Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre VI
Les homologues américains du renseignementEn 1984, lorsque je suis arrivé à l’ONU, l’ambassadrice Kirkpatrick avait reconnu que j’avais besoin d’un canal de communication rapide et fiable pour transmettre à nos propres services de renseignement toutes les informations que je parviendrais à recueillir sur les activités soviétiques de collecte de renseignements et les autres atteintes de même nature à la «sacro-sainteté» du Secrétariat de l’ONU. Jeane m’avait déjà mis en relation avec l’officier de la CIA en poste à la mission américaine, Janine Bruckner.
Pour les agents de la CIA à Washington, que je commençai à rencontrer environ une fois par mois, il ne s’agissait que d’un travail de routine, doublé d’une occasion de s’échapper de l’atmosphère déprimante de Langley, en Virginie. Nous nous retrouvions à Georgetown, dans un établissement sans grand intérêt baptisé l’American Café. Là, ils ne cessaient de me poser, encore et encore, les mêmes questions exaspérantes.
Ces entretiens purement formels étaient une perte de temps totale, qui ne justifiait nullement les efforts qu’exigeaient mes déplacements à Washington. On décida bientôt qu’un représentant spécialement désigné de la CIA viendrait me rencontrer à New York, pour m’éviter le voyage, dans un autre établissement tout aussi quelconque, où il me poserait les mêmes questions répétitives et ineptes.
Les intermédiaires de Jeane au département d’État s’étaient déjà révélés inutiles, car celui-ci opposait invariablement deux réponses toutes faites aux révélations que je pouvais lui transmettre par son entremise: «Nous le savons déjà», ce qui était faux, ou «Nous ne voulons pas soulever ce genre de questions [c’est-à-dire les questions d’espionnage], car cela compromettrait les relations bilatérales avec l’Union soviétique.» La troisième excuse possible à leur indifférence — le risque que ces préoccupations supplémentaires empêchent quelqu’un d’emmener sa femme au supermarché après les heures de bureau habituelles du département d’État — ne fut jamais avancée, pour des raisons évidentes. Ce dont nous avions besoin, semblait penser Jeane, c’était d’un interlocuteur plus pragmatique, d’un canal direct vers le FBI.
L’influence de Jeane Kirkpatrick au département d’État était pratiquement nulle. C’était une universitaire qui avait écrit un article, «Dictatures et deux poids, deux mesures», que Ronald Reagan admirait beaucoup. C’est pourquoi Reagan lui avait proposé d’être sa représentante à l’ONU. Constatant que la plupart des programmes d’organismes de l’ONU tels que l’UNESCO (culture) et la WIPO (propriété intellectuelle) étaient politisés de manière scandaleuse, Jeane dénonçait publiquement, aussi souvent qu’elle le pouvait, le dévoiement de la mission non idéologique de l’ONU. Le département d’État jugeait cette conduite consternante et considérait qu’en imposant de surcroît un espion américain au Secrétariat de l’ONU (votre serviteur), elle avait commis une nouvelle entorse aux convenances qui doivent régir la pratique diplomatique.
Pour être juste, la guerre froide commençait à se détendre à partir du milieu des années 1980, et la menace d’une Union soviétique paraissant irrésistible obsédait de moins en moins les médias, et même certains milieux gouvernementaux à Washington. C’était l’époque des dirigeants soviétiques décrépits qui précédèrent l’arrivée au pouvoir du réformateur Mikhaïl Gorbatchev.
À cette époque, l’adjoint de Jeane Kirkpatrick était Charles Eichenstein. Il était très offensif et manifestait parfois avec fracas son mépris pour l’ONU en tant qu’enceinte internationale légitime. Eichenstein organisa une rencontre entre James Fox, directeur du bureau du FBI à New York, et moi-même. Notre premier entretien eut lieu à Washington, au ministère de la Justice.
Fox était un homme charmant. Il comprenait parfaitement les difficultés auxquelles je me heurtais — et, par extension, Jeane aussi — pour faire parvenir les informations que je continuais de découvrir. En d’autres termes, il y avait longtemps qu’il aurait fallu placer un espion américain au Secrétariat de l’ONU. Mais ne pas disposer d’un canal gouvernemental efficace, capable de contourner l’apathie du département d’État, demeurait aussi peu judicieux que coûteux en efforts.
J’en parlai au vice-président Bush lors d’un entretien dans son bureau du Sénat. Il convint que la surveillance des activités de mes homologues soviétiques et la transmission des informations importantes devaient passer par le directeur du bureau new-yorkais du FBI. Cela faisait de moi un contre-espion légitime, agissant dans la légalité: j’espionnais les espions qui espionnaient mon pays.
Fox prit les dispositions nécessaires pour que je rencontre chaque semaine un agent du FBI à New York. Nous convînmes que celui-ci, comme n’importe lequel de ses collègues, se présenterait au téléphone sous le nom de «M. Mason», un nom fictif que je reconnaîtrais sans difficulté. À partir du milieu de l’année 1984, je déjeunai donc une fois par semaine aux frais du FBI, dans un pub sans prétention situé à l’angle de la 53e Rue et de la Deuxième Avenue.
Fox me prévint qu’il ne fallait pas trop attendre de ces échanges réguliers. Il savait fort bien que, pour s’attaquer aux affaires de grande ampleur, à l’ensemble des violations soviétiques de la «neutralité» du Secrétariat de l’ONU et aux autres formes de corruption qui y régnaient, il aurait fallu enquêter sur place: prendre les intéressés sur le fait, se procurer des documents de l’ONU, voire procéder à des arrestations. Or tout cela était interdit au FBI, puisque le Secrétariat de l’ONU bénéficiait de l’immunité diplomatique. D’ailleurs, les locaux de l’ONU étaient déjà occupés par un régiment d’agents clandestins du KGB. Avec un sourire malicieux, Jim m’expliqua que le Secrétariat risquerait d’être bien encombré si le FBI venait lui aussi s’en mêler.
«Pedro, me dit Fox, nous avons essayé à maintes reprises, par le passé, de prendre de simples criminels sur le fait, avec la marchandise sous les yeux, à l’intérieur même des locaux de l’ONU. L’un des plus célèbres de ces échecs fut notre tentative, il y a quelques années, d’intercepter un important trafic de drogue dans le garage du Secrétariat de l’ONU. Nous savons que des limousines diplomatiques et des véhicules de trafiquants new-yorkais, admis comme invités de différentes missions, continuent de stationner côte à côte au sous-sol de l’ONU et d’échanger, en prenant tout leur temps et à la vue de tous, des quantités de stupéfiants contre des mallettes pleines d’argent. Nous avons tenté de les prendre sur le fait, mais, pour cela, il nous a fallu demander l’autorisation du département d’État. Celui-ci, à son tour, a sollicité l’autorisation de votre secrétaire général. Le temps que la nouvelle fasse son chemin et qu’on nous permette de procéder à une inspection rapide des sacro-saints locaux de l’ONU, il n’y avait plus un seul trafiquant en vue. Vous voyez donc le problème.»
Ma secrétaire personnelle fut pendant quelque temps une Italo-Américaine du Queens, qui comptait des amis parmi les gardes de l’ONU et finit par épouser l’un d’eux. Parmi ses connaissances figurait un autre Italo-Américain, un garde qui passait de temps à autre à notre bureau et s’y attardait volontiers. Il me flattait à l’occasion en affirmant que j’étais le seul Américain du Secrétariat avec lequel il aimait discuter.
Un jour, après quelques hésitations, il me demanda si j’accepterais de déjeuner avec lui à l’occasion. Je répondis: «Qui régale?» «Oh, c’est moi qui vous invite, monsieur!», dit-il. «Et pourquoi pas tout de suite?», proposai-je. Et nous voilà partis.
Pendant le déjeuner, j’évoquai ce que j’avais entendu dire du trafic de drogue dans le garage de l’ONU. «Ah, ça oui, me répondit-il, ça se passe tout le temps. Les limousines des ambassades de ces pays où l’on peut se procurer de la cocaïne, de l’héroïne et d’autres produits de qualité — pas de l’herbe, ça, c’est de la camelote — entrent et se garent dans la zone réservée aux diplomates. Elles choisissent un emplacement qui en a un autre de libre juste à côté. Puis une voiture munie d’un faux permis de stationnement pour visiteurs arrive et se range à côté de la limousine. Les deux coffres s’ouvrent d’un coup. On sort de l’un un sac d’argent, et de l’autre la marchandise de première qualité. L’échange se fait, et la voiture du visiteur repart avec la drogue.»
«Et ils l’emmènent où, leur marchandise, ces types-là?», demandai-je.
«Eh bien, je suppose que ça va dans les écoles publiques de New York, où des dealers attendent, ou chez les distributeurs du bas de Manhattan. Partout où ils peuvent la vendre. Vous voulez voir ces types à l’œuvre? Je vous y emmène en rentrant du déjeuner. Rendez-moi juste un service: si on voit une transaction, ne restez pas à les fixer du regard. Il vaut mieux faire comme si on ne voyait pas ce qu’ils font, si vous voyez ce que je veux dire! Je suis peut-être garde à l’ONU, mais je tiens à ma peau.»
Nous fîmes ce qu’il avait proposé et, comme annoncé, nous vîmes deux limousines noires, stationnées à des endroits différents de la zone diplomatique du garage de l’ONU, toutes deux le coffre ouvert et flanquées chacune d’une berline dont le coffre était également ouvert. Sans les fixer du regard, je pus constater que les opérations se déroulaient exactement comme Jim Fox me les avait décrites.
«Je n’aurais jamais cru qu’on tomberait sur ces types en pleine représentation, comme s’ils attendaient notre signal!», dis-je à mon nouvel ami tandis que nous nous éloignions de la scène. «Ah oui, répondit-il, c’est une véritable institution de l’ONU, et un sacré bon business, vous savez.»
Mes contacts avec les agents spéciaux du FBI qui se succédèrent — tous répondant au nom de Mason — se poursuivirent pendant les quatorze années suivantes, d’abord pendant que je travaillais encore à l’ONU, puis après mon départ, lorsque je dirigeais un institut lié à l’Organisation. Les rencontres se déroulaient toujours selon le même scénario. Les grandes informations de renseignement — par exemple le fait que le secrétaire général adjoint finlandais chargé de l’administration, Martti Ahtisaari, collaborait probablement avec les Soviétiques — étaient consignées par mes amis du FBI avec toute la solennité requise. Mais ce qu’ils voulaient vraiment connaître, c’étaient les détails les plus infimes. Un certain Ignatiev apportait-il deux pardessus au bureau, laissant l’un sur un cintre pendant qu’il s’éclipsait à la mi-journée avec l’autre sur le dos? Le rusé Perevertsev prenait-il de longues vacances pendant lesquelles personne ne savait où il se trouvait?
À en juger par les faits, aucun de ces «espions» présumés ne fut jamais officiellement identifié comme tel et, durant toute la période où je travaillai à l’ONU, le gouvernement américain ne déclara aucun d’entre eux persona non grata ni ne demanda son départ. On peut supposer que le FBI ne réussissait guère à les prendre la main dans le sac. C’étaient, pour ainsi dire, des espions pleinement «accrédités», encore que leurs activités d’«espionnage» — si l’on veut bien les appeler ainsi — aient essentiellement consisté à recueillir des renseignements, sans guère dérober de véritables secrets.
Pourtant, dans les milieux du renseignement — les nôtres, ceux des Britanniques, ceux de l’ancien Bundesnachrichtendienst allemand ou encore ceux du Deuxième Bureau français, plus décontracté encore —, on sait depuis longtemps que la collecte de grandes quantités de documents de toutes provenances permet d’obtenir des renseignements bien plus précieux que le passe-temps dangereux et incertain qu’est l’espionnage pur et dur. Les «secrets» volés sont généralement d’origine douteuse, proviennent de sources très contestables et fournissent souvent des informations fiables issues d’une source fort peu fiable et compromise… ou l’inverse. Je l’avais appris dès le début de ma carrière, à la fin des années 1950, lorsque j’enquêtais sur des transfuges soviétiques et est-européens et travaillais en Allemagne avec nos homologues des services de renseignement étrangers amis.
Ainsi, la plus vaste — de loin — et la plus fructueuse des opérations soviétiques de renseignement aux États-Unis était, d’après ce que m’en ont raconté après l’effondrement de l’URSS des Russes qui y avaient largement participé, l’entreprise de collecte d’informations installée au Secrétariat de l’ONU. Elle était en totale contradiction avec l’accord de siège conclu entre les États-Unis, en tant que pays hôte, et les Nations unies. Elle violait les principes les plus fondamentaux de la Charte de l’ONU. Elle allait résolument à l’encontre des intérêts de sécurité nationale des États-Unis. Et c’était une activité illégale et scandaleuse à laquelle, comme nous l’avons vu, le département d’État américain ne portait aucun intérêt particulier, surtout si cette préoccupation supplémentaire risquait d’empiéter sur l’heure des courses au Safeway ou au Giant du quartier.
Mes opérations d’«espion» industrieux à l’ONU — véritable petite abeille affairée —, de même que les services analogues que je rendis pendant plusieurs années à mes amis du FBI après avoir quitté le Secrétariat, me valurent, comme je l’ai déjà indiqué, une jolie plaque remise par le successeur de James Fox à la direction du bureau new-yorkais du FBI, après la mort prématurée de celui-ci. Sur cette plaque de métal aux couleurs voyantes, on me qualifiait de patriote, entre autres éloges, plutôt que de me décrire comme quelqu’un qui avait joué les gêneurs, une source d’embarras pour les éléments plus avertis, adeptes du laissez-faire, de l’establishment chargé de la politique étrangère américaine.
Sous la présidence de George H. W. Bush, mes relations avec le département d’État s’améliorèrent, quoique pas immédiatement.
À l’ONU, le succès diplomatique suppose de savoir s’entendre avec les autres: après tout, l’ONU est une organisation internationale. Au département d’État, tout le monde s’accordait à penser que Jeane Kirkpatrick était trop «intellectuelle» pour comprendre la nature fondamentalement bienveillante de la diplomatie.
Malheureusement, le successeur de Kirkpatrick au poste de représentant permanent des États-Unis, le général Vernon (Dick) Walters, n’avait qu’un seul objectif, qu’il proclamait à qui voulait l’entendre: «réparer» les «dégâts» causés par Jeane. Walters prétendait se faire des amis pour le compte des États-Unis partout où Jeane avait «froissé» des personnes délicates et sensibles. Mais l’administration Bush nomma également au poste de secrétaire d’État adjoint chargé des organisations internationales, au département d’État, un ancien haut responsable du ministère de la Justice qui comprenait parfaitement la propension de Walters aux discours creux. Il s’appelait John Bolton. Nous nous rencontrâmes pour la première fois à Washington, dans le bureau de mon compatriote basque, le sénateur Paul Laxalt.
John comprit d’emblée combien il était important de recueillir des informations de l’intérieur, jusque dans les plus hautes sphères du Secrétariat, si les États-Unis voulaient pouvoir défendre leurs intérêts à l’ONU. Il ne considérait pas le Secrétariat comme une plaisanterie particulièrement amusante, malgré l’indifférence du reste du département d’État à l’utilisation qui était faite de l’immense organisation des Nations unies et de ses antennes réparties dans le monde entier: une arme de propagande dirigée contre les États-Unis et, sur le sol américain même, un quartier général de collecte de renseignements pour les Soviétiques. John, lui, mesurait l’absurdité qu’il y avait à entretenir et à soutenir une institution comme l’ONU, qui n’obéissait qu’à ses propres règles, où prospéraient népotisme, incompétence et corruption, et qui baignait dans un océan d’antisémitisme et de sentiments mêlés d’amour et de haine envers le pays hôte et la ville qui l’accueillait. Il exposait ce tableau à toutes les auditions du Congrès consacrées à l’ONU.
Walters ne tarda pas à capituler et à s’en remettre à l’approche plus ciblée de Bolton concernant les relations des États-Unis avec le tiers-monde, par l’intermédiaire de ce qui n’était, dans une large mesure, qu’un rassemblement prétentieux de canailles à peine déguisées.
Je voyais régulièrement John dans ses bureaux du département d’État, et nous nous parlions encore plus souvent au téléphone. Son intérêt pour les extravagances dignes d’un cirque qui se déroulaient à l’ONU ne se démentit jamais. Un jour, il me dit que les renseignements que je lui avais communiqués étaient entièrement corroborés par des informations reçues la veille du FBI. Je lui fis remarquer qu’il n’y avait là rien d’étonnant: c’était moi qui avais transmis ces informations au FBI deux jours auparavant.
Avec le soutien du secrétaire d’État Lawrence Eagleburger, Bolton fut le principal artisan de l’abrogation, par l’Assemblée générale de l’ONU, de l’odieuse résolution assimilant le sionisme au racisme.