Hans Frank sur les Juifs,
16 décembre 1941


Hans Frank était un nazi de la première heure. Ancien avocat d’Hitler, premier juriste du régime nazi, il fut nommé à la tête du Gouvernement Général (la partie de la Pologne occupée non annexée au «Grand Reich»). Antisémite fanatique, il n’eut de cesse de réclamer de «vider» son territoire des Juifs. Il a tenu et fait tenir pendant toute la guerre, de 1939 à 1945, un journal consignant l’ensemble de ses activités et de son gouvernement, textes officiels, discours, rendez-vous, transcriptions de conférences, minutes de réunions de son cabinet, etc. Les 38 (selon l’acte d’accusation, 43 selon Frank…) volumes de ce journal furent trouvés dans sa villa de Neuhaus en Bavière par la 7e armée américaine, sur les propres indications de Frank. Il espérait que les mentions de ses quelques conflits avec la hiérarchie nazie suffiraient à le dédouaner. Il se trouve que son journal contenait de nombreuses réflexions et discours qui en disent long, au contraire, sur son implication dans les persécutions les plus extrêmes, notamment contre les Juifs.

Frank s’est rendu à Berlin en décembre 1941 à l’occasion d’un discours d’Hitler devant les Reichsleiter et Gauleiter du régime nazi. Revenu à Cracovie, Hans Frank fait un discours au siège du Gouvernement général, le 16 décembre 1941. La partie consacrée aux Juifs est particulièrement dénuée d’ambiguité. Elle est souvent reproduite partiellement, dans des traductions parfois approximatives. La voici dans son intégralité, traduite directement de l’Allemand (version originale que nous fournissons également) :

« Avec les Juifs — je tiens à vous le dire très ouvertement — il faut en finir d’une manière ou d’une autre. Le Führer l’a déjà dit : si la Juiverie rassemblée devait encore réussir à provoquer une guerre mondiale, le sacrifice du sang ne sera pas alors fait seulement par les peuples plongés dans la guerre, mais le Juif connaîtra sa fin en Europe.

Je sais qu’il y a beaucoup de critiques contre les mesures appliquées aujourd’hui aux Juifs dans le Reich. Il y a sans cesse, d’après les rapports sur l’état de l’opinion, des tentatives délibérées de parler encore et encore de cruauté, de dureté, etc. Je vous le demande , convenez avec moi de cette formule, avant que je continue de parler : par principe, nous ne voulons ressentir de la pitié que pour le peuple allemand, et pour personne d’autre dans le monde. Les autres n’ont eu aucune pitié pour nous non plus.

Je dois aussi le dire en tant que vieux national-socialiste : si la smala juive devait survivre à la guerre, alors que nous que nous sacrifions le meilleur de notre sang pour la préservation de l’Europe, alors cette guerre ne représenterait seulement qu’un demi-succès. Je ne vais donc aspirer vis-à-vis des Juifs qu’à une chose : qu’ils disparaissent. Ils doivent dégager. J’ai engagé des négociations dans le but de les expulser vers l’Est. En janvier aura lieu à Berlin, sur cette question, une grande conférence à laquelle j’enverrai monsieur le secrétaire d’État Bühler. Cette réunion aura lieu à l’Office Central de Sécurité du Reich, chez le SS-Obergruppenführer Heydrich. Dans tous les cas, il y aura une grande migration juive.

Mais que faire des Juifs ? Croyez-vous que nous allons les installer dans des villages de l’Ostland [partie occupée des pays baltes et de la Biélorussie] ? A Berlin, on nous a dit : pourquoi fait-on toutes ces tracasseries ? Nous non plus, nous ne pouvons rien en faire ni dans l’Ostland ni dans le Commissariat du Reich [partie occupée de l’Ukraine], liquidez-les vous-même.

Messieurs, je dois vous demander de vous armer contre tout sentiment de pitié. Nous devons anéantir les Juifs, où que nous les trouvions, partout où cela sera possible, ceci afin d’assurer ici la solidité globale des structures du Reich.

Cela sera évidemment accompli par d’autres méthodes que celles dont nous a parlé le chef de Bureau, le Dr Hummel [qui avait parlé des condamnations à mort des Juifs trouvés en dehors des limites des ghettos et qui se plaignait des lenteurs administratives pour aboutir aux exécutions]. Nous ne pouvons pas non plus en faire porter la responsabilité aux Juges des cours spéciales, car tout cela se situe à la marge des cadres légaux. Les vieux concepts ne peuvent servir à la mise en œuvre d’événements aussi extraordinaires et gigantesques. Quoiqu’il en soit, nous devons trouver un moyen d’atteindre notre but et j’y consacre toutes mes pensées.

Les Juifs représentent également pour nous des bouffeurs extraordinairement nuisibles. Nous en avons environ 2,5 millions dans le Gouvernement Général, actuellement peut-être 3,5 millions avec les enjuivés et consorts.

Nous ne pouvons fusiller ces 3,5 millions de Juifs, nous ne pouvons les empoisonner, mais nous pourrons quand même mettre en œuvre des opérations qui aboutiront d’une façon ou d’une autre au succès de l’anéantissement, et ce dans le cadre des importantes mesures à discuter au niveau du Reich. Le Gouvernement Général doit être vide de Juifs, tout comme le Reich. Où et comment cela se sera accompli reste l’affaire des instances que nous devons créer et mettre en place, et dont je vous ferai connaître les résultats en temps utiles. »

Traduit d’après l’original allemand, extrait du journal de Hans Frank, Das Diensttagebuch des deutschen Generalgouverneurs in Polen 1939-1945, Werner Präg und Wolfgang Jacobmeyer (eds), Stuttgart: Deutsche Verlags-Anstalt, 1975, p. 457-458. On le trouve également reproduit dans Joseph Billig, «The Lauching of the “Final Solution” of the Jewish Question», dans The Holocaust and the Neo-Nazi Mythomania, The Beate Klarsfeld Foundation, 1978, p. 101. Le journal de Frank a été retrouvé dès la fin de la guerre et utilisé lors des procès de Nuremberg: le discours du 16 décembre fait partie du document qui en reproduit certains passage, le PS-2233: photostat de l’original en ligne. La traduction en anglais est fournie dans Nazi Conspiracy and Aggression - Washington, U.S Govt. Print. Off., 1946 Vol. II, p. 634 et Documents on the Holocaust : selected sources on the destruction of the Jews of Germany and Austria, Poland, and the Soviet Union, Yitzhak Arad, Israel Gutman et Abraham Margaliot (eds), NY, Ktav Pub. House in Association with Yad-Vashem, 1981, p. 247. Des extraits en français se trouvent dans Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, 1988, p. 415 et Christian Gerlach, Sur la conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999, p. 65-66. Une version française quasi-complète (traduction différente de notre propre version) est fournie dans La persécution des Juifs dans les pays de l'Est présentée à Nuremberg, Recueil de documents publié sous la direction de Henri Monneray, Paris, Édition du Centre, 1949, p. 205-206.

Le passage où le Dr Hummel se plaint des lenteurs administratives pour faire exécuter les Juifs pris hors des limites des ghettos est cité dans Nazi Conspiracy and Aggression, Vol. II, op. cit., p. 635 (document 2233-Q-PS). On peut le citer :

« A Varsovie, en dépit de l’installation d'un troisième tribunal, nous n’avons pu obtenir que 45 condamnations à mort, sur lesquelles seules 8 ont été exécutées, puisque dans chaque cas individuel, la commission des grâces [Gnadenkommission] de Cracovie doit prendre la décision finale. 600 autres condamnations à mort ont été demandées et sont en examen. Un isolement effectif du ghetto n’est pas possible en recourant à la voie de la court spéciale. La procédure permettant d’aboutir à la liquidation prend trop de temps; elle est alourdie de trop de formalités et doit être simplifiée »

La lecture attentive de l’intégralité du discours de Frank sur les Juifs est particulièrement instructive. Une première partie reprend les codes et vagues tentatives de camouflage nazies habituelles, tout en étant particulièrement menaçantes, rappel de la «prophétie d’Hitler», évocation d’une «migration» juive à l’Est. Mais devant un parterre complice, Frank ne résiste pas au désir de décoder sans attendre, dans un deuxième temps, ces conventions qui ne trompent personne. La «migration» des Juifs, leur disparition signifie leur «liquidation», leur anéantissement. C’est le souhait le plus cher de Frank qui ne sait pas encore comment cela sera accompli concrètement, mais visiblement on y travaille au plus haut niveau, et c’est de Berlin que vient l’injonction «liquidez les vous-même», injonction qui accompagne le constat qu’il n'y a nulle part de place pour les Juifs («ni dans l’Ostland, ni dans le Commissariat du Reich»). Après avoir joué le jeu du faux nez de la «migration», c’est Berlin même qui explicite qu’il n’y a pas de destination possible, sinon la mort. C’est là encore un enseignement du discours de Frank : c’est bien dans les hautes sphères du régime nazi, à Berlin, que seront élaborées des méthodes permettant l’assassinat des Juifs, dont Frank souligne bien qu’il se déroulera en dehors de tout cadre légal, la mention des propos du Dr Hummel sur les difficultés à multiplier les exécutions «légalement» servant à illustrer la «nécessité» de procéder de façon radicalement nouvelle. Le vocabulaire utilisé par Frank témoigne de la rupture dont il s’agit : des «événements extraordinaires et gigantesques» dont l’objectif est l’«anéantissement» des Juifs, «partout où cela est possible». Nous sommes en présence d’un document remarquable. Il faut ajouter que certains projets étaient déjà bien avancés (notamment pour ce qui est de la mise en place de l’Opération Reinhard), mais que Frank n’était pas nécessairement au courant, ou que dans son discours il ne souhaitait pas en révéler d’avantage.  


Version originale allemande :

« Mit den Juden — das will ich ganz offen sagen — muß so oder so Schluß gemacht werden. Der Führer sprach einmal das Wort aus : wenn es der vereinigten Judenschaft wieder gelingen wird, einen Weltkrieg zu entfesseln, dann werden die Blutopfer nicht nur von den in den Krieg gehetzten Völkern sein, sondern dann wird der Jude in Europa sein Ende gefunden haben.

Ich weiß, es wird an vielen Maßnahmen, die jetzt im Reich gegenüber den Juden getroffen werden, Kritik geübt. Bewußt wird, das geht aus den Stimmungsberichten hervor, immer wieder versucht, von Grausamkeit, von Härte und so weiter zu sprechen. Ich möchte Sie bitten : einigen Sie sich mit mir zunächst, bevor ich jetzt weiterspreche, auf die Formel : Mitleid wollen wir grundsätzlich nur mit dem deutschen Volk haben, sonst mit niemandem auf der Welt. Die anderen haben auch kein Mitleid mit uns gehabt.

Ich muß auch als alter Nationalsozialist sagen; Wenn die Judensippschaft den Krieg überleben würde, wir aber unser bestes Blut für die Erhaltung Europas geopfert hätten, dann würde dieser Krieg doch nur einen Teilerfolg darstellen. Ich werde daher den Juden gegenüber grundsätzlich nur von der Erwartung ausgehen, daß sie verschwinden. Sie müssen weg. Ich habe Verhandlungen zu dem Zwecke angeknüpft, sie nach dem Osten abzuschieben. Im Januar findet über diese Frage eine große Besprechung in Berlin statt, zu der ich Herrn Staatssekretär Dr. Bühler entsenden werde. Diese Besprechung soll im Reichssicherheitshauptamt mit SS-Obergruppenführer Heydrich gehalten werden. Jedenfalls wird eine große jüdische Wanderung einsetzen.

Aber was soll mit den Juden geschehen? Glauben Sie, man wird sie im Ostland in Siedlungsdörfern unterbringen? Man hat uns in Berlin gesagt : Weshalb macht man diese Scherereien? Wir können im Ostland oder im Reichskommissariat auch nichts mit ihnen anfangen, liquidiert sie selber!

Meine Herren, ich muß Sie bitten, sich gegen alle Mitleidserwägungen zu wappnen. Wir müssen die Juden vernichten, wo immer wir sie treffen und wo es irgend möglich ist, um das Gesamtgefüge des Reiches hier aufrecht zu erhalten.

Das wird selbstverständlich mit Methoden geschehen, die anders sind als diejenigen, von denen Amtschef Dr. Hummel gesprochen hat. Auch die Richter der Sondergerichte können nicht dafür verantwortlich gemacht werden, denn das liegt eben im Rahmen des Rechtsverfahrens. Man kann bisherige Anschauungen nicht auf solche gigantische einmalige Ereignisse übertragen. Jedenfalls müssen wir aber einen Weg finden, der zum Ziele führt, und ich mache mir darüber meine Gedanken.

Die Juden sind auch für uns außergewöhnlich schädliche Fresser. Wir haben im Generalgouvernement schätzungsweise 2,5, vielleicht mit den jüdisch Versippten und dem, was alles daran hängt, jetzt 3,5 Millionen Juden. Diese 3,5 Millionen Juden können wir nicht erschießen, wir können sie nicht vergiften, werden aber trotzdem Eingriffe vornehmen können, die irgendwie zu einem Vernichtungserfolg führen, und zwar im Zusammenhang mit den vom Reich her zu besprechenden großen Maßnahmen. Das Generalgouvernement muß genau so judenfrei werden, wie es das Reich ist. Wo und wie das geschieht, ist eine Sache der Instanzen, die wir hier einsetzen und schaffen müssen, und deren Wirksamkeit ich Ihnen rechtzeitig bekanntgeben werde. »

Das Diensttagebuch des deutschen Generalgouverneurs in Polen 1939-1945, Werner Präg und Wolfgang Jacobmeyer (eds), Stuttgart: Deutsche Verlags-Anstalt, 1975, p. 457-458.

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