1. Didier Daeninckx commet ici une erreur vénielle. En effet, Faurisson a révélé en 2000 l'identité de son spectaculaire témoin, à savoir la veuve de Karl Silberbauer. Or Karl Silberbauer était le SS-Oberscharführer autrichien, membre de la Gestapo, qui a procédé à l'arrestation d'Anne Frank et de sa famille. Retrouvé en 1963, il a regretté n'avoir pas ramassé les papiers qui constitueront le Journal d'Anne Frank (Simon Wiesenthal, «Epilogue to the Diary of Anne Frank», in Hyman A. Enzer & Sandra Solotarrof-Enzer, University of Illinois Press, Anne Frank: Reflections on Her Life and Legacy, p. 67. Les seuls regrets exprimés par Karl Silberbauer ne concernent pas la mort d'Anne Frank, de sa mère, de sa soeur, mais de la perte de confort que la révélation de son rôle a entraînée...). Il confirmait ainsi le récit de Otto Frank, le père d'Anne et celui de l'amie de la famille, Miep Gies qui retrouva ces papiers, les notes et journaux d'Anne Frank, les garda et les remit à Otto Frank après la guerre. Ceci infirme évidemment les propos de Faurisson qui prétend rapporter les propos de la veuve de Silberbauer qui prétendrait rapporter les propos de son mari (décédé en 1972!) comme quoi celui-ci n'aurait pas cru à l'authenticité du Journal... Notons que le rôle de Silberbauer s'est limité à l'arrestation des Frank, une parmi les nombreuses arrestations il a procédé et que de son vivant, il n'a jamais émis le moindre doute sur le Journal. Les journalistes lui avaient pourtant abondamment tendu l'oreille. Quand on sait comment Faurisson traite les témoins directs de l'assassinat industriel des Juifs, voir Faurisson accorder une telle importance à un récit de seconde main (Faurisson ne jugera pas utile de réfléchir à l'objectivité de la veuve de celui qui a arrêté Anne Frank...) d'un avis qu'auraient eu Silberbauer qui n'était même pas en mesure de fonder un tel avis, cela a quelque-chose de savoureux et souligne bien l'hypocrisie absolue de Faurisson dans son traitement des témoignages en général.

Le Journal d’Anne Frank: Les falsifications de Faurisson

Didier Daeninckx

Publié originellement dans Amnistia.net-Les enquêtes interdites, no 81, 19 mars 2007

© Amnistia-Didier Daeninckx 2007 (© PHDN 2013 pour la présente version) / Reproduction interdite sauf pour usage personnel -No reproduction except for personal use only
 

Sommaire

Préambule

Introduction

1. Les bruits dans l’Annexe

2. L’expertise

3. Les deux écritures

4. Les chambres à gaz

5. Faurisson imposteur

Complément

Liens & bibliographie (par PHDN)


 

Préambule

Portrait d’Anne Frank en 1941
Robert Faurisson (à dr.) et Pierre Guillaume au palais de justice de Paris.

Le 12 mars 2007, la 17e Chambre correctionnelle de Paris consacrait ses audiences du matin et de l’après-midi à l’examen de la plainte pour diffamation déposée par le négationniste Robert Faurisson à l’encontre de l’ancien garde des Sceaux, Robert Badinter, lui réclamant 15000 euros de dommages et intérêts. L’ancien ministre de la Justice, lors d’un débat sur la chaîne Arte, avait déclaré que Robert Faurisson s’était vu condamner pour falsification historique. Techniquement parlant, cela était inexact, le délit de «falsification historique» n’existant pas. Cependant une dizaine de témoins sont venus à la barre pour démontrer que les déclarations, les écrits négationnistes reposent sur des méthodes connues de falsification, de mensonge et que les nombreuses condamnations prononcées contre Robert Faurisson, tant en France qu’à l’étranger, se basent sur la dénonciation de ces techniques de manipulation, de ces procédés de faussaire. Il ne s’agissait donc pas, juridiquement parlé, de «diffamation», compte tenu du caractère patent des falsifications faurissoniennes. Didier Daeninckx était l’un des témoins appelés par Robert Badinter, afin de traiter la façon dont Robert Faurisson présente frauduleusement Le Journal d’Anne Frank. Le site web Amnistia.net, aujourd’hui indisponible, avait publié un résumé de son intervention à la barre accompagné de documents. Didier Daeninckx a autorisé PHDN a reproduire ce texte. Le découpage et les intertitres ont été adaptés par PHDN pour cette version.

Introduction

Portrait d’Anne Frank en 1941
Portrait d’Anne Frank en 1941

La première fois que j’ai lu le texte de Robert Faurisson «Le Journal d’Anne Frank est-il authentique?», j’ai été véritablement déstabilisé. La minutie avec laquelle l’auteur démontait la thèse de la véracité du journal, la variété des démonstrations, tout semblait apparemment inattaquable tellement les arguments étaient assénés avec autorité. Il m’a fallu reprendre l’argumentation de Robert Faurisson page par page, argument par argument, pour m’apercevoir que la force de conviction de ce texte reposait sur des méthodes de falsification, sur des procédés de faussaire: absence de citations de sources, noms de témoins passés sous silence, citations inexactes, traductions biaisées, rétention d’informations essentielles au jugement du lecteur, affirmations sans fondements, suppositions tenant lieu de démonstrations. Nous sommes bien là face à une démarche empreinte de «légèreté», de «négligence», «d’ignorance délibérée», de «mensonges».

Je voudrais donner quatre exemples de la manière dont Robert Faurisson détourne l’attention du lecteur:

1. Les bruits dans l’Annexe

Une page du Journal d’Anne Frank
Une page du Journal

Il s’agit là de la première page du texte de Robert Faurisson où il tente d’établir que les descriptions attribuées à Anne Frank ne sont pas réalistes et il en tire la conclusion que la famille Frank n’a pu vivre dans l’Annexe, cet appartement secret dissimulé dans l’entreprise que le père d’Anne Frank dirigeait avant-guerre à Amsterdam.

Robert Faurisson débusque tous les passages où Anne Frank décrit la vie, les bruits, les rires, les disputes pour tenter de prouver que toute cette activité aurait alerté les magasiniers travaillant dans l’entrepôt situé sous l’appartement dissimulé. Faurisson écrit par exemple en ouverture de sa «démonstration»:

«Il est donc invraisemblable et même inconcevable que Mme Van Daan ait pour habitude tude de passer l’aspirateur chaque jour à 12 heures 30 (5 août 1943). Les aspirateurs de l’époque étaient, de plus, particulièrement bruyants. Je demande: ‘Comment cela est-il concevable?’ Ma question n’est pas de pure forme. Elle n’est pas oratoire. Elle n’a pas pour but de manifester un étonnement. Ma question est une question. Il faut y répondre.»

Le problème, c’est que Robert Faurisson connaît la réponse à sa question: il suffit pour cela de lire le texte d’Anne Frank du 5 août 1943 en commençant par le début et non pas en la tronçonnant comme le fait Faurisson. Voici ce qu’écrit Anne Frank:

«Aujourd’hui, nous passons à la pause des bureaux. Il est 12 heures trente. Toute la bande respire. Au moins Van Maaren, l’homme au passé obscur, et de Kök, sont rentrés chez eux. En haut, on entend les coups étouffés de l’aspirateur qui passe sur le beau et d’ailleurs unique tapis de ‘madame’.»

Robert Faurisson prend, dès le début de sa soit-disante démonstration, le soin de châtrer le texte, de l’amputer, afin d’imposer sa vision des choses au lecteur alors qu’Anne Frank dit explicitement que les gens dangereux ont quitté leur poste de travail et que les emmurés vivants peuvent enfin relâcher le contrôle de leurs moindres gestes.

De la même manière, Robert Faurisson insiste sur le fait qu’Anne Frank parle de «cris interminables» en date du 6 décembre 1943. Une lecture précise du texte auquel Faurisson se réfère permet de constater qu’il n’existe pas les mots «cris interminables» ce qui est une invention pure et simple de Robert Faurisson. Anne Frank parle «d’éclats de rire interminables». Mais ce que Robert Faurisson gomme délibérément pour les besoins de sa démonstration, c’est qu’Anne Frank relate une scène se déroulant la veille au soir, soit le dimanche 5 décembre, jour où les magasiniers sont absents.

extrait du Journal d’Anne Frank
Un nouvel exemple de falsification de Robert Faurisson. Dès la première page de son article, il prend appui sur cette lettre du 9 novembre 1942 pour souligner que les clandestins font énormément de bruit, ce qui aurait dû alerter les ouvriers travaillant dans le magasin situé au rez-de-chaussée de la maison. Pour les besoins de sa démonstration, Robert Faurisson ne mentionne pas une phrase capitale écrite par Anne Frank et placée entre parenthèses: «Dieu merci, il n’y avait là que des initiés». CQFD.

Robert Faurisson évoque également le 9 novembre 1942 quand un sac de haricots rouges se déchire provoquant «un fracas de jugement dernier». Il coupe la phrase pour que n’apparaisse pas cette réflexion d’Anne Frank: «Dieu merci, il n’y avait là que des initiés», c’est-à-dire des gens au courant de la présence des clandestins.

Ce sont là des méthodes de faussaire.

2. L’expertise

Robert Faurisson consacre de nombreuses pages au procès intenté par Otto Frank, le père d’Anne Frank, en 1960 à Stielau, un négateur allemand du Journal d’Anne Frank. Robert Faurisson prétend qu’une expertise de Mme Hübner, favorable à l’accusé, aurait été annulée d’autorité par le procureur de Lübeck. En fait, il est avéré en consultant les archives allemandes que ce sont les avocats de l’accusé qui ont récusé l’expert.

Robert Faurisson n’en poursuit pas moins sur sa lancée en imaginant ce que ce rapport d’expertise pourrait contenir. Cela donne:

«D’après le peu d’éléments que je possède sur le contenu de ce rapport d’expertise, ce dernier FERAIT état d’une grande quantité de faits intéressants au point de vue de la comparaison des textes […] Elle PARLERAIT de texte remanié […] Elle IRAIT par ailleurs jusqu’à nommer des personnes […] Ces personnes SERAIENT… Mme Hübner AURAIT….»

Cette inflation de conditionnels permet, aux yeux d’un lecteur pressé, d’établir la réalité du complot dont seraient victimes les personnes qui osent s’attaquer au «mythe» du Journal d’Anne Frank. Et sur les bases de cette méthode de journalisme de pacotille, Robert Faurisson n’hésite pas à franchir un nouveau pas en accusant Otto Frank, le père d’Anne Frank, d’avoir acheté le silence des accusés. Qu’en est-il?

Le procès Stielau n’est pas allé à son terme. Le 17 octobre 1961, à l’initiative du procureur de Lübeck, un accord amiable intervenait entre Otto Frank et Stielau. Ce dernier reconnaissait par écrit que ses attaques étaient sans fondement, qu’il avait été convaincu par les travaux des experts et il s’engageait à payer 1000 DM de frais de justice sur les 15000 DM afférents à la procédure, l’État apurant la différence.

Sans vérification des sources, sans aucune autre preuve que sa volonté de nuire, Robert Faurisson écrit:

«Je suppose que M. Frank a versé au tribunal de Lübeck ces 1000 Marks et qu’il a ajouté à cette somme 14712 Marks pour sa propre part.»

Ce sont là des méthodes de faussaire.

3. Les deux écritures

Robert Faurisson juxtapose deux textes d’Anne Frank écrits avec deux écritures dissemblables et en tire la conclusion qu’il s’agit de faux…
Une page du Journal d’Anne Frank

En conclusion de son article, Robert Faurisson donne à voir le fac-similé de deux textes écrits de la main d’Anne Frank.

Un premier en écriture en cursive d’apparence maîtrisée qui date du 12 juin 1942 signé Anne Frank. Un autre en écriture script d’apparence enfantine et datée lui du 10 octobre 1942, c’est-à-dire quatre mois plus tard, également signé Anne Frank.

Cette juxtaposition conduit le lecteur à conclure qu’une adolescente ne peut avoir deux formes d’écriture aussi éloignées l’une de l’autre et que le modèle le plus immature soit postérieur au modèle affirmé. Il y a donc supercherie. Ce montage est un des éléments qui permet à Robert Faurisson d’affirmer en conclusion de son étude que sa «conviction personnelle est que cette œuvre émane de M. Frank, même si je pense qu’à raison de deux lettres par jour, il lui a suffi de trois mois pour mettre sur pied le premier état de son affabulation maladroite».

Pour conclure, Faurisson assène: «La vérité m’oblige à dire que le Journal d’Anne Frank n’est qu’une simple supercherie littéraire.»

…Il lui aurait suffi de consulter les manuscrits originaux pour constater qu’Anne Frank, à la même page de son Journal, utilisait indifféremment ces deux écritures, comme nombre d’adolescents. Leur appartenance à une seule et même personnes a été définitivement établie par les expertises judiciaires de 1985
Les écritures d’Anne Frank

Bien entendu, Robert Faurisson s’est bien gardé de consulter des spécialistes de l’écriture enfantine ou adolescente, sinon il aurait appris que l’alternance d’écriture script et cursive est un phénomène sinon habituel au moins courant chez les sujets adolescents en phase d’affirmation de la personnalité. Des études portant sur des échantillons de journaux intimes de cette classe d’âge ont montré jusqu’à 15% d’exemples se rapprochant du cas d’Anne Frank.

Le Laboratoire Judiciaire de l’État néerlandais a de son côté procédé à une analyse rigoureuse de chaque page du Journal: étude des encres, du papier, des reliures, des colles, examen graphologique minutieux. Des cartes postales, des lettres, envoyées par Anne Frank en 1942 et 1943 ont complété la masse des documents soumis à vérification.

La conclusion est sans appel:

«Les écritures figurant sur les feuilles volantes, les écritures figurant sur les Journaux 1 et 2, les écritures figurant sur les échantillons supplémentaires (cartes postales, enveloppes, lettres) peuvent être attribuées au même scripteur avec une probabilité confinant à la certitude».

D’ailleurs, Robert Faurisson le savait bien avant ces analyses qui le confondent: en plaçant côte à côte les deux documents en fac-similé, en les choisissant soigneusement pour que l’écriture d’apparence enfantine soit postérieure de quatre mois à l’écriture cursive, il se trahit, il en fait trop.

Il suffit en effet de consulter l’original du Journal d’Anne Frank pour constater qu’il n’est point besoin de confronter des textes distants de plusieurs mois. En effet, les deux écritures COHABITENT sur la même page, à la même date. Ce que ne dit pas Faurisson, c’est que le même jour, Anne Frank pouvait utiliser alternativement l’écriture script et l’écriture cursive, ce dont témoignent des dizaines de documents.

Nous sommes là encore face aux méthodes d’un faussaire en histoire.

4. Les chambres à gaz

Une page du Journal d’Anne Frank
Dans son article, Robert Faurisson, qui maîtrise l’allemand et le néerlandais, affirme qu’Anne Frank parle de «chambres à gaz» à la date du 9 octobre 1942. Robert Faurisson a pourtant eu connaissance du texte originale puisqu’il met entre parenthèses le mot «vergassing» comme si c’était le mot hollandais pour désigner les chambres à gaz. Si on se réfère à l’édition originale du Journal on trouve cette rédaction de la plume d’Anne Frank:
Une page du Journal d’Anne Frank

Lors de ma première lecture du texte de Robert Faurisson, l’argument qui m’avait le plus ébranlé est celui concernant les chambres à gaz. Robert Faurisson écrit qu’«Il ne faudrait pas attribuer à l’imagination de l’auteur ou à la richesse de sa personnalité des choses qui sont, en réalité, inconcevables». Il souligne à l’appui de son avis que «Le 9 octobre 1942, Anne parle déjà de ‘chambre à gaz’ (texte hollandais: “vergassing”)!»

On sait que les informations sur cet instrument du meurtre de masse n’interviendront que près de deux années plus tard, et qu’il est rigoureusement impossible qu’Anne Frank ait pu percer un secret aussi protégé que celui-là. La radio anglaise sera extrêmement prudente et ne divulguera l’existence des chambres à gaz qu’après de nombreuses vérifications. En lisant cette citation mise sous la plume d’Anne Frank, je me suis dit que si Faurisson avait raison sur ce point, il emportait tout.

Je me suis reporté à l’édition courante en français, une traduction de 1950 publiée par Calmann-Lévy, et, effectivement, les mots «chambre à gaz» figuraient au cœur du texte du 9 octobre 1942. Ce qu’avançait Faurisson avait donc une réalité.

Dans ce cas, la première question que l’on se pose, que l’on soit scientifique ou non, est de savoir si les termes figurent dans l’édition originale ainsi que sur les manuscrits. Je me suis donc procuré cette version originale en néerlandais adossée de manière rigoureuse sur les manuscrits et expertisée par l’Institut national néerlandais pour la documentation de guerre.

Le texte des Journaux 1 et 2 écrits par Anne Frank est identique:

«De Engelse radio spreekt van vergassing».

C’est-à-dire littéralement: «La radio anglaise parle de… vergassing».

La traduction publiée en France en 1950 est donc fautive. L’existence des chambres à gaz étant avérée à l’époque de l’établissement du texte en français, le traducteur a sollicité la lettre du Journal en pensant en fortifier l’esprit. Robert Faurisson ne l’ignore pas, mais il fait comme si Anne Frank avait supervisé l’édition française de son Journal cinq ans après sa mort dans les camps nazis. Il écrit en effet qu’Anne Frank (et non la radio anglaise) «parle déjà de ‘chambre à gaz’»! Il prend soin d’ajouter le terme «vergassing» entre parenthèses pour faire avaler à ses lecteurs dont la connaissance de la langue néerlandaise est, on peut le penser, réduite, le fait qu’Anne Frank aurait écrit le terme néerlandais correspondant à «chambre à gaz».

Selon Robert Faurisson qui maîtrise parfaitement l’allemand et le néerlandais comme le prouve son travail millimétrique sur les moindres différences entre la traduction allemande du Journal et l’original, le mot «vergassing» doit donc être traduit par «chambre à gaz».

Portrait d’Anne Frank en 1941
Il suffit de consulter le dictionnaire de référence de langue néerlandaise pour traduire le mot «vergassing» et réduire à néant la falsification de Faurisson. Le verbe «vergassen» signifie «tuer ou assassiner par le gaz» sans qu’il soit question de «chambre à gaz».

Je me suis donc procuré auprès de l’Université de Gand la définition donnée par le Van Dalle, dictionnaire de référence pour la langue néerlandaise, au verbe «vergassen» dont «vergassing» est une déclinaison.

Voici cette définition: «Vergassen: 2) met gas doden of uitmoorden» Ce que l’on peut traduire par: «donner la mort par le gaz», «tuer au moyen du gaz», «gazer».

Anne Frank n’a donc jamais écrit les mots «chambre à gaz», il s’agit là d’une faute de traduction de la version française dont Robert Faurisson se sert de façon délibérée pour forger une falsification historique. Faurisson sait pertinemment qu’en néerlandais, «chambre à gaz» se dit «gaskamer», formé des mots «gas» pour «gaz» et «kamer» pour «chambre». Et pour accentuer son avantage supposé, basé sur la fausseté, Robert Faurisson prétend qu’une étude des émissions de la radio anglaise et de la radio hollandaise, de juin 1942 à août 1944, arriverait à prouver une supercherie de la part de l’auteur réel du journal, sous-entendu Otto Frank.

Cette étude, que Robert Faurisson s’est, bien entendu, abstenu d’entreprendre, a été faite par l’Institut néerlandais, et elle lui apporte une fois encore un démenti cinglant: à partir de juin 1942, la BBC évoque des massacres au moyen du gaz. Le 9 juillet 1942, par exemple, le bulletin de six heures du soir donne l’information suivante: «On massacre régulièrement des juifs à la mitrailleuse, à la grenade et même au gaz». Anne Frank, qui écoutait régulièrement la BBC et les émissions en néerlandais diffusées depuis Londres, était donc informée des «gazages» en cours à l’Est de l’Allemagne. Le mot «vergassing» terrorisait la population juive de Hollande qui fut décimée à près de 90%. Mais Anne Frank ignora, jusqu’à sa déportation le moyen utilisé par ces gazages: la «chambre à gaz».

5. Faurisson imposteur

Une page du Journal d’Anne Frank

Dans son article publié en 1980 dans le livre de Serge Thion, “Vérité historique ou vérité politique?” (éditions de la Vieille Taupe), Robert Faurisson prétend qu’un témoin miraculeux lui aurait fait des révélations sur les circonstances de l’arrestation de la famille Frank, à Amsterdam. Il ne peut, prétend-il, divulguer le nom de ce témoin dont le nom figure dans une enveloppe cachetée à entête de l’Université Lyon 2. Le fac-similé est placé en annexe du livre.

En août 1978, cette enveloppe mystérieuse a été produite (et non son contenu) devant le tribunal de Hambourg qui jugeait Ernst Römer, un négateur allemand.

Trente ans plus tard, Robert Faurisson s’est fait plus que discret sur cet épisode et plus personne n’a jamais entendu parler du témoin secret1, au point que ce fac-similé a disparu des éditions postérieures du texte de Faurisson, particulièrement la traduction néerlandaise.

Ce que Robert Faurisson ne pouvait deviner, c’est que cette enveloppe l’accuse aujourd’hui. Il y a effectivement porté, de sa main, en 1978, la mention “Rapport du Professeur Faurisson sur le Journal d’Anne Frank”.

Or,en 1978, quand il produisait cette pièce devant la justice allemande, Robert Faurisson n’était pas professeur d’université, ce grade lui ayant été plusieurs fois refusé. Il usurpait alors, pour influer sur les juges, une fonction scientifique.Robert Faurisson ne sera nommé professeur que deux ans plus tard, au plus fort de l’offensive négationniste.

Il faut souligner que ce véritable travail de faussaire intitulé «Le Journal d’Anne Frank est-il authentique?» était en 1978-1979 au programme de l’Université Lyon II, inscrit au séminaire de «Critique de textes et documents» dispensé par Robert Faurisson aux étudiants de 4e année déjà pourvus d’une licence.

Non content d’être un faussaire, Robert Faurisson, alors chargé de cours, enseignait le négationnisme au nom de l’éducation nationale. En 1980, alors qu’il était assigné en justice pour sa propagande antisémite, le ministère lui conférera le titre de professeur des Universités, un titre qu’il usurpait depuis plusieurs années déjà dans les publications négationnistes auxquelles il participait.


Complément

A l’issue de cette déposition, Eric Delcroix, l’avocat de Robert Faurisson a procédé à l’interrogatoire de Didier Daeninckx et s’est trouvé dans l’incapacité de contredire les points abordés. Il s’est alors livré à une diversion en se saisissant d’une phrase de Pierre Vidal-Naquet, contemporaine de la sortie de l’étude frauduleuse de Robert Faurisson. A la question d’un journaliste de l’hebdomadaire Regards le 7 novembre 1980, Pierre Vidal-Naquet répondait que lorsque Robert Faurisson «montre que le Journal d’Anne Frank est un texte trafiqué, il n’a peut-être pas raison dans tous les détails, il a certainement raison en gros et une expertise du tribunal de Hambourg vient de montrer qu’effectivement, ce texte avait été pour le moins remanié après la guerre, puisqu’utilisant des stylos à bille qui n’ont fait leur apparition qu’en 1951.Ceci est net, clair et précis».

Ce qui est clair, net et précis, c’est que Pierre Vidal-Naquet n’a pas effectué, à l’époque, d’analyse approfondie des élucubrations de Faurisson. Il prend tout de même la précaution de modérer son propos par un «peut-être», de dire que Faurisson a raison «en gros», formulation peu scientifique s’il en est, mais surtout il adosse son avis sur une expertise judiciaire qui ferait apparaître des parties du Journal écrites au moyen de stylos à bille en noir, en bleu, en vert, un argument, il faut le souligner, que Robert Faurisson n’utilise pas dans son long article.

Qu’en est-il? En 1985, le Laboratoire Judiciaire néerlandais procédait à une expertise minutieuse de l’ensemble des écrits d’Anne Frank, et trouvait effectivement quelques mots écrits au stylo-bille noir et bleu. Rien en vert. Il s’agissait de deux languettes de papier jointes aux feuilles volantes remplies de l’écriture d’Anne Frank. Les quelques phrases portées sur ces languettes n’ont aucune incidence sur le contenu du journal, et leur écriture est radicalement différente de celle d’Anne Frank. Ces ajouts au stylo à bille portent le texte suivant:

«La page 70 est la conclusion de la lettre datée du 28 septembre 1942 (commençant en XVIII à la page 64)».

Et

«La lettre XVI du 12 nov. 1942 page 93 et 94 devrait en fait porter le n°XXVI.»

Cela, on le constate, n’a aucune incidence sur le contenu du Journal. Il s’agit, à l’évidence, de notes de travail écrites par l’une des personnes qui a travaillé à l’établissement de la première publication du Journal d’Anne Frank.


Liens & bibliographie (par PHDN)


Notes de PHDN.

1. Didier Daeninckx commet ici une erreur vénielle. En effet, Faurisson a révélé en 2000 l'identité de son spectaculaire témoin, à savoir la veuve de Karl Silberbauer. Or Karl Silberbauer était le SS-Oberscharführer autrichien, membre de la Gestapo, qui a procédé à l'arrestation d'Anne Frank et de sa famille. Retrouvé en 1963, il a regretté n'avoir pas ramassé les papiers qui constitueront le Journal d'Anne Frank (Simon Wiesenthal, «Epilogue to the Diary of Anne Frank», in Hyman A. Enzer & Sandra Solotarrof-Enzer, University of Illinois Press, Anne Frank: Reflections on Her Life and Legacy, p. 67. Les seuls regrets exprimés par Karl Silberbauer ne concernent pas la mort d'Anne Frank, de sa mère, de sa soeur, mais de la perte de confort que la révélation de son rôle a entraînée...). Il confirmait ainsi le récit de Otto Frank, le père d'Anne et celui de l'amie de la famille, Miep Gies qui retrouva ces papiers, les notes et journaux d'Anne Frank, les garda et les remit à Otto Frank après la guerre. Ceci infirme évidemment les propos de Faurisson qui prétend rapporter les propos de la veuve de Silberbauer qui prétendrait rapporter les propos de son mari (décédé en 1972!) comme quoi celui-ci n'aurait pas cru à l'authenticité du Journal... Notons que le rôle de Silberbauer s'est limité à l'arrestation des Frank, une parmi les nombreuses arrestations auxquelles il a procédé et que de son vivant, il n'a jamais émis le moindre doute sur le Journal. Les journalistes lui avaient pourtant abondamment tendu l'oreille. Quand on sait comment Faurisson traite les témoins directs de l'assassinat industriel des Juifs, voir Faurisson accorder une telle importance à un récit de seconde main (Faurisson ne jugera pas utile de réfléchir à l'objectivité de la veuve de celui qui a arrêté Anne Frank...) d'un avis qu'auraient eu Silberbauer qui n'était même pas en mesure de fonder un tel avis, cela a quelque-chose de savoureux et souligne bien l'hypocrisie absolue de Faurisson dans son traitement des témoignages en général.


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