Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre VIII
La fin de la guerre froide à l’ONUPendant mes trois premières années au Secrétariat de l’ONU, les Soviétiques m’avaient considéré comme un adversaire dangereux. Peu à peu, ils en vinrent à voir en moi, d’abord, un personnage insolite mais bien installé, qui n’était manifestement pas près de disparaître, puis un allié potentiel avec lequel il valait peut-être la peine de nouer des liens d’amitié. L’Union soviétique elle-même connaissait déjà de profondes transformations — même si notre propre CIA ne s’en apercevait guère —, et la catastrophe qui menaçait le communisme contribua à adoucir l’attitude du KGB à mon égard. Après tout, j’étais un camarade de métier: nous exercions la même profession.
À mesure que les années 1980 avançaient, je reçus de nombreuses invitations à des conférences et «colloques» «internationaux», à Moscou, à Leningrad et dans les capitales régionales de l’URSS. Ces rencontres avaient toutes un rapport avec l’ONU. Elles étaient financées avec de la monnaie de singe: des fonds en roubles non convertibles, versés au titre de la contribution obligatoire de l’Union soviétique à l’ONU, mais qui ne pouvaient être dépensés qu’en territoire soviétique.
Pendant assez longtemps, je déclinai poliment ces invitations. Je soupçonnais que, derrière une cordialité peut-être sincère et de nobles intentions affichées, elles pouvaient dissimuler une tentative pour entraîner, à son insu, celui que l’on tenait à l’ONU pour «l’homme de Reagan» dans une entreprise servant les objectifs de la propagande soviétique.
Néanmoins, au fil des mois, les successeurs de Kashirin, tels Perevertsev, et les autres agents du KGB parfaitement identifiés à l’ONU, ainsi que leur chef inamovible, le secrétaire général adjoint Viacheslav Ustinov, qui avait réussi à rester à l’ONU sans faire défection, commencèrent à m’inviter à des réceptions et autres rencontres mondaines à New York. Je ne pouvais refuser sans manifester une hostilité excessive. Cela signifiait aussi que j’étais censé leur rendre la politesse.
Un soir, Ustinov, qui venait dîner chez moi avec son épouse, se perdit en chemin — à moins que ce ne fût son chauffeur. Je lui répétai au téléphone l’itinéraire pour se rendre à mon domicile de New Rochelle. Il me fit observer qu’il espérait cette fois trouver son chemin, malgré les panneaux verbeux et obscurs dont toutes les routes américaines étaient hérissées. Ce problème n’existait pas en Russie: il y avait très peu de panneaux — et très peu de routes.
«Écoute, Slava, lui dis-je, si tu te perds encore, arrête-toi et demande ton chemin aux agents du FBI, dans la voiture garée derrière toi.»
«C’est vrai, ça? Il y a réellement une voiture du FBI qui nous suit?» demanda Ustinov, feignant une légère inquiétude.
«Arrête-toi et vérifie!» répétai-je avec une insistance théâtrale.
Il savait parfaitement qu’il y en avait une.
La glace était bel et bien rompue. L’idée d’amener certains Soviétiques de l’ONU à faire défection me traversa brièvement l’esprit, mais je la chassai: ce n’était pas mon affaire d’inciter mes nouveaux «copains» soviétiques à franchir le pas. De toute façon, la vie de la plupart des transfuges est bien triste.
À partir de 1985, je commençai à recevoir des invitations à me rendre en Roumanie comme hôte du gouvernement roumain. Le secrétaire général m’avisa qu’on ne pouvait refuser un tel honneur sans offenser gravement ceux qui l’offraient. Mon séjour roumain fut assez agréable: comme j’avais exprimé le désir de voir quelques-uns des vieux monastères richement décorés de Moldavie, on me conduisit dans la plupart d’entre eux pendant une dizaine de jours.
Je reçus une invitation du même genre, sous prétexte d’examiner les efforts déployés par la Pologne pour célébrer l’Année internationale de la paix, en 1985. Il en résulta plusieurs invitations à Varsovie et à Cracovie. Vint ensuite la Tchécoslovaquie, sous un prétexte analogue, assez anodin en apparence, et toujours en qualité de représentant du secrétaire général. En réalité, j’étais une curiosité: le principal «espion» de Ronald Reagan à l’ONU.
Bien que je me sois rendu dans différentes régions du monde en qualité de représentant du secrétaire général, y compris dans des pays socialistes comme la Pologne et la Roumanie, je continuais à refuser systématiquement les invitations en Union soviétique. Les Soviétiques finirent donc par se plaindre.
Le secrétaire général aborda finalement le sujet avec le nouvel ambassadeur américain, Vernon Walters, à propos de mon étrange réticence à accepter des missions en Union soviétique. Walters, qui ne savait jamais très bien qui faisait quoi, me convia à déjeuner à la mission américaine et me demanda pourquoi je ne voyageais jamais en Union soviétique.
Je lui expliquai mes raisons. Il protesta: lui-même acceptait des invitations à La Mecque communiste; pourquoi n’en ferais-je pas autant? Je répondis qu’à mes raisons évidentes ou moins avouables s’ajoutait ce que je considérais comme un choix personnel.
«Et si le secrétaire général lui-même, ou peut-être moi, vous demandions d’assister à l’une de ces conférences en Russie?»
«Eh bien, le secrétaire général ne le fera pas, d’abord parce qu’il n’oserait pas; ensuite parce que, comme vous le voyez, il vous demande naïvement de m’en parler, oubliant que je suis censé travailler pour lui et certainement pas pour vous. En cherchant à m’influencer, vous violeriez les principes les plus fondamentaux et les plus sacrés de la Charte de l’ONU. Vous l’avez lue, Dick?» Mes répliques commençaient à devenir un peu belliqueuses. Walters, qui était d’un naturel affable, adopta donc un ton plus impartial. «Supposons que le secrétaire général insiste pour que vous alliez en Russie?»
«Eh bien, Dick, je démissionnerais. Mais rassurez-vous: Don Javier ne fera pas cela.»
Eh bien, je me trompais en partie: Don Javier finit bel et bien par me demander de me rendre en Union soviétique. Il voulait que je le représente pour remettre la Médaille de la liberté de l’ONU aux trois villes héroïques de la Seconde Guerre mondiale: Leningrad, Moscou et Volgograd (anciennement Stalingrad).
Il ne s’agissait pas de conférences ni de manifestations de propagande mises en scène, mais d’un geste auquel j’adhérais sincèrement. Je n’avais jamais douté que les souffrances héroïques du peuple russe et l’extraordinaire action de l’Armée rouge avaient détruit le gros de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale, nous sauvant tous de la menace de l’agression nazie. Je n’éprouvais aucune difficulté à remettre aux survivants de ces villes héroïques les médailles qu’ils avaient si bien méritées. Je pris contact avec Jeane Kirkpatrick, à Washington, avec le secrétaire d’État adjoint chargé des organisations internationales et avec mon ami Jim Fox, du FBI, avant de donner mon accord.
Walters m’appela pour me féliciter de ma décision, à laquelle il n’avait pourtant strictement rien à voir. Comme je gardais le silence, il ajouta qu’en réalité il téléphonait pour me demander un service. Il collectionnait, me dit-il, les boîtes russes laquées de Palekh et se demandait si, au cas où j’en trouverais une particulièrement somptueuse en Russie, je pourrais la lui rapporter. Cette demande était curieuse, puisque Walters lui-même se rendait fréquemment en URSS. Je répondis: «Bien entendu.» Je finis par dénicher une véritable merveille dans un immense marché aux puces, aux abords de Moscou, et je l’offris à Walters à mon retour.
Mon premier voyage en Union soviétique fut tout à fait instructif. Je pris la parole devant quantité d’organisations «civiques», de syndicats professionnels et d’associations d’écrivains, presque toujours sous un portrait de Lénine. Je m’exprimais en russe, ce qui me rendait un peu plus populaire, et l’on ne cessait de me présenter comme le «représentant spécial du président Reagan». Je rectifiais systématiquement: «Non, je suis le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU.» Le plus souvent, cette précision suscitait dans l’assistance quelques rires et applaudissements épars.
J’étais en outre étroitement surveillé et constamment escorté par mon propre officier du KGB chargé de me contrôler, ainsi que par une hôtesse d’Intourist, pour visiter tous les grands sites que j’avais toujours voulu découvrir à Leningrad et à Moscou. Pas à Volgograd, toutefois: en dehors du diorama de la Seconde Guerre mondiale au mémorial du Kourgane Mamaïev, où s’était livrée la dernière bataille de Stalingrad, il n’y a plus rien qui vaille la peine d’être vu dans la Volgograd d’aujourd’hui, la ville ayant été entièrement rasée pendant la guerre.
Je suppose que les marques d’attention soviétiques à mon égard, entre 1987 et 1989, s’inscrivaient dans les efforts entrepris à cette époque, dans bien d’autres domaines, pour manifester un esprit d’amitié envers l’administration Reagan. Ces efforts étaient déployés dans le plus pur style soviétique, particulièrement en ce qui me concernait: j’étais, à l’ONU, le seul homologue américain du KGB, ce qui, à leurs yeux, revêtait une importance toute particulière.
Bref, mes chaperons avaient reçu l’ordre d’être aux petits soins avec moi — mais de ne jamais me perdre de vue.
Le papier hygiénique était alors un véritable luxe au paradis socialiste soviétique. À l’hôtel Rossia, qui se vantait d’être le plus grand du monde, comme dans tous les autres hôtels, il fallait marchander avec la surveillante de l’étage pour obtenir, à titre de faveur exceptionnelle, qu’on dépose dans sa salle de bains un rouleau déjà entamé. Dès mon arrivée dans ma chambre, après d’interminables formalités d’enregistrement, j’inspectai la salle de bains et constatai, comme je m’y attendais, qu’il n’y avait pas de papier hygiénique. Je courus donc trouver la surveillante, installée à son poste près des ascenseurs, et lui demandai de me procurer un rouleau de toilyetnaya bumaga. Elle fit la grimace et je regagnai ma chambre. Moins de cinq minutes plus tard, Geli Neprovsky, mon agent de contrôle du KGB, se présentait à ma porte avec un demi-rouleau de papier hygiénique.
«Comment avez-vous su que j’en voulais?» demandai-je à Geli.
«Bon, bon! Ne demandez pas comment! Désolé, ce n’est qu’un demi-rouleau, mais je vais essayer d’en trouver davantage», répondit Geli en agitant les bras, l’air embarrassé et presque désespéré.
Tout ce que je disais au personnel de l’hôtel — d’ailleurs inexistant, hormis les surveillantes d’étage — était immédiatement rapporté à Geli, qui accourait pour satisfaire le moindre de mes caprices. Cela montrait bien que j’étais un prisonnier auquel on accordait les plus grands égards.
L’Ermitage, le palais impérial de Pouchkine, le palais de Peterhof, celui de Pavlovsk, le Musée russe, la forteresse Pierre-et-Paul, l’Amirauté: je visitai tout cela à Leningrad. Plus tard, à Moscou, je parcourus pratiquement tout le Kremlin, le monastère de Zagorsk et bien d’autres monuments historiques et artistiques magnifiques. On me promenait comme un très, très grand personnage: le représentant spécial du président Reagan, malgré toutes mes dénégations.
À Leningrad, on m’emmena au cimetière de Piskariovska, immense nécropole où reposent 1,2 million de victimes du siège allemand de Leningrad, des innocents de tous âges morts de faim ou de maladie. Je sais qu’il est de mauvais ton de laisser paraître son émotion, mais ma gorge se serrait davantage devant chaque tertre portant l’indication d’un mois de 1941: «Avril 1941, 50 000; mai 1941, 70 000», et ainsi de suite.
La visite terminée, un journaliste des Izvestia me demanda pourquoi j’étais venu à Piskariovska. Au lieu de répondre: «Parce que mon surveillant du KGB m’y a conduit», je déclarai: «Parce que les fascistes aux portes de Leningrad représentaient le chaos, tandis que l’héroïque population de cette ville incarnait l’ordre — et c’est l’ordre qui a triomphé! Par leur sacrifice, les habitants de Leningrad ont sauvé mes enfants et mes petits-enfants [je n’en avais pas encore à l’époque] de la menace fasciste et préservé notre liberté. Je suis donc venu remercier les victimes.»
Je trouvais que ma réponse ressemblait à une déclaration de bonnes intentions, somme toute assez convenue. Pourtant, le soir même et le lendemain, la Pravda, les Izvestia, la Komsomolskaya Pravda, le Vechernyi Leningrad et plusieurs journaux locaux de Moscou reprirent mes propos, qui furent également rapportés à plusieurs reprises dans Vryemia, le journal télévisé national. Je demandai à Geli, mon agent de contrôle du KGB, pourquoi mes paroles bénéficiaient d’une telle publicité. «Parce que vous êtes le premier Américain, l’envoyé spécial du président Reagan, à avoir dit quelque chose de ce genre en Russie.»
Ce prétendu silence antérieur des Américains avait de quoi stupéfier. Mes paroles avaient beau être banales, elles ne faisaient que refléter la vérité. Pourquoi ne pas reconnaître le mérite de ceux à qui il revient?
À Volgograd, en ma qualité de «représentant spécial» de Ronald Reagan (dont le nom se prononçait généralement «Ronuald Ryehgin» en Russie), je fus reçu avec un faste extraordinaire. Accueilli à l’aéroport par le maire, conduit à sa vaste résidence sous escorte de motocyclistes, je dus de nouveau prononcer toute une série de discours devant des professionnels et des responsables à l’air terne, qui semblaient tous s’ennuyer, même lorsque je déployais mes talents oratoires en russe. Le deuxième jour, le maire m’emmena sur son yacht (ah, le socialisme!) descendre la Volga jusqu’au barrage où les esturgeons se rassemblaient en grand nombre, incapables de poursuivre leur route vers l’aval, en direction de la mer Caspienne. Certains esturgeons atteignent plus de huit mètres de longueur, soit vingt-cinq pieds.
Du caviar de béluga, de la variété la plus succulente, se trouvait partout sur le yacht, presque comme un simple élément de décoration. J’en abusai, au point d’être malade dans la nuit, mais je ne le regrette pas. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’autre qui ait mangé une livre de caviar de béluga en une seule séance prolongée. Bientôt, le maire se mit à me traiter en camarade, desserra sa cravate et me demanda, sur le ton de la confidence et hors de portée des oreilles de mon grand frère du KGB: «Dites-moi pourquoi (pochemu) vous parlez russe?»
«Pour pouvoir vous parler, évidemment!» répliquai-je avec malice. Puis j’ajoutai: «Non, j’ai obtenu un diplôme d’études supérieures sur la Russie dans une université américaine, et j’ai vécu six ans dans la famille d’un professeur russe. J’ai donc appris le russe comme il faut l’apprendre: parmi les Russes.»
Le maire manifesta de l’intérêt. «Et avez-vous lu des auteurs russes dans leur langue?»
«Oui, c’est la meilleure façon de les lire», répondis-je.
«Et avez-vous lu Lénine? Vous savez, Lénine a beaucoup écrit, et il écrivait très bien», poursuivit le maire.
Je reconnus fièrement avoir lu Lénine, quoique pour une bonne part en traduction anglaise, et convins qu’il avait été un auteur prolifique, même s’il avait écrit fort peu de nouvelles ou de romans. Puis, plus sérieusement, j’ajoutai: «Lev Trotsky, son histoire de la Révolution russe, voilà une lecture qui m’a marqué.»
«Laissez donc Trotsky de côté! C’était un Juif, et il ne comprenait rien à la véritable Russie ni à la révolution. Croyez-moi», déclara le maire, comme s’il me livrait une information confidentielle de la plus haute importance.
«Vous voulez dire que Lev Davidovitch Bronstein était un imposteur? Vous détestez donc toujours les Juifs, ici, dans l’ancienne Stalingrad? Aucun Juif n’est mort en défendant Stalingrad?» Au début, je n’étais pas sûr que le maire sache qui était Bronstein. Mais il le savait.
«Écoutez, vous autres Américains êtes naïfs. Chez vous, il n’y a pas des Juifs cachés derrière chaque porte et chaque arbre. Chez nous, il y en a, ou il y en avait autrefois, et aujourd’hui encore il faut boulonner les meubles au sol pour éviter qu’un Bronstein ne les vole sous notre nez.»
«Oh non, c’est vous qui êtes naïfs! En Amérique, nous avons des millions et des millions de Juifs. Ils dirigent le gouvernement, contrôlent les banques, possèdent les journaux, manipulent la Bourse. Ils sont partout. Le président Reagan est juif, et sa femme Nancy aussi. Et, vous savez quoi? Moi-même, je suis juif des deux côtés de ma famille. Comment croyez-vous que j’ai obtenu le poste de représentant très spécial du président Reagan?» Cette explication pleine de franchise mit fin à notre discussion sur la menace que représentaient les Juifs et leur omniprésence en Russie et en Amérique. Le maire se montra dès lors moins familier et beaucoup plus supportable, jusqu’au moment où il m’accompagna, ainsi que mon surveillant du KGB, à l’aéroport de Volgograd, de nouveau sous escorte de motocyclistes, pour prendre un avion de bonne heure.
L’avion était complet. Le maire usa donc de son autorité pour faire débarquer deux passagers qui n’avaient rien demandé du vol Aeroflot à destination de Moscou, afin de faire de la place à l’homme du KGB et au représentant juif du président juif des États-Unis juifs.
Le titre officiel de mon officier du KGB, Geli Neprovsky, était celui de directeur du centre d’information de l’ONU à Moscou (United Nations information center, UNIC).
L’ONU disposait de centres d’information, ou UNIC, dans toutes les grandes capitales du monde. Celui de Moscou, en vertu d’un accord particulier, devait être exclusivement composé de fonctionnaires du gouvernement soviétique «détachés» auprès de l’ONU. Tous étaient des agents du renseignement formés par le KGB, et Geli Neprovsky était lui-même un autre agent de haut rang de ce service. L’UNIC de Moscou n’était en réalité rien d’autre qu’un centre de diffusion de la propagande soviétique, où l’ONU était invariablement présentée comme une amie de l’Union soviétique et une critique de l’Occident, principalement des États-Unis. L’amitié naissante entre la Russie et l’Amérique n’avait nullement gagné la propagande de l’ONU destinée à la population russe. À l’ONU, les Soviétiques étaient les gentils et les Américains, toujours les méchants.
Ma première expérience du parti pris antiaméricain et anti-israélien des activités menées à l’étranger par le Département de l’information de l’ONU était bien antérieure à mon entrée dans l’Organisation. J’étais encore secrétaire adjoint à l’Intérieur lorsque je me rendis aux îles Mariannes du Nord, prolongement oriental de la Micronésie. À l’époque, les Mariannes faisaient partie du Territoire sous tutelle des îles du Pacifique, dont l’administration avait été confiée par l’ONU aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Or, les émissions de radio de l’ONU, diffusées vers l’ensemble de la Micronésie (trois millions de miles carrés d’océan Pacifique, dont 97 % étaient recouverts d’eau), constituaient la seule source quotidienne d’informations à Saipan, capitale des Mariannes. Ce que j’entendais à la radio, sur un territoire américain, était une condamnation absolument stupéfiante de la politique des États-Unis, insistant tout particulièrement sur le caractère prétendument condamnable de leur soutien à Israël et reprenant la ligne habituelle de l’OLP sur la situation au Moyen-Orient. Je découvris plus tard que l’ONU diffusait ces contenus partisans dans le monde entier, par l’intermédiaire de tous ses centres d’information, y compris celui de Washington.
Dans ce domaine de l’information publique, l’influence soviétique à l’ONU conserva un caractère curieusement antiaméricain et anti-israélien bien après que la confrontation entre les États-Unis et l’Union soviétique eut commencé à s’apaiser. Les agents soviétiques solidement installés à l’ONU demeuraient fidèles à leur mission initiale et poursuivaient leur propagande de guerre froide, malgré le dégel des relations américano-soviétiques.
Comme je pus le constater au cours de voyages ultérieurs en Union soviétique, avant la chute du régime communiste, le populaire journal télévisé Vryemia (Le Temps) consacrait chaque jour une rubrique aux nouvelles de l’ONU. Les informations transmises par l’UNIC de Moscou donnaient une version entièrement biaisée de ce qui était censé se passer aux Nations unies. Quand il ne s’y passait absolument rien, ce qui était fréquent, Vryemia inventait quelque chose en l’attribuant à l’UNIC de Moscou. Ces bulletins consacrés à l’ONU faisaient systématiquement l’éloge des Soviétiques et cognaient sur les États-Unis, la Grande-Bretagne et leurs semblables. «L’Union soviétique envoie à l’Afrique des vivres, des médicaments et d’autres formes d’aide humanitaire, avec le ferme soutien de l’ONU, tandis que l’Amérique fournit des armes à tout le continent africain, déchiré par les conflits, afin d’encourager les régimes réactionnaires et l’apartheid.»
Pour être juste, l’Union soviétique comme les États-Unis fournissaient des armes à des factions rivales d’Afrique orientale, pratique aussi corrompue que dangereuse qui s’est maintes fois retournée contre ses auteurs. L’ONU n’avait aucune influence pour empêcher cette situation effroyable, car ni les États-Unis ni l’Union soviétique ne lui permettaient de se mêler de ces affaires. Quant à la propagande soviétique diffusée en Russie au nom de l’ONU, c’était une autre question. Là, les États-Unis ne protestaient jamais, apparemment parce que leur département d’État n’y voyait aucun mal particulier. L’ambassade américaine à Moscou était pourtant équipée de nombreux téléviseurs.
Les autres UNIC, à travers le monde, diffusaient des formes de propagande «anti-impérialiste» qui n’étaient pas tout à fait différentes. Grâce à leur influence omniprésente au Secrétariat de l’ONU, et tout particulièrement au Département de l’information, les Soviétiques parvinrent à manœuvrer les nominations de manière à placer des fonctionnaires soviétiques à des postes essentiels dans la plupart des UNIC du monde, surtout dans ceux qui comptaient vraiment.
À Washington, l’ONU possédait un centre d’information qui fut dirigé pendant quelques années par Mme Phyllis Kaminsky, fonctionnaire de l’ONU nommée par Reagan. Elle se plaignait continuellement, avec amertume, que l’une des principales tâches de l’UNIC de Washington semblait consister à transmettre au gouvernement fédéral des documents de l’ONU préparés par les représentants de l’OLP auprès de l’Organisation afin d’affaiblir la position d’Israël. Cette activité était naturellement considérée comme officiellement autorisée par le Secrétariat de l’ONU, puisque l’Assemblée générale avait adopté la résolution condamnant le sionisme comme une forme de racisme. Les mêmes documents étaient distribués à tous les autres UNIC d’une certaine importance dans le monde.
Lors d’un voyage ultérieur en Union soviétique, je fus de nouveau escorté par l’infatigable Geli Neprovsky, en sa qualité d’«hôte» et de directeur de l’UNIC de Moscou. Je lui demandai pourquoi les journaux télévisés et les articles de presse moscovites ne reprenaient pas les saloperies de propagande politique de l’OLP, indignes de l’ONU, que les autres UNIC diffusaient dans le reste du monde, et, comble de tout, à Washington.
«Je croyais que les Juifs n’étaient pas, disons, particulièrement appréciés dans la Russie communiste, Geli. Pourquoi censurez-vous la propagande de l’OLP que l’UNIC de Washington reçoit, lui, régulièrement?»
«Eh bien, vous devez comprendre que, chez nous, en Union soviétique, nous n’aimons pas les Juifs sournois, mais que nous autres Russes avons aussi un petit problème avec les… comment dites-vous… les mahométans», répondit-il.
«On dit maintenant les musulmans», rectifiai-je.
«Très bien, les musulmans, si vous préférez. Mais vous, qui avez tant lu sur la Russie, vous vous rappelez sûrement que pendant trois cents ans, à peu de chose près, les Russes ont subi le joug tatar. Ces Tatars étaient des Mongols et des Turcs qui étaient musulmans, comme vous dites. Alors, nous n’aimons vraiment pas cette belle propagande de l’OLP.»
Ainsi, les centres d’information de l’ONU du monde entier, financés dans une proportion considérable par l’argent des contribuables américains, ont longtemps servi — et servent encore — de relais à la propagande anti-israélienne.
Le Département de l’information de l’ONU, doté de moyens considérables et d’une foule de fonctionnaires superflus, se tient à la disposition des membres de l’Assemblée générale pour distribuer les documents jugés dignes du patronage de l’Organisation. Le Secrétariat de l’ONU a ainsi approuvé la diffusion de quantités énormes de propagande anti-israélienne de l’OLP. Après tout, une résolution de l’Assemblée générale affirmait alors catégoriquement que le sionisme était une forme de racisme. Aucune résolution de la GA n’avait qualifié l’antisémitisme de racisme, ni de quoi que ce soit d’autre.
Bien qu’Israël dispose légitimement d’un siège à l’Assemblée générale en tant qu’État membre, il n’a toujours pas un accès comparable au Département de l’information du Secrétariat de l’ONU, alors que les centres d’information de l’Organisation, dans toutes les grandes capitales du monde, ont constamment transmis la propagande de l’OLP à différents organismes gouvernementaux des États membres. L’OLP n’a pourtant à l’ONU qu’un statut d’«observateur».
Cet emploi abusif, ouvert et assumé, des moyens dont dispose l’ONU dans le monde entier, par l’intermédiaire de ses nombreux centres d’information répartis sur les sept continents, n’avait certainement rien d’un secret bien gardé à l’époque de la guerre froide. Depuis lors, très peu de choses ont changé, du moins en ce qui concerne les documents favorables aux Palestiniens et hostiles à Israël diffusés par l’ONU. Leur présentation est peut-être devenue un peu plus subtile, mais l’instrumentalisation des centres d’information de l’ONU à travers le monde à des fins politiques partisanes demeure un scandale qui paraît toujours échapper aussi bien au contrôle des États-Unis qu’à l’attention des membres du Congrès.
Je fis d’autres voyages en Russie au cours de mes deux dernières années au Secrétariat de l’ONU. Et, pendant les sept années qui suivirent mon départ de l’Organisation, en 1992, je continuai de m’y rendre à la tête de l’institut mentionné plus haut, soutenu par l’Assemblée générale, même si l’on ne me connaissait plus comme le représentant «spécial» de Ronald Reagan.
L’Institute of East-West Dynamics, organisme à but non lucratif, apportait son concours à diverses entités soviétiques: le complexe sidérurgique de Magnitogorsk, le plus grand du monde (et aussi le moins efficace), la région de Mourmansk, le ministère russe des Relations économiques extérieures et, indirectement, Mikhaïl Gorbatchev lui-même. Pour l’essentiel, notre travail consistait à enseigner les méthodes de gestion et les technologies américaines aux entreprises russes récemment privatisées. Lors d’un dîner officiel au Kremlin, en 1992, Gorbatchev me donna une tape dans le dos en me lançant: «Maintenant, vous travaillez pour moi!» Malheureusement, Boris Eltsine n’allait pas tarder à l’évincer.
Le plus grand, au sens propre, des hauts responsables du gouvernement de la nouvelle Fédération de Russie était un géant de sept pieds cinq pouces nommé Kachanov. Il donna un dîner en mon honneur et me demanda en russe: «Kak po-angliski biznesmenny?», autrement dit: «Comment dit-on biznesmenny en anglais?»
«Businessmen», répondis-je.
«Ah! fit-il. Exactement comme en russe!» Je crois qu’il s’imaginait réellement que les Américains avaient emprunté ce mot au russe. Je ne relevai pas.
Kachanov parlait un peu anglais et semblait en être très fier. «C’est comme ce que vous appelez des undertakers, non?» Je finis par comprendre qu’il avait cherché le mot «entrepreneur», d’origine française, dans un dictionnaire français-anglais, et qu’il en avait tiré le verbe «to undertake» («entreprendre»).
Kachanov se prit d’affection pour moi. Il demanda à l’épouse d’un autre responsable, assise à mes côtés, de lui céder sa place et engagea avec moi, en russe, une conversation plus personnelle.
«Vous savez, ce que vous faites avec cet institut pour nous aider est très apprécié ici. Je sais que Gorbatchev s’y intéresse. Mais nous avons besoin de vos conseils sincères: vous êtes tellement plus habitués que nous à ce capitalisme nouveau.»
J’acquiesçai et l’écoutai.
Il poursuivit, me dominant de toute sa hauteur — dont une bonne partie tenait à la longueur de son torse: «Vous devez aussi nous aider sur des questions qui ne relèvent pas toujours de la mécanique des affaires. Beaucoup de nouveaux biznesmenny n’ont aucune manière (byesmanyernyi), aucun principe; ce sont des capitalistes sauvages, enfin… des criminels. La plupart sont des Juifs, bien entendu. Comment faites-vous face à cela dans les affaires, en Amérique?»
Kachanov n’était pas seulement d’une naïveté désarmante; il était aussi d’une stupidité rafraîchissante. Je levai les yeux vers lui, souris et répondis: «Oh, en Amérique, ce n’est pas un problème. Nous nous employons simplement à convertir les Juifs au christianisme. Les chrétiens, comme vous le savez certainement, se laissent toujours guider par les Dix Commandements et respectent les principes moraux les plus élevés.»
Il cligna plusieurs fois des yeux, puis me remercia et, se tournant vers la dame qui avait été assise à côté de moi, lui demanda de reprendre sa place.
★ ★ ★
Lors de mes derniers voyages en Russie, Geli Neprovsky était encore là, toujours directeur du centre d’information de l’ONU à Moscou. Après mon départ de l’Organisation, je jugeai préférable de le laisser me tourner autour plutôt que de faire un esclandre parce qu’un agent du KGB continuait à me filer, moi et les personnes qui m’accompagnaient. Après tout, mon institut bénéficiait du soutien d’une résolution de l’Assemblée générale; techniquement, nous étions donc encore en Russie pour les affaires de l’ONU. Tout pouvait, par conséquent, rester sous le contrôle du KGB… naturellement.
D’ailleurs, Neprovsky était devenu, selon ses propres termes, un «cher» ami. Lui et moi, nous avions fait du chemin.
Lors de notre première rencontre, en 1987, à l’époque soviétique, il était venu me chercher à l’aéroport de Vnoukovo dans sa Mercedes avec chauffeur et avait littéralement grogné pour toute salutation. Ce grognement signifiait: «Je viens vous accueillir, mais je ne vous aime pas, agent clandestin de Ronald Reagan!» Sur la route de l’hôtel Rossia, il me demanda si j’avais pris mon petit déjeuner. Comme je répondis que non, il ordonna à son chauffeur, un Slave renfrogné au physique scandinave, de s’arrêter devant l’un de ces établissements qu’on appelait alors des «magasins d’alimentation» à Moscou, mais qu’on aurait tout aussi bien pu appeler des «entrepôts vides». On n’y trouvait presque aucune denrée, et le personnel refusait généralement de vous vendre quoi que ce soit, même lorsqu’il en avait en réserve.
Geli entra, exhiba sans doute discrètement son insigne du KGB et revint bientôt avec un morceau de pain — une demi-miche — et un bout de salami froid. «Voilà le petit déjeuner!» dit-il en me jetant ses provisions. Les débuts n’étaient guère prometteurs. Mais il se dérida rapidement et se montra particulièrement inquiet lorsqu’un matin, pendant ce premier séjour, je sortis en douce de l’hôtel Rossia vers sept heures pour aller me promener seul autour du Kremlin et visiter quelques sites voisins, avant de rentrer peu après dix heures.
Neprovsky m’attendait, hors de lui. «Où étiez-vous passé?» demanda-t-il en tremblant visiblement.
«Je suis allé me promener pour voir un peu la ville», répondis-je.
«Vous ne devez jamais faire ça tout seul! Il pourrait vous arriver quelque chose», s’écria-t-il. Je savais qu’il avait honte de s’être laissé semer.
«Allons donc, Geli! Moscou est pleine de GAI [traffic cops], à peu près un à chaque pâté de maisons. Je me sentais parfaitement en sécurité. Et puis, j’ai un insigne de police dans mon portefeuille. J’ai engagé la conversation avec l’un de vos agents, qui était très sympathique. Il a admiré mon insigne et m’a montré le sien avec beaucoup de fierté. Je lui ai demandé s’il voulait me le vendre, et il s’en est séparé pour une cinquantaine de roubles. En fait, je lui ai donné un billet de dix dollars. Regardez, voici l’insigne de la GAI!» Et, comme par enchantement, je montrai à Geli l’insigne que je venais d’acheter. «Zamyechatelno!» s’exclama-t-il, ce qui signifie «Incroyable!»
Nos rapports devinrent de plus en plus chaleureux, jusqu’à nos derniers adieux à l’aéroport de Vnoukovo, lors de mon ultime visite officielle à Moscou.
«Au revoir, Geli. J’espère vous revoir bientôt!»
Il semblait pressentir des adieux plus définitifs et me dit: «Que va-t-il nous arriver? Nos enfants et nos petits-enfants se rencontreront-ils un jour? Nos chemins ne se croiseront-ils jamais plus? Quel est notre destin? Quel est notre sort [sud’ba]? Qu’est-ce qui nous attend?»
«Au revoir, Geli», dis-je avant de courir vers la porte d’embarquement, tout en lui faisant un signe de la main. Après tout, nous autres Américains avons hérité, de seconde main, d’une culture anglaise qui voit d’un mauvais œil les lèvres supérieures tremblantes, surtout lorsqu’elles appartiennent à des agents du KGB.
La guerre froide finit bel et bien par prendre fin. Elle s’effondra, comme toute absurdité est vouée à le faire quand elle titube assez longtemps. Le communisme devint un gros mot en Russie. Gorbatchev, qui avait provoqué la chute du communisme, devint à son tour un nom plus discrédité encore. Pourquoi? Parce qu’il avait sapé le communisme, et que les affaires étaient désormais partout aux mains de bandits, même si la plupart de ces nouveaux bandits capitalistes étaient d’anciens responsables communistes.
La Russie entra dans une longue période de transition incertaine. Le problème était que, si le processus de changement était manifeste, on ne savait pas dans quelle direction allait s’orienter l’évolution politique et sociale. Le monde semblait être devenu un endroit un peu meilleur avec la fin de l’affrontement entre grandes puissances; mais la disparition plutôt brutale de la menace d’un conflit laissait un vide dangereux, un état d’incertitude, la crainte du chaos et d’autres inconnues que l’humanité abhorre, tout comme la nature a horreur du vide.
À l’ONU, les répercussions du désordre qui régnait en Russie provoquèrent un certain chaos. Les fonctionnaires du Secrétariat originaires de tous les États de l’ancien bloc soviétique et de l’ex-Union soviétique risquaient de se retrouver orphelins. La perte de la protection effective d’un gouvernement puissant plongeait tous les intéressés dans un profond désarroi. Les Russes se mirent à chercher désespérément des amis américains, britanniques, français, voire chinois. Il leur fallait obtenir des contrats permanents, c’est-à-dire des contrats de cinq ans assortis d’une garantie tacite de renouvellement. Il leur fallait également se ménager, en dehors de l’ONU, d’autres sources de revenus pour pouvoir prolonger leur séjour aux États-Unis et assurer leurs arrières en cas de besoin.
Le Secrétariat de l’ONU, reflétant — ce qu’il n’était pourtant pas censé faire — la situation politique du monde réel, fut réorganisé maintes et maintes fois sous la direction incohérente d’un copte égyptien qui parlait français, un anglais très imparfait, et n’avait aucune idée de ce dont le Secrétariat avait urgemment besoin pour devenir une organisation internationale plus rationnelle. Boutros-Ghali fut choisi pour succéder à Pérez de Cuéllar parce que les deux superpuissances nouvellement réconciliées (l’une encore «super», l’autre désormais plutôt «écrasée») continuaient de s’accorder sur un point: ce qui pouvait arriver de pire à l’ONU serait d’avoir un secrétaire général africain qui fût également noir. Boutros Boutros-Ghali était africain, mais, fort opportunément, blanc.
Désormais, il ne restait véritablement qu’une seule superpuissance arrogante face au reste du monde.