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Martin S. Alexander, Martin Evans, and J. F. V. Keiger. The Algerian War and the French Army, 1954-62: Experiences, Images, Testimonies. New York: Palgrave Macmillan, 2002. xi + 269 pp. Notes, references, index. $75.00 (cloth), ISBN 0-333-77456-6.

Reviewed by Raphaëlle Branche, Université de Rennes II, France.
Published by H-Mediterranean (April, 2003)

Issu en partie d'un colloque organisé en 1996 à Salford University, ce livre est introduit par un vaste chapitre dans lequel ses coordinateurs se livrent à la fois à un état des lieux de la recherche sur la guerre d'Algérie en 2001 et à une présentation de leur projet, dominé par la variété et la diversité de leurs deux objets principaux: les expériences et les images de l’armée française pendant la guerre d'Algérie.

L’ouvrage est composé de trois parties très différentes. La dernière regroupe quelques témoignages d’acteurs connus de la guerre: officiers de l’armée française (Alain Bizard, Henri Coustaux, et Paul-Alain Léger) ou opposants à la guerre, par leurs écrits ou/et leurs actes (André Mandouze, Georges Mattéi, et François Sirkidji). Ils font écho aux deux autres parties puisqu’ils nous livrent autant des expériences de la guerre d'Algérie que des images sur celle-ci.

Rendre compte de la diversité des expériences de la guerre d'Algérie au sein de l’armée française est une gageure dont les coordinateurs ont conscience--chaque expérience d’un militaire en Algérie devant au minimum être rapportée à l’époque et au lieu de son séjour en Algérie ainsi qu’à l’arme et au régiment dans lesquels il a servi. Ils nous donnent donc un aperçu sur cette diversité à travers des textes sur la légion étrangère, les harkis ou les appelés, d’une part, ou des textes sur l’expérience indochinoise de certains officiers, la place du Sahara ou la vision de l’empire de la haute administration coloniale, en particulier à propos de l'Algérie.

Les spécificités de la guerre d'Algérie ressortent de cette lecture qui fait aussi apparaître des points communs avec d’autres conflits du XXè siècle. Parmi ceux-ci la guerre d’Indochine, si proche dans le temps et pourtant si différente, même si des analystes militaires ont pu tenter de promouvoir une vision de la guerre permettant de tirer des "leçons" pour le nouveau soulèvement nationaliste auquel l’armée française était confrontée fin 1954. Des pratiques y ont été testées, des expériences en matière de renseignement notamment, qui ont pu servir de nouveau en Algérie, expose Alexandre J. Zervoudakis.

Cette influence d’un conflit sur l’autre se retrouve dans la crainte qu’ont les autorités françaises d’une "contamination" des "événements d'Algérie" aux autres parties de l’empire africain, que ce soit au sein des élites politiques, des troupes africaines engagées en Algérie ou encore des Européens dont on redoute une radicalisation politique, en particulier à Madagascar. Les transformations de l’organisation de l’empire français n’ont pas permis de domestiquer ces peurs. Chaque partie de l’empire a continué à être gouvernée de manière séparée sans la cohérence d’ensemble et la rationalisation qu’avait pourtant tenté de promouvoir, dès 1945, Henri Laurentie, directeur des affaires politiques de René Pleven, mû, selon Martin Shipway, par une véritable vision de l’avenir des relations internationales et impériales.

C’est aussi la vision de l’avenir qui justifie, en grande partie, le traitement spécifique du Sahara par les autorités françaises pendant la guerre d'Algérie. Il ne s’agit pas du tout d’un champ de bataille important mais d’un espace où la France a mis en place un centre d’expérimentation nucléaire et prévu, dès avril 1958, de procéder aux premiers essais de la bombe--ce qui sera accompli en 1960. Jacques Frémeaux rappelle les différentes étapes d’émergence du Sahara comme espace stratégique essentiel pour la puissance française et, dès lors, comme enjeu au sein de la guerre d'Algérie. Tout en reconnaissant que les négociations entre GPRA et gouvernement français ont longtemps achoppé sur cette question du Sahara, il refuse néanmoins de faire du Sahara le facteur déterminant du prolongement de la guerre en 1961-1962. Dans cette dernière longue année, cependant, il est acquis pour presque tous que la France ne restera pas souveraine en Algérie et le Sahara est bien un des points de blocage d’une solution négociée du conflit.

Dans l’armée, légionnaires comme appelés ne s’y trompent pas qui envisagent alors sans enthousiasme d’aller se battre en Algérie. Après l’échec du putsch d’avril 1961, les légionnaires ne se contentent plus de ne pas renouveler leur engagement, ils désertent de plus en plus, désertions qui deviennent endémiques à partir de mars 1962. Grâce à une étude des rapports sur le moral des troupes et des statistiques d’engagement et de ré-engagements dans la légion, Eckard Michels montre très précisément à quel point l’anticipation de l’avenir--ce qui signifie longtemps, jusqu’à la croissance économique forte du début des années 1960, la perspective de se battre--conditionne largement le moral des troupes de la légion. Sur cette question, il insiste sur la nécessité de distinguer les hommes de troupe de leurs officiers français. Tous partagent néanmoins des valeurs qui les distinguent bien des autres militaires français. Ce sont ces soldats moins volontaires que Jean-Charles Jauffret s’attache à décrire dans leur quotidien militaire mais aussi, grâce à une source particulière qu’est une enquête réalisée des décennies après les faits auprès d’anciens combattants, dans leur "culture de guerre." A traits nécessairement rapides, il dépeint ce qu’il considère être une authentique génération du feu, souffrant précisément d’une absence de reconnaissance en tant que telle. C’est aussi d’un décalage entre expérience vécue et reconnaissance sociale que parle la contribution de Martin Evans sur les Algériens ayant combattu dans les rangs français qu’il qualifie, comme on le faisait à l’époque, de "Musulmans" et qu’on a trop rapidement tendance à appeler "les harkis." Il insiste sur le triple silence sous lequel leur expérience si particulière de la guerre a, effectivement, été enfouie: silence des Algériens et de l’Etat algérien dominé par le FLN, silence des gouvernements français successifs, silence enfin des individus eux-mêmes emmurés dans une honte de soi que leurs enfants ont parfois, enfin, réussi à percer.

Après ce panel éclectique des expériences militaires de la guerre d'Algérie côté français, la deuxième partie du livre vient ajouter un point de comparaison très intéressant. Elle dévoile en particulier des images anglo-saxonnes de la guerre d'Algérie souvent très stéréotypées. Philip Dine a procédé ainsi à un choix de neuf romans et de deux films entre 1961 et 1973 qui mettent en relief une lecture de la guerre minorant le rôle et la place des non-Européens dans le conflit et offrent surtout une vision caricaturale des Français et des Algériens--vision qui rassure les lecteurs et spectateurs sur eux-mêmes plus qu’elle ne leur permet de s’ouvrir à l’expérience de l’autre ou encore de comprendre la guerre d'Algérie!

Michael Brett ne tire pas autant d’enseignements de sa recension de différents ouvrages anglo-saxons consacrés à la guerre entre 1954 et 1966 mais il y repère un souci de lire cette guerre comme une mise à l’épreuve des principes français issus de la résistance ou de la Révolution Française. Là encore, une lecture de la guerre empreinte d’images préalables de la France. Au contraire, Hugh Roberts s’enthousiasme pour le film de l’Italien Gillo Pontecorvo sur la "bataille d'Alger" réalisé avec le soutien actif des autorités algériennes en 1965. Là où on pourrait s’attendre, selon lui, à un film de propagande manichéen, on découvre un film plus nuancé. Effectivement alors que le sujet pouvait légitimement permettre de dénoncer les tortures et autres violations du droit accomplies par l’armée française dans sa lutte contre le terrorisme urbain et le nationalisme en 1957 à Alger, le film présente des personnages de militaires français variés et non dénués d’humanité. Sans être un film de propagande lourdement pédagogique comme le cinéma algérien a pu en produire, ce film reste cependant un film à la gloire des martyrs de l’indépendance: à côté de l’image des militaires français, l’image des Algériens aurait pu elle aussi livrer des éléments intéressants. C’est précisément cette image que Nacéra Aggoun traque, entre 1956 et 1959, dans les brochures du Cinquième Bureau, chargé de "l’Action Psychologique." Elle y repère deux sources majeures de l’imaginaire de ces militaires à propos des Algériens: un imaginaire issu de la conquête du pays et un autre issu de l’expérience indochinoise de la plupart des responsables de ce bureau. Cependant, étant donnée l’importante masse d’archives produites, on peut regretter que l’auteure de cette contribution n’en livre qu’une analyse assez succincte.

Avec une source également très volumineuse, l’étude de Mohammed Khane sur la couverture de l’action de l’armée et de la question des libertés individuelles par Le Monde pendant la guerre entre 1954 et 1958 est plus précise. Il insiste sur la présentation positive de l’action de l’armée par ce journal qui, selon lui, serait loin d’être un des quatre grands de la propagande anti-française comme il en fut accusé. L’auteur dénonce, au contraire, un journal s’informant essentiellement auprès des autorités militaires et n’ayant pas le souci de mener des reportages indépendants. La critique est un peu facile quand elle met en comparaison Robert Barrat ou L’Express et Le Monde qui, effectivement, n’ont pas les mêmes positions sur la guerre. Elle se concentre, en outre, sur les années 1955 et 1956 où rares sont ceux qui comprennent rapidement les enjeux des événements et le scandale des mesures constituant les pouvoirs spéciaux. Le Monde ne s’est pas distingué par sa clairvoyance. Certes. En revanche, Mohammed Khane est un peu rapide sur l’année 1957 où le journal se fait régulièrement l’écho du scandale grandissant de l’usage de la torture à Alger. Il n’en demeure pas moins que l’auteur note avec raison un ton modéré, une euphémisation des violences et une prudence générale que l’analyse du contenu du journal, seule, ne permet cependant pas d’expliquer.

On reste aussi un peu déçu à la lecture des contributions de Brigitte Rollet et Bernard W. Sigg. On ne peut qu’acquiescer au point de vue de la première sur Les roseaux sauvages d’André Téchiné, extrêmement subtil sur la guerre d'Algérie, mais elle ne livre pas une analyse particulièrement poussée de ce film qui est, en outre, un peu à la marge du sujet sur l’image de l’armée. Quant à Bernard W. Sigg, connu pour ses travaux sur les névroses des combattants, il livre un texte qui aurait aussi bien pu appartenir à la section "témoignages" puisqu’il a aussi été un acteur de la guerre et que cette expérience alimente largement les points de vue exprimés ici. Il n’en reste pas moins qu’il insiste avec raison sur l’importance du colonialisme comme état d’esprit et comme empreinte chez les anciens combattants d’Algérie. Au final ce livre se caractérise bien par sa diversité tant dans les thèmes abordés que dans la qualité et la nature des contributions. Il remplit le projet de son sous-titre mais c’est aussi ce qui frustre le lecteur, tenté de revenir au premier chapitre pour y chercher une dimension synthétique. On ne peut alors qu’y constater, avec les coordinateurs, le vaste champ de recherches encore possibles sur la guerre d'Algérie et l’armée française et considérer ce volume comme un état des lieux intéressant de la recherche et de ses lacunes, que des ouvrages parus depuis, y compris par certains des contributeurs de ce livre, continuent à combler.

Document compiled by Dr S D Stein
Last update 18/02/04 05:39:14
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©S D Stein

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