Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre V
Comment le KGB contrôlait le SecrétariatJ’entretiens depuis longtemps des relations professionnelles courtoises avec d’authentiques membres du KGB. Aussi, sans prétendre connaître dans le détail les anciennes opérations du KGB à travers le monde, ni les activités actuelles des services de renseignement russes, ai-je été assez étroitement mêlé à toute une gamme singulière d’activités clandestines soviétiques. Pour ces rapports amicaux avec «l’ennemi», je n’ai été ni arrêté, ni traduit devant une cour martiale, ni déclaré combattant ennemi, ni traité de traître. Au contraire, le Federal Bureau of Investigation m’a décerné une distinction que j’expose fièrement au mur de mon bureau. Allez comprendre!
Comme le lecteur l’aura peut-être remarqué, un concours de circonstances bizarres avait depuis longtemps créé à l’ONU un environnement paradoxal, à l’abri de tout contrôle extérieur, mais où presque rien ne pouvait rester confidentiel. De fait, les Soviétiques et les autres agents étrangers n’avaient guère besoin de s’imposer de grandes précautions de sécurité à l’intérieur du Secrétariat, puisqu’il constituait — et constitue toujours — une société fermée, une confrérie remarquablement conviviale pour bon nombre de «fonctionnaires internationaux» parfois occupés à des manœuvres clandestines et à des activités criminelles. Complices et adversaires s’y côtoyaient dans une assez grande promiscuité.
Je savais à quoi ils se livraient. Ils savaient à quoi je me livrais. J’en informais le FBI, mais celui-ci ne pouvait pas faire grand-chose des renseignements que je lui communiquais. Le département d’État ne voulait rien savoir. De leur côté, les agents soviétiques ne pouvaient pas faire grand-chose pour entraver mes investigations: ils n’avaient aucun intérêt à provoquer un incident en essayant de se débarrasser de moi.
Pour mieux comprendre tout cela, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que les plans définitifs du bâtiment du Secrétariat de l’ONU eurent des débuts peu rassurants. Ils reposaient sur un projet de l’architecte français Le Corbusier, pour qui les bâtiments étaient des sculptures, sans être nécessairement des lieux habitables. Selon son projet, toute la haute dalle de quarante étages du gratte-ciel de l’ONU aurait reposé sur des pilotis — un vaste ensemble de colonnes. Peu lui importaient les vents glacials qui balaient, l’hiver, l’estuaire de l’East River à New York. Si l’idée des pilotis avait été retenue, les fonctionnaires de l’ONU auraient terriblement souffert du froid en attendant les ascenseurs.
Le Corbusier finit par se retirer, déclarant que le bâtiment était conçu par «un comité», et c’est bel et bien un comité qui dessina la version remaniée du Secrétariat de l’ONU. L’édifice est d’une impraticabilité remarquable: les couloirs sont étroits mais interminables, et l’espace réservé aux bureaux est très limité à chaque étage. La conception en forme de dalle superpose de minces tranches d’espace. Chaque étage est coupé en deux par six cages d’ascenseur et par des toilettes pour dames aux proportions généreuses. Plus loin dans le couloir, l’étage est de nouveau amputé par des toilettes pour hommes, tout aussi généreuses, et par une cage verticale de quarante étages qui sépare le bâtiment du Secrétariat d’un immense escalier de secours intérieur en béton, indépendant de l’édifice, et ressemblant à un escalier monumental sans fin. De l’autre côté des ascenseurs, un second escalier monumental occupe lui aussi de la place à tous les étages.
En somme, le Secrétariat de l’ONU est un enfer pour ceux qui souffrent de polyarthrite rhumatoïde et un paradis pour les vessies peu disciplinées: il offre en effet une centaine de toilettes, pour les hommes et pour les femmes.
Le bâtiment favorise néanmoins, de manière assez fortuite, une certaine intimité collective: son agencement peu pratique oblige à disperser les nombreux départements du Secrétariat sur plusieurs étages. Comme nous l’avons déjà vu, les fonctions des différents départements du Secrétariat de l’ONU sont difficiles à démêler et semblent se retrouver, à peu près identiques, dans chacun d’eux. Il y a très peu de coopération entre les départements. Cela se comprend aisément: la répétition des mêmes fonctions rend chaque département pratiquement autosuffisant — tel un duché médiéval sous l’autorité d’un monarque impuissant —, tandis que l’absence de véritable substance identifiable donne à la plupart d’entre eux un caractère superflu. Ils peuvent donc fonctionner sans difficulté indépendamment les uns des autres.
Au désordre créé par la cohabitation des personnels de départements qui se gardent jalousement de partager leurs fonctions en double s’ajoute le prestige de l’altitude. Les étages supérieurs du bâtiment sont des emplacements très recherchés. À mesure que les départements se constituaient et prenaient possession de portions de ces étages élevés, leur expansion ultérieure devait trouver place, tant bien que mal, dans les étages intermédiaires et inférieurs. Ce glorieux désordre, fruit d’une croissance pour ainsi dire organique, fait aujourd’hui que tout le monde croise tout le monde: chacun remarque donc facilement qui voit qui, et pourquoi.
À la fin des années 1980, lorsque l’hégémonie de l’URSS commença à présenter des fissures manifestes et que son effondrement définitif se rapprocha, les hommes du KGB à l’ONU durent envisager la perspective de se retrouver tous orphelins. Naturellement, ils préféraient rester aussi longtemps que possible au pays de l’abondance. Et quel était l’Américain qu’ils connaissaient le mieux, qu’ils fréquentaient le plus et auquel, paradoxalement, ils faisaient le plus confiance? Eh bien, moi, bien sûr: l’espion américain qu’ils voyaient et à qui ils parlaient tous les jours.
Ils me demandaient constamment conseil. Ils sollicitaient mon aide pour obtenir gratuitement les services d’un avocat lorsqu’eux-mêmes ou leurs femmes avaient un accident de la circulation, lorsqu’ils recevaient des appels menaçants de racketteurs de la mafia russe de New York, ou lorsqu’ils souhaitaient raconter leur histoire à la presse ou devant un public universitaire. Ils finirent par m’offrir un festin à Moscou, dans le meilleur restaurant soviétique, le Braga — sans doute la principale raison pour laquelle McDonald’s devint un établissement de luxe après 1992.
Quel genre d’individus étaient donc ces hommes du KGB et les autres fins limiers soviétiques?
Dans l’ensemble, c’étaient des gens plutôt intelligents et raffinés. Ils possédaient une compréhension subtile de la condition humaine et, avec elle, un sens de l’humour russe plein de finesse.
En URSS, avec tous ses furoncles et ses abcès, le dicton américain selon lequel «l’intelligence militaire est un oxymore» ne s’appliquait pas vraiment. Dans une société autoritaire, les individus les plus doués avaient tendance à se diriger vers les professions les plus autoritaires, à commencer par la police secrète, sous ses multiples formes. Le KGB était une organisation gigantesque, dont toutes les activités étaient loin de relever de l’espionnage. Il disposait d’une armée qui protégeait les frontières soviétiques, conduisait des opérations ouvertes et clandestines, et faisait de l’ingérence dans les affaires d’autrui sa raison d’être. Nombre des éléments les plus brillants et les plus capables de l’URSS entraient au KGB.
Le Secrétariat de l’ONU à New York constituait une affectation très recherchée au KGB. Ses agents pouvaient s’y détendre, jouer à cache-cache avec leurs «adversaires» américains et s’offrir le luxe de goûter aux douces largesses du capitalisme décadent.
«Pedro, plis, rends-moi service, me demanda un jour un certain Kharitonov. Regarde appareil photo que je viens d’acheter chez Central Camera, à Central Grand.»
«Grand Central», le corrigeai-je. S’adresser à moi en russe était une marque de considération que les Russes de l’ONU m’accordaient fréquemment. En revanche, leur parler moi-même trop souvent en russe aurait été une insulte, comme si je leur avais dit: «Votre anglais n’est pas assez bon.»
«Combien avez-vous payé?» lui demandai-je.
«Trois cent cinquante dollars. C’est Oyimpus. Très bon», répondit Kharitonov, qui commençait à flairer une mauvaise affaire.
«Vous vous êtes fait avoir. Vous auriez dû l’obtenir pour 150 dollars», lui fis-je observer, le cœur un peu serré, mais dans l’espoir d’apprendre au KGB comment on fait ses achats dans notre pays.
«Mais c’est prix du catalogue», protesta-t-il faiblement.
«On ne paie jamais le prix affiché chez Central Camera, lui expliquai-je. Vous demandez: ‹ Combien? › Le vendeur vous répond: ‹ 350 dollars. › Vous dites: ‹ Je n’ai pas beaucoup de temps à perdre avec les plaisanteries. Alors, combien, pour de bon? › Il vous répond: ‹ Je peux vous le laisser à 290 dollars. Vous travaillez à l’ONU? Dans ce cas, nous avons un prix spécial de 250 dollars. › Vous tournez les talons en disant: ‹ Au revoir! › Il vous lance: ‹ Attendez une minute, je vais voir avec le directeur. › Il revient aussitôt et annonce: ‹ 160 dollars, c’est notre dernier prix. › Vous dites: ‹ 150, ça marche? › Et vous repartez avec votre Olympus pour moins de la moitié de ce prix catalogue sorti tout droit d’un conte de fées. Voilà comment il faut s’y prendre.»
«Mais ça, comme bazar à Damas. Pas sérieux. En Union soviétique, un prix, et on paie», gémit Kharitonov.
«En Union soviétique, mon vieux, vous ne pouvez même pas acheter d’appareil Olympus!» rétorquai-je.
Nous éclatâmes de rire tous les deux.
Mais, au bout du compte, c’était moi qui étais le dindon de la farce: après cette première leçon sur les vertus du capitalisme, il ne se passa pratiquement plus une semaine sans qu’au moins un fonctionnaire soviétique de mes amis vienne dans mon bureau me demander combien il devait payer un appareil photo, des jumelles, un télescope ou n’importe quel autre article vendu chez Central Camera.
Si mon anecdote sur Kharitonov vous paraît quelque peu condescendante, songez qu’à Moscou, je n’avais pas la moindre idée du prix qu’il convenait de payer pour un appareil photo, ni de l’endroit où m’en procurer un, et que, de toute façon, acheter un appareil photo était absolument hors de question pour un étranger comme moi. Lors de mon deuxième voyage en Russie, à l’époque soviétique, je découvris que les bons appareils photographiques — on en fabriquait là-bas certains qui n’étaient pas si mauvais — n’étaient accessibles que par l’intermédiaire du ministère de la Défense, et seulement sur présentation d’un justificatif attestant que l’acheteur était photographe professionnel, c’est-à-dire membre du profsoyus approprié, par exemple du syndicat des photographes.
Pourquoi le ministère de la Défense? Parce que les instruments d’optique avaient avant tout des applications militaires, et que la Défense en avait donc la charge.
Kharitonov et les autres agents du KGB parlaient assez ouvertement de leur propre statut de profsoyus: autrement dit, de membres professionnels du KGB. Sans jamais affirmer qu’ils appartenaient au KGB ou au GRU, ils ne le niaient pas davantage et souriaient largement lorsque, sur le ton de la plaisanterie, je pointais vers eux un doigt accusateur. Naturellement, tous avaient apporté à l’ONU les titres administratifs minimaux exigés, qui les rattachaient officiellement, dans leur pays, au ministère soviétique des Affaires étrangères.
Le plus dostoïevskien de ces nobles espions était le successeur du secrétaire général adjoint Ustinov. Petit et trapu, mêlant des ascendances scandinaves et tatares, portant le nom mongol russifié très caractéristique de Vassily Sergueïevitch Safronchuk, il avait un peu plus de soixante ans, une belle tignasse de cheveux blancs et arborait en permanence un sourire rusé, expression d’un complexe d’infériorité aux multiples facettes.
On ne pouvait rien dire ni révéler que Safronchuk ne sût déjà, pas même la tension artérielle d’une perruche. «Ya uzhe znayoo!» — «Je le sais déjà!» — était l’expression qu’il avait constamment aux lèvres.
Ancien capitaine d’artillerie dans l’Armée rouge, il ne manquait jamais une occasion de raconter comment son unité avait reçu, pendant la guerre, un camion Studebaker fourni par les États-Unis au titre du prêt-bail, avant que les forces américaines, venues récupérer le matériel de leur pays en Allemagne aussitôt après la guerre, ne le leur reprennent. Les Yankees avaient emporté le Studebaker tant aimé et l’avaient fait sauter à peu de distance de Vassily et de ses hommes.
«Pourquoi vous avez fait ça? On adorait notre camion», se lamentait-il inlassablement, en me reprochant cette infamie comme si j’en étais personnellement responsable.
Au début, je compatissais avec Safronchuk. Mais, après avoir entendu sa triste histoire pour la énième fois, je lui dis que je n’avais rien à voir avec la Seconde Guerre mondiale, puisqu’elle s’était achevée alors que j’étais à peine adolescent, et que, franchement, je me foutais complètement de ce qui avait pu arriver à leur cher Studebaker.
«Ya uzhe znayoo!» répondit Vassily, comme prévu.
Cette irrépressible volonté de tout savoir, et même davantage, m’était pourtant fort utile, car je souffrais d’un trouble légèrement différent: j’étais curieux. Nos deux travers psychologiques, complémentaires l’un de l’autre, jouaient plutôt à mon avantage.
Pour amener Safronchuk à vendre la mèche, il suffisait de lui exposer quelque chose qui contredisait les faits qu’il croyait déjà connaître. Chaque fois que l’occasion se présentait à Vassily d’affirmer sa supériorité intellectuelle — surtout face à cet espion américain auquel il imputait la destruction de son cher Studebaker —, il hissait fièrement ses couleurs et se lançait dans une longue explication du sujet.
Au cours de nombreux déjeuners dans des restaurants espagnols éloignés du siège de l’ONU (il avait, entre autres petits travers, un faible pour les angulas, ces minuscules anguilles frites qui coûtaient une fortune à New York), je prétendais connaître la manière dont le KGB dirigeait ses opérations au sein du Secrétariat. Mes explications étaient si extravagantes et si chargées de clichés américains ethnocentriques que Vassily ne pouvait s’empêcher de me remettre dans le droit chemin — et, à travers moi, de corriger la CIA. Il était persuadé que j’étais un officier supérieur de la CIA, d’un rang au moins équivalent à celui de général de brigade. C’est un grade assez élevé au KGB. Il me laissait entendre que tel était précisément son propre rang. Quant à l’organisation de la CIA, il la connaissait parfaitement: lui et ses hommes savaient déjà tout cela, naturellement.
Ces nombreuses invitations dans des restaurants où l’on servait des anguilles (Fomos, Jai Alai, La Bilbaina, El Pote) ne me coûtaient rien: le FBI me remboursait toujours dans une voiture banalisée, garée à l’angle de la 44e Rue et de la Première Avenue, avec deux témoins à bord, comme l’exige le règlement du FBI.
Bien entendu, tous les Soviétiques employés au Secrétariat de l’ONU n’appartenaient pas au KGB, m’expliquait Safronchuk. Comment cela aurait-il été possible? Le rôle du KGB était, pour ainsi dire, un rôle d’encadrement. Ses agents dirigeaient les opérations, si l’on pouvait appeler cela ainsi, exactement comme le faisaient, pour leurs propres ressortissants, les fonctionnaires du Secrétariat venus de la République populaire de Chine, les Français, les Britanniques ou même les Philippins.
«Quels Philippins?» m’exclamai-je, feignant la surprise.
«Philippins contrôlent finances et service des contributions du personnel du Département de la gestion. C’est monopole, me confia Safronchuk. Vous ne saviez pas? Seuls Américains sont hors du circuit, comme vous dites, à l’ONU. Sauf que CIA vous a, bien sûr!»
Je ne pouvais pas lui révéler qu’il se trompait sur mon appartenance à la CIA; je me contentai donc d’un sourire énigmatique, digne de la Joconde.
Les membres du KGB au sein du Secrétariat étaient peut-être une trentaine; Vassily ne voulut pas me donner le chiffre exact. Tous les autres étaient des spécialistes qui rendaient compte aux cadres du KGB, à l’exception de quelques Russes, fort peu nombreux, enfants de membres de la nomenklatura, cette élite puissante du Parti communiste soviétique restée au pays. Ceux-là étaient intouchables et, pour l’essentiel, parfaitement inutiles à l’ONU.
Mais, comme Vassily me l’expliquait au cours de nos tête-à-tête, les nominations de faveur étaient courantes aussi dans les contingents de fonctionnaires d’autres nationalités: chez les Britanniques eux-mêmes, assurément chez les Français, et chez tous les Africains et Latino-Américains. Il n’avait pas tort.
Les ressortissants d’autres pays dotés de gouvernements que nous autres Américains aimions qualifier de «communistes» — Polonais, Tchécoslovaques, Hongrois, etc. — avaient eux aussi leur propre hiérarchie. Car le socialisme d’État était un système de gouvernement bien organisé, et non pas incompétent comme le sont généralement les gouvernements capitalistes. Vassily était un communiste fier de l’être, et non sans raison.
Et puisque tous les gouvernements socialistes partageaient des affinités idéologiques, leurs fonctionnaires coopéraient largement entre eux à l’ONU. Tous reconnaissaient ce qui les unissait. Mais les Britanniques et les Américains ne se sentaient-ils pas, eux aussi, liés par une communauté d’intérêts? Là encore, son raisonnement se défendait.
Vassily répondait lui-même à toutes ses questions, ce qui m’arrangeait fort bien: je n’avais aucune information embarrassante à livrer pour entretenir la conversation — notamment sur la désastreuse absence de cohésion entre les fonctionnaires américains du Secrétariat. À vrai dire, il s’agissait plutôt d’un monologue, dans lequel je jouais le rôle du disciple attentif et fasciné.
Les révélations dont Safronchuk se vantait confirmaient — comme si pareille confirmation avait été nécessaire — que le contrôle soviétique sur les personnels est-européens de l’ONU était total et qu’il s’étendait également aux fonctionnaires de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. En revanche, il ne cachait jamais son mépris pour les Nord-Africains et les ressortissants du Moyen-Orient, le «bloc islamique», comme il les appelait, qu’il considérait comme des laquais de l’Occident.
Tous ces «joyaux» de sagesse dostoïevskienne, je les rassemblais, les ordonnais de façon cohérente et les transmettais à mes contacts dans l’équipe new-yorkaise du FBI de Jim Fox. Il m’arrivait assez souvent d’en discuter avec Fox lui-même dans son restaurant favori de la Sixième Avenue. Pendant la partie professionnelle du repas, Jim et moi prenions un air très sérieux; au dessert, nous nous autorisions à rire, car nous savions que ni le département d’État ni la CIA n’en avaient grand-chose à foutre des activités du KGB à l’ONU.
Lors de mes rencontres périodiques avec le vice-président Bush, à la Maison-Blanche ou dans son bureau du Sénat américain, rendez-vous organisés par son aimable assistante Jennifer Fitzgerald, je revenais sans cesse sur ces préoccupations. Notre premier entretien de ce genre eut lieu au début de 1984.
J’expliquai à Bush que la collecte de renseignements soviétique était facile à décrire et que le problème serait simple à régler, à condition que le département d’État américain décide d’y mettre un terme. En revanche, la culture de l’antisémitisme, la cohésion des militants islamistes que le département d’État considérait encore alors comme des amis des États-Unis, et le détachement du secrétaire général de l’ONU à l’égard de tout ce qui se passait sous son nez constituaient un problème bien plus complexe, difficile à saisir dans toutes ses ramifications, mais plus urgent encore à résoudre.
Bush me demanda comment, à mon avis, on pouvait se tirer de ce pétrin.
«Eh bien, ce que je crains, c’est qu’un fossé de plus en plus profond ne se creuse entre l’ONU et le Congrès américain, au point de provoquer des difficultés toujours plus sérieuses à l’ONU. Les Soviétiques ne manqueront pas de saisir cette occasion pour exploiter à leur profit les éléments mécontents au sein de l’Organisation.»
Déjà, la sénatrice Nancy Kassebaum parlait de déposer un projet de loi visant à réduire ou à suspendre les contributions américaines à l’ONU, au motif que celle-ci gaspillait l’argent.
«Les gaspillages de l’ONU, qui prennent des proportions hémorragiques, sont pourtant le moindre de nos soucis, dis-je à Bush. Tous les départements et organismes du gouvernement américain engloutissent des sommes folles, surtout si l’on considère l’État du point de vue anarchiste, selon lequel la plupart des activités gouvernementales sont superflues. Mais les agissements criminels, la corruption, les opérations clandestines et les intrigues qui se déroulent au Secrétariat de l’ONU dépassent de très loin les bornes et pourraient avoir des conséquences désastreuses. Si le Congrès commence à enquêter là-dessus — et j’estime qu’il est, au bout du compte, de mon devoir de contribuer à mettre fin aux pratiques qui nuisent aux États-Unis —, la rupture avec l’ONU risque de devenir irréparable.»
«Alors, que pensez-vous qu’on puisse faire? Je connais cet endroit que trop bien. J’ai moi-même été représentant permanent des États-Unis auprès de l’ONU.»
«Je le sais, monsieur, m’empressai-je d’ajouter. Ce que nous pourrions faire, c’est ouvrir les yeux du secrétaire général de l’ONU sur les dangers qui le guettent du côté du Congrès américain.»
«Je le connais, mais pas très bien. Est-ce un homme qui sait s’exprimer?»
«Devant un vaste auditoire, il est d’un ennui mortel, expliquai-je. Il lit ses discours comme s’il les avait tirés de l’annuaire téléphonique. Mais devant un petit groupe, dans un cadre de séminaire, il peut être captivant, assez fin, parfois même drôle. Il sait convaincre et amadouer ses interlocuteurs, et il est également capable de bien écouter.»
«Nous pourrions peut-être le faire venir à Washington pour rencontrer un groupe restreint de sénateurs: ils comprendraient ses problèmes et il comprendrait les nôtres. Je pourrais éventuellement offrir un dîner», suggéra Bush.
«Au Sénat?» demandai-je, pensant qu’il organiserait la réception en sa qualité de président du Sénat.
«Non, ce serait une mauvaise idée, dit Bush. Les sénateurs qui n’ont pas été invités ont tendance à débarquer dans ce genre de réunions et peuvent vite devenir ingérables. Non. Chez moi, sur Massachusetts Avenue [c’est-à-dire à la résidence officielle du vice-président], ou dans un club de Georgetown dont je suis toujours membre. Mais quels sénateurs inviter?»
«Des sénateurs comme Percy et les autres républicains libéraux sont des internationalistes convaincus; il serait donc inutile de perdre notre temps avec eux, fis-je observer. Les conservateurs les plus extrêmes, en revanche, sont irrécupérables: rien ne les fera changer d’avis. Essayons plutôt, si vous en êtes d’accord, ceux du milieu, les gens raisonnables, comme Hatch, Kassebaum, bien sûr, Kasten, Roth, Hollings, et ainsi de suite. Je leur ai parlé: ils veulent une réforme de l’ONU qui change réellement quelque chose.»
Bush jugea que cette catégorie intermédiaire serait parfaitement adaptée: au Sénat, quelques voix raisonnables susceptibles de basculer d’un camp à l’autre pouvaient permettre d’accomplir beaucoup. Fort de sa bénédiction et d’une chemise de sport rouge, taille XXL, portant son monogramme, qu’il avait l’habitude d’offrir en cadeau, je partis obtenir l’accord de Javier Pérez de Cuéllar. C’était une excellente occasion, pour ce secrétaire général à la voix douce et plutôt timide, de montrer ce dont il était capable là où cela comptait vraiment, et de comprendre aussi que le Secrétariat de l’ONU ne resterait plus longtemps un champ de bataille si les choses tournaient véritablement à l’aigre à Washington.
Don Javier accueillit la proposition avec un enthousiasme tiède, largement feint à mon avis. Il s’agissait toutefois d’une invitation du vice-président des États-Unis, qu’un Péruvien en proie à des complexes de statut social ne pouvait que respecter, et qu’il aurait même redouté de refuser.
«Faisons cela après le Nouvel An [1985], ou mieux, vers la mi-mars, lorsque toute l’agitation autour du débat de l’Assemblée générale sera retombée.»
«Cela me paraît possible, avançai-je, encore qu’il nous faudra naturellement tenir compte aussi de l’emploi du temps du vice-président.»
«Et ces sénateurs, qui sont-ils?» demanda M. Javier Pérez (car tel était bien son véritable nom de famille), l’air inquiet. Je lui donnai les noms dont Bush et moi avions parlé.
«Encore cette femme juive! Elle nous déteste et menace de nous couper les vivres», lâcha Javier.
Je fis semblant de ne pas comprendre. «De quelle femme parlez-vous, Don Javier?»
«La sénatrice Kastenbaum [sic]. Elle s’appelle Nancy, ou quelque chose comme ça.»
«La sénatrice Kassebaum n’est pas juive. Mais je ne vois pas ce que cela changerait si elle l’était. Plus j’observe ce Secrétariat, plus je suis consterné de constater qu’on y considère le fait d’être juif comme une tare grave, pour le dire avec modération. Quand je suis arrivé ici, cet Ustinov, ce pantin des Soviétiques, m’a accusé d’être juif et m’a entraîné dans une discussion idiote. Alors j’ai fini par faire ce qu’il fallait: j’ai proclamé fièrement que j’étais juif.»
«Oh, mais vous n’êtes pas juif», déclara Don Javier en agitant la main de haut en bas. «Nous avons vérifié tout cela et nous le savons.»
«Eh bien, monsieur le Secrétaire général, lui répondis-je avec une certaine colère, et bien trop troublé pour mon propre bien, je ne suis peut-être pas juif, et je connais même peut-être des Juifs qui ne m’aiment pas, mais partout où je vais, je suis officiellement considéré comme un adversaire du racisme et de l’antisémitisme.»
«Bon, laissons tout cela de côté», dit Don Javier, que ma protestation n’avait nullement ébranlé. «Invitons aussi cette Kastenbaum [sic] et les autres sénateurs au dîner. Je crois finalement que ce dîner est sans doute une bonne idée. Vous serez avec moi, bien entendu?»
«Vous pouvez compter sur moi!» répondis-je.
Les semaines passèrent, et Jenny Fitzgerald finit par établir une liste d’une quinzaine de sénateurs choisis personnellement par Bush. Je m’assurai auprès de Don Javier Pérez que le 15 mars figurait bien à son agenda comme la date convenue.
Par la suite, à l’approche du mois de mars, Jenny m’indiqua que les invitations avaient été envoyées aux personnalités de Washington, après vérification auprès des collaborateurs compétents du Sénat que le 15 mars leur convenait. Le secrétaire général recevrait son invitation officielle une fois les réponses des sénateurs parvenues et la tenue du dîner assurée.
Le 1er mars, nous avions reçu suffisamment de réponses favorables pour garantir une assistance significative, et j’en informai le secrétaire général de l’ONU.
«Quel dîner?» demanda-t-il en feignant de ne plus savoir de quoi je parlais.
«Le dîner que le vice-président organise chez lui pour vous permettre de rencontrer des sénateurs américains de premier plan!»
«Avions-nous arrêté une date?» demanda-t-il avec une mauvaise foi évidente.
«Bien sûr que oui et, comme vous devez vous en souvenir, je l’ai personnellement vérifiée avec vous à plusieurs reprises. En réalité, c’est vous-même qui avez choisi cette date. Toutes les invitations ont été envoyées et acceptées. Le vice-président Bush s’est, pour ainsi dire, engagé personnellement.»
Il leva lentement les yeux pour affronter mon regard furieux (car, une fois encore, ma colère était parfaitement visible) et marmonna quelque chose: il devait assister, à Madrid, à l’inauguration d’un nouveau centre d’information des Nations unies, et le roi lui-même devait être présent.
«Et combien d’argent le roi d’Espagne vous donne-t-il?» demandai-je avec une dose particulièrement appuyée de sarcasme.
«Je ne saurais vraiment vous le dire comme ça.»
«Eh bien, Don Javier, le vice-président des États-Unis, qui représente le gouvernement américain, peut mettre l’ONU sur la paille en encourageant la sénatrice Kassebaum à réduire drastiquement son budget.»
«Oh!» répondit-il d’un air penaud. «Cette femme juive ne ferait pas ça, tout de même?»
Je quittai le bureau de Don Javier dans une humeur massacrante. J’attendis environ une demi-heure dans mon propre bureau, le temps de me calmer, puis demandai qu’on me passe Jenny Fitzgerald au téléphone.
«Jenny, je ne sais pas comment vous annoncer ça, mais cet abruti qui nous sert de secrétaire général vient de nous planter. Il prétend qu’il a déjà rendez-vous le 15 mars avec le roi d’Espagne, rien de moins.»
«Pedro, un instant», dit Jenny. La voix que j’entendis ensuite fut celle de Bush.
«Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il nous lâche après qu’on a invité tous ces gens du Sénat? Le roi d’Espagne? Je ne comprends pas!»
«Moi non plus, monsieur, sauf que Javier s’est mis dans sa minuscule boîte crânienne, pas plus grande qu’un dé à coudre, où sa cervelle de moineau rebondit dans tous les sens, que Nancy Kassebaum était juive; et, apparemment, il n’aime pas les Juifs.»
«Je ne crois pas un mot de ce que vous me racontez, Pedro», déclara le vice-président.
«Eh bien, c’est pourtant vrai. Et il ignore que le roi d’Espagne, bien qu’il soit un Bourbon, est indirectement apparenté au roi Ferdinand d’Aragon, qui était un enfant illégitime et dont la mère était juive.»
«Bon, Pedro, je comprends. Là-haut, on est au pays des contes de fées. Ne vous en faites pas. Vous avez bien agi depuis le début. Nous n’aurons aucun mal à invoquer un quelconque empêchement. Ne vous inquiétez pas!»
Plus tard, le patriarche péruvien eut le toupet de suggérer qu’une rencontre avec le président des États-Unis serait peut-être plus appropriée pour un secrétaire général de l’ONU.
«Le président est juif, répliquai-je avec sarcasme, et son secrétaire à la Défense aussi!»
Loin de se laisser décourager, Don Javier utilisa ses autres canaux «officiels» pour organiser, quelques mois plus tard, une visite à Washington et une rencontre avec Reagan à la Maison-Blanche, à 12 h 45. Une semaine avant cet «événement mémorable», Don Javier déclara à moi-même et à tous ceux qu’il croisait au Secrétariat de l’ONU que Ronald Reagan l’avait invité à déjeuner.
En réalité, Reagan arriva à cette rencontre, qui se tenait à l’extérieur du Bureau ovale, avec vingt minutes de retard. Il consacra cinq minutes à Don Javier, puis prit congé en expliquant à l’antisémite péruvien que lui, Reagan, avait un déjeuner auquel il devait se rendre.