Le Gang Onusien

Pedro A. Sanjuan

Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU

© Doubleday/Pedro A. Sanjuan 2005.

Chapitre IV
La mafia soviétique à l’œuvre

Dans les quelques mois qui suivirent mon arrivée, je découvris ce que la plupart des gens du Secrétariat savaient déjà: les Soviétiques se servaient essentiellement de l’ONU comme d’un organisme de collecte de renseignements, camouflé mais abondamment pourvu en personnel. Javier Pérez de Cuéllar lui-même figurait parmi les mieux informés. Le secrétaire général plaisantait souvent sur le contrôle exercé par les Soviétiques sur certains secteurs «critiques» du Secrétariat. Leur emprise omniprésente sur tout ce qu’ils jugeaient utile fournissait une matière inépuisable à des anecdotes dont les esprits cyniques du Secrétariat se servaient volontiers pour égayer l’ennui quotidien qui régnait dans la tour d’ivoire de l’ONU. Ces bavardages oiseux revenaient toujours au même thème: les Soviétiques se livraient aux pires extravagances en plein New York, sous le nez d’Américains crédules. Tout le monde trouvait leur naïveté particulièrement amusante, précisément parce qu’elle était «tellement» américaine.

Les Soviétiques avaient mis sur pied un système de collecte ouverte de renseignements, remarquablement organisé et pourtant d’une simplicité étonnante. Grâce à un arrangement ancien et d’une incroyable désinvolture conclu avec les États-Unis, ils contrôlaient entièrement la bibliothèque du Secrétariat de l’ONU, pourtant dotée d’effectifs considérables. Une autre composante du Secrétariat, la division de traduction russe, qui formait le plus important groupe de traducteurs de langue étrangère de l’institution, était rarement disponible pour effectuer les traductions les plus ordinaires, même à la demande du secrétaire général en personne.

À l’ONU, la forme de communication privilégiée est le mémorandum. Les «notes», «documents», «études» et «homélies» y sont rares: il leur manque la gravité que confère ce substantif latin de quatre syllabes.

C’est au moyen de ces documents solennels, rédigés dans un dialecte anglais connu sous le nom de «jargon onusien», que l’on échange des pensées aussi profondes que celle-ci:

«Toutefois, nonobstant l’importance de la question, il pourrait néanmoins être observé que, dans l’hypothèse où le Conseil de sécurité prendrait la décision de procéder à une évaluation des dommages infligés à l’Irak, il pourrait souhaiter adopter une résolution définissant à cet effet un mandat du Secrétaire général.»

Un jour, dans un mémorandum, je faisais référence à Arkady Shevchenko, ancien secrétaire général adjoint aux affaires politiques et aux affaires du Conseil de sécurité — hélas, il n’existe pas de sigles pour les titres de fonctions à l’ONU! —, ce transfuge soviétique qui avait acquis une triste célébrité au sein de l’Organisation. J’avais donc besoin de consulter un exemplaire de son livre, alors un best-seller, Breaking with Moscow.

«Ellen», dis-je par l’interphone à l’une de mes secrétaires. Elle entra dans mon bureau avec un empressement dont la plupart des autres membres de mon équipe étaient incapables. C’était précisément pour cette raison que je l’avais choisie pour la délicate mission consistant à aller chercher ce livre à la bibliothèque de l’ONU.

«Vous voulez ce livre-là!» s’exclama-t-elle. J’acquiesçai d’un signe de tête.

Une heure et demie plus tard, Ellen reparut, sans le livre.

«Ils disent qu’ils sont occupés et qu’en plus ils n’ont pas le livre, parce que c’est un “mauvais” livre. Si j’ai mis autant de temps, c’est parce qu’il m’a fallu attendre une éternité avant qu’un de ces sales types daigne enfin s’occuper de moi.»

«Suivez-moi!» ordonnai-je. Peu après, nous passions tous deux devant le comptoir de prêt de la bibliothèque Dag Hammarskjöld. Je la conduisis jusqu’au catalogue sur fiches.

«Vous ne le trouverez pas là. J’ai déjà cherché», me prévint Ellen.

«Mein Kampf? demandai-je. Ah, je crois bien qu’ils doivent l’avoir. Oui, le voici au catalogue, d’Adolf Hitler, rien de moins.» Ellen me regarda, perplexe.

«Mais…» commença-t-elle, sans pouvoir aller plus loin: je l’avais prise par le poignet pour l’entraîner vers le comptoir de prêt.

Trois hommes, derrière le comptoir, s’appliquaient à ignorer mes demandes d’excuse et mon index droit agité en l’air. Manifestement conscients que je sollicitais poliment leur attention, ils persistaient néanmoins à feindre de ne pas voir ma présence pourtant indéniable devant eux.

«HÉ!» hurlai-je alors. Non seulement ils sursautèrent malgré eux, mais j’attirai aussi les regards noirs des autres personnes qui circulaient alentour.

«Nous sommes occupés!» s’exclama le plus grand des trois, avec un accent russe impossible à manquer.

«Pas autant que vous allez l’être si vous continuez à nous ignorer!»

«Qu’est-ce qu’il y a?» répliqua le porte-parole russe.

«Vy ochen bezmaniemyi», autrement dit «Vous êtes très impoli», dis-je en russe.

Cela changea la donne dans nos négociations. Tout le bruit que je faisais avait probablement amené le grand Russe à se demander qui j’étais. Étais-je l’un des leurs, l’un des nôtres, l’un de qui, au juste? Il s’avança, toujours profondément contrarié.

«Je veux que vous me trouviez un exemplaire de Breaking with Moscow, d’Arkady Shevchenko. Le secrétaire général le demande. Si vous ne me le fournissez pas dans un délai que je jugerai raisonnable, vous souhaiterez peut-être alors expliquer, dans le bureau même du secrétaire général, pourquoi vous êtes trop occupés pour faire fonctionner cet endroit comme une bibliothèque.»

«Écoutez, répondit le bibliothécaire russe, désormais un peu inquiet, ce livre pas être dans bibliothèque, parce que nous pas l’avoir dans bibliothèque, parce que c’est mauvais livre. Je peux pas vous donner ce que nous pas avoir dans bibliothèque. Veuillez excuser.»

Je lançai un regard méprisant à cet individu, que ses deux acolytes étaient venus flanquer en signe de solidarité. «Je viens de trouver Mein Kampf, d’Adolf Hitler, dans votre catalogue sur fiches, dis-je. On considère généralement que c’est un mauvais livre. Un très mauvais livre. Mais vous l’avez — à titre de référence, j’imagine. Il est tout de même difficile de croire que l’ouvrage inoffensif de Shevchenko soit à ce point pire. Vous voyez ce que je veux dire?»

«Je connais pas Mein-machin. Je connais pas ce livre!» lança le bibliothécaire russe en se retournant, désireux de couper court à l’échange.

«Vous avez entendu parler d’Adolf Hitler, tout de même? Son nom s’écrit aussi H-Ü-T-L-E-R, et sa mère était une Schickelgruber, je crois. Vous savez qui c’est, non?» repris-je en élevant encore la voix, au grand dérangement des lieux.

«Oui, j’ai connu Hitler. Je l’ai connu!» répondit le pseudo-bibliothécaire.

«C’est drôle, rétorquai-je, vous n’avez pas l’air assez vieux pour avoir connu Hitler!»

«Vous ne vouliez pas ce livre sur Hitler?» me demanda Ellen tandis que nous regagnions notre bureau, vaincus.

«Non, merci. Je l’ai déjà lu!» répondis-je.

La bibliothèque de l’ONU n’était, bien entendu, pour l’essentiel qu’une couverture. Certes, elle possédait des livres, des périodiques, des documents, et ainsi de suite. Elle disposait également, comme je le découvris peu à peu, d’un personnel pléthorique composé en très grande majorité d’«experts» soviétiques en bibliothéconomie, qui accomplissaient tout ce que leur gouvernement leur demandait, sauf faire fonctionner une bibliothèque ordinaire.

Le directeur de la bibliothèque — en vertu d’un accord formel très antérieur à mon arrivée — était toujours un fonctionnaire soviétique choisi par le gouvernement soviétique. Pourquoi les Soviétiques avaient-ils besoin d’exercer un monopole sur la bibliothèque de l’ONU? Ils tenaient à la contrôler non seulement au titre de leur compétence plutôt douteuse en matière de bibliothèques, mais aussi pour leurs activités de collecte de renseignements, une science déjà fort développée dans divers services de l’État soviétique.

Et pourquoi les États-Unis avaient-ils accepté ce degré absurde de contrôle soviétique sur la bibliothèque de l’ONU? J’essayai de le savoir, mais l’opinion généralement admise à la mission américaine auprès de l’ONU était que ce monopole soviétique ne concernait, après tout, que la bibliothèque de l’Organisation. Quel mal pouvait-il en résulter? Ce n’était qu’une bibliothèque!

En approfondissant quelque peu mes recherches, je pus établir que la bibliothèque de l’ONU, soumise à une direction soviétique monolithique, était probablement la plus vaste machine de collecte de renseignements dont disposait l’URSS aux États-Unis. Un flot d’informations aussi large que l’Amazone arrivait régulièrement à la bibliothèque de l’ONU, avant de passer à la division de traduction russe de l’Organisation, dont les traducteurs étaient tous détachés par l’Union soviétique.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les «bibliothécaires» de l’ONU aient été trop occupés pour trouver des livres destinés au secrétaire général. Et rien d’étonnant non plus à ce que le livre d’Arkady Shevchenko figure plus haut sur l’index librorum prohibitorum de l’ONU que Mein Kampf, de comment s’appelle-t-il déjà!

Toujours au nom du secrétaire général de l’ONU, la bibliothèque du Secrétariat sollicitait, à la demande des services de renseignement de Moscou, des informations très précises auprès du Stanford Research Institute, de la Rand Corporation et d’autres entreprises travaillant pour le département américain de la Défense, parfois même auprès de l’Advanced Research Projects Agency de ce même département (croyez-le ou non), ainsi qu’auprès de quantité d’autres sources intéressantes. À cela s’ajoutaient naturellement les renseignements obtenus des bureaux du Congrès à Washington, des universités américaines, des entreprises, des banques, des agents de change et d’une myriade d’autres interlocuteurs disposés à fournir à l’«ONU» des faits et des chiffres sur tout ce que l’«ONU» souhaitait connaître. Aucune de ces sources n’aurait donné suite à une demande émanant de l’ambassade soviétique à Washington. Mais, venant du Secrétariat de l’ONU, ces requêtes étaient jugées «légitimes», et les informations soigneusement ciblées — nullement secrètes, mais extrêmement utiles et très abondantes — étaient expédiées avec empressement et diligence à la bibliothèque de l’ONU. Nombre de leurs fournisseurs devaient même se sentir honorés que l’ONU leur demandât des informations aussi précieuses.

Il n’est pas facile de ranger dans une catégorie particulière l’ensemble des documents recueillis à l’ONU, à New York, pour les services de renseignement soviétiques. On collectait ce que demandaient les différents utilisateurs soviétiques, sur une gamme immense de sujets en perpétuel renouvellement. Sous d’habiles prétextes, les agents soviétiques de la bibliothèque de l’ONU pouvaient demander à une entreprise travaillant pour la défense de leur communiquer la séquence des tirs de missiles balistiques intercontinentaux américains en cas d’échange nucléaire entre les États-Unis et l’URSS, en prétendant que le secrétaire général de l’ONU avait besoin des données employées dans les simulations de guerre pour mieux orienter les études de l’Organisation sur le règlement des conflits.

On pouvait demander à un constructeur automobile américain de fournir une documentation non classifiée, mais abondante, sur les caractéristiques des principaux chars de combat américains, afin d’affiner les propositions de désarmement de l’ONU à Genève. Des demandes constantes visaient à obtenir les noms de responsables du gouvernement américain ou de membres du personnel, régulièrement renouvelé, des commissions parlementaires les plus importantes, notamment celles chargées des affaires étrangères ou des crédits militaires. Les demandes fréquentes d’informations sur les parcs nationaux, les parcs des différents États et les zones rurales permettaient aux Soviétiques de tenir constamment à jour leurs grilles de ciblage du territoire américain.

Une fois cette habitude prise de demander des données sur une multitude de sujets intéressant le renseignement, l’ONU acquit au fil des ans la réputation d’une organisation internationale particulièrement méticuleuse et curieuse dans sa collecte d’informations, tout aussi légitime que les nombreux organismes suédois œuvrant pour le désarmement ou que la Croix-Rouge suisse. Rien ne distinguait ces activités de l’ONU d’activités parfaitement ordinaires, sinon que l’Organisation ne participait pas réellement, de façon significative, aux négociations bilatérales de désarmement entre les États-Unis et l’URSS. Quant aux organismes privés qui, à l’étranger, militaient pour la maîtrise des armements, c’était bien souvent leur unique raison d’être.

La bibliothèque de l’ONU ne se contentait pas de recueillir, à l’usage des services de renseignement soviétiques, des informations sur la stratégie et les équipements militaires américains. Elle tenait également un relevé précis du vaste appareil de défense des États-Unis, comprenant ses entreprises sous contrat et les chercheurs des établissements universitaires américains financés sur les crédits de la défense.

Je me fis progressivement une idée de plus en plus complète de l’ampleur des activités de collecte de renseignements menées par les Soviétiques à travers la bibliothèque de l’ONU. Mes informations provenaient de membres chevronnés de mon équipe, notamment de Soviétiques, de Polonais, de Roumains et d’autres employés de l’ONU envoyés par les pays du rideau de fer, dont certains étaient peu à peu gagnés par la désaffection, ainsi que de fonctionnaires des missions d’Europe orientale. À mesure que le délabrement de l’Union soviétique devenait plus manifeste, ces personnes cherchaient, en se confiant à moi, à nouer des liens avec le principal «espion» américain. Cela pourrait leur être utile, pensaient-elles, pour s’assurer à terme un statut de résident plus permanent aux États-Unis.

De la bibliothèque du Secrétariat de l’ONU, les informations étaient transmises en masse à la division de traduction russe. Là, des analystes soviétiques détachés auprès de l’Organisation procédaient à leur tri et à leur traduction. Les éléments les plus importants de ce qui constituait littéralement un océan de documents étaient envoyés à la mission soviétique auprès de l’ONU, à New York, puis, de là, par la valise diplomatique inviolable, au ministère soviétique des Affaires étrangères, au ministère soviétique des Relations économiques extérieures, au KGB et à divers services de renseignement militaires.

Le renseignement recueilli ouvertement en grande quantité a toujours eu, pour les Soviétiques, beaucoup plus de valeur que les «secrets» dérobés. Les documents et périodiques publiés fournissaient, par exemple, les éléments nécessaires pour reproduire les avions militaires américains les plus modernes. Beaucoup de leurs caractéristiques, notamment celles touchant à l’aérodynamique et à la conception des appareils, ont toujours été accessibles, jusque dans les publications techniques servant à vendre le matériel américain sur le marché international de l’armement. Pourquoi le MiG-29 ressemble-t-il à une copie du F-14? Parce que c’en est une.

Ayant assez tôt, après mon arrivée à l’ONU, reconstitué l’infrastructure simple mais efficace de la collecte soviétique de renseignements au sein du Secrétariat, j’en informai Jeane Kirkpatrick, ambassadrice des États-Unis auprès de l’ONU, qui se déclara stupéfaite. Elle transmit mon rapport succinct au département d’État américain, dont on lui répondit qu’il était parfaitement au courant de la situation, mais avait décidé de ne pas soulever la question: cela aurait «déstabilisé» nos relations à l’ONU et aurait même pu nous obliger à demander à des membres soviétiques du personnel de quitter les États-Unis. Effectivement, cela aurait pu être nécessaire! Le département d’État ajouta qu’il ne souhaitait pas exposer les diplomates américains en poste à Moscou à des représailles. Encore un prétexte spécieux pour ne rien faire.

Il restait bien entendu d’autres possibilités au département d’État. Il aurait pu, par exemple, avertir les administrations américaines que la bibliothèque de l’ONU était sous contrôle soviétique et leur demander de ne fournir aucune information à l’Organisation, qu’elle fût de source ouverte ou d’une autre nature. J’aurais d’ailleurs pu prévoir la réponse du département d’État avant même de me risquer à faire cette proposition.

Faire circuler une telle mise en garde à Washington, me répondit-on, aurait troublé la stabilité de nos relations avec l’ONU. Et le département d’État jugeait ce résultat indésirable. On pourrait donc dire qu’il apportait son plein soutien aux opérations soviétiques de collecte de renseignements menées au sein du Secrétariat de l’ONU. Pour être parfaitement juste, le ministère soviétique des Affaires étrangères essaya de rendre la pareille aux Américains, mais se contenta d’autoriser l’ambassade des États-Unis à rester au centre de Moscou, permettant ainsi aux diplomates américains de regarder par les fenêtres lorsqu’avaient lieu les défilés de l’Armée rouge.

Puisque toutes ces manigances semblaient connues de tout le monde, jusqu’aux gardiens de l’immeuble de l’ONU, et peut-être même des équipes de nettoyage, je commençai à m’intéresser au degré d’emprise des Soviétiques sur les autres activités du Secrétariat. Au bout d’un an dans la maison, j’avais exhumé bien d’autres faits curieux concernant l’hégémonie bureaucratique soviétique à l’ONU.

Le contrôle soviétique ne se limitait ni à la bibliothèque du Secrétariat ni aux vastes services de traduction russe. Les Soviétiques contrôlaient en réalité tous les aspects importants du Secrétariat de l’ONU. Des fonctionnaires soviétiques y occupaient nombre de postes névralgiques. Il ne s’agissait pas nécessairement des fonctions les plus élevées, mais elles n’en étaient pas moins extrêmement utiles.

Ainsi, dans le service du personnel, rebaptisé par la suite département des ressources humaines, les Soviétiques avaient toujours la haute main sur des postes stratégiques auxquels ils ne renonçaient jamais. Il est presque superflu de répéter que ces tripatouillages étaient de notoriété publique, particulièrement parmi les fonctionnaires du service du personnel, et assurément pour l’actuel secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, à l’époque où il était directeur du personnel. L’opinion couramment admise était que, si les Soviétiques choisissaient de pervertir le système de l’ONU et si les Américains choisissaient de les laisser faire, les autres n’avaient aucune raison de s’en faire.

Même scénario au département de l’information. Au département des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité, les Soviétiques manœuvraient les titulaires de tous les postes de direction, au premier comme au deuxième échelon, fonctions cruciales pour la conduite de ce département. Et ainsi de suite dans tout le Secrétariat de l’ONU: grâce aux fonctionnaires détachés par l’Union soviétique, ou à leurs supplétifs venus d’autres pays du bloc soviétique et d’États soumis, les Soviétiques pouvaient diriger, dans la pratique, les activités quotidiennes du Secrétariat.

Il faut ici que j’explique brièvement les pratiques très particulières de recrutement du Secrétariat de l’ONU. Ses fonctionnaires proviennent des différents États membres, approximativement en proportion de la part du budget ordinaire de l’Organisation que chacun de ces États est censé financer. Les deux grandes exceptions à cette règle sont les États-Unis et Israël.

La quote-part officiellement assignée aux États-Unis a toujours représenté entre le tiers et le quart du budget total. Toutefois, si l’on tient compte de toutes leurs contributions financières, volontaires ou non, des exonérations fiscales que les États-Unis accordent à l’ONU et de leurs autres apports «en nature» — autrement dit, sous forme de services —, la contribution américaine est bien supérieure à cette proportion. De fait, puisque d’autres États membres ont souvent versé leurs contributions en monnaies faibles plutôt qu’en devises fortes, les États-Unis ont été, et demeurent, le principal bailleur de fonds de l’ONU, de très loin, et un bailleur absolument indispensable.

Si les États-Unis exigeaient qu’on leur attribue une proportion de postes correspondant à leur contribution financière massive, les Américains formeraient une majorité écrasante et disproportionnée au sein du Secrétariat, et les États-Unis seraient accusés de régenter l’institution. C’est pourquoi le nombre de fonctionnaires américains de la catégorie des administrateurs a été limité à un peu plus de quatre cents, à quelques unités près.

Mais les administrateurs américains du Secrétariat sont, pour ainsi dire, recrutés dans la rue. Il est rare qu’ils bénéficient du soutien officiel du gouvernement américain, et l’immense majorité d’entre eux n’éprouve nullement le sentiment de devoir allégeance aux États-Unis. Ils se considèrent comme de véritables fonctionnaires internationaux, consciencieux et responsables, qui ne doivent fidélité qu’à l’ONU et à ses grands principes, même si ceux-ci sont parfois un peu rouillés.

Tout cela serait parfait si les autres membres du personnel du Secrétariat pensaient et agissaient eux aussi en fonctionnaires internationaux exemplaires. Mais, pendant les cinquante années de la guerre froide, tous les fonctionnaires du Secrétariat originaires de l’URSS, des pays d’Europe orientale appartenant au bloc soviétique, de Chine et d’un certain nombre d’autres États membres ont exercé leurs fonctions sous le régime dit du «détachement» (secondment), dont j’ai déjà parlé. Cela signifie, en clair, qu’ils étaient des agents agissant sous le patronage du gouvernement de leur pays d’origine.

À ce système de détachement si «bien équilibré» s’ajoutait le fait que les États qui ne détachaient pas officiellement leurs ressortissants défendaient eux aussi jalousement ceux qui travaillaient au Secrétariat de l’ONU. À l’exception des Américains, tous les fonctionnaires du Secrétariat étaient soutenus et défendus par leurs gouvernements respectifs, ne serait-ce que pour protéger l’influence de leurs États au sein d’une administration dans laquelle, en principe, les États membres n’étaient censés exercer aucune influence.

Ainsi, la plupart des fonctionnaires «ordinaires», non détachés, étaient également, dans une mesure appréciable, les agents de leurs gouvernements respectifs au sein du Secrétariat. Cela valait pour les Français, les Britanniques, les Allemands, les Espagnols, les Brésiliens, et ainsi de suite — sans oublier, bien entendu, tous les ressortissants du Moyen-Orient.

Et les Israéliens?

Jusqu’à une époque relativement récente, les Israéliens n’avaient même pas besoin de présenter leur candidature: le Secrétariat de l’ONU n’en recrutait aucun, et il n’engageait qu’un nombre infime de Juifs américains. Cette injustice envers Israël ne s’est atténuée que marginalement. De fait, on a pourvu une bonne partie du quota israélien de l’ONU avec des Palestiniens de nationalité israélienne, de façon à maintenir au minimum le nombre de Juifs israéliens proprement dits.

Des postes se libèrent périodiquement au Secrétariat de l’ONU. Or les fonctionnaires soviétiques détachés auprès de l’Organisation y restaient environ deux ans, ou bien travaillaient sous contrat temporaire de trois mois, renouvelable. Comment les Soviétiques parvenaient-ils donc à conserver en permanence le contrôle d’un si grand nombre de rouages essentiels de la bureaucratie du Secrétariat?

Leur dispositif était ingénieux, encore qu’il reposât sur la stupidité proprement ahurissante de la mission américaine auprès de l’ONU et sur le travail d’obstruction souterrain du département d’État des États-Unis.

Voici comment fonctionnait le système soviétique. Les petits États membres du tiers-monde disposaient de faibles effectifs au Secrétariat de l’ONU. Dans bien des cas, il manquait cinq ou dix personnes à ces petits États pour atteindre leur quota dans l’ensemble du personnel. Des effectifs aussi réduits pouvaient aisément fondre sous l’effet des maladies, des décès ou des départs à la retraite. Lorsqu’un de ces pays perdait ainsi le titulaire d’un poste important, celui-ci était souvent pourvu par un fonctionnaire d’un autre pays; bientôt, les petits États n’exerçaient même plus l’influence minimale qu’ils détenaient au Secrétariat.

Peu importait que, théoriquement, les postes ne fussent pas censés être répartis en fonction de la volonté des États membres d’exercer une influence sur le Secrétariat. L’infiltration du KGB soviétique, organisée au moyen du système de détachement, avait depuis longtemps vidé cet argument de toute portée. Les Soviétiques proposèrent néanmoins à l’Assemblée générale de l’ONU qu’un État membre «sous-représenté» puisse conserver les postes devenus vacants au Secrétariat, ces postes étant réservés à des remplaçants provenant du même État jusqu’à ce que son quota fût atteint ou dépassé.

La mission des États-Unis et le ministère de la Gentillesse (autrement dit, le département d’État) s’empressèrent de souscrire à la résolution proposée par les Soviétiques à l’Assemblée générale, qui consacrait ce système si «équitable». Naturellement, les Américains étaient eux aussi les amis du tiers-monde! La résolution fut adoptée par consensus, ou à l’unanimité: un exemple attendrissant de coopération entre les superpuissances.

À partir de ce moment, l’Union soviétique prit constamment un léger retard dans la nomination de fonctionnaires détachés auprès du Secrétariat; l’URSS devint ainsi elle-même un État membre chroniquement sous-représenté. Au lieu de procéder exclusivement à des nominations de deux ans, elle multiplia les engagements temporaires de trois mois, qui n’entraient pas dans le calcul de son quota et pouvaient être renouvelés indéfiniment. Les Soviétiques maintenaient ainsi intact leur contingent d’agents. Mieux encore: tous les postes occupés jusque-là par des fonctionnaires soviétiques détachés étaient désormais réservés exclusivement à des remplaçants soviétiques, puisque l’Union soviétique, malgré l’importance de ses effectifs, restait officiellement sous-représentée. Et tout nouveau poste dans lequel les Soviétiques réussissaient à s’introduire serait, dès lors, réservé pour toujours à leurs remplaçants.

Pendant ce temps, les candidats américains à un emploi faisaient l’objet d’une enquête poussée jusqu’à l’excès. On constituait sur chacun d’eux des dossiers pouvant atteindre quinze centimètres d’épaisseur, qu’on examinait avec un soin méticuleux, soi-disant pour veiller à ce qu’aucune brebis galeuse ne se glisse dans les rangs — ni même le moindre petit fruit gâté. En réalité, cet examen minutieux visait à trouver des prétextes politiques pour rejeter les candidatures américaines. Les administrateurs américains ordinaires n’étaient pris en considération que s’ils pouvaient prouver qu’ils n’avaient aucun contact avec le gouvernement des États-Unis. Grâce à leur contrôle presque complet du système de recrutement de l’ONU, les Soviétiques veillaient à ce qu’aucun agent américain ne vienne, aux échelons intermédiaires et inférieurs des administrateurs, faire pendant aux fonctionnaires détachés par l’Union soviétique.

Naturellement, aux échelons les plus élevés, des personnalités américaines nommées pour des raisons politiques étaient parfois acceptées, par simple opportunisme. Il n’existait aucun moyen de refuser sans se suicider politiquement la demande que le vice-président George Bush avait adressée à Javier Pérez de Cuéllar pour obtenir ma nomination. Pourtant, le dossier qu’on avait constitué sur moi dépassait lui aussi les quinze centimètres d’épaisseur. Plus qu’un simple profil, c’était une sorte d’échographie, couche après couche, de mon identité réelle comme de mon identité imaginaire.

En revanche, les Américains qui briguaient des postes d’administrateur aux niveaux intermédiaires ou inférieurs étaient régulièrement écartés dès lors qu’ils avaient entretenu auparavant le moindre lien avec le monde politique américain.

Le sénateur John Warner, de Virginie, avec lequel j’avais travaillé à Washington lorsqu’il était secrétaire à la Marine, me demanda de recevoir une jeune collaboratrice de son équipe. Elle avait une excellente formation en relations internationales et souhaitait sincèrement travailler à l’ONU. Je recommandai qu’elle fût admise à présenter sa candidature et obtins le soutien de la mission américaine auprès de l’Organisation. Notre appui fut le baiser de la mort. Après six mois de discussions interminables sur son dossier, sa candidature ne fut même pas admise à l’examen, et Warner entra dans une colère noire. J’en parlai au secrétaire général, qui n’avait pas la moindre idée de l’identité du sénateur Warner. Au cours de mes dix années au Secrétariat, il m’apparut avec une parfaite évidence qu’aucun ressortissant d’un pays quelconque ne pouvait espérer y être recruté sans le soutien de la mission de son pays auprès de l’ONU — à l’exception des Américains. Pour eux, c’était tout le contraire: le soutien de leur gouvernement les disqualifiait automatiquement.

Les candidats soviétiques et ceux des pays du bloc soviétique, à l’inverse, étaient pratiquement acceptés sans même qu’on les eût vus. Il suffisait d’une maigre demande de deux pages, indiquant le nom, l’adresse, la formation et le poste souhaité à l’ONU, présentée par leur gouvernement suivant une procédure réglée d’avance, qui n’impliquait même pas une véritable approbation de l’Organisation. En revanche, tout Russe qui n’avait pas reçu l’agrément formel du gouvernement soviétique était automatiquement éliminé.

Quelle belle affaire!

Je vais en donner deux exemples représentatifs.

Valery Zdorovenin travaillait dans ma division et passait pour un spécialiste des questions maritimes, en particulier du droit de la mer, domaine dans lequel rien n’avait bougé à l’ONU depuis plus de quinze ans. Il était censé être océanographe et avoir beaucoup voyagé de par le monde à bord des flottilles de pêche soviétiques. Il était assez évident que ses fonctions océanographiques, sur ces navires, avaient consisté à mener les activités d’espionnage auxquelles se livraient toutes les flottilles de pêche soviétiques, avec leurs imposants navires-usines, à quelques milles des côtes, juste au-delà des eaux territoriales des États-Unis et des pays de l’OTAN, ainsi qu’aux abords de bien d’autres régions sensibles du monde.

Zdorovenin était un garçon fort sympathique, doté d’un humour russe communicatif et d’une certaine propension à se confier. Notre premier échange véritable eut lieu le jour où je lui demandai de rester un peu après dix-sept heures pour examiner avec lui un rapport qu’il avait rédigé. «Je ne peux pas», me répondit-il.

«Pourquoi ne le pouvez-vous pas, si je puis me permettre? Je sais que vous autres filez tous d’ici avant cinq heures, mais aujourd’hui j’insiste pour que vous restiez», lui dis-je en fronçant les sourcils. Je me souviens très bien de ce froncement de sourcils.

«Non, monsieur Sanjuan, je ne peux pas rester, car il faut que je prenne le bus pour rentrer à nos logements de Riverdale, vous savez», répondit-il comme un écolier devant le directeur.

«Eh bien, prenez un autre bus, bon Dieu! Ou le métro!» répliquai-je, en fronçant les sourcils plus profondément encore.

«Monsieur Sanjuan, vous ne comprenez pas», dit Zdorovenin, presque en gémissant. «C’est bus soviétique pour Riverdale, notre résidence, là où nous habitons. Ils font l’appel au bus et, si je ne suis pas là, je suis dans la merde jusqu’au cou, comme vous dites ici.»

«Alors, comment faites-vous pour aller au centre-ville, au théâtre, au restaurant ou au cinéma?» demandai-je, sans être encore tout à fait convaincu par son histoire.

«Nous n’allons pas d’habitude dans ces endroits, mais si nous devons sortir quelque part, il nous faut une autorisation officielle, par exemple pour acheter une paire de chaussures ou un nouveau radiocassette. Vous savez, nous adorons les radiocassettes. Nous n’en avons pas en Russie», m’expliqua Zdorovenin avec une franchise désarmante.

«Allez donc prendre votre foutu bus!» lui dis-je. Je comprenais à présent que ces pauvres gens étaient pratiquement des prisonniers à New York.

Quelques années plus tard, Zdorovenin était devenu mon ami, autant que ses circonstances particulières le lui permettaient. Un jour, enfin, je l’emmenai déjeuner à Chinatown, au 20 Mott Street, dans mon petit restaurant préféré, bon marché et authentiquement spécialisé dans la cuisine du Hunan. Après tout le temps qu’il avait passé dans la Grosse Pomme, il n’était encore jamais allé à Chinatown.

Tandis que nous mangions des huîtres farcies, il commença à me raconter sa vie. Il finit par m’avouer que, lors d’une de ses campagnes de pêche, il avait acheté clandestinement quelque part en Orient une grande quantité de poupées bon marché, dans l’intention de les introduire en contrebande en Russie et de les y revendre avec un joli bénéfice: les jouets étrangers de ce genre étaient alors très recherchés en URSS. À peine avait-il débarqué à Vladivostok que la police des frontières du KGB l’avait arrêté et avait fouillé le navire à la recherche des cartons de poupées. Ce fut, me dit-il, sa dernière campagne de pêche. En guise de punition, on l’avait envoyé à l’ONU.

Les Soviétiques envoyaient donc au Secrétariat de l’ONU des contrebandiers condamnés, qu’ils pouvaient ainsi tenir encore plus étroitement. Leur passé criminel ne faisait nullement obstacle à leur recrutement: l’ONU ne demandait guère davantage que le nom, le grade et le numéro matricule. En revanche, une accumulation de contraventions pour excès de vitesse, ou une recommandation du sénateur Warner, suffisait à disqualifier un malheureux Américain pourtant parfaitement qualifié qui souhaitait faire carrière à l’ONU.

Un jour, le pauvre Zdorovenin vint finalement me trouver dans un état de profonde détresse. À l’heure du déjeuner, dans un bar de la Deuxième Avenue, il avait rencontré un Américain qui s’était présenté comme appartenant à «la police secrète fédérale des États-Unis» et lui avait suggéré de quitter l’ONU pour aller révéler des secrets soviétiques à Washington. Que devait-il faire? me demanda-t-il — à moi, entre tous les gens possibles!

Je dis à ce pauvre et infortuné Zdorovenin que je ne pouvais pas faire grand-chose pour lui, mais que je doutais fort que quiconque se présentât comme appartenant à «la police secrète fédérale des États-Unis».

«Oh si, si, monsieur Sanjuan, c’est exactement ce que le type a dit!» protesta Zdorovenin.

Mes amis du Bureau me dirent que mon collaborateur russe devait délirer, et je décidai de me tenir à l’écart de l’imbroglio dans lequel Zdorovenin avait pu se fourrer.

«Eh bien, alors, je vais protester auprès de la mission soviétique: votre gouvernement se livre à des manœuvres auprès d’un fonctionnaire de l’ONU», proclama imprudemment Zdorovenin.

«C’est votre mission soviétique», lui répondis-je.

Quelques jours plus tard, je m’aperçus que Zdorovenin n’était plus au bureau. Ma secrétaire m’apprit qu’il était parti précipitamment quelques jours auparavant, en disant qu’il ne reviendrait pas.

Tandis que je regardais les chiffres lumineux au-dessus de la porte d’un ascenseur de l’ONU, j’aperçus du coin de l’œil Vassily Safronchuk, le secrétaire général adjoint soviétique qui avait succédé à Ustinov. «Qu’est-il arrivé à notre ami Zdorovenin?» lui demandai-je, bien que, dans les ascenseurs de l’ONU, on évitât généralement les conversations.

Safronchuk haussa les deux sourcils et esquissa un sourire énigmatique. Une fois sortis de la cage métallique, il se tourna vers moi et me dit: «Oui, eh bien, Valery Zdorovenin est tombé malade. Il a maladie chronique qu’on ne peut soigner qu’en Union soviétique. Nous avons de très bons médecins et hôpitaux en Union soviétique, comme vous savez.»

Le successeur de Zdorovenin fut un certain Victor Tsarev, autre «expert» de ce droit de la mer qui sommeillait depuis si longtemps. Il se présenta dans mon bureau avec un petit bout de papier portant une très brève notice biographique, qu’il me remit en même temps qu’une étude de dix pages qu’il était censé avoir rédigée sur le droit des profondeurs marines. Le document était en français, car le français était la langue qui convenait à l’ONU — comme il prit soin de me le faire remarquer en russe.

«Alors, vous connaissez la langue de Racine!» m’exclamai-je en français.

«Nyet. Tol’ko chitaioo. Ne govorioo», me répondit-il. «Je sais seulement la lire. Je ne la parle pas», indiquant qu’il soupçonnait au moins que je venais de lui parler français.

Il apparut que Tsarev, pour avoir présenté en français ce papier censé attester ses qualifications, avait par là même rempli d’avance toutes ses obligations professionnelles. Il se contenta dès lors d’arriver à dix heures du matin, puis de disparaître rapidement pour le reste de la journée, sauf lorsqu’il réapparaissait de temps à autre à l’heure du déjeuner, dans le seul but de confirmer un peu plus sa présence.

Un jour, alors que je repartais déjeuner dans mon restaurant favori de Mott Street avec quelques membres de mon équipe, dont deux Polonais russophones (l’un d’eux avait appartenu au Comité central du Parti communiste à Varsovie), je croisai Tsarev à la porte. «Venez déjeuner avec nous à Chinatown», lui dis-je; il prit mon invitation pour un ordre.

Au déjeuner, Tsarev ne souffla mot jusqu’à ce que je l’encourage à briser la glace. Je lui montrai l’interminable carte et rompis son silence en déclarant: «Il n’y a rien de meilleur que la cuisine chinoise. Je vous recommande vivement les huîtres farcies.»

Tsarev commanda ces bivalves farcis et fit une grimace en déclarant qu’ils étaient délicieux: «Ochen’ vkusno!» Puis il demeura longtemps silencieux. Enfin, dans un anglais hésitant, il osa dire: «À Moscou, nous avons aussi excellent restaurant chinois.»

«À New York, lui répondis-je sans la moindre vergogne, nous avons 60 325 restaurants chinois.»

«Ah oui? Où ça?» demanda Tsarev.

«Regardez autour de vous en sortant. Il y en a 450 rien que dans Mott Street!»

Le charme de Tsarev résidait dans son incompétence manifeste. Peut-être excellait-il à chiffrer des messages secrets destinés à Moscou. S’il avait été un simple Américain, jamais il n’aurait réussi à se faire admettre à l’ONU.

Les Soviétiques avaient la finesse de ne pas donner l’impression qu’ils convoitaient tous les postes de direction du Secrétariat. En revanche, dans tous les départements qui ne leur étaient pas déjà concédés, ils visaient les postes stratégiques de numéro deux ou de numéro trois. Le département des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité, la bibliothèque du Secrétariat de l’ONU et la division de traduction russe étaient, officieusement, considérés comme des domaines entièrement réservés aux Soviétiques.

Au service du personnel, l’emprise soviétique était particulièrement étroite. Grâce à leurs agents judicieusement placés dans des postes «permanents», les Soviétiques pouvaient suivre toutes les affaires privées touchant à la vie des fonctionnaires non soviétiques, ce qui leur procurait des renseignements particulièrement utiles au moment du renouvellement des contrats. Madame Boyer, au sein du département des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité passé sous domination soviétique, supervisait ce travail.

Aux moments décisifs de la carrière d’un fonctionnaire de l’ONU, les Soviétiques savaient quelles dettes celui-ci avait contractées pour des soins médicaux, quelles hypothèques pesaient sur ses biens, quels prêts bancaires il devait encore rembourser. Autrement dit, ils connaissaient son degré d’aisance ou de désespoir, et savaient dans quelle mesure le renouvellement de son contrat pouvait servir à le contraindre à collaborer de temps à autre.

Comment le gouvernement américain avait-il pu se laisser berner au point de tolérer un tel abus de pouvoir? En réalité, les raisons de cette tolérance étaient faciles à comprendre. Une fois la manœuvre soviétique fondée sur la «sous-représentation» devenue manifeste, il n’était plus possible de revenir en arrière sans placer les États-Unis dans la situation de devoir restreindre les droits et les privilèges durement acquis des petits pays insuffisamment représentés, mais aussi les privilèges âprement conquis — et scandaleux — des Soviétiques, qui s’étaient délibérément maintenus en situation de sous-représentation.

En 1986, toutes ces combines et ces manœuvres sournoises étaient devenues parfaitement évidentes pour moi, comme pour n’importe quel membre du Secrétariat de l’ONU doté d’un QI légèrement supérieur à la moyenne. Lors de mes déplacements à Washington, où je rencontrais des sénateurs, des représentants ou leurs collaborateurs, je m’efforçais de leur montrer à quel degré de contrôle les Soviétiques étaient parvenus au Secrétariat et comment ils continuaient à étendre leur emprise. Je choisissais moi-même les parlementaires auxquels je rendais visite, car Javier Pérez de Cuéllar ne comprenait rien à ce qui se passait au Congrès américain — et cela ne l’intéressait pas davantage. Il comptait sur le département d’État pour lui obtenir les crédits du Congrès, et il avait raison. S’il tenait à faire la cour aux parlementaires de Washington, c’était pour des raisons plus personnelles. Il aimait fréquenter les grands personnages de la politique, quand bien même il était incapable de distinguer un démocrate d’un républicain. J’avais donc carte blanche.

À quelques exceptions près — les sénateurs Hatch, Kassebaum, Hollings et D’Amato, le représentant Scheuer et une poignée d’autres —, le Congrès considérait l’ONU comme une perte de temps, une organisation que les Américains finançaient simplement pour faire plaisir au tiers-monde.

Les manœuvres et les tromperies soviétiques — surtout leurs activités de collecte de renseignements menées avec une pareille effronterie — ne m’en exaspéraient pas moins. Au cours d’un déjeuner avec Pérez de Cuéllar, je lui fis remarquer en passant que, tôt ou tard, ces abus scandaleux finiraient par éclater au grand jour, et que l’opinion publique américaine pourrait bien faire pression sur le Congrès pour qu’il étrangle financièrement l’ONU.

«Eh bien, don Pedro, me dit-il, si la mission américaine ou vous-même pouvez me présenter un cas d’espionnage soviétique au sein du Secrétariat qui soit entièrement documenté, je prendrai sans hésiter les dispositions nécessaires pour faire expulser le responsable de ce bâtiment et le renvoyer en Russie!»

Je souris. Il savait foutrement bien qu’il était impossible de «documenter» une telle affaire, puisque les locaux sacro-saints de l’ONU étaient inaccessibles aux enquêteurs américains. Il savait aussi que, malgré la quantité d’informations dont je disposais — presque autant que lui —, je n’étais pas en mesure de monter, sur qui que ce soit, un «dossier» retraçant chaque affaire, chaque acte et chaque document.

S’agissant de l’emprise soviétique, les secrétaires généraux de l’ONU n’étaient ni stupides, ni mal informés, ni même complices. Ils n’étaient rien de tout cela, compte tenu du peu de souci que le gouvernement américain manifestait pour ses propres intérêts.

En 1988, mon premier mandat de cinq ans arrivait à expiration et, comme tout autre fonctionnaire de l’ONU — y compris le secrétaire général —, je devais en obtenir le renouvellement. Celui-ci passait normalement pour automatique. Mais, au cours d’un autre déjeuner, dans un moment de bavardage désœuvré, Ustinov, qui était encore alors secrétaire général adjoint soviétique, me demanda d’un air rusé si je comptais rester. Il rattacha cette question faussement innocente au montant de mon emprunt hypothécaire, laissant entendre qu’il savait exactement combien je devais encore rembourser, puisque les Soviétiques savaient tout sur tout le monde.

Ces renseignements provenaient presque certainement de mes déclarations de revenus. En tant que fonctionnaire américain de l’ONU, j’étais tenu de les remettre à l’Organisation, qui les transmettait au département du Trésor des États-Unis afin d’obtenir son approbation pour ma contribution de fonctionnaire de l’ONU, équivalente à mon impôt américain sur le revenu. Toutes ces informations confidentielles, ainsi qu’un certain nombre d’autres données personnelles — car le Trésor m’obligeait à faire valoir, dans ma déclaration, toutes les exonérations auxquelles un Américain pouvait prétendre —, étaient accessibles, par l’intermédiaire d’un homme de paille soviétique employé au service du personnel sous les ordres de Kofi Annan, au plus haut responsable soviétique du Secrétariat et à son officier traitant du KGB, ou peut-être à Madame Boyer.

À l’indiscrète question d’Ustinov, je répondis: «Ne prenez pas trop mal ma réponse, je vous prie, mais il existe une expression russe que j’aimerais employer à la place d’une réponse plus précise.» Je lançai alors une grossièreté particulièrement violente visant la mère du secrétaire général adjoint soviétique, pratique courante en Russie que l’on désigne par le terme materit’.

Mon collègue russe quitta le déjeuner, peut-être pour éviter une attaque d’apoplexie, et ne revint qu’au moment où l’on servait le dessert. L’affaire n’eut aucune suite.