Le Gang Onusien
Pedro A. Sanjuan
Mémoires sur l’incompétence, la corruption, l’espionnage, l’antisémitisme et l’extrémisme islamique au sein du Secrétariat de l’ONU
Chapitre IX
Le chaos administratif de l’ONUDepuis une vingtaine d’années au moins — soit tout le temps où, d’une manière ou d’une autre, je me suis intéressé aux affaires de l’ONU et y ai été associé —, le Secrétariat s’est montré incapable d’employer les sommes considérables qu’il reçoit des États membres à l’entretien des locaux qu’il occupe.
L’idée de prévoir dans un budget les dépenses d’entretien périodique — une nécessité que tout propriétaire américain connaît bien s’il veut préserver la valeur de son bien — ne semble être, à l’ONU, qu’un concept théorique. En revanche, les dépenses extravagantes consacrées à des aménagements inutiles et à des modernisations sans intérêt sont loin d’y être rares. Elles témoignent des dysfonctionnements bureaucratiques de l’Organisation, que la disparition des tensions de la guerre froide n’a fait qu’aggraver.
Le vaste garage de l’ONU, situé sur trois niveaux sous le siège de l’Organisation, était autrefois doté d’un beau revêtement d’asphalte gris, du genre qu’on trouve couramment dans les garages de la plupart des immeubles commerciaux de New York. Un jour, sans crier gare, on se mit à déplacer les voitures d’un niveau à l’autre, tandis qu’on arrachait le revêtement sur des milliers de pieds carrés. Finalement, les trois niveaux furent recouverts d’un nouveau sol. Celui-ci était plus sombre que l’ancien asphalte, pourtant parfaitement fonctionnel, mais comportait désormais des millions de minuscules surfaces brillantes et réfléchissantes. On donna après coup une explication au remplacement de l’ancien revêtement: ces «réflecteurs» — des fragments de matière cristalline concassée — devaient permettre aux conducteurs de «voir» où se trouvait le sol du garage et ainsi prévenir les accidents. Personne ne prit la peine d’expliquer en quoi regarder un sol scintillant tout en conduisant pouvait éviter les collisions frontales. Aujourd’hui, de toute façon, la crasse apportée par les voitures et les gouttes d’huile des moteurs ont recouvert la plupart de ces surfaces réfléchissantes.
Autre monument à la frivolité administrative de l’ONU: une gigantesque antenne parabolique de trente pieds de diamètre, munie d’un dispositif motorisé perfectionné permettant de l’orienter vers un satellite de télécommunications. Grâce à cet équipement sophistiqué et coûteux, le Secrétariat de l’ONU était censé maintenir un contact quotidien direct avec tous ses centres d’information à l’étranger — une possibilité également offerte par un appareil plus rudimentaire, appelé téléphone.
La nécessité de communications aussi instantanées et sécurisées ne fut jamais démontrée, puisque les centres d’information de l’ONU ne se livrent pas à l’espionnage (ou du moins ne le devraient-ils pas). Les informations qu’ils peuvent transmettre au siège du Secrétariat sont rarement assez sensibles pour exiger des canaux «sécurisés» ou une transmission instantanée.
Le projet initial semble avoir été d’installer cette imposante parabole du côté de la Première Avenue, devant le bâtiment de l’ONU. Plusieurs missions d’États membres situées de l’autre côté de l’avenue, dont la mission américaine, firent valoir qu’un tel matériel d’«écoute» pourrait servir à compromettre leur sécurité. L’engin fut donc installé du côté du fleuve, où il se dresse encore aujourd’hui sans avoir jamais servi. La haute masse du bâtiment du Secrétariat fait obstacle à tout accès efficace de cette parabole inutilisée aux satellites disponibles jusqu’à présent.
À un autre moment de cette longue histoire de sottise administrative, on installa dans certaines toilettes de nouveaux sièges munis d’un logement circulaire destiné à recevoir une lampe désinfectante à ultraviolets. On ne connaissait alors, au Secrétariat de l’ONU, aucune maladie dont la propagation eût pu vraisemblablement être empêchée par des procédés d’hygiène aussi extravagants. Selon la rumeur la plus répandue, ces appareils coûteux avaient été installés pour empêcher la propagation de SIDA.
Pendant des années, l’ancien système de contrôle des entrées du Secrétariat, du côté de la Quarante-Deuxième Rue, avait fonctionné sans le moindre accroc, tant il était simple. Les fonctionnaires de l’ONU passaient par l’un des deux accès en montrant une carte portant leur photographie. Il n’y a pas très longtemps, on installa à grands frais un système d’entrée plus perfectionné, puisqu’il fallut reconstruire les accès, poser un nouveau revêtement de sol et élargir sensiblement les passages entre les portillons. On mit également en place une série de tourniquets parallèles, chacun équipé d’une fente capable de lire les nouvelles cartes d’identité magnétiques distribuées au personnel. En faisant passer sa carte dans le lecteur électronique, on déverrouillait le tourniquet, qui laissait alors passer son détenteur. Toutefois, puisqu’un intrus non autorisé pouvait toujours sauter par-dessus le tourniquet, on conserva malgré tout un garde à chaque entrée, au cas où.
Tout le système fut bientôt abandonné, et l’on revint à la pratique consistant à montrer simplement sa carte, cette fois sans frais pour les contribuables américains qui, rappelons-le, fournissent en réalité plus de 25 % du budget de l’ONU. Il semble que les tourniquets aient eu pour effet de ralentir considérablement l’afflux des employés de l’Organisation au milieu de la matinée. La plupart des fonctionnaires de l’ONU arrivent au travail à l’heure seigneuriale de 10 heures ou 10 h 30. Ainsi, de longues files de gens que les New-Yorkais auraient normalement considérés comme très en retard commencèrent à se former dans la rue, exposant aux yeux du public américain les curieuses habitudes qui caractérisent cette éthique professionnelle si particulière à l’ONU.
L’un des aspects pénibles du travail dans le bâtiment du Secrétariat de l’ONU tient à son système de circulation d’air, vétuste et jamais nettoyé, qui recycle dans tout l’immeuble un air vicié. Le chauffage dépose de telles quantités de suie sur le dessus des bouches de ventilation situées sous les fenêtres qu’il suffit de se pencher au-dessus pour s’exposer à de coûteuses notes de pressing. Cette suie de l’ONU est particulièrement épaisse et grasse.
Mais ce qui inquiétait véritablement les fonctionnaires de l’ONU, c’était la présence d’isolants à base d’amiante, abondamment répandus dans les conduits de ventilation à une époque où l’on faisait un usage immodéré de cette substance cancérigène — à la fin des années 1940 et dans les années 1950. Les immeubles de bureaux modernes de New York ne présentent pas ce genre de problème; nombre d’immeubles plus anciens ont, eux aussi, fait l’objet d’inspections destinées à identifier ce danger sanitaire et à y remédier.
Après des années de plaintes, des membres du personnel de l’ONU, entrés en rébellion, prirent contact avec les services municipaux de New York chargés de prévenir les risques liés à la dégradation de l’amiante. La municipalité dépêcha un inspecteur qui, d’une manière ou d’une autre, réussit à pénétrer dans les locaux, probablement par l’entrée des visiteurs.
Une fois à l’intérieur, toutefois, l’intrus fut repéré, «arrêté» par les gardes de l’ONU, retenu deux heures dans une pièce sans pouvoir accéder à un téléphone, puis finalement relâché, non sans avoir été averti que les autorités new-yorkaises n’avaient aucune compétence sur le territoire de l’ONU. Après tout, le Secrétariat possède une infirmerie capable de diagnostiquer l’emphysème et les premiers stades du cancer du poumon sans qu’il soit porté la moindre atteinte à l’immunité de l’organisation internationale.
Ces coûteux bricolages sur des installations qui «ne sont même pas en panne» masquent le fait que l’entretien ordinaire — maintenance des ascenseurs, remplacement des dalles de sol, désamiantage des conduits de ventilation, réparation des fuites dans les toilettes et autres travaux du même ordre — est systématiquement négligé. Les dépenses d’entretien ne sont pas inscrites au budget a priori, mais a posteriori.
Lorsqu’un équipement important finit par tomber en panne, l’ONU se tourne vers le Congrès américain pour obtenir l’argent nécessaire à sa réparation lors du cycle budgétaire suivant.
C’est ainsi que l’actuel secrétaire général, Kofi Annan, a entrepris une intense campagne de lobbying pour convaincre le Congrès que les bâtiments de l’ONU étaient dans un état de délabrement lamentable et qu’il fallait débloquer d’urgence des fonds pour les remettre en état de marche. Les ascenseurs qui s’arrêtent au-dessus ou au-dessous du niveau des étages, sans plus s’aligner avec le palier, doivent être réparés. Et combien faudrait-il pour remettre l’ensemble à niveau? La somme proposée avoisinait les deux milliards de dollars, à verser immédiatement.
L’immeuble le plus cher jamais vendu à Manhattan, le GM Building, venait de trouver acquéreur pour 1,4 milliard de dollars. Le siège tout entier de l’ONU pourrait être reconstruit pour bien moins de deux milliards. Mais les travaux de réparation et de rénovation offrent, il faut croire, de plus belles perspectives de gains financiers.
Un post-scriptum à cette hémorragie administrative chronique: l’acquisition du terrain de la centrale électrique voisine du siège de l’ONU, dans le but d’y construire un bâtiment entièrement neuf, l’actuel ne répondant apparemment pas aux exigences esthétiques élevées d’une organisation internationale. L’aménagement du nouveau site, avec le ou les bâtiments qui conviennent, des jardins et d’autres espaces paysagers, devrait coûter environ 7 milliards de dollars, une somme que le Congrès américain sera, en temps voulu, prié de cracher.
Une autre raison probable de créer une nouvelle enclave de l’ONU tenait à une rumeur relativement récente: les deux immeubles loués par l’Organisation de l’autre côté de la Première Avenue, DC-1 et DC-2, devaient être achetés par une société israélienne qui négociait l’opération par l’entremise de Dan Doctoroff, de la municipalité de New York — un Juif travaillant pour un maire juif. Une vive inquiétude se répandit à l’ONU à l’idée que les Israéliens puissent ainsi exercer une influence sur l’Organisation, voire en contrôler les finances. Les immeubles DC-1 et DC-2 étaient loués à l’ONU par une entité appelée Société de développement de l’ONU, une entreprise privée qui, depuis des années, louait la quasi-totalité de ces deux bâtiments à ses clients onusiens.
Pour illustrer les relations pour le moins singulières entre l’ONU, en tant que locataire, et ses propriétaires, examinons le refus pathologique des secrétaires généraux de mettre fin à l’hémorragie budgétaire que représentaient les locations de bureaux dans le centre de Manhattan.
En 1987, je pensais avoir convaincu Javier Pérez de Cuéllar que, pour apaiser les critiques de la sénatrice Kassebaum — qui n’était pas juive — à l’égard des gaspillages de l’ONU, certaines pratiques visant à réaliser des économies pouvaient être mises en place. J’entrepris donc une étude interne avec l’entière coopération du secrétaire général adjoint Patricio Ruedas, un Espagnol dont l’hostilité envers les Américains était tempérée par le mépris hautain qu’il éprouvait pour les ressortissants des anciennes colonies espagnoles, comme le secrétaire général lui-même.
En 1987, les loyers des bureaux dans le centre de Manhattan étaient en forte baisse, et les propriétaires acceptaient partout de renégocier les baux plutôt que de perdre complètement un locataire. Dans certains cas, il suffisait qu’un locataire laisse entendre que la déflation économique le mettait dans l’impossibilité de respecter les termes de son bail pour que le propriétaire propose spontanément de le renégocier.
Dans les deux tours de quarante étages situées de l’autre côté de la Première Avenue, face au Secrétariat de l’ONU, le loyer payé par l’Organisation au pied carré dépassait largement la moyenne pratiquée pour les autres bureaux du quartier et, à vrai dire, même les tarifs les plus élevés de tout Manhattan. Comme les deux tours, DC-1 et DC-2, étaient occupées presque à 100 % par des services de l’ONU, la perte de l’ONU comme locataire aurait conduit les deux immeubles à la faillite, en une période économique difficile. Des immeubles vides ayant subi de nombreuses modifications non conformes aux règlements de la ville de New York ne peuvent être reloués à personne. L’ONU, en effet, n’était pas tenue d’obtenir des autorisations pour redistribuer à sa guise les locaux de ses bureaux ou en modifier les installations électriques, puisqu’elle échappait à la compétence des autorités municipales. À l’issue de calculs minutieux, effectués aussi bien avec le concours du personnel administratif de l’ONU, qui disposait des chiffres exacts, qu’avec celui d’experts immobiliers extérieurs à l’Organisation, j’estimai qu’une réduction raisonnable des loyers au pied carré pourrait permettre à l’ONU d’économiser entre 40 et 60 millions de dollars par an. Ce n’était pas une mauvaise somme à présenter à la sénatrice Kassebaum en gage de bonne volonté.
Une fois achevées ces recherches quelque peu fastidieuses, je m’adressai au secrétaire général. Le secrétaire général adjoint espagnol chargé de l’administration m’avait auparavant lancé, avec un sarcasme à peine voilé, cet avertissement: «¡Buena suerte!» «Bonne chance!», ajouta-t-il. «Notre homme [c’est-à-dire le secrétaire général] se prend pour un aristocrate à cause de son faux nom de famille et prétend ne pas vouloir souiller ses mains délicates avec la crasse administrative de questions financières aussi terre à terre et peu reluisantes.»
C’est avec une certaine appréhension que je présentai mon dossier à don Javier. Il m’écouta, les doigts des deux mains joints devant lui, les yeux fixés par la fenêtre sur les barges à ordures qui passaient en contrebas, sur l’East River. Quand j’eus terminé mon exposé, il demanda: «Mais pourquoi?»
«Pourquoi! m’écriai-je. Pour économiser 60 millions de dollars et contenter la sénatrice Kassebaum, afin qu’elle ne réduise pas le budget de l’ONU d’un montant bien supérieur.»
«Eh bien, hasarda-t-il après une pause éloquente, nous avons un contrat avec la société qui gère DC-1 et DC-2.»
Je lui fis observer que je ne proposais nullement de rompre le contrat, mais que, compte tenu des propres «difficultés financières» de l’ONU (situation chronique qui, généralement, n’a guère plus de crédibilité qu’un conte pour enfants), et plus particulièrement des coupes budgétaires dont la sénatrice Kassebaum menaçait alors l’Organisation, la société gestionnaire comprendrait bien vite son intérêt et proposerait de renégocier le contrat: elle avait sur les bras deux immenses immeubles pour lesquels seule l’ONU pouvait correspondre à la définition d’un locataire convenable.
«Mais il me faut l’autorisation de l’Assemblée générale», protesta don Javier d’une voix presque inaudible.
«Vous avez bien dit l’Assemblée générale?» demandai-je.
«Oui, l’Assemblée générale, bien sûr», répéta don Javier, une lueur dans le regard. Quelle bonne idée!
«Monsieur, vous n’avez besoin ni de l’autorisation de l’Assemblée générale ni de celle de qui que ce soit pour accomplir ce qui relève manifestement de la gestion administrative. D’ailleurs, pourquoi l’Assemblée générale s’opposerait-elle à récupérer 60 millions de dollars que nous pourrions réaffecter au secours des enfants d’Afrique qui souffrent chroniquement de la faim?»
La lueur dans les yeux de don Javier s’éteignit sensiblement et il marmonna: «À cause du contrat que nous avons signé. Il a été approuvé par l’Assemblée générale, voyez-vous.»
«Mais, selon cette même logique, don Javier, vous pourriez conclure un nouveau contrat qui ferait économiser des millions à l’ONU et le soumettre à l’approbation enthousiaste de l’Assemblée générale.» Mes paroles lui firent fermer les yeux et tendre de nouveau les doigts devant lui, dans une attitude soucieuse et méditative. Plus aucune barge à ordures ne passait sur le fleuve.
«Quoi qu’il en soit, ajoutai-je, le simple effort pour renégocier ces loyers scandaleusement élevés — même si vous échouiez, ce dont je doute — trouverait une oreille attentive auprès de la sénatrice Kassebaum et de ses collègues du Sénat américain. L’ONU apparaîtrait ainsi à Washington comme une organisation beaucoup plus responsable.»
Le secrétaire général prit un air alarmé et déclara: «Mais nous sommes une organisation responsable!»
«C’est simplement que les critères en vigueur à Washington sont assez différents des normes de l’ONU, répondis-je. Mais c’est l’argent que l’ONU reçoit des États-Unis qui l’empêche de sombrer; le point de vue de la sénatrice Kassebaum mérite donc d’être examiné avec soin.»
Le secrétaire général reporta une fois encore son regard sur l’East River et dit: «Eh bien, laissez-moi y réfléchir.» Il y réfléchit probablement encore.
Le budget de l’ONU serait sans doute mieux décrit par quelqu’un qui possède le don de la fantaisie, comme Hans Christian Andersen. Mais je vais néanmoins continuer à faire de mon mieux.
L’empire des publications de l’ONU est si vaste, si extravagant et si compliqué qu’il faudrait un second volume pour lui rendre justice. La complexe équation du second degré qui détermine ce qui doit être publié et dans combien de langues semble n’avoir à peu près aucun rapport avec l’importance des documents ou le public auquel ils sont destinés. Si cette hémorragie d’encre et de papier avait pour objectif de faire la publicité de l’Organisation elle-même, ce serait du moins une excuse sur laquelle les détracteurs du gaspillage onusien pourraient concentrer leurs critiques. Mais il n’en est guère ainsi lorsque le département de l’information de l’ONU publie tout dans une langue qu’aucune personne extérieure ne peut lire, ni ne souhaiterait lire. Même les documents de propagande reconnaissables comme tels, notamment ceux diffusés pour le compte de l’OLP, sont si obscurs qu’ils défient souvent toute traduction. Dans un cas, un membre de la mission américaine siégeant au Comité consultatif pour les questions administratives et budgétaires (CCQAB) établit que la production de certains de ces «documents» coûtait jusqu’à 750 dollars la page.
Il n’existe aucune véritable obligation de rendre des comptes sur l’affectation du budget de l’ONU, dans quelque domaine que ce soit, et tout particulièrement sur la masse salariale des fonctionnaires du Secrétariat. Cette absence de contrôle permet aux débris les plus divers du naufrage financier de l’ONU de venir s’échouer par vagues apparemment sans rapport entre elles.
À quelle proportion du budget de l’ONU s’élève la contribution des États-Unis? Ces dernières années, ce taux est passé de 25 % à 18 % lors des réductions imposées par Kassebaum, puis à 20 % pendant la crise financière des années 1990; il est ensuite remonté à un taux théorique de 25 %, avant d’être ramené à 22 % à la suite de l’accord négocié par Richard Holbrooke en décembre 2000. Mais ce ne sont là que des chiffres de façade, qui ne tiennent compte ni des contributions volontaires américaines, ni des considérables exonérations fiscales qui pèsent sur les finances de la ville de New York, ni de plusieurs fonds spéciaux liés au maintien de la paix et alimentés par des contributions distinctes. Ces derniers servent fréquemment à renflouer les dépenses administratives et de fonctionnement de l’ONU.
Le détail de ces sommes n’est d’ailleurs guère accessible au public (il ne figure pas dans les crédits votés par le Congrès au titre de la contribution au budget de l’ONU); on se contente d’affirmer que cet argent est requis de toute urgence pour les programmes de développement de l’ONU, ses activités en faveur des droits de l’homme ou l’amélioration de ses technologies. En réalité, ces fonds sont plus fondamentalement liés à l’immense édifice financier que l’ONU a élaboré au fil des ans pour accomplir des fonctions inutiles et redondantes. Si celles-ci étaient supprimées ou simplifiées, l’Organisation dégagerait probablement un excédent considérable, qui permettrait de développer sensiblement, pendant de nombreuses années, quantité d’activités qui, elles, en vaudraient la peine.
Reconnaître que l’Organisation s’est développée de façon chaotique au fil des ans, accumulant, comme nous le verrons, des services étrangement redondants dissimulés sous des dénominations inventives et fantaisistes, reviendrait évidemment, pour la bureaucratie onusienne, à consentir à un suicide collectif. Les bureaucraties n’ont pas pour raison d’être de se supprimer elles-mêmes, mais de devenir toujours plus vastes et plus complexes. Il est déjà suffisamment difficile de contenir l’administration fédérale américaine, alors même que le Congrès peut exiger — et exige effectivement — l’accès aux documents relatifs à la majeure partie des finances fédérales dans le cadre de son contrôle budgétaire. Le département fédéral qui concentre le plus grand volume de renseignements sensibles ou secrets, celui de la Défense, est naturellement aussi celui qui dispose du budget le plus élevé.
Or, à la différence même du département de la Défense, l’ONU ne permet au Congrès aucun accès, quel qu’il soit, à ses dossiers et à ses livres comptables. Elle transmet plutôt, indirectement, aux commissions budgétaires du Congrès de longues descriptions de ses réalisations et de fastidieux récits des étapes décisives et des percées accomplies, du genre: «Le programme Pétrole contre nourriture fut le premier programme de l’histoire dans lequel les recettes du pays bénéficiaire provenaient de ce même pays, l’Irak!» [Rapport de Benon Sevan sur le programme Pétrole contre nourriture devant le Conseil de sécurité de l’ONU.] Les demandes de crédits et les exposés des besoins financiers de l’ONU regorgent de garnitures, mais contiennent très, très peu de viande.
Ce tour de passe-passe financier si compliqué déroute la presse américaine et le Congrès, au point qu’une année on croit l’ONU au bord de la faillite et que l’année suivante, en 2004-2005, lorsque l’Assemblée générale approuve un budget ordinaire de 3,16 milliards de dollars — soit la plus forte augmentation en dix ans —, sa croissance doit néanmoins, selon l’ONU, être considérée comme absolument nulle. À l’ONU, prétendre qu’une augmentation budgétaire représente une croissance nulle n’est pas plus extraordinaire que de crier pendant des années à la faillite imminente tout en continuant sans difficulté à faire fonctionner des dizaines d’activités superflues, improductives et servant de sinécures, dont les chevauchements ont été décrits plus haut à propos des départements du Secrétariat. L’augmentation actuelle du budget a été justifiée par la nécessité de créer des postes supplémentaires et de moderniser et développer les technologies de l’information de l’ONU. Même qualifiée de «nulle» par l’Organisation, cette augmentation serait, bien entendu, considérée comme une croissance par la plupart des systèmes comptables dignes de ce nom.
Il n’est pas si difficile d’expliquer les données essentielles du désordre budgétaire de l’ONU depuis cinquante ans. Ce brouillamini résulte de l’usage que les superpuissances ont fait de l’ONU pour amener par la ruse le reste du monde à croire qu’il avait lui aussi un rôle à jouer dans les affaires internationales. Tant que la multitude des nations marginalisées, à demi indépendantes, acceptait de jouer le jeu de l’ONU sans se mêler de l’affrontement entre les superpuissances pendant la guerre froide, ces parias encore en voie de développement pouvaient disposer d’une tribune où débattre les uns avec les autres à n’en plus finir et gaspiller autant d’argent qu’il en fallait à l’ONU pour passer du divertissement de bac à sable au spectacle théâtral de dimension mondiale.
L’un des grands inconvénients de l’implantation du siège de l’ONU à New York tenait, naturellement, à sa proximité avec Washington, ainsi qu’à l’importante part du financement de l’Organisation mise à la charge des États-Unis. Le Congrès américain se trouvait ainsi mêlé à l’affaire, et, au Congrès, il importe toujours de donner l’impression qu’on fait économiser de l’argent aux contribuables. L’ONU était taillée sur mesure pour ce passe-temps parlementaire. De fait, elle s’est montrée extraordinairement dépensière, engloutissant sans retenue des sommes considérables tout en rejetant toute forme de contrôle sérieux: de vrais gaspillages sur lesquels le Congrès pouvait utilement se pencher à ses propres fins politiques. Cette asymétrie était encore aggravée par le fait que toutes les contributions américaines, comme nous l’avons déjà signalé, étaient versées en devises fortes et convertibles, tandis que celles assignées à l’Union soviétique et à ses satellites l’étaient en monnaies non convertibles, autrement dit en monnaie de singe, utilisable uniquement en Europe de l’Est. En réalité, les États-Unis étaient donc le principal bailleur de fonds de l’ONU. Naturellement, les pays du tiers-monde, dans leur ensemble, ne s’acquittaient pas non plus de leurs contributions obligatoires: après tout, ils étaient pauvres.
Ainsi, dès les débuts de la guerre froide, la question financière fondamentale posée par l’ONU fut celle de l’affrontement entre le Congrès américain et l’Organisation. Il était facile d’y voir, par extension, une opposition entre les États-Unis et le reste du monde au sein de l’ONU. À l’époque, cette confrontation semblait sans importance, car le gouvernement américain considérait l’ONU comme une plaisanterie. Après l’effondrement du communisme, toutefois, la situation changea radicalement.
Peu à peu, l’unique superpuissance et les autres acteurs aspirant à recueillir une part du pouvoir dans le nouvel ordre mondial ont commencé à confier à l’ONU des questions politiques de première importance. Avec la reconnaissance et le consentement des États-Unis, l’ONU est donc devenue une enceinte profondément déséquilibrée — une enceinte où, à toutes fins pratiques, le monde s’aligne en réalité contre les États-Unis.
Cette diabolisation des États-Unis constituait-elle une tendance nouvelle aux Nations unies? Pas vraiment. Depuis bien des années, le Congrès américain reprochait à l’ONU sa prodigalité irresponsable, tandis que celle-ci, pourtant dépendante des États-Unis, son principal bienfaiteur, se faisait le principal détracteur de l’Amérique.
Les conséquences de cette nouvelle importance de l’ONU sur la stabilité et la cohésion futures du monde n’ont rien d’une plaisanterie. Car l’Organisation est en train de devenir rapidement un champ de bataille où les questions politiques les plus clivantes sont soulevées non dans l’espoir de les résoudre, mais dans la perspective de rassembler une coalition du plus grand nombre contre la grosse brute, le riche exploiteur, la nouvelle puissance impériale: les États-Unis.
Si les Nations unies, après plus de cinquante années passées dans l’insignifiance, deviennent une menace pour la stabilité et la paix mondiales, alors ce sera la fin des Nations unies.