Les Juifs vont en enfer
Saïd Ghallab
Les Temps Modernes, no 229, juin 1965
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Introduction par PHDN
En 1965, dans son numéro 229 de juin, la revue Les Temps Modernes publie un article d’un Marocain, Saïd Ghallab, qui témoigne de son expérience de jeunesse auprès des Juifs marocains et de l’expérience des Juifs marocains dans le Maroc des années cinquante. C’est un texte âpre qui décrit d’insoutenables préjugés et violences antisémites. L’intérêt du texte provient en outre du fait que l’auteur n’est pas lui-même dénué de préjugés et qu’il dépeint plusieurs réalités, celle de l’antisémitisme de certains Français du Maroc, celle de l’intériorisation par certains Juifs des préjugés antisémites, celle de la misère radicale de certains et celle de ces Juifs plus favorisés qui cherchent coûte que coûte à échapper à un environnement particulièrement hostile. On sait que les premiers ne purent se rendre qu’en Israël et que les seconds cherchèrent, ce dont témoigne Saïd Ghallab, à rejoindre un pays occidental. Le critique littéraire français Michel Murat en fait la présentation suivante:
«Saïd Ghallab […] est un arabe marocain de milieu urbain pauvre ; il se présente comme un “enfant de la misère”. Il relate la persécution quotidienne, dans les années 1950, des juifs du mellah, par des bandes de jeunes arabes dont les activités après la classe sont de jouer au football, de voler et de harceler les habitants du ghetto, avec la bénédiction des parents: car “Allah n’aime pas les juifs.” Rien d’anodin: on bastonne les vieux, on pisse dans la bouche des femmes, on arrache les cartables des enfants — aussi pauvres, mais vêtus à l’européenne et qui parlent français. Le texte dit clairement qu’il s’agit d’un antisémitisme traditionnel, sans rapport avec Israël dont beaucoup de ces gens, amenés par l’exode rural, ignorent jusqu’à l’existence. Le texte est médiocre, violent, dérangeanta.»Souvent cité, mais très partiellementb, ce texte est introuvable (hors certaines bibliothèques), les numéros des Temps Modernes avant les années 2000 n’ayant pas fait l’objet de numérisation. Compte tenu de ces éléments, il nous a paru intéressant d’en permettre la lecture au plus grand nombre. Aussi l’avons nous scanné, passé à l’OCR et mis en web. Il peut subsister des erreurs imputables à ce processus et ayant échappé à notre examen.
Je suis un Arabe marocain. Je voudrais apporter un témoignage objectif sur l’attitude des Arabes à l’égard de leurs compatriotes juifs, dans un pays comme le Maroc Ce n’est pas sans raison que ce témoignage débute par mon enfance: en effet il semble que c’est face à l’enfant qu’une société se révèle la plus factice, mais aussi la plus vraie, cette facticité, ces masques et ces visages trompeurs qu’elle montre à l’enfant étant une manière de dévoiler son vrai visage. Mais l’enfance, dans ce témoignage, n’est qu’un moment. L’auteur rapportera ce qu il a vu, su, appris quand il était jeune homme dans son pays, sur les Juifs. Chemin faisant, il lui a semblé qu’un tel objectif serait incomplet et mutilé s’il n’essayait de décrire l’attitude des Juifs marocains face à ce qui chaque jour, sous les traits d’une hypocrisie manifeste autant que révoltante, les déprime.
Nous étions les enfants de la misère. Mais nous n’avions jamais faim. Nous mangions, chez nous, les reste de nos parents, à des heures irrégulières, car nous n’étions jamais là quand il le fallait pour manger du pain chaud et du thé amer. Nous étions les enfants de la rue.
Nous aimions trois choses: jouer au football, voler, et emmerder les Juifs au mellah1. Pendant les vacances scolaires, il n’y avait pas un jour où nous n’accomplissions successivement toutes ces activités. Nous jouions au football le matin, nous volions l’après-midi, et, le soir, nous attaquions les Juifs. Pendant les jours où nous avions classe, seule la dernière activité subsistait. Nous n’avions jamais de leçon à apprendre ou très peu. L’instituteur nous faisait brailler en classe une table de multiplication, une «leçon de choses» ou de langage ou un texte du Coran. Quand nous sortions de classe, nos leçons étaient apprises, et, chez nous, nous n’avions pas de livres.
Voler, c’était honteux pour nos parents, mais pas pour nous. Nous avions découvert et goûté la poésie du vol. Plutôt crever que voler pour son ventre, disaient nos mères. Au voleur, on doit couper la main coupable, disaient nos pères. Quant à persécuter les Juifs, les faire chier chez eux, personne ne nous le reprochait. On nous approuvait même.
Un soir, mon père me demanda de lui donner à boire. Il fallait, pour cela, que j’aille chercher l’eau dans le patio où il n’y avait pas de lumière. Je lui ai répondu que j’avais peur dans l’obscurité. Il me répondit: «Alors, tu es un Juif!» C’était une insulte, mais ça signifiait autre chose aussi. Ça voulait dire: tu es peureux comme un Juif. C’est ça. Le Juif, par essence, est l’être de la peur.
Ce jugement sur le Juif se confirmait par ce que nous voyions dans la rue tous les jours. Dès qu’un Juif s’aventurait chez nous autres musulmans, il était méprisé, parce que le Juif c’est la décadence des décadences, l’être le plus vil qui soit. Et, pour nous autres, enfants, c’était comme ça, parce que ça devait être juste. La preuve: les Juifs encaissent sans broncher. Et s’ils ne protestent pas, c’est parce qu’ils se sentent coupables.
Si nous étions les enfants de la misère, si quelques-uns parmi nous habitaient des noualas2, notre crasse ne nous semblait jamais plus répugnante que celle du Juif. Notre crasse était musulmane, bénie par le prophète: une crasse pure et sainte. Lorsque nous étions en présence d’un Juif, ipso facto, nous avions devant nous les puanteurs du mellah. Nous sentions l’odeur nauséabonde d’une eau noirâtre qui coule toute a journée dans le mellah. Nous avions aussi devant nous le péché total, une décrépitude repoussante. Les Juifs ne se lavent pas, nous non plus. Mais eux ils sont juifs. Les Juifs couchent avec leur sœur et leur mère «la nuit de l’erreur» où, se saoulant tellement, ils en arrivent à confondre l’épouse avec le premier être venu. Les Juifs iront en enfer.
Une preuve que le Juif est un sous-homme, c’est que nous, misérables, nous les employons à des tâches que nous répugnons de faire: coudre et réparer les matelas. Les matelas sur lesquels pissent et chient nos petits frères et sœurs, sur lesquels traîne en grandes tâches brunes le sang menstruel de nos mères qui ne connaissent pas l’usage des serviettes hygiéniques. La tâche du Juif, c’était cela: la poussière de l’alfa moisi et l’odeur de pipi. Lorsque nous appelions un Juif pour une telle besogne, la preuve que le Juif n’était pas un homme, c’est qu’à son arrivée, nos mères ne se cachaient même pas.
La pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de Juif. Il paraît même que Dieu s’en offense: on ne traite pas de Juif une créature qui a suivi, du fait même de son islamisme, la bonne voie, c’est-à-dire la voix du salut. Ignobles les Juifs. Des êtres aux mœurs curieuses et sottes. Lorsqu’un Juif meurt, sa famille lui met une grosse aiguille (celle même dont on se sert pour coudre les matelas) dans la main droite et lui crie à l’oreille: «Écoute, si Azraïn3 vient te voir, pique-le avec ton aiguille et il s’en ira.» Pauvres sots! Comme si Azraïn n’était pas un homme terrible, à qui rien ne fait peur. C’est un juge inflexible. Comme si aussi la mort pouvait écouter les conseils des vivants!
C’est avec ce lait haineux que nous avons grandi, c’est dans cette tension que nous avons compris ce qu’était un Juif, nous gamins de la misère.
*
* *Sur mon chemin d’écolier, il y avait un vieux ferblantier juif accroupi dans une échoppe étroite dont la majeure partie était occupée de vieilles boites de conserves, et, pour cette raison-là, le ferblantier était toujours assis sur le seuil de l’échoppe. Je m’arrangeai pour que mon compagnon de route marche du côté de l’échoppe, donc passe tout près du Juif. Et, arrivés tous les deux devant la boutique je poussai mon camarade dans cette obscurité où tout était minutieusement rangé, et où il devait avoir les pieds sur le crâne chauve et la barbe du ferblantier, et le reste du corps dans les boîte de conserve. Le vacarme n’était pas négligeable. Et le ferblantier criait. Moi je prenais la fuite, courbé en deux par un fou rire, car ni mon camarade, ni le ferblantier, ne devaient savoir ce qui leur arrivait.
Quand nous allions, mes amis et moi, au mellah, nous riions aussi aux larmes. Il y avait deux sœurs qui vivaient la même misère dans l’odeur nauséabonde propre au mellah. Elles avaient les mêmes visages tordus, ratatinés, des visages froissés par le malheur, où l’éclat du regard s’était éteint. Quelques-uns parmi nous devaient donner un grand coup de reins à la porte, car nous les sentions là derrière, dans une attente humide et sans issue. Et un devait, la braguette ouverte, leur pisser dans la bouche. Elles hurlaient, le visage éclaboussé, découvrant des dents horribles.
Les ruelles du mellah étaient tortueuses. Aisément nous pouvions fuir, nous y cacher sans qu’on nous vît. Quelque fois, armés de bâtons que nous avions, singes grimpeurs, arrachés aux arbres, nous bastonnions un Juif jusqu’aux larmes, que dis-je, jusqu’à ce que nous fussions convaincus de lui avoir assené des coups terribles qui lui bleuissaient la chair.
Les Juifs fermaient leurs portes au crépuscule et ni les femmes, ni les enfants n’étaient dehors. Nous ramassions au loin de grosses pierres (car au mellah, il n’y en avait pas) et nous les jetions contre les portes dans un fracas orchestré. Derrière nous les plaintes s’élevaient, se généralisaient: tout le mellah était sur le qui-vive. Nous étions forts, nous avions la force d’Allah, car Allah n’aime pas les Juifs.
Lorsque nous avions faim nous volions nos frères musulmans. Mais nous nous sentions toujours fautifs: nous volions nos frères en l’Islam. Mais pour les Juifs nous étions sans pitié. Un d’entre nous demandait à l’épicier une marchandise qui se trouvait au fond de la boutique, et, pendant qu’il y allait, nous étions déjà partis avec tout ce qui se trouvait devant nous. Nous partagions notre butin sans regrets. Il n’était point amer pour nos ventres affamés, car il était béni par Allah.
Nous n’avions ni cahiers, ni livres. Mais les Juifs de notre âge en avaient: ça nous emmerdait. Nous allions les attendre à la sortie de leur école, l’école Israélite. A nos feintes, à nos attaques, ils répondaient en français. Ça nous mettait hors de nous. Nous étions pieds nus, et en haillons, ils s’habillaient à l’européenne. Nous leur arrachions leurs cartables et tout ce qu’ils avaient dans les mains.
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* *Nous dûmes abandonner, plus tard, ces activités, et céder la place à d’autres gamins. Nous avions fait notre apprentissage à l’école du crime, d’autres devaient apprendre à leur tour. Nous avons grandi. Mes amis d’enfance sont demeurés antijuifs. Ils voilent leur antisémitisme virulent en soutenant que l’État d’Israël a été la création de l’impérialisme occidental. Mes camarades communistes eux-mêmes sont tombés dans ce piège. Pas un numéro de la presse communiste ne dénonce l’antisémitisme des Marocains ni celui du gouvernment. Pour eux, le peuple marocain entier, du prolétaire jusqu’au capitaliste, n’est pas antisémite. D’après eux, belles âmes, si subsiste et montre son nez une haine du Juif, c’est seulement d’une haine concurrentielle entre commerçants et patrons qu’il s’agit!
Or il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que les croix gammées tapissent les murs et de tendre l’oreille pour saisir combien est ancrée dans les cœurs la haine du Juif, même dans une classe paysanne très arriérée, qui ignore ce que signifie Israël, donc, qu’il y a un «conflit politique» judéo-arabe. Tout se passe au contraire comme si le Juif était cet ennemi héréditaire qu’il faut éliminer, une épine dans la plante des pieds qu’il faut arracher, un mal qu’il faut détruire. Et tout un mythe hitlérien est cultivé parmi les couches populaires. On exalte (et on s’extasie) devant le massacre des Juifs fait par Hitler. On croit même qu’Hitler n’est pas mort, mais bel et bien vivant. Et on attend son arrivée (comme on attend l’imam el Mahdi) pour délivrer les Arabes d’Israël.
Le gouvernement marocain n’a jamais rien fait pour ses Juifs, mais fait tout pour leur fermer la porte au nez. Pas de Juif dans l’armée, peu dans l’administration. Il existe un député juif et un Juif secrétaire général à la Défense national. Devant le marasme économique dans lequel se débat le Maroc les places d’instituteurs, de postiers, etc. sont refusées purement et simplement aux Juifs. Chaque jour, le Juif sent au plus profond de lui-même, qu’il est l’indésirable.
Après chaque visite du roi Hassan II au Caire, se produisent dans la nuit, des départs massifs. Le gouvernement ne demande pas mieux. Il y gagne sur toutes les faces. Il y a deux ans, un sioniste américain résidant à New York est venu au Maroc proposer au Palais et à ses valets l’autorisation de laisser partir les Juifs par une transaction à 500 000 anciens francs l’unité. Tout le Tafilalet se trouva vidé de son élément dynamique. Et la misère s’y installa. Cette campagne de dépeuplement, et la nudité et l’appauvrissement total qui l’accompagnaient, a servi au pouvoir dans l’installation d’un parti féodal, réactionnaire, le F.D.I.C. (Front pour la défense des institutions constitutionnelles), cela, grâce à la distribution de farine et de lait américains, à la population misérable du Tafilalet.
Lors de l’arrivée de Nasser au Maroc (il faut remarquer qu’à côté du mythe d’Hitler existe celui de Nasser, un «génie» celui-là aussi et qui a donné, comme le soutenait un imbécile, un «nom aux Arabes»), un préfet de police à Casablanca, réputé pour ses idées et son physique nazis, prit la décision d’emprisonner les petits écoliers juifs venus applaudir au passage de Nasser. Ce préfet eut, selon le pouvoir qui s’empressa de le féliciter, une idée géniale: Nasser pourrait reconnaître les Juifs dans la foule en délire et ça pouvait lui déplaire. Les petits écoliers juifs demeurèrent séquestrés durant tout le séjour de Nasser au Maroc. Leurs parents s’affolèrent.
C’est ce même préfet aussi qui donna la mort, après l’avoir torturé, à un Juif dont le nom est Moréno. Il paraît que Moréno était un trafiquant très riche. Et la torture voulait en extraire quelques fruits.
L’insécurité pour le Juif est totale. On peut le mettre en prison d’un moment à l’autre, on peut l’assassiner, on peut le brûler. C’était en plein Ramadan: un musulman aimait une Juive. Il semble que le père se soit opposé à la liaison des deux jeunes gens et ait éloigné toute la famille de l’amant. Ce dernier brûla vif, devant les yeux abrutis d’une foule affamée le père de la jeune fille!
*
* *Si tant il est vrai que le Juif au Maroc est l’être qui découvre qu’on peut l’assassiner un bon matin sans qu’il sache pourquoi, il serait pertinent de voir comment il réagit contre cet étai de fait.
Au lycée, j’étais dans une classe où il y avait de tout: des Arabes, des Juifs marocains, des Juifs français, des Pieds-Noirsc. Le racisme de ces derniers était manifeste à l’égard des Arabes et des Juifs. Sur les tables, il y avait des croix gammées. Hitler pour ces garçons, qui étaient en classe terminale, était un génie. La tête de turc de la classe, comme par hasard, était un Juif. On emmerdait ce garçon. On faisait des calembours sur son nom ; chacun, comme au Schmurz des Bâtisseurs d’Empire de Vian, lui donnait des coups de pied, ou de règle. Il n’était ni un cancre, ni un brillant élève. Il était moyen, sérieux. Il ne se bagarrait avec personne. A un autre camarade que j’aimais bien, juif lui aussi, et qui «hurlait avec les loups», je reprochais son inconscience. Je lui demandai comment il ne voyait pas que c’est parce que F… était juif qu’on le faisait chier. Il ne voulait rien entendre.
A ce même ami, un jour, je parlais d’Israël. Je lui disais qu’Israël était une sécurité pour les Juifs et le lui exposais philosophiquement l’existence d’Israël. Je venais de lire un livre sur la question écrit par un ancien élève de Sartre4. Mon ami ne voulait rien savoir. «Israël est pour moi un problème lointain. Ça ne m’intéresse pas, mon vieux. La question juive. Ce sont les Juifs qui la créent.»
Mes camarades juifs marocains refusaient de parler l’arabe, faisaient semblant de ne pas le comprendre, s’éloignaient des arabes et rejoignaient les Français.
Face aux brimades que le Maroc fait subir aux Juifs, pas une résistance, pas une accusation. Mais la résignation. Rabat est un bordel. Les Juifs achètent leur sécurité en faisant les maquereaux. Ils fournissent des filles à des zèbres inconsistants, détruits par le whisky et le tabac. En échange, ils ont des licences, des permis d’exploitation, etc. Cela leur permet de traîner dans les boîtes de nuit, de «claquer du fric» alors que le peuple crève de faim.
La communauté juive marocaine souscrit entièrement à la politique du Palais. Aucune combativité donc de sa part. Les Juifs au Maroc sont des êtres blasés. Ceux qui ne supportent pas les brimades, ceux qui ont tout perdu, partent dans la nuit ; ceux qui restent soutiennent le pouvoir. Les commnistes juifs sont rares. Et on a déjà parlé de leur position à l’égard du racisme marocain.
Ceux qui partent ne vont, paraît-il, pas forcément en Israël. Et les départs, au moment même où j’écris, sont nombreux; on parle de trois avions par nuit. Les marchés aux puces casablancais regorgent de vieux lits de cuivre, d’appareils méngers, etc.
Il n’y a pas longtemps, j’ai rencontré des élèves juifs à l’O.R.T. (Organisation et Reconversion du travail) qui les préparait à être des aides architectes. L’O.R.T. est une école dependant de la Y.O.N.D. de New York où la majorité des élèves sont juifs. Après un concours, ils peuvent continuer leurs études à Genève pour devenir architectes. Je rapporte la discussion que j’ai eue avec eux.
- Vous êtes dans une école ou il y a des Arabes, des Juifs et des Français. Est-ce que le racisme y existe?
- Le racisme existe, latent, mais ne se manifeste pas devant nous comme une gifle ou un crachat. Car nous sommes la majorité: 70 % de Juifs, 30 % d’Arabes et de Français. Et à l’internat il n’y a que des Juifs. Le racisme alors, même s’il existait, serait ou noyé ou à rebours. Mais, au dehors, les Marocains ne nous aiment pas.
- Envisagez-vous, une fois vos études terminées, de vous installer comme architectes au Maroc?
- L’avenir pour nous est bouché ici. On nous refuse les plus petits postes. Et tous les Juifs sentent qu’ils ne sont pas chez eux. Pas d’avenir, pas de promotion sociale pour nous.
- C’est ce qui explique les départs, sûrement. Alors, c’est en Israël que vous iriez tous les deux, et cela je le comprends.
- Tu sais, nous pensions à Israël comme à la terre d’életion. Mais, vois-tu, personnellement, je vois mal pourquoi j’irais dans un pays entouré d’hostilité.
- Mais ce sera ton pays! Et le racisme ne pourra plus vous brimer. On ne pourra pas, d’un matin à l’autre, vous assassiner.
- J’ai été en Israël l’an dernier avec ma sœur. C’est un pays à l’âge du caillou. (Et là, il me désigne un homme plié en deux travaillant sur le bas-côté de la route.) Tu vois, c’est ça. Tu arrives, et on te met une pelle ou une pioche dans les mains. Non, ce n’est certainement pas en Israël que j’irai. J’ai deux sœurs en France. Elles travaillent. A présent, elles peuvent nous recevoir.
- Et toi, où est-ce que tu irais?
- Moi, mes parents ont fait des démarches pour le Canada!
Notes.
1. Mellah: ghetto.
2. Nouala: chaumière.
3. Azraïn: le personnage de la mythologie populaire qui interroge les morts dans la tombe. Et, suivant leurs réponses pieuses ou hérétiques, les expédie au Paradis ou en Enfer.
4. Robert Misrahi: Condition réflexive de l'homme juif, Julliard.
Notes de PHDN.
a. Michel Murat, «Des Temps modernes à La Nouvelle Revue française: le grand écart», in, Daniel Lançon (dir.), L'Orient des revues (xixe et xxe siècles), Grenoble: UGA Éditions, 2014, en ligne…
b. La première publication à le mentionner que nous ayons repérée date de 1968: Jacques Givet, La Gauche contre Israël? Essai sur le néo-antisémitisme, Paris: Jean-Jacques Pauvert, 1968.
c. Les «Pieds-noirs» désigne les européens, majoritairement français, du Maghreb, surtout ceux d’Algérie (mais pas uniquement comme on le voit ici), même si le syntagme a surtout été utilisé après leur retour en France. Il ne désigne pas, par contre, les Juifs du Maghreb, contrairement à une erreur commune.
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