et social se termine par une division de l’économie publique et de l’administration publique, qui englobe des sections d’analyse des politiques publiques, de gouvernance et d’administration publique, de finances publiques et de développement du secteur privé et, pour couronner le tout, un bureau du coordonnateur spécial pour l’Afrique et les pays les moins avancés.
Vient ensuite le Département des affaires de l’Assemblée générale et des services de conférence, avec son service central de planification et de coordination bien à lui, une importante branche consacrée au désarmement et une autre chargée d’assurer les services des organes de décolonisation — alors même qu’il existe déjà un département du désarmement distinct et qu’il ne reste plus, dans le monde, guère de colonies dignes d’être mentionnées à décoloniser.
Et voici le plus vaste département de tous, portant le titre exceptionnellement simple de Département de l’information. Environ mille personnes y travaillent à la communication et à la coordination, aux technologies de l’information, à la gestion des ressources humaines, au budget, aux finances et aux services généraux, à la diffusion de l’information et à une division spéciale des relations publiques qui lui appartient en propre — au sein même du département chargé de l’information du public, faut-il le préciser. Quelque part dans ce département tentaculaire se trouvent une section Palestine et décolonisation, un service de liaison avec le public, une section des programmes spéciaux, une section des services aux usagers et une section du développement des ressources électroniques. Il doit bien exister une raison pour laquelle l’ONU est tenue de développer des ressources électroniques.
Le Département de la gestion comprend, dans son programme (à l’ONU, on écrit toujours programme selon l’orthographe britannique), une division du financement des opérations de maintien de la paix et, naturellement, une section Afrique, ainsi que des sections Moyen-Orient, Europe et Amérique latine. Il assure aussi la gestion des ressources humaines et apporte son concours au budget et à la planification de tous les autres départements, bureaux et services de planification, sans oublier plusieurs groupes d’organismes spécialisés des Nations unies qui possèdent déjà leurs propres services du budget, de la planification et des ressources humaines. Parmi eux figure un groupe de services extérieurs (UNOG / UNCTAD / OHCHR / UNCC / ECE / ICTR / ICTY / UNHCR / ICJ / UNOV / UNDCP / ECLACESCAP / ESCWA / UNON/UNEP / UNCHS / UNCCD), autant d’organismes disposant, bien entendu, de leurs propres moyens de gestion et de coordination, et ainsi de suite. Le département de la gestion arbore aussi un Bureau des services centraux d’appui, avec une division des services informatiques, un service intégré d’information de gestion et un petit service de sûreté et de sécurité, peut-être chargé de déblayer les décombres après que des bureaux de l’ONU à l’étranger ont sauté. Incidemment, les responsables de l’administration de l’ONU disposent également d’une Administration postale des Nations unies, qui émet ses propres timbres: nous nous méfions tous, comme chacun sait, des services postaux américains, si peu fiables.
D’autres organismes spécialisés entretiennent des bureaux de liaison à New York, Genève, Addis-Abeba, Nairobi, Vienne et ailleurs, lesquels se coordonnent avec les agents chargés d’accélérer les procédures et les coordonnateurs spéciaux que l’ONU a dispersés aux quatre coins du monde. Il existe en outre, au sein de l’ONU, des commissions économiques et sociales régionales indépendantes pour l’Europe, l’Asie et le Pacifique, l’Amérique latine et les Caraïbes (une légère redondance) et, bien entendu, pour l’AFRIQUE; à cela s’ajoute une commission régionale pour l’Asie occidentale, distincte de l’Asie tout court.
Outre toutes les structures de coordination déjà mentionnées, il existe un Secrétariat du Conseil des chefs de secrétariat des organismes des Nations unies pour la coordination, ainsi qu’un Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.
Tout cela est distinct du Programme des Nations unies pour le développement, installé à New York, qui possède son propre bureau des communications, un bureau au nom énigmatique de groupe des Nations unies pour le développement, ses propres services régionaux de vérification des comptes, dont le siège pour l’Afrique se trouve au Zimbabwe, et son propre programme d’assistance au peuple palestinien (PAPP). Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dispose d’un bureau de liaison à Washington, D.C., en raison sans doute du manque de fiabilité des communications téléphoniques américaines, des aléas de la navette aérienne New York–Washington et de la rareté des trains au départ de Penn Station, pourtant située à une courte distance du siège de l’ONU. Le PNUD comprend des sections régionales, notamment une pour l’Afrique, une pour les États arabes (les États-Unis s’occupent du développement d’Israël dans le cadre de leurs relations bilatérales), une pour l’Asie et le Pacifique, ainsi qu’un bureau de division des programmes régionaux distinct d’une division générale des programmes régionaux. Sous l’égide du PNUD se trouve le Fonds de développement des Nations unies pour la femme (UNIFEM), qui possède ses propres bureaux géographiques pour l’Afrique, l’Asie et le Pacifique, l’Europe ainsi que l’Amérique latine et les Caraïbes.
Le Fonds des Nations unies pour la population, installé à New York presque au contact des bureaux du Secrétariat de l’ONU, possède sa propre branche des services aux médias et, bien entendu, ses propres bureaux géographiques en Afrique, etc., etc.
Dans l’élégant ancien Chrysler Building voisin se trouve le Bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS), dont l’intitulé n’est guère explicite. L’UNOPS possède ses propres divisions pour l’Afrique, l’Europe, l’Amérique latine, et ainsi de suite. Les services d’appui aux projets disposent en outre de bureaux à Abidjan, Kuala Lumpur, Copenhague, Genève (on y mange bien), Rome (on y mange encore mieux, mais c’est plus nourrissant), d’une antenne supplémentaire à Nairobi, d’un bureau de liaison à Tokyo (pour les amateurs de tempura) et d’un bureau de liaison à Washington, D.C. (la cuisine y est médiocre, mais elle s’améliore).
Sans constituer en aucune manière un tableau complet des activités actuelles du Secrétariat, ce qui précède donne une idée suffisamment précise de la façon dont le prétendu «système» de l’ONU préserve son intégrité en refusant de s’abaisser à la conception étriquée d’un regroupement des structures administratives ou de se conformer à une définition simpliste des fonctions, qui aurait pu être conçue pour permettre au premier profane venu de comprendre ce que font exactement les gens du Secrétariat de l’ONU. Ce tableau illustre pourtant clairement les problèmes de chevauchement des compétences, de sureffectifs et de paralysie délibérément organisée.
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Au cœur du chaos dispendieux et bavard que je viens de décrire, la division des affaires politiques dont j’avais hérité était censée constituer l’organe de planification politique du secrétaire général et fournir un service analogue au Conseil de sécurité de l’ONU. Ce dernier, n’étant pas un organe exécutif, n’avait nul besoin d’un tel service. Mais la création d’une unité dirigée par un Américain résultait d’un compromis politique conclu bien avant mon arrivée: il s’agissait de compenser le fait que l’appui administratif au Conseil de sécurité était, pour le reste, assuré par un personnel sous contrôle soviétique.
En tant que directeur des affaires politiques, j’avais hérité d’un bureau d’environ vingt-cinq analystes et d’un personnel de secrétariat, prétendument chargé de préparer les orientations politiques destinées avant tout au secrétaire général. Il s’agissait, en principe, d’étudier les grandes questions qui se profilaient à l’horizon international et pouvaient intéresser le Secrétariat de l’ONU. La division devait également contribuer à définir la politique générale du secrétaire général et signaler les évolutions internationales susceptibles de poser problème.
Mon équipe comptait plusieurs Soviétiques, quelques Américains, un Marocain, un Chinois dont la citoyenneté demeurait obscure, un Philippin, un ancien ambassadeur de Bolivie, un dirigeant polonais du Parti communiste de Varsovie (en congé de ses fonctions) et un Turc pompeux qui se disait descendant de «généraux».
Dès que j’annonçai la tenue de deux réunions de service par semaine, les protestations fusèrent. De telles réunions n’avaient jamais existé, me firent remarquer tous «mes» collaborateurs, et les Soviétiques se plaignirent que ces rencontres visaient à «leur soutirer ce qu’ils avaient dans la tête», pratique assimilable à un lavage de cerveau et rigoureusement interdite en Union soviétique.
«Mais vous n’êtes pas en Union soviétique, vous êtes aux Nations unies», fis-je observer.
«Oui, mais nous avons le droit de nous comporter conformément à notre propre tradition prolétarienne!»
«Fort bien, suivez votre tradition prolétarienne, leur dis-je, et moi, je suivrai ma pernicieuse tradition américaine. Chaque fois que vous manquerez une réunion de service, je vous porterai absents. Vous finirez par obtenir gain de cause et devenir de véritables prolétaires: autrement dit, on vous affectera au balayage des couloirs ou au nettoyage des toilettes, balai ou serpillière à la main.»
Quelques jours après cet échange, je sortis de mon bureau personnel et faillis trébucher sur un Américain aux cheveux blancs, accroupi devant une rangée de tiroirs de classement ouverts, dont il retirait des liasses de documents. Cet ancien ambassadeur, qui travaillait dans le service depuis des années, m’avait été présenté par Emilio de Olivares comme un «monsieur Parfait».
Les Soviétiques avaient longtemps insisté pour que le contrat de ce monsieur Parfait fût prolongé: ils s’entendaient à merveille avec lui. Il faut dire qu’ils avaient d’excellentes raisons d’apprécier sa parfaite docilité.
«Qu’est-ce que vous faites par terre?» lui demandai-je.
«Je récupère quelques papiers personnels dans ces classeurs», répondit-il sans lever les paupières, alourdies sans doute par tant d’années d’humble soumission.
«Mais non, certainement pas! Ces dossiers ne sont plus les vôtres. Ils appartiennent à ce bureau. Vous avez eu tout le temps de les piller avant de quitter les lieux. Désormais, pour tout document auquel vous souhaitez accéder, faites une demande écrite et, si je donne mon accord, ma secrétaire vous le procurera.»
«Puis-je vous parler un instant en privé?» demanda monsieur Parfait.
Une fois la porte refermée, l’affrontement auquel je m’attendais n’eut pas lieu.
Il me dit: «On m’a rapporté que vous envisagiez d’instaurer cette coutume américaine qui consiste à tenir des réunions de service deux fois par semaine.»
«Je n’envisage rien du tout. La nouvelle règle a été annoncée et nous avons déjà tenu les premières réunions.»
«Eh bien, ce n’est pas l’usage au Secrétariat», m’expliqua aimablement monsieur Parfait.
«Vous voulez dire que même le secrétaire général ne réunit pas régulièrement ses collaborateurs de confiance?» demandai-je, n’en croyant pas mes oreilles.
«Pas régulièrement, et pas tous ses collaborateurs de confiance. Ici, nous faisons confiance au jugement des professionnels pour fixer eux-mêmes leur emploi du temps», déclara monsieur Parfait, visiblement très satisfait de lui.
Je ne tardai pas à constater que la situation était exactement celle qu’il avait décrite. Les professionnels du Secrétariat de l’ONU marchaient chacun au rythme de leur propre tambour — ou de celui de leur officier traitant du KGB. Les responsables officiellement chargés des divers départements et bureaux, et le secrétaire général lui-même, s’efforçaient autant que possible de ne se mêler ni des affaires des autres, ni de celles de leurs subordonnés.
Plus tard, en 1988, lorsque mon bureau à l’ONU rédigea un rapport sur les conséquences des élections nationales françaises pour les pays membres de l’OTAN, une assistante française du secrétaire général l’intercepta et le renvoya à mon service en le déclarant inacceptable. Je l’appelai pour lui dire de s’occuper de ses affaires. Aussitôt, l’ambassadeur de France, Kemoularia, demanda un entretien d’urgence avec Pérez de Cuéllar. Il protesta contre les mauvais traitements infligés à une ressortissante française du Secrétariat et contre les menaces qui, selon lui, pesaient sur son bien-être psychologique et physique.
Pérez de Cuéllar, me raconta Olivares, se recroquevilla et promit de me parler de l’affaire. Puis il me demanda timidement ce que j’en pensais. Je lui répondis que les documents de mon bureau étaient destinés à son usage et qu’il devait dire à cette dame française de s’occuper de ses affaires. Je n’entendis plus jamais parler du dénouement, mais je suis certain que don Javier informa Kemoularia qu’il avait vigoureusement attiré mon attention sur la question.
Ainsi allait la vie au Secrétariat de l’ONU, assemblage de fiefs médiévaux des temps modernes sur lesquels les secrétaires généraux n’exerçaient guère de contrôle effectif et dans lesquels ils avaient encore moins envie de mettre le nez.
Cette situation, qui perdure à l’ONU, constitue une forme d’anarchie fort mal maîtrisée. Elle entraîne les violations les plus extravagantes des «règles de conduite» imprimées que l’on distribue pieusement, de temps à autre, au personnel du Secrétariat, afin d’entretenir la fiction selon laquelle celui-ci fonctionnerait comme une organisation normale, dirigée par un responsable chargé de faire appliquer les règles.
Auparavant, on attendait des collaborateurs chargés de la planification des affaires politiques qu’ils rédigent, à l’occasion, une note d’orientation lorsque leur jugement professionnel leur en inspirait la nécessité. Mais ce programme de travail laissé à leur bon vouloir ne leur avait jamais imposé la moindre analyse systématique. À l’ONU, l’inspiration était le premier ressort de la motivation: un droit conquis par tous les fonctionnaires de l’Organisation après de longues années d’inactivité forcée.
Je ne revins ni sur ma décision de tenir des réunions de service ni sur l’attribution de tâches régulières, notamment la rédaction de notes d’orientation sur des questions importantes que le secrétaire général devait examiner. Les quelques notes que j’adressai au Conseil de sécurité me furent aussitôt retournées, accompagnées d’un message du greffier du Conseil m’indiquant qu’il m’appartenait d’en être le dépositaire et le gardien: comme me le faisait remarquer cette tortue bureaucratique, le président tournant du Conseil de sécurité n’était pas un employé du Secrétariat de l’ONU, mais le représentant permanent d’un État membre.
Hein?
Après quelques mois de cette curieuse farce, je compris qu’obliger mon équipe de «professionnels» consacrés à produire des notes d’orientation était une totale perte de temps. Aucun des documents rédigés à contrecœur sous une contrainte aussi barbare ne méritait d’être lu. D’abord parce que ces notes faméliques ne contenaient aucune idée se rapportant aux événements du monde; ensuite parce que, rédigées pour la plupart par des personnes dont l’anglais était une seconde langue, elles étaient souvent incompréhensibles. Je découvris finalement une troisième raison de mettre fin à ce supplice: le secrétaire général lui-même ne lisait pas nos notes. Il ne lisait pas davantage le New York Times ni aucun autre journal de référence, étranger ou national, à l’exception d’un exemplaire occasionnel d’El Tiempo de Bogotá, certes le meilleur quotidien des républiques andines. Ses assistants de confiance — trois de ses compatriotes péruviens — se chargeaient de tenir Pérez de Cuéllar informé de l’actualité de vive voix, selon un procédé qui ne se distinguait d’ailleurs en rien de simples commérages.
Quelques mois après mon arrivée dans ce palais de la paresse, j’aperçus mon collègue marocain sortir sur la pointe des pieds d’un ascenseur, à l’entrée du Secrétariat, puis se glisser furtivement à la poursuite de quelqu’un qui marchait devant lui.
Je l’interpellai.
«La voilà qui recommence! s’écria-t-il. Cette Philippine, ma secrétaire: elle ne va pas déjeuner, elle va chez Bloomingdale’s. Trois heures pour déjeuner! Et elle refuse de taper quoi que ce soit, ou même de répondre au téléphone, parce qu’elle passe son temps à se vernir les ongles. Vous vous rendez compte?»
«Je veux bien vous croire, mon ami. Mais si elle est vraiment aussi mauvaise, alors virons-la.»
«Vous plaisantez!» s’étrangla-t-il. «On ne licencie pas les secrétaires à l’ONU. Elles arrivent avec un contrat temporaire d’un an. Au bout d’une année d’un comportement tout juste acceptable, elles obtiennent un contrat permanent — et, ensuite, elles sont là pour la vie.»
Cette pratique éveilla ma curiosité, car je n’avais pas moins de dix secrétaires sous mon autorité. J’appelai donc le directeur du personnel, monsieur Nègre, qui confirma les propos de mon collègue. Lorsque je lui demandai des explications, il me présenta son impossibilité de licencier une secrétaire titulaire d’un contrat permanent comme une politique de gestion parfaitement normale, que tout le monde, assurément, pouvait comprendre.
Plus tard, Kofi Annan, qui devint le directeur du personnel suivant — aujourd’hui secrétaire général, le seul type de secrétaire que l’on puisse renvoyer de l’ONU à l’expiration de son mandat de cinq ans —, me confirma la subtilité du régime d’emploi à vie dont bénéficiait le personnel de secrétariat de l’ONU. Non seulement il était impossible de licencier ces employés pour quoi que ce soit qui ne relevât pas d’un comportement ouvertement criminel, mais il m’expliqua que, si je voulais me débarrasser d’une secrétaire dûment consacrée en la faisant muter hors de mon service, l’astuce consistait à lui attribuer plusieurs évaluations successives au niveau le plus élevé, afin qu’un pigeon à la tête d’un autre département se laisse prendre et l’accueille. Si je lui donnais une note inférieure, me prévint Kofi, je la garderais sur les bras jusqu’à la fin des temps ou jusqu’à sa retraite — selon ce qui surviendrait en premier.
Au fil des mois, je commençai à accommoder les quelques scrupules qui me restaient de mon expérience dans l’administration américaine à ce régime de fonction publique internationale que je découvrais. Il était inutile que j’arrive au bureau à neuf heures du matin puisque les troupes ne se présentaient qu’à dix heures, voire dix heures et demie. Le secrétaire général aussi. Si j’arrivais avant neuf heures, c’était uniquement parce que je conduisais ma femme à son travail, dans l’économie new-yorkaise ordinaire. La pause déjeuner d’une heure n’existait qu’en théorie: deux heures et demie, voire trois heures, constituaient la pratique admise et respectée à l’ONU. Rester dans les locaux après dix-sept heures passait pour une punition. À seize heures, la plupart des gens étaient déjà partis.
Et pourquoi pas, après tout? Le travail accompli par les vaillants pensionnaires du Secrétariat résultait d’un engagement flou, d’une obligation mal définie et de nature très personnelle. On ne pouvait le soumettre à des contraintes artificielles et rigides.
«C’est ça, la liberté, ce que nous pratiquons à l’ONU, plaisantait mon adjoint marocain. Vous autres Américains, vous n’avez que le mot liberté à la bouche, la liberté par-ci, la liberté par-là. Eh bien, vous devriez comprendre à quel point nous chérissons notre liberté à l’ONU. Nous ne sommes pas dans une dictature.»
C’est dans cet environnement bureaucratique grotesque que se déroulaient les affaires courantes du Secrétariat lorsque j’arrivai à l’ONU et, en l’absence de toute réforme ultérieure sérieuse et approfondie du système, c’est très largement ainsi que l’endroit continue de fonctionner. Pourtant, sous le camouflage impénétrable d’une toile de fictions bureaucratiques ingénieuses, au sein de cette invraisemblable organisation où chacun faisait semblant de travailler, se poursuivaient les véritables activités du Secrétariat: les manœuvres politiques de l’Union soviétique et des pays du bloc soviétique, ainsi que les intrigues de moindre envergure des autres États membres.
Voyons comment la mafia soviétique opérait dans ce paradis pour espions.