Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre III
La mafia soviétique à l’ONUBien des années auparavant, lorsque je travaillais au département de la Défense des États-Unis, j’avais suivi des séances de formation à la sécurité, et certaines précautions élémentaires me sont toujours restées à l’esprit. Chaque fois que je prenais possession d’un nouveau bureau, je vérifiais que le téléphone ne contenait aucun dispositif d’écoute, aucun micro clandestin. En ces temps encore rudimentaires du XXe siècle, il suffisait pour cela de dévisser l’embout du microphone et celui de l’écouteur, puis de regarder à l’intérieur si quelque chose d’anormal s’y trouvait.
Une fois installé dans mon bureau de l’ONU, qui comptait quatre fenêtres donnant sur l’East River et sur l’immense enseigne Pepsi-Cola ornant Long Island City, je me mis donc à examiner mon téléphone. Je pensais que, dans cet environnement international, il pouvait y avoir quelques raisons de se méfier, tout en riant moi-même de mes sombres soupçons. Me voilà qui jouais à l’espion!
Je trouvai effectivement quelque chose d’étrange dans le combiné, mais ce n’était pas un dispositif d’écoute. C’était un petit sachet en plastique contenant une poudre blanche.
Je réfléchis à ce que je devais faire, puis à ce que je pouvais faire.
L’atmosphère à l’ONU était franchement hostile. Je ne me faisais aucune illusion sur ce point. Les Soviétiques me considéraient comme un adversaire particulièrement dérangeant. Avais-je un témoin pouvant attester que j’avais trouvé ce sachet de papier cristal à l’intérieur du téléphone? Non. Le petit paquet pouvait-il avoir été laissé là par mon prédécesseur? Peu probable: il avait quitté les lieux plusieurs semaines avant mon arrivée. Une secrétaire ou un membre de mon équipe — dont je connaissais encore à peine tous les noms — avait-il pu placer le sachet dans mon combiné pour le récupérer ensuite à son usage personnel? Là encore, c’était fort peu vraisemblable, puisqu’il se serait ainsi compliqué l’accès au paquet. Était-ce une plaisanterie délibérée? Peu probable également, car d’ordinaire personne ne démonte son téléphone comme je l’avais fait. Cherchait-on à faire découvrir le sachet un peu plus tard, à l’occasion d’une inspection de sécurité de l’ONU, alors que j’aurais déjà occupé mon bureau depuis quelques semaines? Cette hypothèse me parut plus plausible.
Je décidai d’ouvrir le sachet, d’en prélever une quantité infime et de l’envelopper dans un morceau de papier hygiénique. Je jetai ensuite le sachet et tout ce qu’il restait de son contenu dans les toilettes des hommes. Je fis analyser le petit échantillon par des voies sûres.
C’était de la cocaïne en poudre, d’une qualité supérieure.
Ma première réaction, impulsive, fut de protester contre ce qui constituait manifestement un sale coup et de porter directement l’affaire devant le secrétaire général. Mais, après réflexion, je préférai en parler d’abord aux responsables de la sécurité de la mission américaine. Ils sourirent et m’expliquèrent que ce genre de choses arrivait tout le temps dans l’écosystème diplomatique de l’ONU. Ils me conseillèrent simplement de garder les yeux ouverts.
Je n’avais nul besoin d’un conseil pareil. Je revins donc à mon idée initiale et, deux jours plus tard, racontai à Don Javier, dans son bureau, cet incident exaspérant. Le secrétaire général fit venir son bras droit, Olivares, et tous deux m’assurèrent — sous le sceau du plus strict secret — que seuls les Soviétiques pouvaient tendre un tel piège. Olivares eut l’obligeance de m’expliquer que certains Russes présents dans les parages appartenaient probablement à la «police secrète» soviétique, autrement dit au KGB!
Cette scène, jouée par les intéressés avec le plus grand sérieux, me parut digne d’une comédie de la Restauration. Je décidai donc de prendre part à la farce. Après une réunion avec le secrétaire général adjoint soviétique — Ustinov, dont j’ai déjà parlé —, je lui demandai de faire venir dans son bureau Kashirin, son subordonné de nom. Naturellement, je ne présentai pas Kashirin comme l’agent du KGB chargé de surveiller Ustinov: énoncer une évidence peut parfois susciter des ressentiments inutiles.
Je leur racontai toute l’histoire, en insistant sur l’interprétation que m’en avaient donnée le secrétaire général et son acolyte Olivares. Les yeux d’Ustinov s’écarquillèrent, puis il fronça les sourcils. Kashirin, en revanche, éclata de rire, et je ris avec lui. Ustinov avait l’air décontenancé.
Je finis par dire à Kashirin: «Ne me dites pas que vous pensez que c’est en réalité le FBI qui a placé ce sachet là pour mettre à l’épreuve ma capacité à réagir sous pression.»
«Oui, répondit Kashirin, konyechno», c’est-à-dire «bien sûr».
Cette farce servit au moins deux objectifs: monter les Soviétiques contre le secrétaire général, qui jouait sur les deux tableaux, et peut-être faire comprendre à ce dernier que des ficelles aussi grossières ne fonctionneraient pas, au cas où il aurait été complice de la manœuvre.
Enfin, elle m’aida à prendre les choses un peu plus à la légère.
Un jour, je restai chez moi pour soigner une mauvaise grippe. Le téléphone sonna, et il s’ensuivit une conversation extravagante entre moi et ce qui s’appelait alors la New York Telephone Company.
«Allô, ici la New York Telephone Company. S’agit-il d’une ligne privée ou professionnelle?» me demanda une voix masculine.
«Vous devriez le savoir. C’est vous qui m’envoyez les factures!»
«Eh bien, à la demande d’un client, nous vérifions les numéros d’appels interurbains composés depuis une ligne des Nations unies.»
«Et qui est ce client?»
«Les Nations unies.»
«Qui, aux Nations unies?»
«Je ne suis pas autorisé à communiquer ce renseignement.»
«Et moi, je suis avocat, répondis-je en bluffant, et les lois relatives à la liberté d’accès à l’information et à la protection de la vie privée, telles qu’appliquées par la Federal Communications Commission, vous obligent à me communiquer ce renseignement si je vous le demande. Vous voulez qu’on aille au tribunal?»
«C’est une certaine Boyer, qui nous a demandé de vérifier les numéros interurbains appelés depuis le 212-963-5486», répondit la voix. C’était mon numéro à l’ONU.
Mon courageux collaborateur marocain, qui détestait la superstructure soviétique de l’ONU, m’apprit que la responsable administrative du Département des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité était une certaine Mme Solange Boyer. Elle avait un passé de militante communiste française et bénéficiait tout particulièrement de la protection du secrétaire général adjoint soviétique.
Ustinov voulait apparemment savoir qui j’appelais à Washington. J’habitais dans le comté de Westchester, ce qui, techniquement, faisait de tout appel depuis Manhattan une communication interurbaine. De toute évidence, Ustinov n’avait pas compris que le numéro de mon domicile figurait comme numéro interurbain sur ma facture téléphonique de l’ONU et que j’étais donc susceptible de répondre à cet appel. Je crois qu’Ustinov s’intéressait particulièrement à mes contacts avec les sénateurs et les membres de la Chambre des représentants des États-Unis. Je pouvais aussi appeler toutes sortes d’autres bureaux intéressants à Washington. La New York Telephone Company remplissait à son insu une fonction d’espionnage pour le KGB.
Le lendemain, je fis venir Mme Boyer dans mon bureau et la confrontai aux détails de son enquête maladroite.
Elle me répondit: «Premièrement, monsieur Sanjuan, je n’ai rien à voir avec la New York Telephone Company. Deuxièmement, le fait de retracer vos appels interurbains est parfaitement conforme à la responsabilité de l’ONU de veiller à ce que vous n’utilisiez pas votre téléphone pour des appels non officiels.»
Sa réponse avait ce parfum d’Alice au pays des merveilles que je commençais à associer à la plupart des affaires officielles de l’ONU.
«Très bien, madame. Maintenant, écoutez-moi très attentivement, répondis-je. Notez ces deux numéros: 202-224-3121 et 202-395-2000. Le premier est celui du standard du Capitole des États-Unis, par lequel je pourrai désormais joindre n’importe quel sénateur, représentant, comité parlementaire ou collaborateur du Congrès avec qui j’aurai envie de parler. Le second vous met en relation avec les opérateurs du standard de la Maison-Blanche. Ces opérateurs se souviennent de moi, puisque j’ai autrefois fait partie du personnel de la Maison-Blanche. Ils me mettront en relation avec quiconque, au sein du pouvoir exécutif américain, je jugerai nécessaire d’appeler, ou avec n’importe quelle synagogue, n’importe quel temple ou n’importe quelle mosquée que j’aurai envie de joindre, et même avec un cinéma ou un supermarché. Chaque fois que vos officiers de contrôle soviétiques voudront savoir qui j’ai appelé à Washington, dites-leur de venir me voir: ces deux numéros ne vous serviront pas à grand-chose, quelles que soient vos relations avec la New York Telephone Company. Maintenant, deuxièmement, si vous poursuivez la moindre enquête sur mes affaires officielles ou privées, j’adresserai à la mission américaine auprès de l’ONU une plainte solidement documentée concernant vos activités d’espionnage, avec copie au FBI, une autre à M. Richard Bernstein, qui couvre les Nations unies pour le New York Times, et deux autres encore au président et au principal membre de la minorité de la commission du renseignement du Sénat. Je suis certain que le secrétaire général de l’ONU comprendra, quoique à contrecœur, qu’il faut vous renvoyer en France, où vous pourrez reprendre vos activités au sein du Parti communiste français.»
J’étais persuadé qu’après cet échange, tout l’enfer allait se déchaîner et qu’Ustinov, secrétaire général adjoint, déclarerait au minimum qu’il ne pouvait tolérer l’ingérence, dans son département, d’un Américain aussi porté à l’affrontement que moi. Mais les semaines passèrent, et rien ne se produisit.
Comment Mme Boyer opérait-elle? Eh bien, elle dirigeait le Bureau de l’administration au sein du Département des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité de l’ONU, placé sous l’autorité de l’Ustinov déjà mentionné et entièrement contrôlé par les Soviétiques. Quelles fonctions administratives exerçait-elle réellement? À peu près aucune, si ce n’est assurer une liaison superficielle avec le Département de l’administration de l’ONU, qui gérait tous les dossiers du personnel, les budgets de voyage, les évaluations professionnelles et les autres services routiniers nécessaires à toute grande organisation.
Mme Boyer entretenait, bien entendu, des relations étroites et importantes avec les fonctionnaires soviétiques détachés auprès de l’ONU qui travaillaient au Département de l’administration. Ceux-ci lui fournissaient des dossiers concernant n’importe quel membre du Département des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité, mais aussi n’importe quel autre fonctionnaire du Secrétariat de l’ONU, y compris le secrétaire général lui-même. Elle obtenait tout ce qu’Ustinov et les principaux responsables du KGB — Kashirin et ses hommes et femmes de main — souhaitaient consulter.
Mme Boyer s’occupait également des relations du KGB avec le monde extérieur, principalement avec les autorités municipales de New York et les grandes entreprises de services publics, comme la compagnie de téléphone, les compagnies aériennes ou l’agence de voyages de l’ONU. Le but était, dans tous les cas, de surveiller quiconque, au sein du Secrétariat, intéressait son supérieur soviétique. Autrement dit, Mme Boyer, avec son fort accent français, se faisait passer pour une fonctionnaire légitime de l’administration de l’ONU alors qu’elle travaillait en réalité comme espionne soviétique.
La première réaction positive à mon comportement de «porc-épic» fut une invitation à déjeuner d’Arkady Kashirin, l’assistant spécial du secrétaire général adjoint Ustinov et le chien de garde du KGB chargé de surveiller celui qui était censé être son patron.
Le prédécesseur d’Ustinov, Arkady Shevchenko, avait fait défection en 1978, abandonnant son poste pour obtenir l’asile politique aux États-Unis. Ce petit homme à l’air de souris, qui avait le don d’expliquer aux Américains qu’ils ne connaissaient rien à la Russie et dirigeaient leur propre gouvernement de travers, s’était installé à Washington. Il y avait rapidement écrit, avec l’aide experte de sa nouvelle épouse américaine, des mémoires intitulés Breaking with Moscow, dont le message proprement renversant était que l’Union soviétique était dangereuse. Quant à sa femme russe et à ses enfants, il les avait commodément laissés tomber dans la mère patrie. Le gouvernement soviétique avait dès lors placé des dogues du KGB autour du successeur de Shevchenko à l’ONU, afin qu’Ustinov et ses collaborateurs ne se mettent pas en tête la brillante idée de suivre son exemple.
Mes demandes de renseignements sur les véritables fonctions de Kashirin avaient été transmises à la CIA et au FBI. Après vingt-sept années passées au service du gouvernement américain, je disposais de nombreux contacts fiables en dehors du Département d’État. On m’avait indiqué que Kashirin relevait officiellement du ministère des Affaires étrangères à Moscou et avait été détaché auprès du Secrétariat de l’ONU, mais avec cette réserve qu’il était probablement colonel du KGB, au minimum.
«Pyedra… puis-je vous appeler Pyedra?» me demanda maintenant d’un ton mielleux Kashirin, qui s’était montré plutôt guindé pendant des semaines, tandis que nous étions assis face à face dans un restaurant chinois de seconde zone de la Deuxième Avenue. Les restaurants chinois avaient la faveur de nombreux Russes de l’ONU, car, comme ils le répétaient souvent, «la cuisine chinoise est toujours bonne».
Kashirin avait naturellement une tête de petit malin. Il me faisait face, un demi-sourire aux lèvres, comme pour montrer qu’il ne croyait pas un mot de ce que je racontais. En même temps, il brûlait de connaître le véritable et sinistre dessein «caché» qui m’animait: découvrir, bien entendu, les manigances auxquelles il se livrait lui-même.
Notre conversation fut diplomatique, c’est-à-dire d’une parfaite insignifiance quant aux sujets abordés, car nous évitions tous deux de dire quoi que ce soit de compromettant. Je me demandais ce que les passants dans la rue — nous étions assis près d’une fenêtre — pouvaient bien penser de nous voir parler si peu tout en échangeant tant de sourires pleins de sous-entendus. C’était un dialogue de sourires plus que de paroles, ponctué de longs silences remplis de «hum» et de «je vois».
Après avoir ferraillé de la sorte pendant tout notre repas à deux plats — bœuf émincé médiocre et poisson croustillant, sans oublier le dessert et son biscuit chinois à message —, vint le moment de payer l’addition. Ma commande, à laquelle s’ajoutaient une soupe, une entrée, une bière Heineken et une somptueuse banane flambée accompagnée de glace, dépassait apparemment de beaucoup la somme en espèces que la mission soviétique avait allouée à Kashirin, même pour un déjeuner financé par le KGB.
«Qu’est-ce qui ne va pas, camarade?» lui demandai-je, tandis qu’il contemplait son portefeuille d’un air soucieux. «La mission soviétique ne vous a pas donné assez d’argent?»
«Non, c’est mon argent! Comme vous, moi aussi, je gagne de l’argent à l’ONU!»
«Oui, naturellement! Je n’en doute pas. Mais vous savez, ici, ils acceptent les cartes de crédit. Vous avez une American Express, non?»
«Non, en Union soviétique, nous n’avons ni American Express ni Russian Express. Nous ne croyons pas aux cartes de crédit. C’est une mauvaise habitude capitaliste, qui profite à vos prêteurs d’argent juifs. Savez-vous que le patron d’American Express est lui-même juif? Emprunter, cela vous mène très vite à des dettes énormes», protesta Kashirin avec un rictus vindicatif, tout en sachant foutrement bien que je connaissais la véritable raison pour laquelle il ne possédait aucune carte de crédit à son nom. Le gouvernement soviétique lui interdisait, comme à tout autre fonctionnaire soviétique de l’ONU, d’en avoir une, afin de rendre les défections plus difficiles. Je me demandais qui surveillait Kashirin à son tour.
À ces entraves s’en ajoutaient de plus lourdes encore, qui condamnaient tous les fonctionnaires soviétiques à une vie de frugalité extrême, voire d’indigence. Tous les membres du personnel soviétique, qui percevaient les salaires plutôt généreux de l’ONU — dont au moins 25 % provenaient, bien entendu, des contribuables américains —, devaient en reverser quelque 75 % au gouvernement soviétique. En échange, ils bénéficiaient de soins médicaux «gratuits», mais lamentables, dispensés à l’infirmerie de la mission soviétique, de logements fortement subventionnés dans un ensemble résidentiel aux allures de prison, à Riverdale, et d’écoles russes gratuites pour leurs enfants. Ils devaient également remettre au gouvernement soviétique toutes les prestations qu’ils demandaient et obtenaient de l’ONU: aides aux frais de scolarité, remboursements de leurs rares consultations médicales à New York, allocations de logement et congés payés pour rentrer au pays. Ces pauvres gens vivaient donc comme des miséreux; même les nombreux agents du KGB qui se trouvaient parmi eux devaient demander à la mission soviétique auprès de l’ONU les espèces nécessaires à leurs déjeuners autorisés.
Craignant que ceux qui seraient sensibles aux tentations vénales du mode de vie américain n’empruntent le petit chemin jaune menant à la liberté capitaliste, le gouvernement soviétique interdisait à ses fonctionnaires de l’ONU de demander une carte de crédit américaine. N’importe lequel d’entre eux aurait pourtant pu en obtenir une sans difficulté, compte tenu de son généreux salaire de l’ONU, aussi théorique fût-il. Toute infraction à cette règle était sanctionnée par un renvoi immédiat en Union soviétique, quel que fût le temps restant à courir sur le contrat de détachement auprès de l’ONU, dont la durée moyenne était de deux ans.
Le gouvernement soviétique tirait donc de ses agents à l’ONU un joli profit bien capitaliste, tout en dissuadant ses fonctionnaires de vivre avec trop de dignité dans ce pays d’abondance décadent.
Le Secrétariat de l’ONU collaborait avec les autorités soviétiques en licenciant immédiatement tout agent détaché par l’Union soviétique dont la nomination était révoquée. Sans ressources, sans papiers attestant de sa situation et sans emploi, un Soviétique récalcitrant aurait eu bien du mal à se soustraire aux représentants de la mission soviétique à New York pour demander l’asile aux États-Unis.
Kashirin regarda une nouvelle fois l’addition avec une anxiété manifeste, puis son maigre portefeuille. Je sortis le mien, lui pris l’addition des mains et déclarai: «Laissez-moi ce plaisir.» Il poussa un soupir de soulagement, cette fois en tant qu’être humain et non comme agent du KGB. Tandis que j’ouvrais mon portefeuille pour en tirer ma carte American Express, Kashirin aperçut, épinglé à l’intérieur, un grand insigne doré, sur lequel étaient gravés, au milieu de rayons disposés en étoile, les mots Micronesian Bureau of Investigation.
«Qu’est-ce que c’est que cet insigne?» demanda Kashirin, visiblement saisi, en me fixant droit dans les yeux avec une expression alarmée.
«Oh, c’est parce que, lorsque j’étais secrétaire adjoint à l’Intérieur, j’ai contribué à créer le Micronesian Bureau of Investigation dans les territoires américains du Pacifique, pour traquer les trafiquants de drogue. On m’a nommé chef honoraire de ce service, et je le suis toujours. En réalité, c’est à vie. J’en suis très fier. Je suis également, soit dit en passant, major dans la police de Guam et capitaine dans celle des îles Vierges. Cet insigne me vaut toutes sortes d’égards professionnels de la part du NYPD et de n’importe quel service de police aux États-Unis. Il m’a rendu de fiers services à Washington. Mais ce n’est pas un titre purement honorifique. Je conserve aussi une copie de ma commission dans un autre compartiment de mon portefeuille, et j’ai le droit de me lancer à la «poursuite à chaud» de tout criminel micronésien en fuite à New York. Mais croyez-moi, Arkady, je ne songerais jamais à poursuivre un Micronésien où que ce soit: ce sont des gens très robustes et plutôt dangereux quand on les accule.»
Presque aussitôt après ce déjeuner, je reçus un appel de mon autre camarade soviétique, le secrétaire général adjoint Ustinov.
«Vous prendre déjeuner avec moi?» me demanda-t-il.
Dès le lendemain, nous nous rendîmes dans un restaurant indien situé à une demi-rue de l’ONU.
Pendant tout le repas, Ustinov tourna autour du pot avec une régularité presque musicale, sur un rythme syncopé. Préférais-je la cuisine indienne à la cuisine espagnole? Pourquoi les États-Unis s’opposaient-ils au traité sur le droit de la mer? New York, si humide, n’était-elle pas en réalité plus froide que Moscou? Enfin, il en vint à sa question: «Ah, vous avez insigne de police?»
«Oh oui, répondis-je. J’en ai plusieurs. Vous voulez voir celui qui est dans mon portefeuille? Il est très joli.»
Je lui permis d’admirer l’insigne, sans toutefois lâcher mon portefeuille. Ustinov finit par régler les puri et le masala. Il laissa même un pourboire!
D’autres déjeuners devaient suivre, avec des Russes fascinés par mon insigne. L’un d’eux, un certain Perevertsev — dont l’invitation fut la cinquième que j’acceptai — me laissa sans façon payer l’addition au restaurant chinois de la Deuxième Avenue agréé par les Soviétiques. Perevertsev était une sympathique canaille du KGB, qui parlait couramment anglais et aimait se livrer à des jeux plus risqués que ceux de ses collègues des services de renseignement soviétiques. Les autres agents du KGB et du GRU (renseignement militaire) aimaient jouer au chat et à la souris; Perevertsev, lui, avait un faible pour le chat contre le chat.
«Alors, tous mes compatriotes me disent que vous avez un très joli insigne qui vous permet d’échapper aux contraventions de stationnement à New York. Est-il aussi inoffensif que vous le prétendez?»
«Comment un insigne pourrait-il être dangereux, surtout un insigne honorifique parfaitement authentique comme celui que vos copains ont vu dans mon portefeuille, tovarisch?» répliquai-je.
«En m’appelant tovarisch, ou, comme vous dites, ‹ camarade ›, voulez-vous laisser entendre que nous exerçons le même métier, vous et moi?» demanda Perevertsev avec un large sourire, la bouche ouverte et un œil fermé, en émettant un reniflement bien audible, pour souligner, j’imagine, le caractère métaphorique de sa question.
«Mais enfin, mon vieux, nous sommes tous les deux fonctionnaires internationaux, évidemment! À quoi d’autre pourriez-vous bien penser?»
«Mais vous étiez vice-ministre dans votre ministère américain des Affaires intérieures, n’est-ce pas?» riposta Perevertsev, dans la deuxième ou la troisième position de l’escrimeur — je ne sais plus très bien laquelle.
«Le Département de l’Intérieur n’est pas chez nous un ministère des Affaires intérieures, comme votre Ministerstvo Vnutrenych Del’. Le nôtre s’occupe des ressources naturelles, des fleuves, des forêts, des mines, des parcs nationaux et des territoires. Voilà dans quel sens il est ‹ intérieur ›. Nous, nous n’emmenons pas les gens à la prison de la Loubianka», déclarai-je en prenant un air faussement grave.
Perevertsev afficha un large sourire, pour me signifier qu’il pensait m’avoir enfin coincé. «Mais vous avez bien la Park Police, non? Et elle travaille avec votre FBI; et vous êtes chef honoraire du MBI, c’est-à-dire, si je ne me trompe pas, du Micronesian Bureau of Investigation. Non?»
«Donc, à vos yeux, c’est le KGB qui déjeune avec le MBI, c’est bien ça?» lançai-je en riant.
«Comment savez-vous que je suis KGB? Peut-être je suis GRU, vous savez, renseignement militaire; ou peut-être je suis simplement pauvre type innocent, venu d’un pays pauvre qui a toujours peur d’être envahi par les Tatars, les Polonais, les Turcs, les Juifs, les Suédois, les Français, les Allemands, et encore une fois les Allemands. Vous, les Américains, personne ne vous envahit. C’est vous qui envahissez les autres, mais uniquement pour le bien des indigènes.»
Il y avait quelque chose de poignant dans ses propos. C’était souvent l’ultime argument de bien des Russes que j’avais connus, acculés à se justifier en recourant à la défense du «pauvre petit moi».
J’estimai que cet échange valait bien le prix de ce médiocre déjeuner chinois et, comme je l’ai dit, je réglai donc l’addition.
Plus tard, assis dans mon bureau aux quatre fenêtres donnant sur l’East River, au-delà de laquelle s’étendait un panorama tout ce qu’il y a de plus américain — Long Island City, le Queens, Brooklyn et, plus loin, les aéroports de New York ainsi que des portions du comté de Westchester, tout cela visible, à condition de forcer un peu la vue, depuis le trente-deuxième étage du Secrétariat de l’ONU —, je m’interrogeai sur la situation aussi tortueuse qu’incongrue dans laquelle je me trouvais. J’étais constamment scruté et soumis à des interrogatoires au cours de déjeuners médiocres qui se succédaient. J’étais confronté aux manifestations les plus flagrantes d’un antisémitisme ouvertement affiché. Et tout cela parce qu’on m’avait identifié comme un Américain loyal, ici même, à New York, tout en me soupçonnant d’être juif.
Le secrétaire général adjoint Ustinov m’aborda ensuite à la sortie d’une réunion avec le secrétaire général et me demanda: «Vous pas encore signer contrat à l’ONU?»
«Je considère que le télégramme du secrétaire général tient lieu de contrat», répondis-je.
«Vous pas signé télégramme?» reprit-il avec un sourire amical tout à fait de circonstance.
«Non. J’ai signé le reçu du télégramme, mais, comme vous le savez sans doute, on ne peut pas signer un télégramme. Je n’ai aucune raison de douter qu’un contrat officiel me sera remis. Et vous?» lui demandai-je.
«Comment vous dites: ‹ Il y a beaucoup de lèvres entre les faux pas ›? C’est bien ça?»
Les jours passant, je ne cessais de m’étonner de l’impolitesse et de la défiance auxquelles je me heurtais. Une partie, j’en étais sûr, tenait à l’irrespect habituel dont les fonctionnaires de l’ONU faisaient preuve les uns envers les autres, bien loin de l’image populaire d’une organisation où régneraient les exigences du protocole et l’élégance des manières diplomatiques. Mais nombre de ces gifles symboliques m’étaient expressément destinées, à moi, l’intrus américain sûr de lui, celui qui venait se mêler de leurs affaires — l’espion. Et, ah oui, le Juif clandestin! C’était la façon dont l’ONU remettait à contrecœur les États-Unis à leur place.
Pour faire face à cet accueil hostile et sans cesse renouvelé, je décidai de rendre les coups au double, me disant qu’une telle attitude donnerait l’image d’un homme assuré des soutiens dont il disposait à l’extérieur.
Aussi, lorsque le secrétaire général adjoint Ustinov insinua, sans la moindre subtilité, que je risquais de ne pas obtenir de contrat, je répliquai:
«La coupe ferait bien de parvenir jusqu’aux lèvres, Slava. Sinon, à votre place, je me précipiterais à la coopérative de crédit de l’ONU pour contracter un prêt à court terme et tenir le coup.»
«Crédit? Qu’est-ce que crédit veut dire pour cette chose?» L’anglais de Slava, qui s’améliorait régulièrement, retrouva soudain la fluidité hoquetante d’un robinet juste après que le plombier a rouvert l’arrivée d’eau.
«Eh bien, voilà, répondis-je. Si je n’avais pas de contrat, mes amis de Washington, non seulement à la Maison-Blanche mais aussi au Congrès, seraient très mécontents. La contribution des États-Unis au budget de l’ONU pour cette année serait, à tout le moins, sérieusement retardée, si elle n’était pas purement et simplement suspendue. Le secrétaire général de l’ONU ne pourrait alors plus payer les salaires. Et vous auriez besoin d’un prêt pour tenir quelques mois!»
Peu après cet échange amical, je me dis: «Mais bordel, où est mon contrat officiel?» Cette question en tête, j’allai voir le directeur du personnel, ce Nègre dont j’ai déjà parlé. Sur l’invitation de sa secrétaire, j’entrai dans son bureau, mais le directeur faisait semblant de lire un document, dont il ne tournait pourtant pas les pages.
«Oui?» marmonna-t-il au bout d’un moment, sans lever les yeux de l’accessoire qu’il tenait devant son visage.
Je ne dis rien.
Il marmonna de nouveau: «Oui?»
«La courtoisie la plus élémentaire voudrait que vous posiez ce document, du moins si nous devons nous parler ici. Sinon, nous pouvons nous retrouver dans le bureau du secrétaire général, où, je suppose, vous ne ferez pas semblant de lire un document.»
Le directeur du personnel m’informa que la rédaction des contrats prenait beaucoup de temps à l’ONU, parfois même des années.
Ustinov, le Russe, cherchait manifestement à interférer dans les responsabilités du directeur du personnel, à qui il appartenait de rédiger mon contrat officiel. Peut-être espérait-on m’intimider et me pousser à reprendre mon ancien poste dans l’administration américaine.
Je déclarai au directeur que mon contrat établirait, j’en étais certain, un record de rapidité et d’immunité contre toute obstruction.
«Eh bien… dans votre cas… les pièces de votre dossier ne sont… pas complètes», révéla-t-il après bien des hésitations.
«Comment cela? Il n’y avait pas grand-chose à remplir, je vous l’accorde, mais j’ai rempli tous les formulaires qu’on m’a envoyés.»
«Nous n’avons pas votre certificat de mariage, monsieur Sanjuan, et vous n’avez pas indiqué votre religion. Êtes-vous chrétien ou juif?»
«Je me suis marié en Angleterre, croyez-le ou non, à St. Margaret’s, qui fait partie de l’abbaye de Westminster. Notre licence de mariage, délivré par l’archevêque de Cantorbéry, est un grand parchemin médiéval dépourvu de ponctuation, mais orné d’un fort joli sceau. Il est encadré et accroché dans notre chambre, et je n’ai nullement l’intention de vous l’apporter. Vous imaginez que j’aurais pu passer vingt-sept ans au service du gouvernement américain, obtenir sans encombre de multiples habilitations de sécurité, sans être légalement marié à celle que je présente comme ma femme? Quant à ma religion, je ne la mentionne jamais sur aucun formulaire. Cela ne vous regarde pas!»
«Ce n’est pas de vous que l’ONU se méfie. Ce sont ces Arabes, vous savez. Ils prétendent avoir des épouses et des personnes à charge, mais ils mentent presque toujours», me confia le directeur. «Mais si vous êtes juif… ou chrétien, naturellement… vous n’auriez qu’une seule femme, n’est-ce pas?»
«Écoutez, répondis-je, je ne crois pas un mot de ces sornettes. Les Arabes, dont certains m’inspirent beaucoup de respect et d’affection, ne mentent pas davantage que les Britanniques, les Français ou les habitants du Niger.» Le directeur du personnel était originaire du Niger. «Alors vous feriez mieux de trouver une autre excuse extravagante pour faire obstruction.»
«Avez-vous un reçu attestant le paiement de votre licence de mariage?» s’enquit-il, quelque peu penaud.
«Comment voulez-vous que je le sache? Cela m’a coûté cher, mais quant au reçu — à supposer qu’il y en ait eu un —, je ne sais pas où il est, ni même s’il existe.»
Ce soir-là, ma femme et moi fouillâmes nos albums de souvenirs et finîmes par trouver un papier qui ressemblait fort à une banale facture de blanchisserie. Il portait toutefois sur soixante-quinze livres, et nous en déduisîmes qu’il pouvait s’agir du reçu correspondant aux frais de notre licence de mariage.
Le lendemain, je remis ce morceau de papier peu impressionnant au directeur du personnel. Il acquiesça et, ô miracle, me tendit mon contrat, soigneusement rédigé, avec son duplicata! Je signai l’original et conservai la copie.
Quelques jours plus tard, le secrétaire général adjoint Ustinov me sourit — cette fois de la manière la plus déplacée qui soit — et me dit: «Je vois vous signer contrat.»
«Quel contrat? répondis-je. Ah oui, je crois bien que je l’ai signé. Franchement, je ne m’en souviens plus.»
Mais la mafia soviétique de l’ONU n’allait pas me lâcher. Après tout, j’étais peut-être juif et, de toute évidence, un Américain sur lequel son pays pouvait compter. Je n’avais manifestement pas le profil ordinaire d’un fonctionnaire de l’ONU.