Cliquez pour suivre le lien. (*) Philosophe, politiste et historien des idées, Pierre-André Taguieff est chercheur au CNRS. Il a notamment publié: La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles (La Découverte, 1988, rééd. Gallimard, 1990), Face au racisme (s.d., 2 vol., La Découverte, 1991, rééd. Le Seuil, 1993), Théories du nationalisme (Kimé, 1991), Les «Protocoles des sages de Sion»: faux et usage d’un faux (Berg international, 1992), Sur la nouvelle droite: jalons d’une analyse critique (Descartes et Cie, 1994), Les Fins de l’antiracisme (Michalon, 1995) et La République menacée (Textuel, 1996). 1. La LICA (ligue internationale contre l’antisémitisme) est devenue, à la fin des années 1970, la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme).

Quand on pensait le monde en termes de races

Entretien avec Pierre-André TAGUIEFF*

L’Histoire, no 214, octobre 1997
Reproduction interdite sauf autorisation de l’auteur

Une révolution des idées s'effectue au XIXe siècle, quand apparaissent, avec de nouvelles conceptions sur la biologie et l'anthropologie, mais aussi sur la philosophie des religions et l'évolution des langues, de véritables systèmes hiérarchisant des groupes de populations. Ces systèmes ont eu en France des penseurs de renom, promus pour certains, de leur vivant, au rang de gloires nationales: Arthur de Gobineau, Ernest Renan, Jules Soury, Paul Broca… Leur discours fut abondamment relayé dans l'opinion publique, et partagé, de la gauche à la droite, par la plupart des hommes politiques.

L’Histoire: Quand la notion de race au sens scientifique et biologique du terme, est-elle apparue pour la première fois en France?

Pierre-André Taguieff: Le premier théoricien de la race-lignée fut sans conteste Henry de Boulainvilliers qui, au début du XVIIIe siècle, reprend le mythe, apparu au XVIe siècle, du conflit ininterrompu des «deux races»: la race supérieure, franque, ou germanique, serait en lutte contre la race inférieure des Gaulois, ou Gallo-Romains.

En somme, dans le royaume de France, il y aurait cœxistence conflictuelle de deux races, ou «nations», comme on disait à l’époque: les descendants des conquérants aux qualités viriles, et ceux des autres, des vaincus. Les premiers ayant évidemment vocation à dominer les seconds.

Il s’agit d’un racisme social, de caste ou de classe, si vous voulez. A l’époque, ce qui prévaut, parmi les élites françaises, c’est la hantise de la mésalliance, de l’altération du sang «clair et pur», propre aux gentilshommes, qui risque d’être mêlé à un sang «vil et abject». C’est donc bien un courant de pensée qui annonce le racisme «biologique» tel que nous le comprenons aujourd’hui.

L’H.: Que s’est-il passé au XIXe siècle? On présente généralement cette époque comme celle de la naissance du racisme tel que nous le connaissons aujourd’hui?

P.-A. T.: Au XIXe siècle, on a amalgamé au racisme aristocratique que nous venons d’évoquer une anthropologie descriptive, fondée sur la volonté de définir et de classer, voire de mesurer, toutes les variétés de l’espèce humaine, qui est très caractéristique de l’époque: aussi bien en Angleterre qu’en Allemagne ou aux États-Unis.

En France, l’un des premiers à se livrer, encore timidement, à ce genre d’exercice, fut l’historien Augustin Thierry (1795-1856), qui fait de l’idée de race un concept explicatif de l’histoire. Il faut citer par exemple son article du Censeur européen, publié le 2 avril 1820, et intitulé «Sur l’antipathie de race qui divise la nation française». Il y pose comme une donnée première que «nous sommes deux nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets», et le regrette. Il y eut ensuite et surtout le saint-simonien Victor Courtet de l’Isle, qui publia, en 1837, un ouvrage ambitieux, au titre évocateur: La Science politique fondée sur la science de l’homme, ou étude des races humaines sous le rapport philosophique, historique et social. Son projet est clair: fonder la «science politique» sur la «science de l’homme», et plus particulièrement sur «l’anthropologie, […] qui traite de l’histoire naturelle des races humaines».

L’H.: Il y a un nom plus célèbre qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque cette première moitié du XIXe siècle, c’est celui d’Arthur de Gobineau, ce grand écrivain qui publia entre 1853 et 1855 un fameux Essai sur l’inégalité des races humaines. D’où l’idée, largement répandue, qu’il serait l’inventeur d’un «racisme à la française»

Arthur de Gobineau 
Arthur de Gobineau

P.-A. T.: C’est en effet un livre qui occupe une place à part, parce que c’est un monument — près de mille pages —, et parce qu’il prétend proposer une philosophie de l’histoire. Il se veut connaissance systématique du monde, et conception de l’homme, fondée scientifiquement. Il s’agit, nous dit Gobineau, de «faire entrer l’histoire dans la famille des sciences naturelles». C’est supposer que la notion de race est l’outil intellectuel par excellence qui permet de mettre de l’ordre à la fois dans la diversité humaine et dans le déroulement de l’histoire.

L’H.: Un ordre, une classification qui ne sont pas neutres, mais au contraire porteurs de valeurs?

P.-A. T.: Exactement. Cette classification se fonde sur un certain nombre de critères, dont celui de la couleur de la peau, qui est fondamental. Gobineau divise les races humaines en trois grandes catégories: les Noirs, les Blancs et les Jaunes.

L’H.: Et il les hiérarchise?

P.-A. T.: D’abord — entendons-nous bien, c’est pour lui l’essentiel —, il spécifie, il différencie. Et ensuite, effectivement, il hiérarchise. En fait, il ne faut pas trop se fier au titre de son ouvrage, qui est trompeur: on a l’impression qu’il se contente d’établir une échelle universelle des races, et qu’on ira, en le lisant, de l’inférieur au supérieur. Ce n’est pas tout à fait cela: par exemple, il attribue à la seule race noire l’origine des pulsions esthétiques, créatrices: l’art n’existerait pas si l’humanité n’avait pas hérité d’un peu de sang noir. Il n’y a donc pas, chez Gobineau, de race absolument supérieure, dans tous les domaines — aptitudes intellectuelles, sentimentales ou émotives, physiques, morales, etc. Il reste que le sens politique de sa doctrine des races est clairement antidémocratique: la démocratie favorisant les mélanges entre les races au nom de l’égalité universelle, elle est responsable du déclin de l’humanité.

L’H.: Pour Gobineau, le mélange entre les races est inquiétant, à proscrire?

P.-A. T.: Inquiétant, oui. Pour être très concret, on pourrait dire que, dans son esprit, trop de sang noir abâtardit, et tue, mais qu’un peu de sang noir vivifie… A proscrire? Non. Il n’y a rien à faire, il est trop tard. Le mal est fait, et ne cesse de s’aggraver. Arthur de Gobineau est le penseur de la dégénérescence. Il considère avec horreur l’extrême fécondité, la fécondité malheureuse, des métissages, qui fractionnent et font disparaître le sang noble, celui de la «race ariane», supérieure en beauté et en intelligence. L’Essai se conclut sur un constat de disparition: «l’espèce blanche […] a désormais disparu de la face du monde».

Bref, Gobineau est un philosophe de la décadence irréversible. Il a une conception purement contemplative, et dépréciative de l’histoire. Il est donc moins radical que les disciples déclarés de Darwin, représentants du racisme évolutionniste, qui est le courant central de la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’H.: Ce racisme évolutionniste, inspiré par les thèses de Darwin, qui furent exposées en 1859 dans «L’Origine des espèces», pouvez-vous en préciser les points principaux?

P.-A. T.: La thèse de la «lutte des races» est remodelée d’après les concepts darwiniens — «lutte pour l’existence» et «survie des plus aptes» —, mais aussi d’après une vision d’un progrès général de la civilisation. En fait, cette doctrine de la guerre interraciale comme facteur de progrès a préexisté à la théorie darwinienne, qui n’a fait que lui conférer une prétendue légitimité scientifique: le thème de la «lutte des races» fait partie des évidences que présupposent nombre de théoriciens de la «science de l’homme» — d’où la nécessité de l’impérialisme colonial…

Herbert Spencher 
Herbert Spencer

On en trouve aussi une variante dans la doctrine de l’Anglais Herbert Spencer qui établit ainsi l’idée du progrès racial, à travers le filtre de la «survivance des plus aptes». Ce sont des thèses que l’on trouve encore chez Ernst Haeckel, l’auteur, en 1868, d’une Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles. Il y désigne «la race indo-européenne» comme «la race qui a de beaucoup dépassé toutes les autres dans la voie du progrès intellectuel». Au total, on passe de l’être monocellulaire à l’homme en général, et à l’homme supérieur en particulier, c’est-à-dire de race blanche, européen, et même plutôt anglo-saxon: pour Ernst Haeckel, il n’y a pas plus «civilisés» que les Allemands ou les Anglais. La preuve en est qu’ils ont formulé la théorie scientifique de l’évolution par la sélection naturelle!

L’H.: Ce qui rejoint l’idée du mythe germanique dont vous avez parlé tout à l’heure?

P.-A. T.: Oui. C’est un avatar du mythe germanique: c’est au sens strict le mythe aryen, qui a pu se développer à partir de la mise en évidence, par la philologie historique, de deux grandes familles de langues, indo-européennes d’une part, sémitiques de l’autre. Ernest Renan en a été le théoricien en France, tandis qu’en Allemagne et en Angleterre ses doctrinaires plus ou moins savants étaient fort nombreux, dès le milieu du XIXe siècle. Le mythe germanique aboutit donc à un mythe posant la supériorité de la race indo-européenne, ou aryenne, ou nordique, sur la race sémitique.

A ce sujet, il faut évidemment se reporter au texte fondateur de Renan, l’Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, publiée à Paris en 1855. Son introduction constitue un bref exposé d’une caractérologie comparée des types «sémite» et «indo-européen», assimilés à des «races» distinctes dotées d’aptitudes différentes et inégales: «La race sémitique, écrit-il, se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs.» L’antisémitisme n’apparaissait pas dans la doctrine aristocratique de la race, puisque la race inférieure se composait de tous les descendants des Gaulois.

Et Gobineau, que l’on présente souvent et abusivement comme étant à l’origine des thèses hitlériennes, n’était en aucune manière un théoricien antisémite.

L’H.: Gobineau ne parle pas des Juifs?

P.-A. T.: Il en parle, certes, mais pour faire leur éloge. L’un des plus beaux textes que l’on ait écrits sur les Juifs, c’est un passage de l’Essai de Gobineau. Il s’agit ici d’un texte admiratif, plein de sympathie, et manifestement très sincère: «On les vit guerriers, agriculteurs, commerçants; on les vit […] traverser de longs siècles de prospérité et de gloire, et vaincre, par un système d’émigration des plus intelligents, les difficultés qu’opposaient à leur expansion les limites étroites de leur domaine. […] Et dans ce misérable coin du monde, que furent les Juifs? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands.» Vous le voyez, c’est un passage très gênant pour les antisémites, qui se réclament volontiers, et à tort, de Gobineau.

L’H.: Où place-t-il les Juifs dans son tableau des races?

P.-A. T.: Pour Gobineau, c’est une subdivision de la race blanche, qui, d’après lui, est pourvue d’excellentes qualités, intellectuelles, affectives, esthétiques, etc., mais qui n’a pas eu de chance, qui a été injustement persécutée… Il le déplore. On ne répétera jamais assez que la doctrine de Gobineau est un «racialisme», c’est-à-dire une élaboration strictement théorique, mi-descriptive mi-interprétative. Gobineau ne préconise rien. Il est persuadé qu’il n’y a rien à faire. Le pur racialisme ne débouche sur aucun programme politique de type raciste.

 

L’H.: La pensée purement descriptive, théorique, qui ne débouche sur aucune injonction politique. Vous l’appelez «racialisme» par opposition au racisme?

P.-A. T.: Exactement. Un strict «racialiste» n’appelle à aucun acte, et même à aucune prise de position, qu’on pourrait qualifier de «raciste». Il pense le monde ou l’histoire en termes de «race», rien de plus. Il n’élabore pas de théorie normative de la persécution, de la ségrégation, de la discrimination, de l’expulsion.

Le racisme, au contraire, est à la fois théorie et pratique politique. Il veut aboutir à quelque chose en excluant, séparant, «purifiant».

L’H.: Si Gobineau n’est pas antisémite, alors le véritable fondateur de l’antisémitisme en France, à vos yeux, c’est Renan?

Ernest Renan 
Ernest Renan

P.-A. T.: Oui. Mais disons de l’antisémitisme savant: un antisémitisme non politique, strictement spéculatif, une sorte d’annexé de la théorie des races. De l’antisémitisme infériorisant, il a inventé et élaboré l’idée, avant même l’apparition du mot. Et cela, nous l’avons vu, dans ses spéculations de philologie comparée des langues sémitiques et indo-européennes. Mais, encore une fois, c’est un antisémitisme d’école, il n’appelle à aucune persécution. L’antisémitisme «en action» prend vraiment corps lorsque l’Eglise catholique lance une vaste offensive antimaçonnique, en instrumentalisant l’antijudaïsme, qui est de plus en plus radicalisé, à partir du krach de l’Union Générale, c’est-à-dire de 1882 environ. Cette propagande antijuive, plus précisément anti-judéo-maçonnique (avec une forte dimension antiallemande), aboutira, en passant par La France juive de Drumont, publiée en 1886 — un best-seller —, à l’affaire Dreyfus.

L’H.: Vous avez dit que Renan avait inventé l’idée, avant même l’apparition du mot. Le mot lui-même, «antisémitisme», quand est-il donc utilisé pour la première fois? Et d’où vient-il?

P.-A. T.: «Antisémitique» (nom et adjectif), puis «antisémitisme» et «antisémite» apparaissent en langue française au cours des années 1880. Ce sont les transpositions de néologismes forgés par le journaliste et ancien communiste allemand Wilhelm Marr, entre 1875 et 1880: «antisemitisch» et «Antisemitismus». Le mot «raciste», quant à lui, apparaît en français, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, pour traduire l’allemand «völkisch», en 1922, sous la plume d’un germaniste.

Ces importations sont en elles-mêmes extrêmement intéressantes: tout se passe comme si les Français, pour désigner leur antisémitisme ou leur racisme, avaient besoin de traduire l’allemand, d’utiliser du vocabulaire allemand; comme si le racisme ou l’antisémitisme étaient inhérents à…

L’H.: A la pensée allemande?

P.-A. T.: A la pensée allemande, qui est alors celle de l’ennemi «héréditaire». Le rapport à l’Allemagne est en effet un facteur central dans la formation de la théorie des races à la française: bien avant la guerre de 1870, au moment où il théorise l’antisémitisme, Renan est profondément germanophile. Et puis ce sentiment se transforme, après la défaite, et non sans nostalgie, en virulente germanophobie. D’où son élaboration d’une doctrine de la nationalité différente, une doctrine proprement française, fondée à la fois sur la volonté de vivre ensemble, le libre choix de chaque jour et une mémoire commune, contre l’idée allemande d’une nation «ethnographique», contre le déterminisme biologique d’un peuple défini d’abord par le sang. Tournant «antiraciste»

L’H.: Quelle fut l’influence de Renan, et celle de ses théories proprement racistes, sur les contemporains? Est-ce que ses idées ont été un modèle pour son temps?

P.-A. T.: Renan est un véritable théoricien raciste, puisqu’il justifie la subordination des «parties basses de l’humanité» aux «parties élevées». Il juge légitime, par exemple, la domination de la race blanche sur la race noire. Il justifie notamment la colonisation, comme on le voit dans plusieurs textes, et principalement dans ses Dialogues philosophiques, rédigés en 1871 et publiés en 1876. On y lit, dans la préface: «Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales. Le nègre, par exemple, est fait pour servir aux grandes choses voulues et conçues par le Blanc…» Dans le dernier tiers du XIXe siècle, c’est bien cela le discours dominant.

L’H.: Vous avez dit que l’antisémitisme de Renan était descriptif. A qui doit-on, en France, l’antisémitisme «actif»?

Jules Soury, par André Rouveyre 
Jules Soury

P.-A. T.: En tout état de cause, après le lancement de La Libre Parole, en 1892, par Drumont et ses disciples, c’est Jules Soury, disciple de Renan et de Haeckel, et théoricien de la race, qui effectue le passage à l’acte, au moment de l’affaire Dreyfus. Et Maurice Barrés lui emboîte le pas.

L’H.: Jules Soury, à quoi appelle-t-il?

P.-A. T.: A la ségrégation. Il ne s’intéresse pas tellement aux mesures concrètes, mais il dénonce la conquête juive, la mainmise des Juifs, comme il le dit, sur l’appareil politique, les institutions, etc. C’est la grande passion idéologico-politique du vieux Soury: Campagne nationaliste, 1899-1901, le recueil de textes, précédé d’une autobiographie, qu’il publie en 1902, est l’œuvre de la fin de sa vie. Il y rend hommage aussi bien à Renan qu’à Ernst Haeckel ou à Jean-Martin Charcot, l’inspirateur de Freud: c’est un curieux mélange de ce qu’on appelle le darwinisme social, et de philologie comparée — de référence au mythe aryano-sémitique. La «lutte des races» est réinterprétée comme la principale manifestation de la «lutte pour l’existence» chez les humains. La lutte entre l’«Aryen» et le «Sémite» est une lutte fatale, une lutte à mort.

Soury s’imagine avoir établi qu’il y a une différence de nature entre les cerveaux aryens et les cerveaux sémites. Il n’y a pas «d’esprit sémitique sans cerveau sémitique», et l’ «esprit sémitique» est évidemment incapable de générosité, d’idéalisme, de dévouement, de sens de l’honneur, de patriotisme, etc.: le déterminisme biologico-racial qu’il professe est sans nuances. C’est un spécialiste reconnu du système nerveux central, professeur à l’École pratique des hautes études, qui publie d’épais volumes de psychologie physiologique, où il s’inspire des thèses de Charcot — grand clinicien et virulent antisémite.

Soury est perçu comme un véritable homme de science. Il poursuit un travail qui a déjà eu lieu à l’étranger: il officialise, il légitime un antisémitisme savant, expressément biologisant. Il ouvre la voie où vont s’engouffrer les agitateurs antijuifs se réclamant d’une «doctrine des races» supposée scientifique, et qui considéreront l’affaire Dreyfus comme l’expression d’un éternel conflit entre «races» par nature antagonistes.

L’H.: C’est là la pensée la plus «radicale», pour reprendre votre expression, dans la formulation d’une doctrine raciste?

Georges Vacher de Lapouge 
Georges Vacher de Lapouge

P.-A. T.: Il y a plus radical encore. Ce sont les thèses de Georges Vacher de Lapouge, dont l’itinéraire politico-intellectuel nous fournit une indication intéressante: à l’époque, les racistes purs et durs sont des antinationalistes; ils considèrent que les nations sont des amalgames de populations préjudiciables à la pureté de la race supérieure, seule garantie de sa supériorité. Ce qui intéresse Lapouge, c’est la hiérarchie des races européennes, c’est de définir les critères scientifiques de l’inégalité entre les différents types de ce que Gobineau appelait la race blanche. Et ces critères, Lapouge croit les avoir trouvés dans l’anthropométrie, et plus exactement dans la craniométrie.

Il pense, très précisément, que la nation française est composée de trois strates raciales, ou ethniques: les Méditerranéens, les Alpins, et les Européens, ou Nordiques, ou Aryens. Il pense que l’eugénisme, le «sélectionnisme pratique», aura l’avantage de multiplier les représentants de la race nordique et de stériliser ceux de la race alpine, qui est inférieure aux deux autres, et qui a le tort de se reproduire très rapidement; or les Alpins sont, dit-il, «noirauds; courtauds, lourdauds» … Pour résumer, d’origine orientale, et voués à faire des petits fonctionnaires.

Il expose toutes ces idées dans un manifeste antirousseauiste, intitulé «De l’inégalité parmi les hommes», un long article publié en janvier 1888 dans la Revue d’anthropologie. Il reviendra sur la question de la sélection raciale dans ses trois livres, Les Sélections sociales (1896), L’Aryen, son rôle social (1899) et Race et milieu social (1909). Il ne cesse d’affirmer l’inégalité des races humaines, mais sans se centrer sur l’inégalité entre Blancs et Noirs. Il se démarque ainsi de la tradition gobinienne. Pour Lapouge, les races sont des espèces en voie de formation ou bien des espèces originellement différentes. Leur mélange produit des métis stériles, ou bien des individus affectés de malformations comme les bras trop longs, ou trop courts, les oreilles trop grandes, etc. Tels sont les produits de ce qu’il appelle la «cacogénie», la sélection à rebours, l’évolution «dysgénique».

L’H.: Et lui, comment considère· t-il les Juifs?

P.-A. T.: Il leur fait, paradoxalement, la part belle, les désignant comme l’ennemi le plus redoutable, dans la mesure où il écrit que «le seul concurrent dangereux de l’aryen dans le présent, c’est le Juif». Mais les Juifs sont condamnés à être vaincus, car ils sont incapables «de travail productif», dépourvus de «sens politique» et «d’esprit militaire». Cela n’empêche pas Lapouge de célébrer, dans les «familles sacerdotales juives», «une aristocratie intellectuelle tout à fait unique au monde».

Sa préoccupation centrale, c’est la lutte que doivent mener les Aryens contre la fécondité de toutes les sous-races blanches qui ont «envahi» le continent. Les métissages entre Blancs et Noirs, la présence des Alpins, des Méditerranéens et des Juifs ayant aggravé la situation, le niveau de l’intelligence française décroît inexorablement, en même temps que les qualités de caractère du «métis dysgénique» qu’est le Français actuel.

L’H.: Et, dans ce discours radical, on ne voit, à l’époque, aucun motif de scandale?

P.-A. T.: Précisons: nombre d’évidences racialistes sont en effet dominantes dans le monde savant, et contaminent le monde politique, à travers des personnalités intellectuelles comme Taine, dont la pensée biologisante exerce un magistère considérable sur ses contemporains. L’équivocité du terme de «race», définie par Taine comme une «communauté de sang et d’esprit», permet son adaptation à des contextes variables. Jules Ferry, par exemple, dans son fameux discours à la Chambre du 28 juillet 1885, ne fait que réciter les fragments d’une vulgate raciste et universaliste très largement répandue, d’esprit évolutionniste.

L’H.: De quoi s’agit-il?

P.-A. T.: C’est l’idée de la mission civilisatrice des races supérieures, disons de leurs droits et de leurs devoirs vis-à-vis des races inférieures. On affirme constater des inégalités, et on les fonde sur une insuffisance de développement, scientifiquement établie — quand on est paternaliste, on suppose que, dans un temps très lointain, ce «retard» pourra se résorber; mais le postulat selon lequel il y a des individus moins évolués, sauvages, primitifs, et que la distance est quasi infinie entre eux et les Européens blancs, est bien établi. Gustave Le Bon enfoncera le clou.

L’H.: Il n’y a pas, sur ces questions, de clivage entre la droite et la gauche? Tout le monde est d’accord?

P.-A. T.: Le clivage politique ne fonctionnera qu’à partir de l’affaire Dreyfus, rendant d’ailleurs un sens à l’opposition droite-gauche: à la droite, les valeurs d’enracinement impliquées par le déterminisme raciste et biologisant; à la gauche, les valeurs universelles de justice et de vérité. On peut dire que, dès lors, l’antiracisme savant existe véritablement comme camp politico-intellectuel constitué à l’intérieur du monde universitaire, du monde politique, du monde culturel au sens large ¬— incluant les journalistes, les hommes de presse, les professions libérales, etc. Mais cet antiracisme savant ne remet pas en question ce qu’on croit être la réalité raciale.

L’H.: C’est-à-dire que la thèse unanimement partagée, ce que tous ont en commun, même les plus fervents théoriciens de l’antiracisme, c’est le racialisme?

P.-A. T.: Oui, en ce sens qu’on prend au sérieux la théorie des races, tout en dénonçant les confusions, par exemple celles qui s’établissent entre race et nation, entre race et langue, entre race et religion… On dénonce le caractère flou de la catégorie. On veut en venir ou en revenir à un concept strict de la race définie selon des critères purement morphologiques: la texture des cheveux d’un individu, la couleur de sa peau, son indice céphalique (crâne long des dolichocéphales, crâne rond des brachycéphales).

En d’autres termes, quand on est un racialiste scientiste, comme Vacher de Lapouge, on suppose qu’il existe une corrélation, voire une relation causale, entre la dolichocéphalie, la haute taille, les cheveux blonds, les yeux bleus, et les aptitudes intellectuelles. Quand on est un «antiraciste» du XIXe siècle, tels l’anthropologue Manouvrier ou le sociologue Bouglé, on n’accepte pas cette connexion causale. Mais on accepte la classification des races selon des caractères somatiques. En fait, les «antiracistes» de l’époque sont partisans d’une sorte d’agnosticisme scientifique. Ils disent: «Nous ne savons pas.» La position antiraciste se définit en réaction contre le strict déterminisme racial des aptitudes mentales. Elle vient après. D’où son style, à la fois critique et sceptique: on essaie de dénoncer des confusions, des sophismes, des généralisations abusives.

L’H.: En France, au siècle dernier, l’antiracisme n’a jamais été constitué en corps de doctrine: il ne s ’est pas trouvé élaboré, théorisé, comme le racisme?

P. -A. T.: Il n’y a pas eu, en effet, dans un premier temps, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême fin du XIXe siècle, de véritable résistance, idéologiquement ou politiquement organisée, aux théories racistes. C’est au cours de l’affaire Dreyfus que se constitue la Ligue des droits de l’homme; la LICA1 apparaît, après l’assassinat du pogromiste Petlioura à Paris (25 mai 1926) et l’acquittement de Schwarzbard (fin octobre 1927), le «Justicier», en réaction contre les pogroms d’Ukraine de 1919. Au cours du XIXe siècle, la résistance au racisme doctrinal est courageuse, lucide, mais marginale. De toute façon, l’inégalité entre race noire et race blanche, perçue comme un fait actuellement observable, n’est remise en cause par personne. Même pas par les plus ardents militants de la cause antiesclavagiste comme Victor Schœlcher, qui suppose néanmoins que tous les hommes sont perfectibles, selon le principe: «A éducation égale, toutes les races humaines sont égales» (1er février 1880). L’égalité, c’est donc pour l’avenir.

L’H.: Et après l’affaire Dreyfus?

Célestin Bouglé 
Célestin Bouglé

P.-A. T.: Il faut citer deux œuvres déterminantes, deux très beaux textes. D’abord celui de Célestin Bouglé, un durkheimien original, plus philosophe que sociologue, et de vaste érudition, qui publie, en 1904, La Démocratie devant la science. Études critiques sur l’hérédité, la concurrence et la différenciation. Il considère que l’entraide entre les hommes vaut mieux que la lutte à mort et la sélection des meilleurs, et qu’elle est fondée dans la nature humaine.

Deuxième «grand moment» de l’antiracisme au début de notre siècle: la publication, en 1905, du Préjugé des races, somme due à Jean Pinot. L’auteur s’en tient essentiellement à une position critique visant la thèse de l’inégalité entre les races, et la confusion qui consiste à parler de race française, race prussienne, race juive, etc. Il attaque aussi le mythe de la race pure et la déploration de la dégénérescence actuelle, qui n’aurait de remède que dans l’eugénisme, au sens de sélection volontaire et systématique, tendant à créer de nouvelles races pures.

L’H.: A ce moment, juste avant la Première Guerre mondiale, on peut dire que l’équilibre est à peu près rétabli entre partisans de l’une et l’autre thèse, racistes et antiracistes?

P.-A. T.: Oui, les deux camps comptent autant de théoriciens, et aussi sérieux selon les normes de l’époque, tentant avec autant de méthode de globaliser et d’étayer leur pensée. Mais la disqualification des doctrines de la race et de la sélection s’accélère: la science sociale s’émancipe de l’anthropologie biologique. Et cela d’autant plus que les théories racistes continuent de connaître le discrédit que j’ai évoqué tout à l’heure, lié à leur parfum «allemand». Un discrédit qui s’accentue fortement lors de la Première Guerre mondiale: il apparaît désormais évident à la majorité des Français qui s’intéressent à ces questions que la théorie des races est propre aux «boches». On voit même paraître des textes pamphlétaires qui accusent Gobineau d’être un Allemand déguisé en Français… La «germanisation» du racisme est alors réelle. Elle précède, et en un sens prépare, sa «nazification».

L’H.: Un discrédit fondé? Est-ce que la pensée allemande était authentiquement raciste?

P.-A. T.: Il est vrai que l’impérialisme allemand avait fortement sollicité la théorie des races: à l’instar de plusieurs théoriciens du pangermanisme, Guillaume II lui-même s’était plusieurs fois publiquement référé aux thèses de Lapouge, qui avait été traduit en allemand dès 1903 — il était beaucoup plus connu en Allemagne qu’en France, et à mesure que son renom croissait en Allemagne, il diminuait en France…

Ensuite, il est évident que, lorsque sont apparus, notamment dans le monde anglo-saxon, puis en France, dans l’entre-deux guerres, des biologistes qui ont mis en question la catégorie de race elle-même, c’était aussi, de leur point de vue, comme une prise de position politique. Le concept de race devient illégitime, de façon de plus en plus nette, en réaction contre l’usage immodéré qu’en faisaient les nazis. Alors, après la Seconde Guerre mondiale, la grande nouveauté, c’est que l’antiracisme est devenu la pensée dominante. La thèse du déterminisme biologico-racial des aptitudes et celle de l’inégalité des hérédités raciales sont tenues pour fausses, aberrantes, voire criminelles. Il y a eu un renversement total. L’orthodoxie et la vulgate, désormais, c’est l’antiracisme. Le racisme «muet», inscrit dans les pratiques, n’a pas pour autant disparu. Mais l’idéal antiraciste permet de critiquer et de corriger les pratiques sociales de discrimination, et constitue un barrage face à toute tentative de politique ethnoraciale.

Et puis, dans les années 1960 et 1970, se constitue la nouvelle génétique des populations, fondée sur la biologie moléculaire. Les chercheurs, pour la plupart, abandonnent la catégorie de «race», qui n’a plus de sens, qui ne sert plus à rien. C’est la fin de la pensée typologique. Il y a bien sûr toujours au Muséum ou au musée de l’Homme des gens qui mesurent, comparent ou classent des crânes. Cela ne fait de mal à personne, et cela ne va pas très loin… La «race» est devenue aussi illégitime que le racisme.

(Propos recueillis par Véronique Sales.)

Source:

http://www.histoire.presse.fr/actualite/infos/quand-on-pensait-monde-termes-races-09-12-2013-79449


Notes

(*) Philosophe, politiste et historien des idées, Pierre-André Taguieff est chercheur au CNRS. Il a notamment publié: La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles (La Découverte, 1988, rééd. Gallimard, 1990), Face au racisme (s.d., 2 vol., La Découverte, 1991, rééd. Le Seuil, 1993), Théories du nationalisme (Kimé, 1991), Les «Protocoles des sages de Sion»: faux et usage d’un faux (Berg international, 1992), Sur la nouvelle droite: jalons d’une analyse critique (Descartes et Cie, 1994), Les Fins de l’antiracisme (Michalon, 1995) et La République menacée (Textuel, 1996).

1. La LICA (ligue internationale contre l’antisémitisme) est devenue, à la fin des années 1970, la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme).

[ Antisionisme  |  Antisémitisme  |  Toutes les rubriques ]