Le Gang Onusien

Pedro A. Sanjuan

Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU

© Doubleday/Pedro A. Sanjuan 2005.

Chapitre VII
La culture antisémite de l’ONU

Dès les premiers temps de mon expérience à l’ONU, Emilio de Olivares, l’adjoint exécutif péruvien du secrétaire général, m’avait posé une question exaspérante:

«Pedro, tu eres judio o solo judaizante?» [«Pedro, tu es juif ou tu es simplement un type qui aime les Juifs?»]

À l’époque, je m’étais demandé s’il n’existait pas un quota secret fixant le pourcentage exact d’Américains d’origine juive autorisés à travailler au Secrétariat de l’ONU. Cela aurait expliqué cette obsession précoce pour ma judéité. Si j’étais juif, je risquais de faire dépasser le quota. Je me demandais aussi s’il n’existait pas quelque entente officieuse en ce sens entre le département d’État américain et l’ONU. Le département reconnaissait manifestement la nécessité de ne pas soulever la question, compte tenu de son caractère «sensible», tout comme, au début des années 1960, il ne comptait aucun Juif dans son propre Bureau des affaires européennes, afin de ne pas froisser ses clients européens — une question que Robert Kennedy et moi avions soulevée à l’époque auprès du secrétaire d’État Dean Rusk et d’Averell Harriman.

Peut-être l’auteur devrait-il expliquer pourquoi, sans être juif, il éprouve des sentiments aussi forts à l’égard de l’antisémitisme. On a souvent reproché aux Juifs de ne pas en faire assez pour dénoncer et combattre l’antisémitisme, où qu’il se manifeste. Après tout, il reviendrait aux Juifs eux-mêmes de protester contre cette antipathie incohérente et lâche à leur égard, et de la combattre.

Sans nier qu’on puisse attendre des Juifs, qu’ils soient profondément religieux ou simplement attachés à une tradition, qu’ils s’opposent à l’antisémitisme sous toutes ses formes, je refuse absolument de considérer que cette lutte leur incombe exclusivement. L’antisémitisme prospère en l’absence des Juifs. Qui plus est, les sentiments antisémites s’expriment rarement en leur présence. Or les Juifs sont loin d’être partout: il faut donc que d’autres prennent le relais.

Mais, au-delà de cette considération tactique, les non-Juifs ont l’obligation morale de s’opposer à un préjugé odieux et dangereux, entretenu et propagé par d’autres non-Juifs. Sachant à quel point un antisémitisme laissé sans réponse peut avoir des effets dévastateurs, je suis intimement convaincu qu’il est de mon devoir de le combattre partout et par tous les moyens dont je dispose — pour la raison bien évidente que je ne suis pas juif.

Je vois dans le problème arabo-israélien, qui continue de s’envenimer plus d’un demi-siècle après la fin de la Seconde Guerre mondiale, une conséquence tragique du mépris que les Européens ont manifesté non seulement envers les Juifs, mais aussi envers les populations du Moyen-Orient, mal gouvernées, exploitées et assujetties, passées de la domination ottomane sous la tutelle coloniale britannique, française et grecque. Israël est le produit ultime de l’hypocrisie des pays européens — et pas seulement de l’Allemagne et de l’Autriche — qui déplorèrent l’Holocauste sans faire le moindre geste pour réinstaller les Juifs déplacés dans leur patrie et leur restituer, après la guerre, les biens qui leur avaient été confisqués. À l’ONU, mes sympathies pro-israéliennes étaient tenues pour acquises, mais on avait fini par écarter l’idée que je fusse juif. La différence était considérable. Les Judaizantes étaient tolérés comme des membres quelque peu incongrus du sérail. Les Juifs, en revanche, se trouvaient pratiquement exclus de l’univers de l’ONU: quelques Juifs faisant office de caution parmi les plus de quatre cents fonctionnaires américains de la catégorie des administrateurs étaient jugés amplement suffisants.

Comme je l’ai déjà indiqué, l’atmosphère de l’ONU est lourdement chargée d’antisémitisme, particulièrement au Secrétariat. Celui-ci se fait sentir partout, précisément parce que les Juifs, israéliens ou non, ont toujours été très peu nombreux parmi le personnel du Secrétariat. La plaisanterie antisémite y était donc populaire, fréquente et toujours sans risque.

«Byl Yevrei…», commence un membre du personnel russe, dans le style caractéristique des histoires drôles de son pays. «Il était une fois un Juif…»

«Habia un judi’o…», dit l’Argentin.

L’antisémitisme prospère toujours en l’absence des Juifs. Cette absence est assourdissante dans les couloirs et les bureaux du Secrétariat de l’ONU. Certes, les quelques Juifs qui cherchent à se faire accepter parmi les fonctionnaires de la catégorie des administrateurs — les Juifs de service — peuvent prétendre que cette influence pesante et antisémite n’est pas omniprésente, qu’elle n’est pas si grave. Mais ils restent des hommes et des femmes marqués — marqués comme Juifs — et il est facile de faire preuve de discrétion en leur présence.

Cette discrétion est plus difficile à maintenir devant le personnel de secrétariat de l’ONU, recruté aux États-Unis, où la proportion de Juifs est supérieure à celle des quelques personnes qui ont réussi à pénétrer les rangs des administrateurs du Secrétariat. Demandez à l’une de mes anciennes secrétaires, qui craint encore de perdre sa pension de retraite de l’ONU et préfère garder l’anonymat. Demandez à Sonia Nosenbaum, presque rendue folle parce qu’elle était tout simplement «trop» juive pour réussir à se fondre dans le personnel ordinaire du Secrétariat de l’ONU.

L’atmosphère d’antisémitisme flagrant est sensible non seulement dans les échanges verbaux quotidiens et les rencontres informelles, dans les couloirs, les cafétérias et les salles à manger, mais aussi jusque dans les choix décoratifs et dans ce qui s’offre au regard.

Ainsi, la seule œuvre d’art du bâtiment du Secrétariat de l’ONU qui méritât vraiment l’attention était une magnifique composition de vitraux réalisée par Marc Chagall, qui ornait autrefois l’entrée du personnel, le passage le plus fréquenté de tout le complexe du siège de l’ONU. Aujourd’hui, le vitrail de Chagall languit dans l’obscurité d’une «chapelle» peu remarquée, à l’écart des regards, près de l’entrée des visiteurs. La lumière y est trop faible pour mettre en valeur les figures fantasques de Chagall, avec leurs bleus et leurs rouges caractéristiques, si dominants.

Ce déplacement coûta fort cher, mais l’ancien secrétaire général Kurt Waldheim, ce criminel de guerre impénitent, ne voulait pas voir une œuvre d’un peintre juif exposée à un endroit aussi en vue. Ce n’était pas la vocation de l’ONU, avait-il fait remarquer, que d’accueillir un thème juif. Assurément non. Mais l’œuvre de Chagall n’avait pas davantage pour thème le judaïsme que la Cinquième de Beethoven n’est une symphonie allemande.

La culture antisémite qui prévalait au Secrétariat de l’ONU influençait-elle la politique de l’Organisation à l’égard d’Israël? Absolument! La culture antisémite du Secrétariat ne reflétait pas seulement les dispositions antisémites et hostiles à Israël de l’Assemblée générale. Elle témoignait également du fait que l’antisémitisme constituait un état d’esprit permanent dans l’ensemble de l’ONU: au Secrétariat, à l’Assemblée générale et partout ailleurs. Cette attitude se manifestait de manière particulièrement éclatante dans des organismes comme l’UNESCO, l’UNIDO, la WIPO et d’autres encore.

Il est bien connu, par exemple, que l’UNESCO fut investie, dans les années 1960 et 1970, par des groupes politiques violemment hostiles à Israël qui, encouragés par son directeur, firent de cette institution une tribune où Israël était constamment pris pour cible. Sous un vernis trompeur d’arguments archéologiques, anthropologiques, pseudo-culturels et savants, mêlant subterfuges et galimatias, l’UNESCO concentra sa campagne sur la prétendue «démonstration» qu’Israël n’avait aucune place en Palestine et aucun rôle à jouer au Moyen-Orient, sinon celui d’une puissance usurpatrice et étrangère, agissant pour le compte d’intérêts étrangers corrompus établis aux États-Unis. Voilà ce qui se passait dans une institution dont le siège se trouvait à Paris et qui recevait des États-Unis plus du tiers de son budget. Le comportement de cet organisme prétendument apolitique était si profondément antisémite qu’il en choqua même des Européens raffinés, pourtant habitués à une longue tradition de tolérance envers l’antisémitisme.

L’indifférence jusque-là inébranlable du Congrès américain à l’égard des manœuvres politiques qui se déroulaient à l’ONU finit par céder devant l’ampleur croissante du scandale de l’UNESCO: les États-Unis se retirèrent de l’organisation [l’UNESCO] et cessèrent de verser leur contribution financière.

La presse américaine et européenne présenta l’affaire de l’UNESCO comme un écart scandaleux par rapport à la norme admise de neutralité politique de l’ONU. Aussi, une fois les États-Unis sortis de l’UNESCO, tout le monde, au Capitole, poussa un soupir de soulagement. Le problème de l’antisémitisme à l’ONU était réglé. Bien entendu, le phénomène observé à l’UNESCO n’était pas un cas isolé, mais la manifestation virulente d’une maladie systémique qui avait gagné les autres organismes de l’ONU, notamment l’UNIDO (la United Nations Industrial Development Organization), la WIPO (la World Intellectual Property Organization), ainsi que les organismes chargés des droits de l’homme.

Depuis longtemps, Israël bénéficie d’un solide soutien au Congrès américain. Aux États-Unis, l’opinion publique comme les deux partis politiques ont constamment condamné l’antisémitisme, qu’il se manifeste sur le territoire national ou à l’étranger. Pourtant, face à la culture antisémite de l’ONU, le département d’État américain a fait preuve d’une indifférence toute diplomatique.

Certains représentants permanents américains, tels Arthur Goldberg, Daniel Patrick Moynihan, Jeane Kirkpatrick et Lawrence Eagleburger, ont élevé la voix avec une indignation retentissante contre les résolutions de l’Assemblée générale et les politiques de l’UNESCO condamnant Israël, en particulier contre la tristement célèbre résolution 3379 de l’Assemblée générale (G.A.), adoptée en 1975 (et abrogée seulement récemment), qui dénonçait le sionisme comme une forme de racisme. Israël était rejeté par tous les groupes régionaux, y compris par le groupement européen fondé sur des intérêts communs, comme si le monde entier s’accordait à voir en lui une société malade dont personne ne devait s’approcher. Cet antisémitisme sévissait sans retenue à l’ONU, alors même qu’en dehors de celle-ci, des nations européennes comme l’Allemagne, la France, la Suède, la Pologne, l’Italie, la Hongrie, l’Autriche, la Roumanie et d’autres encore multipliaient, année après année, les excuses et les déclarations officielles déplorant l’Holocauste.

Mais le département d’État américain n’a absolument rien fait pour troubler cette atmosphère d’antisémitisme ouvertement affiché, profondément ancrée jusque dans la moelle de toute l’organisation des Nations unies. À cette atmosphère s’ajoutait le soupçon selon lequel les États-Unis seraient gouvernés par les Juifs: le gouvernement, les médias, les entreprises, les milieux universitaires, partout. Javier Pérez de Cuéllar m’avait un jour suggéré, non sans embarras, que je pourrais rendre de grands services en assurant la liaison avec certains «éléments» juifs de Washington. Mais, comme je n’avais pas répondu à sa suggestion, il ne précisa jamais à quel titre je pourrais assurer cette liaison — et ce n’était pas plus mal.

Je profitai néanmoins du mandat général que m’avait confié Don Javier pour m’entretenir avec le représentant James Scheuer et ses collaborateurs, ainsi qu’avec l’équipe du sénateur D’Amato. J’insistai sur la nécessité d’amener le département d’État à mettre le Secrétariat face à ses pratiques antisémites flagrantes et d’exiger que soit enfin pourvu le quota de postes réservé aux Israéliens parmi le personnel du Secrétariat, carence scandaleuse qui se perpétuait d’année en année.

C’est l’ambassadeur d’Israël Benjamin (Bibi) Netanyahu qui m’apprit le premier que les candidatures israéliennes à des postes au Secrétariat avaient été rejetées à maintes reprises.

Netanyahu, qui avait fait ses études aux États-Unis et n’était pas diplomate de carrière, supportait moins facilement que nombre de ses prédécesseurs israéliens l’ostracisme dont Israël faisait l’objet à l’ONU. Il ne se gênait pas pour dénoncer les conditions que je viens de décrire. Il le faisait publiquement, à New York comme ailleurs dans le pays, et parvint ainsi à se faire aux États-Unis de puissants amis politiques favorables à Israël. Netanyahu bénéficiait de l’entière confiance de Jeane Kirkpatrick et de sa pleine coopération; c’est principalement à cause de lui que le maire de New York, Koch, qualifia à plusieurs reprises l’ONU de «cloaque». Mais les États-Unis et l’ONU constituaient deux scènes distinctes. En dehors de l’ONU, Netanyahu jouait le rôle d’ambassadeur extraordinaire d’Israël, bien plus efficace et bien plus recherché que l’ambassadeur israélien officiellement accrédité auprès de la Maison-Blanche. Netanyahu n’était pas un diplomate; c’était un homme de poids — un homme d’État.

En revanche, à l’ONU, Netanyahu ne disposait d’aucune influence. En réalité, parce qu’il était un Israélien qui ne mâchait pas ses mots, il y était plus encore ostracisé comme un «dangereux fauteur de troubles». Plus il s’exprimait avec éloquence, moins on le jugeait acceptable. Avec la circonspection lâche qui le caractérisait, le secrétaire général ne fit que des allusions indirectes à mes liens avec Israël par l’intermédiaire de Netanyahu.

«Méfiez-vous de ce Netanyahu», me lança un jour l’indiscret Olivares, sans prendre autant de précautions, en présence du secrétaire général, qui, lui, se montrait réservé.

«Méfiez-vous plutôt vous-même de Netanyahu — et de moi aussi, tant que vous y êtes! Vos fonctions officielles, quelles qu’elles soient, ne vous donnent pas le droit de fourrer votre nez dans mes affaires personnelles!» répliquai-je. Don Javier se contenta d’arborer une expression douloureuse, qui trahissait son aversion pour les controverses.

Quelques mois seulement après mon arrivée dans le monde irréel du Secrétariat de l’ONU, Jeane Kirkpatrick m’avait présenté, lors d’une réception à la mission américaine, à Netanyahu, qui venait de prendre ses fonctions de représentant permanent d’Israël auprès de l’ONU.

«C’est le seul Américain à qui nous puissions faire confiance au Secrétariat de l’ONU», dit Jeane à Netanyahu. Puis elle se tourna vers moi et me fit un clin d’œil. «Veille aux intérêts de l’ambassadeur là-bas, tu veux bien, Pedro?»

J’acquiesçai en faisant remarquer: «Il semble qu’il n’y ait pas un seul Juif à un poste élevé dans tout le Secrétariat.»

Bibi sourit, posa la main sur mon épaule et lança, sur le ton de la plaisanterie: «Le seul Juif haut placé là-bas, c’est vous.»

«Je suis navré de vous décevoir, mais je ne suis vraiment pas juif», lui expliquai-je.

«C’est précisément ce que je veux dire», répondit Bibi.

Après avoir observé ce qui se passait au Secrétariat pour y déceler tout ce qui, à mon sens, pouvait toucher aux intérêts d’Israël, je décidai finalement d’établir un contact direct. La Charte des Nations unies voit théoriquement d’un mauvais œil les missions des États membres de l’ONU exercer une influence sur les fonctionnaires du Secrétariat; en revanche, elle ne trouve rien à redire à ce que ces fonctionnaires informent les missions des États membres, voire exercent une influence sur elles. Inutile de préciser que le spectacle de 274 fonctionnaires soviétiques, auxquels s’ajoutait un nombre égal ou supérieur de fonctionnaires ressortissants des États satellites de l’Union soviétique, recevant chaque jour leurs instructions de leurs missions respectives, avait depuis longtemps privé la Charte des Nations unies de toute autorité en la matière — et, à vrai dire, de toute portée.

La mission israélienne auprès de l’ONU, installée au quinzième étage d’un immeuble de bureaux quelconque, sur la Deuxième Avenue, près de la Quarante-deuxième Rue, offrait — et offre toujours — une illustration saisissante de la situation d’Israël à l’ONU, institution depuis longtemps considérée, de fait, comme un territoire ennemi. Pour se rendre à la mission, il fallait d’abord monter au quatorzième étage, puis changer d’ascenseur et en prendre un autre qui ne desservait que le quinzième. On m’attendait manifestement: en arrivant au quinzième, je me trouvai devant un compartiment cylindrique dans lequel une voix provenant d’un haut-parleur dissimulé me donna l’ordre d’entrer. Le cylindre se referma, et je compris qu’on était en train de m’examiner, d’une manière ou d’une autre, car on me retint pendant deux bonnes minutes dans cet espace exigu — deux minutes, c’est long quand on se trouve enfermé dans un cylindre. Sans doute avait-on vérifié mon identité et recherché sur moi d’éventuels dispositifs dissimulés ou des armes; toujours est-il que la porte coulissante arrondie, à l’arrière du compartiment, finit par s’ouvrir. À ma sortie, deux gardes m’accueillirent et m’escortèrent devant plusieurs bureaux où des employés assis me lançaient, à mon passage, des regards soupçonneux.

J’arrivai enfin devant la porte d’un bureau qui semblait être le terme de ce parcours. Derrière elle, dans une pièce dont les fenêtres étaient garnies de lourds barreaux, se trouvait Benjamin Netanyahu.

«Pourquoi avez-vous de si gros barreaux à vos fenêtres, Bibi? Nous sommes tout de même au quinzième étage, bien au-dessus de la rue, et nous sommes à New York, pas dans la bande de Gaza.»

«Parce que, mon cher ami à plumes, certains de mes collègues de l’ONU, moins tolérants que d’autres, pourraient bien avoir l’idée de nous rendre visite en descendant du seizième étage, répondit Bibi. On a déjà essayé. Ou bien de faire descendre, au bout d’une corde, un engin explosif, toujours depuis le seizième étage. Voilà pourquoi nous avons posé ces barreaux entrecroisés aux fenêtres!»

Grâce à l’efficacité des démarches entreprises par Netanyahu à l’extérieur de l’ONU, plusieurs représentants et sénateurs américains savaient désormais, par son témoignage direct, quelle condition scandaleuse de paria était faite à Israël au sein de l’Organisation.

Le sénateur D’Amato, un Italo-Américain qui comptait une importante proportion d’électeurs juifs parmi ses administrés, se montrait particulièrement attentif à cette question. En 1986, après l’éclatement du scandale relatif au passé nazi de Kurt Waldheim, il m’appela personnellement pour me demander si je pouvais obtenir de l’ONU qu’elle ouvre les dossiers Waldheim que le Secrétariat conservait parmi ses documents classifiés.

Les dossiers Waldheim, que l’ONU gardait sous scellés, comprenaient des documents sur les antécédents de l’ancien secrétaire général Kurt Waldheim, révélant des détails intéressants sur ses sympathies nazies dans sa jeunesse autrichienne et sur son rôle criminel en Yougoslavie pendant la guerre. Ces pièces ne différaient certainement pas de celles, plus abondantes, que détenait le gouvernement américain et, sans aucun doute, le gouvernement soviétique également. L’un et l’autre refusaient de les rendre publiques et niaient même les posséder.

L’appartenance de Waldheim à la Hitlerjugend, ainsi que le rôle qu’il avait joué, comme officier d’état-major en Yougoslavie, dans l’exécution des ordres donnés par les plus hautes autorités de la Wehrmacht pour faire exécuter des prisonniers de guerre britanniques, étaient des faits parfaitement connus des Américains comme des Soviétiques en 1971, lorsque leurs votes favorables avaient assuré sa nomination. Celle-ci fut décidée par le Conseil de sécurité de l’ONU, puis ratifiée par l’Assemblée générale de l’ONU — cette dernière étape n’étant jamais qu’une pure formalité.

Comment les États-Unis et les Soviétiques avaient-ils pu choisir un criminel de guerre nazi comme secrétaire général de l’ONU? Posons plutôt la question autrement. Comment les États-Unis et les Soviétiques auraient-ils pu laisser échapper l’occasion de placer à la tête de l’ONU un homme aussi vulnérable à l’intimidation et au chantage que Kurt Waldheim, dont le passé de nazi et de criminel de guerre était tenu secret? Ainsi formulée, la question prend toute sa valeur rhétorique.

En 1987, après s’être vu refuser un troisième mandat de secrétaire général de l’ONU et s’être fait élire président de l’Autriche, Waldheim fut inscrit par les États-Unis sur une «liste de surveillance» recensant les étrangers indésirables auxquels il était interdit de revenir sur le territoire américain. Déclarer de fait persona non grata le chef d’État d’un pays ami aurait été une décision périlleuse pour les États-Unis s’ils n’avaient disposé, dans leurs propres dossiers, de preuves suffisantes corroborant le contenu de ceux de l’ONU.

Pourquoi ces dossiers avaient-ils été placés sous scellés dès l’origine? C’était une conséquence de la politique de secret appliquée par l’ONU à tous ses documents. En outre, l’accord conclu entre onze pays pour déposer les dossiers Waldheim dans les archives de l’Organisation stipulait qu’ils ne pourraient être rendus publics sans le consentement unanime de toutes les parties. D’Amato voulait-il leur ouverture pour consolider les voix de l’électorat juif supposé lui être favorable à New York, alors qu’il affrontait un adversaire juif dans une campagne électorale? Peut-être. Mais, lors des conversations que j’eus bien plus tard avec lui, sa franchise et la véhémence qui lui était coutumière lorsqu’il condamnait la politique anti-israélienne de l’ONU me convainquirent que les tendances antisémites et antiaméricaines de l’Organisation lui inspiraient une indignation véritable et personnelle.

J’allai donc voir Don Javier au nom de D’Amato et lui présentai sans détour la demande du sénateur: «Soit vous rendez ces dossiers publics et vous donnez satisfaction à D’Amato, soit, pendant la campagne sénatoriale de cette année à New York, D’Amato va étriller l’ONU et faire encore réduire la contribution américaine, déjà amputée par le Congrès.»

«Mais je ne peux pas rendre ces dossiers publics tant que les onze pays signataires de l’accord initial prévoyant de les garder sous clé n’auront pas accepté qu’on les ouvre», répliqua Don Javier, en s’efforçant de prendre l’air impuissant.

«Mais si, vous le pouvez! Vous êtes le secrétaire général de l’ONU. Alors, ouvrez donc cette poubelle Waldheim, et aucun des onze signataires n’osera ouvrir la bouche, ni même se rappeler avoir signé quoi que ce soit. Faites-le!»

Il faut reconnaître au pusillanime Don Javier un peu de mérite — mais pas trop: il finit effectivement par rendre les dossiers publics. J’en informai l’assistant administratif de D’Amato et répondis à une question du Forward, le journal juif de New York. Je déclarai que c’était la pression de D’Amato qui avait permis leur publication.

Le bruit se répandit rapidement dans tout le Secrétariat que j’étais un ami de D’Amato — accusation «grave» dans une ONU prétendument apolitique. Javier, qui craignait qu’on le soupçonne de déloyauté envers son sinistre prédécesseur nazi, me dit, dans le couloir devant son bureau, que tout le monde prétendait que j’étais un ami intime de D’Amato. Il tentait ainsi de faire retomber entièrement sur moi la responsabilité de son geste d’un courage très relatif dans l’affaire des dossiers Waldheim. «C’est vrai!» répondis-je, en exagérant mes liens avec D’Amato.

Mark Green, alors médiateur de la ville de New York et futur candidat à la mairie, disputait à cette époque à D’Amato son siège au Sénat. Il m’appela par la suite pour me demander si l’ONU prenait parti dans la campagne sénatoriale de l’État de New York.

«Non, répondis-je. Je me suis borné à déclarer à la presse que les dossiers Waldheim avaient été ouverts à la suite de la demande de D’Amato. Si quelqu’un d’autre m’avait appelé le premier, je lui aurais attribué tout le mérite de cette initiative.»

Javier ne comprenait rien aux subtilités de la politique américaine et n’avait pas la moindre idée de l’identité de Mark Green. Cet expatrié péruvien n’identifiait D’Amato que très vaguement: il ignorait que le sénateur présidait la commission bancaire du Sénat et n’avait aucune idée de ce que faisait cette commission, ni de ce qu’elle pouvait représenter pour l’ONU.

De temps à autre, avec l’approbation désinvolte d’un geste de la main de Javier, je rencontrais à Washington les collaborateurs de la sénatrice Nancy Kassebaum. Je leur recommandais de l’inciter à insister davantage sur les pratiques antisémites et anti-israéliennes du Secrétariat de l’ONU, ainsi que sur le degré de corruption proprement effarant qui y régnait.

La sénatrice Kassebaum s’était acquis une solide réputation de gardienne des deniers publics et s’entourait d’une équipe dont les membres possédaient une grande expérience de la traque au gaspillage des fonds de l’État. La lutte contre ce gaspillage trouvait un écho favorable chez ses électeurs du Kansas. Quelques années auparavant, un assistant parlementaire nommé Christensen, qui s’intéressait au manque de responsabilité de l’ONU en matière budgétaire, avait rejoint son équipe. La sénatrice s’était alors emparée du dossier de l’ONU, non pour des raisons politiques, mais parce qu’elle y voyait un exemple du gaspillage, par le gouvernement américain, de l’argent de ses contribuables.

Les réductions de la contribution américaine obtenues par la sénatrice du Kansas — celle-ci passant de 25 à 20 % du budget total du Secrétariat de l’ONU — étaient justifiées par le gaspillage et l’inefficacité, tout simplement: l’incapacité de l’ONU à gérer ses ressources financières. Ce n’était pas à mon instigation que Kassebaum avait commencé à s’intéresser à l’ONU. Mais je la pressais de mettre également en lumière l’exclusion injustifiable et manifestement illégale des Israéliens du Secrétariat, ainsi que les vols flagrants commis dans toute cette administration, afin que l’ensemble de ces pratiques soit davantage porté à la connaissance du public.

Un jour, Don Javier et moi évoquions l’hostilité du Sénat américain envers les Nations unies. J’essayais de lui expliquer pourquoi tel ou tel sénateur avait des griefs contre l’ONU. C’est alors qu’il déclara: «La sénatrice Kastenbaum [sic], bien sûr, nous déteste parce qu’elle est juive.»

«La sénatrice Nancy Kassebaum, du Kansas, est épiscopalienne, lui expliquai-je. Elle est la fille d’Alf Landon, ancien candidat à la présidence des États-Unis. Elle n’est pas juive. On dirait, Don Javier, que vous accusez d’être juif quiconque, à l’ONU, vous déplaît.»

«Eh bien, répondit Javier, en regardant par l’une de ses six fenêtres, comme il en avait l’habitude lorsqu’une question le mettait mal à l’aise, si elle n’est pas juive, ceux qui votent pour elle le sont. Et qui était ce Lyndon? Comme le président?»

Il était inutile d’essayer de lui expliquer que le Kansas ne comptait pas parmi les grands foyers de population juive aux États-Unis.

«Non, Don Javier. Alf Landon s’est présenté à l’élection présidentielle contre Franklin Roosevelt et a perdu. Il n’a aucun lien avec Lyndon Johnson.»

Plus tard, fidèle à ses penchants antisémites, Pérez de Cuéllar refusa une nouvelle demande d’audience que le président de l’Anti-Defamation League lui avait adressée par mon intermédiaire. «J’ai déjà dû recevoir cette année le président de B’nai B’rith. Toutes ces organisations juives se ressemblent. Je ne dois pas en recevoir trop, pour des raisons politiques, vous savez», me confia Javier.

«Tous ces enfants des écoles primaires qui viennent vous apporter des colombes de la paix, lui répondis-je, se ressemblent aussi, mais vous trouvez le temps, malgré votre emploi du temps si chargé, de les recevoir encore et encore. Certains doivent bien être juifs. Peut-être cela pourrait-il également vous causer quelque embarras politique.»

Javier, je l’avais déjà appris, ne se mettait jamais en colère. Il était simplement décontenancé et, pour retrouver ses esprits, il disposait de six fenêtres par lesquelles contempler l’estuaire de l’East River, à New York, ainsi que l’enseigne Pepsi-Cola de Long Island City.

Mais Javier était loin d’être le seul, à l’ONU, à voir des Juifs sous chaque lit. En 1987, par exemple, le sénateur John Heinz, de Pennsylvanie, déposa un amendement à une loi sur les affaires étrangères comportant les crédits de la contribution américaine à l’ONU, afin d’en interrompre le versement. Presque tout le monde au Secrétariat «savait» que le sénateur Heinz — qui devait plus tard trouver la mort dans un accident d’avion — agissait ainsi parce qu’il était juif. Il ne l’était pas. Depuis plus d’un siècle, la famille Heinz comptait parmi les principaux donateurs aux œuvres protestantes.

La même année, Thérèse Sevigny, ancienne dirigeante de la Canadian Broadcasting Corporation, fut nommée secrétaire générale adjointe à l’information, à la tête du département de l’ONU doté du budget le plus important et, à proportion, d’effectifs considérables. Un an plus tard, à Washington, le représentant Scheuer, de New York, lui demanda si elle employait des Israéliens. Elle répondit qu’elle n’en savait rien, mais qu’elle avait un Juif dans son service, en prononçant le mot anglais «Jew» comme «chew» («tchou»). Scheuer lui demanda si elle pensait que tous les Juifs américains et tous les Israéliens étaient une seule et même chose. «Pour moi, tous les tchous sont pareils», répliqua-t-elle.

Le représentant protesta contre ces propos. Elle organisa donc une conférence de presse dans son bureau de l’ONU, à New York, où elle répéta pour l’essentiel la même chose, ajoutant en substance qu’elle n’était évidemment pas antisémite, mais qu’après tout, les Juifs étaient les Juifs.

Ses déclarations avaient, on le comprend, profondément irrité Scheuer, et Javier m’envoya m’entretenir avec le représentant.

Je dis aux collaborateurs de Scheuer que cette dame pensait exactement ce qu’elle avait dit, que personne au Secrétariat de l’ONU n’y voyait matière à scandale et que, pour autant que je puisse en juger, il en allait de même au département d’État américain.

«Voilà une occasion de faire un beau scandale, conseillai-je. Exigez la liste nominative des Israéliens employés au Secrétariat de l’ONU. Vous n’en trouverez pas un seul.»

Scheuer souleva comme il se devait un tollé, et le secrétaire général apprit que j’étais à l’origine de toute l’affaire. Mais le timoré Péruvien ne dit rien, et c’était tout ce qui comptait vraiment.

Au milieu de l’agitation que suscitaient au Secrétariat de l’ONU mes relations avec Scheuer, D’Amato et Kassebaum, un nouveau secrétaire général adjoint chargé de l’administration fut nommé: un Finlandais d’une corpulence particulièrement imposante, du nom de Martti Ahtisaari. Peu après son arrivée, je remarquai qu’il rendait quotidiennement visite à un certain Vassily Safronchuk, le nouveau secrétaire général adjoint soviétique chargé des affaires politiques et des affaires du Conseil de sécurité. La plupart des fonctionnaires du Secrétariat, y compris certains Soviétiques, plaisantaient en disant qu’Ahtisaari avait été dûment «finlandisé» — allusion à la domination exercée par la puissante Union soviétique sur son minuscule voisin du Nord.

M. Ahtisaari avait, à son tour, son propre vassal: un certain Tapio Kanninen, fonctionnaire finlandais de l’ONU qui travaillait au cabinet du secrétaire général. Ce compatriote d’Ahtisaari cherchait à obtenir, et parvenait assez souvent à obtenir, des informations relativement sensibles auprès du gouvernement américain, au nom du secrétaire général. En réalité, ces renseignements parvenaient directement à Ahtisaari.

Un jour, Kanninen eut l’idée saugrenue d’adresser, au nom du secrétaire général, une lettre au Stanford Research Institute, organisme travaillant sous contrat pour le département de la Défense américain, afin de demander, une fois encore, la séquence de lancement des missiles intercontinentaux américains en cas d’échange nucléaire avec l’URSS. Kanninen avait entendu dire que le SRI effectuait fréquemment des simulations de guerre pour le département de la Défense.

Le SRI transmit cette lettre au sous-secrétaire à la Défense Fred Iklé, mon ancien supérieur à l’Arms Control Agency américaine et un bon ami. Iklé m’appela. Je lui conseillai d’en envoyer une copie au sénateur William Roth, président de la commission du renseignement du Sénat. Roth exigea des explications, et Javier, toujours secrétaire général de l’ONU, me chargea de les lui fournir.

C’est ce que je fis. J’expliquai à Roth que cette affaire s’inscrivait dans le dispositif interne de collecte de renseignements qu’Ahtisaari entretenait au profit de ses maîtres soviétiques, et qu’elle était aussi absurde que comique. Bien entendu, elle n’avait absolument rien à voir avec les activités légitimes que le Secrétariat de l’ONU était censé exercer, lesquelles ne comprenaient pas l’espionnage pour le compte de l’URSS.

«Faudrait-il réduire encore un peu le budget de l’ONU?» demanda Roth. «Certainement, répondis-je, mais profitez-en pour faire passer un message politique. Ne dites pas que c’est seulement parce que l’ONU gaspille de l’argent.»

Le secrétaire général apprit que Roth était furieux à cause de la lettre de Kanninen, tout comme plusieurs autres sénateurs, parmi lesquels Robert Kasten, Nancy Kassebaum et Fritz Hollings.

Dans une initiative qui ne brillait guère par son intelligence, Javier chargea nul autre que le volumineux Ahtisaari de rendre visite aux sénateurs mécontents. À chacun d’eux, Ahtisaari expliqua qu’il était hors de question de réduire la contribution américaine au budget de l’ONU.

«La Finlande, mon pays, paie ses dettes, fit-il la leçon au sénateur Hollings. Les États-Unis, qui se sont engagés par traité à financer leur part du budget de l’ONU, devraient faire comme la Finlande.»

«Et c’est combien, le budget national de la Finlande, m’sieur Attsarara?» demanda Hollings. Ahtisaari cita un chiffre modeste.

«Eh ben, quand votre budget sera aussi gros que le nôtre, vous reviendrez m’voir, vous avez compris!»

Plusieurs de ces sénateurs expliquèrent à Ahtisaari que le secrétaire général de l’ONU, Javier Pérez de Cuéllar, ferait mieux de m’envoyer leur parler, puisque je savais comment m’y prendre avec le Sénat.

L’imposant Ahtisaari revint à l’ONU en écumant de rage.

«Comment se fait-il que vous connaissiez autant de sénateurs à Washington? Et pourquoi allez-vous les voir si souvent?»

«Permettez-moi de répondre à vos questions dans l’ordre inverse. Je vais à Washington parce que le secrétaire général me le demande. Quant à savoir comment et pourquoi je connais tant de sénateurs, cela ne vous regarde pas davantage qu’il ne me regarde de vous demander combien de parlementaires finlandais vous connaissez.»

«Mais puisque vous êtes responsable de l’administration de l’ONU, repris-je, permettez-moi de vous donner un conseil utile. Vous pourriez faire beaucoup pour ramener la contribution américaine à son ancien niveau de 25 % du budget de l’ONU si vous commenciez par recruter des Israéliens aux postes qui reviennent de droit à l’État d’Israël au sein du Secrétariat. Voilà qui serait vraiment malin et ferait mieux accepter l’ONU à Washington comme une authentique organisation internationale, et non comme le théâtre de petites conspirations politiques.»

Ahtisaari, qui devait plus tard devenir président de la Finlande, posa les mains sur les hanches, semblant élargir encore une silhouette déjà fort généreuse, et déclara: «Si Israël est membre des Nations unies, c’est uniquement parce que votre pays le soutient. En ce qui me concerne, Israël a encore moins de légitimité que l’OLP, qui n’a pourtant qu’un statut d’observateur à l’ONU!»

Bien des années plus tard, Martti Ahtisaari, devenu ancien président de la Finlande, fut nommé par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan président de facto de la commission de l’ONU chargée d’enquêter sur les prétendus massacres de Jénine. Durant son passage à l’ONU, avant de devenir président de la Finlande, Ahtisaari avait acquis auprès des responsables politiques israéliens une solide réputation d’hostilité envers Israël. Sa nomination ultérieure à cette commission mal conçue constituait une provocation délibérée, calculée pour susciter une réaction israélienne négative parfaitement prévisible. Le caractère manifestement partial de l’enquête sur Jénine sautait aux yeux de quiconque en Israël.

La culture antisémite, si satisfaite d’elle-même, qui règne au Secrétariat de l’ONU n’a jamais été admise, ni même reconnue, par les détenus de cette organisation. Assurément, lorsque Javier Pérez de Cuéllar refusait de recevoir le président du B’nai B’rith, ou lorsqu’il tenait la sénatrice Kassebaum pour juive — puisqu’elle critiquait les Nations unies, et que tous les Juifs détestaient les Nations unies —, il ne se considérait pas comme antisémite.

De même, le secrétaire général adjoint soviétique s’était senti parfaitement à son aise, dans la culture qui prévalait au Secrétariat de l’ONU, pour chercher à savoir si j’étais moi aussi de ces Juifs qui causaient partout des ennuis.

Non, le secrétaire général adjoint n’était pas antisémite! Que voulait dire, au juste, ce mot d’«antisémite»? Il y avait des Juifs en URSS. C’étaient des scientifiques et des médecins, et beaucoup d’entre eux avaient des liens avec le marché noir. Vous savez bien comment ils sont, ces Juifs!

«En Amérique, vous avez une obsession pour la question juive. Vous êtes tellement susceptibles», me déclara, avec une parfaite sincérité, un antisémite soviétique lors d’un déjeuner officiel de l’ONU organisé en avril 1986 pour commémorer la fin de l’Année internationale de la paix. «Tout ce que nous disons, nous autres Russes, vous y voyez une manifestation d’antisémitisme. Dans mon pays, nous ne sommes pas antisémites. Nous avons des Juifs. Ici, en Amérique, ce sont les Juifs qui vous dirigent. Votre gouvernement est contrôlé par les Juifs.»

Cette attitude «normale» au sein du Secrétariat de l’ONU trouvait un puissant appui à l’Assemblée générale, où une écrasante majorité avait adopté la tristement célèbre résolution dénonçant le sionisme comme une forme de racisme. C’est là que Yasser Arafat avait pris la parole, un revolver à la ceinture, sous les applaudissements répétés de plusieurs centaines de délégués et d’observateurs.

À ceux qui pourraient encore douter qu’une culture de l’antisémitisme règne non seulement au Secrétariat de l’ONU, mais aussi dans d’autres organismes des Nations unies et dans certaines organisations non gouvernementales accréditées auprès de l’ONU, je rappellerai la désastreuse conférence de Durban, organisée en 2001 sur le racisme et d’autres formes de mauvais traitements et d’intolérance. La question de l’assimilation du sionisme au racisme y refit sa sinistre apparition, et une hostilité considérable s’y manifesta, principalement contre les États-Unis, protecteurs d’Israël.

Les détracteurs de la seconde administration Bush soutiennent que celle-ci eut tort de ne pas participer au débat de Durban sur le sionisme. Quels qu’aient été les problèmes de politique étrangère de l’administration Bush, son refus de tomber dans le guet-apens de Durban n’en faisait pas partie. Il reste que, sur la question de l’antisémitisme, profondément et directement enraciné dans l’histoire de l’ONU, les États-Unis n’ont exercé aucune influence au sein de l’Organisation, tant y a prévalu la conviction qu’Israël n’était rien de plus qu’un agent des États-Unis.

Le 15 octobre 1996, je traversais la Quarante-Deuxième Rue à New York, entre la Deuxième et la Troisième Avenue, en dehors des passages piétons. Tout occupé à échapper à plusieurs taxis jaunes qui semblaient bien décidés à me prendre en chasse, je ne remarquai pas qu’une foule nombreuse remontait tranquillement la Quarante-Deuxième Rue dans la même direction que moi.

«Qu’est-ce qui se passe?» demandai-je à l’un des marcheurs, peu après avoir atteint sain et sauf le trottoir d’en face.

«C’est le rassemblement de la Journée de l’expiation, devant le bâtiment de l’ONU. Venez donc voir par vous-même!»

Comment refuser une invitation aussi généreuse? D’ailleurs, je me rendais moi-même à l’ONU pour déjeuner à treize heures trente, heure fort convenable selon les usages de l’Organisation, avec quelques anciens collaborateurs, à la cafétéria. Celle-ci est le lieu de rencontre le plus «décontracté» de nombreux fonctionnaires de l’ONU sans prétention, dont les goûts sybarites doivent tout de même s’accommoder d’un budget limité. La cafétéria de l’ONU est largement subventionnée.

En passant devant le parc Ralph Bunche, je reconnus le révérend Louis Farrakhan, qui s’adressait à la foule rassemblée en face de l’entrée principale de l’ONU, sur la Première Avenue. Il couvrait d’éloges le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, et condamnait la politique d’Israël au Moyen-Orient.

Je franchis les grilles de l’ONU et me retournai. Farrakhan et un petit groupe de ses compagnons traversaient à leur tour. Ils franchirent les grilles derrière moi et furent accueillis, à l’entrée principale du bâtiment, par un groupe assez nombreux où je reconnus plusieurs délégués libyens auprès de l’ONU. C’étaient eux qui souhaitaient la bienvenue à Farrakhan.

Une fois à l’intérieur, Farrakhan parcourut les couloirs de l’ONU comme une sorte de héros conquérant, salué et reconnu par presque toutes les personnes qu’il croisait. C’était un événement considérable, et nullement inattendu, de toute évidence préparé à l’avance. L’Association des correspondants auprès de l’ONU organisa pour Farrakhan une conférence de presse au cours de laquelle il reprit les thèmes qu’il avait développés lors de son rassemblement, de l’autre côté de la Première Avenue.

J’arrivai en retard au déjeuner avec mes vieux complices, mais j’appris d’eux ce que pratiquement tout le monde semblait déjà savoir dans le bâtiment. Farrakhan était venu à l’invitation des Libyens et de plusieurs délégations arabes, mais aussi sur invitation personnelle de Boutros-Ghali. Quelques «conseillers» américains assez douteux avaient convaincu Boutros que Nation of Islam constituait le cœur du pouvoir politique afro-américain. Avec l’appui de Farrakhan, Boutros pensait n’avoir aucune difficulté à obtenir le soutien du Congressional Black Caucus, qu’il avait rencontré auparavant. Il faisait désespérément campagne pour être réélu — ou, plus exactement, choisi à nouveau — pour un autre mandat de cinq ans comme secrétaire général de l’ONU.

À Washington, le Congressional Black Caucus n’avait guère goûté de voir un secrétaire général de l’ONU venir faire du lobbying au Congrès. Boutros jouait donc maintenant son «atout maître» en cherchant l’appui de cette puissante éminence grise censée contrôler le vote afro-américain aux États-Unis.

Cet épisode grotesque en disait long sur la situation pitoyable des Nations unies, si douloureusement dépendantes des États-Unis et pourtant si mal renseignées sur les rouages de Washington et, plus généralement, sur la vie politique américaine. À ces réflexions s’ajoutait une indignation profonde devant les excès absurdes du comportement déplacé de Boutros-Ghali: celui-ci semblait ne pas avoir la moindre idée de ce qu’un secrétaire général de l’ONU pouvait ou ne pouvait pas se permettre pour tenter d’influencer les affaires intérieures d’un État membre.

J’écrivis donc une tribune pour le Wall Street Journal, dans laquelle je décrivais Boutros-Ghali tel qu’il était: un mégalomane aux abois qui se prostituait pour obtenir sa reconduction. J’y laissais clairement entendre que Boutros-Ghali partageait l’antisémitisme de Farrakhan.

Le 30 octobre, jour où l’article parut, accompagné de dessins représentant Boutros et Farrakhan, Boutros entra dans une colère noire.

Il dépêcha l’un de ses assistants, chéquier en main, avec ordre d’acheter tous les exemplaires du Wall Street Journal qui restaient au kiosque situé près des ascenseurs du bâtiment de l’ONU. Cela n’empêchait pas plusieurs autres kiosques, à un pâté de maisons de l’ONU, de vendre le même numéro et d’en commander bientôt davantage, anticipant une hausse de la demande venue d’en face. Pendant plusieurs jours, un nombre croissant de fonctionnaires de l’ONU continuèrent d’acheter ce même numéro du Journal. Boutros donna aussi l’ordre que le Wall Street Journal ne fût plus mis à la disposition des lecteurs à la bibliothèque de l’ONU.

Boutros avait déjà fait quelque chose de semblable, quoique sans aller aussi loin, lorsque le magazine Time avait publié, quelque temps auparavant, un article critique à l’égard du Copte égyptien. Ni le Wall Street Journal ni Time ne furent, à vrai dire, particulièrement dévastés par la singulière politique de la terre brûlée que Boutros menait contre cette presse américaine irrespectueuse.

Boutros ne s’était pas contenté de partir en vrille aussitôt après que j’eus dénoncé son comportement déplacé et ses idées confuses: il resta quelque temps en orbite.

Il prit ensuite contact avec les présidents d’autant d’organisations juives que sa secrétaire exécutive put en trouver dans l’annuaire téléphonique de Manhattan, et les convoqua à une réunion à l’ONU. Le président de l’Association internationale des avocats et juristes juifs m’appela pour me demander ce qui se passait à l’ONU. Je lui répondis que je n’en avais aucune idée, mais qu’il devrait assister à la réunion et qu’ensuite, s’il le souhaitait, il pourrait me téléphoner pour me raconter ce que Boutros avait dit.

J’appris ainsi que Boutros, comme je l’avais prédit dans ma tribune du Journal, avait expliqué à tous les invités que lui, Boutros, n’était pas antisémite puisqu’il était marié à une Juive — argument imparable! Boutros leur avait également dit qu’il avait envoyé une note à tous les directeurs de bureau et secrétaires généraux adjoints placés sous son autorité, leur demandant de rejeter toute idée antisémite qu’ils pourraient nourrir.

Ce même jour — je crois que c’était le 3 novembre 1996 —, je me rendis à l’ONU pour déjeuner seul au restaurant des délégués, où il faut réserver. Je franchis les grilles sans incident, même après avoir délibérément laissé tomber mon laissez-passer devant les gardes, puis le leur avoir exhibé ostensiblement, à titre de test. Mon déjeuner se déroula lui aussi sans incident. Je n’appris que bien plus tard que Boutros avait commencé à prendre des mesures pour me faire subir toutes sortes de choses, la moindre étant de m’interdire l’accès à l’enceinte de l’ONU, mais que des esprits plus pondérés, dans son entourage, avaient fini par l’emporter en expliquant à cet autocrate international que je n’attendais peut-être qu’une occasion de relever un défi.

C’était bien le cas.

De tous les aspects de cette saga d’espionnage et de contre-espionnage à l’ONU, rien ne me troubla davantage, durant les années que j’y passai, que cette intolérance obstinée.