1. Un hommage particulier doit être rendu au Canard enchaîné, qui a montré qu’il était capable, contrairement à bien des organes de presse et grâce à un esprit de gauche authentique, du plus sérieux effort de réflexion. À relever aussi l’attitude de L’Express, seul à avoir publié un document sur le sort des Juifs détenus en Égypte, lequel ne semble guère avoir ému les organes de presse considérés comme sensiblement plus à gauche. 2. Le numéro spécial des Temps modernes consacré à la question était préparé depuis longtemps et n’a paru que par hasard quelques jours après la guerre de juin 1967. Comme aucune des livraisons ultérieures des Temps modernes ne contient aucun correctif ou additif, on doit admettre que ce hasard est considéré comme heureux par la rédaction de la revue et que les textes publiés en juin constituent pour elle une «somme» que les événements éclairent mais ne rendent en aucune façon caduque. 3. À en croire l’auteur, ces «mercenaires» seraient armés de mitraillettes israéliennes. Reportons-nous au document A/AC. 109/SR.516, en date du 17 juillet 1967, de l’Assemblée générale des Nations Unies. Sous le titre «Questions des territoires sous administration portugaise: audition de pétitionnaires», on y apprend que M. Nachab (Syrie), s’adressant à ces derniers, «voudrait des détails… sur les quantités d’armes israéliennes dont dispose le Portugal et qu’il emploie dans sa lutte contre les combattants angolais». M. Lara Lucio (MPLA) précise que «jusqu’à présent les guérilleros angolais n’ont récupéré qu’une seule arme de fabrication israélienne: un fusil-mitrailleur… Les autorités israéliennes expliquent la présence de cette arme en Angola par le fait que la République fédérale d’Allemagne a acheté des armes de provenance israélienne sur le marché libre et les a revendues au Portugal». M. Saleem (Irak) revient à la charge: «Il a été prouvé que la RFA et Israël organisaient des programmes de formation spéciale destinés aux parachutistes portugais.» Réponse de M. Lara Lucio: «En ce qui concerne Israël, rien n’a été relevé contre ce pays à ce jour.»
M. Saleem n’en conclut pas moins, avec une logique désarmante: «Il est évident, d’après les déclarations des pétitionnaires, qu’Israël participe au complot destiné à maintenir la domination coloniale portugaise et qu’il a fourni des armes au Portugal.»
Puisque nous sommes au chapitre des armements, il est peut-être bon de rappeler que les États-Unis ont fourni, pendant la seule année 1966, pour 9 millions de dollars d’armes à la Jordanie. Cela fait plus d’un fusil-mitrailleur ayant servi à faire couler le sang israélien.
4. Je découvre à la page 800 des Temps modernes, soit bien après les «points de vue arabes», une «note de la rédaction» indiquant que ce régime a été aboli en 1967. Note tardive, et d’ailleurs inexacte: l’abolition date du début de 1966. 5. C’est comme, pour un Patagon, découvrir la France à travers Lucien Rebatet. Mais d’Astier n’a pas l’excuse d’être Patagon. 6. «Le Juif est libre; il peut choisir d’être authentique. C’est vrai, mais il faut d’abord comprendre que cela ne nous regarde pas.» Et, plus récemment, Simone de Beauvoir: «Il faut une considérable arrogance pour prétendre enseigner à un Juif comment il doit éprouver sa condition.» 7. Rappelons que le tampon «Juif», figurant sur leur passeport, les distingue des autres «nationalités» (Russes, Ukrainiens, etc.) soviétiques. La situation générale du judaïsme en URSS a été longuement décrite par Elie Wiesel dans Les Juifs du silence (Éd. du Seuil) et par les communistes italiens de la revue Nuovi Argomenti («Gli Ebrei nell’URSS»). Elle a empiré depuis le récent conflit. 8. Je suis beaucoup moins affirmatif à ce propos depuis que j’ai lu, dans le «Regard» du numéro suivant de L’événement, cette seule allusion à la situation au Moyen-Orient: «Demandez aux magnats qui ont versé pour Israël de verser aussi pour le Viêt-Nam.» J’invite tous les esprits sensibles à relire plus d’une fois cette phrase et à réfléchir à toutes les implications injurieuses qu’elle comporte. Je ne verrais d’autre part que des avantages à ce que M. d’Astier demande:
a. aux magnats arabes de verser une quote-part de leurs royalties pour le Viêt-Nam;
b. à ses amis soviétiques de consacrer autant d’efforts à aider le Viêt-Nam qu’à accabler Israël;
c. à ses amis viêt-namiens de se solidariser avec Israël plutôt qu’avec les ennemis de ce pays, en leur faisant comprendre que la seule différence entre les peuples viêt-namien et israélien est que ce dernier a réussi à échapper à l’extermination en brisant l’étau qui l’étranglait.
Je lui signale également qu’un groupe de médecins sionistes que je connais (et qui ne sont pas des «magnats») a non seulement «versé pour le Viêt-Nam», mais a édité des brochures dénonçant, analyses chimiques à l’appui, l’usage des gaz par les Américains, puis est parti pour le Viêt-Nam, afin de venir en aide à la population sur place.
Une information enfin, dont seule la modestie des intéressés a retardé la divulgation: tous les fonctionnaires israéliens (dont aucun n’est un «magnat»), y compris les fonctionnaires internationaux de nationalité israélienne, ont versé, au moment du déclenchement de la guerre, un mois de leur traitement à l’État.
Notons aussi que le même numéro de L’événement, où l’aide à Israël est ainsi réprouvée, pousse au noir la situation économique de ce pays. Ce qui prouve une fois de plus et à la fois que pour les néo-antisémites:
1. les torts sont toujours du côté d’Israël;
2. sa mort (en l’occurrence économique) est souhaitable.
9. Que ceux qui l’ignorent réfléchissent un instant à ce que cela signifie: un commissaire français aux affaires juives sous l’occupation nazie. 10. Qu’on ne me soupçonne pas de porter à d’Astier une hargne particulière. Son «Regard», récidivant de mois en mois, me sert ici d’exemple révélateur. Nombre d’intellectuels, quand ils ne se taisent pas, adoptent la même attitude. Un «groupe de recherche et d’action» s’est constitué pour décider, depuis le 15e arrondissement, de l’avenir d’Israël. Il ne comprend et ne consulte aucun «sioniste». Attitude typiquement colonialiste. 11. Le «dossier» s’ouvre sur un article de Bernard Kouchner où l’on peut lire notamment: «Rayer Israël de la carte n’est pas un mot d’ordre politique et amène de notre part un engagement à défendre ce pays tel qu’il est.» 12. Il y avait ainsi dix mille Juifs polonais entre les deux postes frontières. Expulsés par l’Allemagne au début d’octobre, ils avaient été refoulés par la Pologne, réexpulsés par les Allemands, rerefoulés par les Polonais, etc. 13. Rappelons que Pierre Laval, compatriote de Mlle Hadamard, a laissé déporter les Juifs apatrides réclamés par les Allemands, à qui il a suggéré de déporter aussi les enfants en bas âge, qu’ils ne réclamaient point. Il est vrai que ces sans-patrie ne pouvaient faire valoir leur appartenance au pays des Droits de l’Homme. 14. Quant aux Juifs solidaires d’Israël, ils sont voués par Philip, pour commencer sans doute, au numerus clausus. Refusant (bien sûr) de l’imposer aux Juifs, comme le lui demande ironiquement un de ses correspondants, il fait suivre son refus de ce commentaire éloquent: «Ce serait non seulement immoral, mais stupide, car, nous l’avons vu, la majorité de nos compatriotes juifs ne sont pas sionistes.» S’ils étaient en majorité sionistes, ce serait donc moral et sensé. Exactement comme l’antisémite réactionnaire exclut le Juif de la communauté nationaliste, le néo-antisémite progressiste exclut l’ami d’Israël de la communauté nationale, et l’Israélien de la communauté internationale. L’une et l’autre attitude mène tout naturellement aux actes de discrimination individuelle. Invité à la récente conférence antiatomique de Tokyo, le secrétaire général du Mapam, parti de gauche israélien, en est expulsé par la force. Au congrès de l’UNEF à Toulouse, le délégué des étudiants israéliens est hué et ne parvient pas à se faire entendre. Au Maroc, il suffit pour l’opposition de gauche de remplacer le mot «juif» par le mot «sioniste» pour exciter la population à l’antisémitisme classique. 15. Si on le laisse poursuivre sa course, il mènera tout droit à un néo-racisme caractérisé dont un avant-goût nous est fourni par Francis Crémieux dans L’événement de septembre 1967. Transitant pour aller au Caire par l’aéroport d’Athènes, il y entend les haut-parleurs qui «rameutent les passagers pour Tel-Aviv» et nous livre ses réflexions où se conjuguent le confusionnisme et le tiers-mondisme niais: «Je regarde les touristes de la Diaspora qui viennent voir le vainqueur. De toute ma grande gueule de sémite, je préfère mes compagnons de route, Africains noirs. Indiens basanés, de la grande famille des sous-alimentés.» Puisqu’il faut bien se mettre au niveau de la polémique anti-israélienne ayant cours, je me permets de suggérer à l’auteur de cette perle trois directions où il pourrait fort utilement ramener sa «grande gueule»:
a. du côté des docks de Marseille, où il verrait des tribus loqueteuses et combien «sous-alimentées» de Juifs marocains, toujours «basanés» et même parfois «noirs», attendre en grelottant le bateau (4e classe) qui, en les transportant à Haïfa, les mettra définitivement à l’abri des pogromes que ses amis politiques suscitent au Maroc;
a. du côté de Genève, au moment d’une grande conférence, où il verrait les représentants des «sous-alimentés» d’Algérie et de quelques autres pays africains disputer à ceux des États-Unis les appartements les plus luxueux des grands hôtels, tandis que les délégués israéliens sont à la recherche du plus modeste garni;
a. du côté d’Abou-Zaabal, faubourg du Caire, où, profitant des excellentes relations qu’il entretient avec les autorités de la RAU, il obtiendrait peut-être la permission — qui a été refusée à la Croix-Rouge internationale — de visiter la prison où sont internés depuis le 5 juin au matin quelque 600 Juifs égyptiens et apatrides.
16. Ce qui n’empêche pas un Monteil d’affirmer, avec une assurance qui, à ce degré, relève de la plus authentique mauvaise foi, que les sionistes étaient pendant le mandat britannique «exclusivement favorisés par Londres». Et cela paraît dans Le Monde! Quelle dégradation de l’intelligentsia depuis l’époque où celle-ci, unanime, soutenait les immigrés refoulés par les troupes britanniques jusqu’aux camps allemands dont ils étaient les rares rescapés, et réprouvait avec indignation l’inhumanité d’une telle politique et les brutalités dont elle s’accompagnait… 17. Derniers chiffres (1966), en millions de dollars, de cette aide pour divers pays: Israël 39, Jordanie 53, RAU 60, Algérie 21 (est-il besoin de rappeler que l’économie algérienne repose sur les finances françaises?), Maroc 21, Iran 66, Tunisie 20,5. 18. «La présence au sein du gouvernement de l’ancien terroriste Menahem Begin en dit long sur le chauvinisme qui risque de croître encore demain.» Cette réflexion de P. Vidal-Naquet en dit long sur l’état d’esprit d’une intelligentsia juive intégrée dans des modes de pensée où nationalisme et terrorisme n’ont de valeur qu’en dehors et, le cas échéant, à l’encontre d’Israël. 19. La loi du retour existe en fait dans nombre de pays, où elle consacre une forme ou une autre de solidarité. Comme le fait observer Rabi, «il suffit par exemple pour le musulman algérien de mettre le pied en France pour bénéficier, s’il en fait la demande, de la reconnaissance d’une nationalité française qui était sienne avant l’indépendance de l’Algérie, et cela tant pour lui que pour ses descendants» (Esprit, septembre 1966). La différence est qu’ici le drame n’est qu’à l’échelon de l’individu; en Israël il est à l’échelle d’un peuple. 20. Dans Le Monde diplomatique, M. Rodinson va plus loin en soutenant que les Arabes «ne pouvaient que rêver de détruire» l’État d’Israël. Vous entendez bien: ils ne pouvaient que… Jamais un «collabo», à ma connaissance, n’a capitulé avec autant de complaisance devant les rêves d’extermination formulés par ceux qu’il admire. Tuez donc, messieurs les assassins; moi, Rodinson, «qu’une terminologie raciste appelle juif», je vous donne raison parce que j’estime que vous ne pouvez agir autrement. M. Rodinson se veut marxiste, progressiste, etc. 21. Cantique des cantiques, 2, 2. 22. En Israël, le service militaire est obligatoire pour les jeunes filles; celles qui sont pieuses peuvent s’en faire dispenser en apportant la preuve d’une observance religieuse stricte. 23. Dans la tragédie juive, le paradoxe est toujours au-dessous de la vérité. À peine avais-je écrit les lignes précédentes que j’apprenais la publication prochaine à New York d’un livre d’Arthur Morse: Tandis que six millions périssent: Une chronique de l’apathie américaine. Voici ce qu’écrit à ce sujet Alain Clément dans Le Monde: «Les grandes lignes de cette tragédie de l’inertie sont connues, mais personne n’avait encore pris la peine — ou eu le courage — d’en retracer le détail. On savait que, dès 1942 au plus tard, les chefs d’État occidentaux avaient la preuve non seulement des traitements infligés aux Juifs par l’occupant nazi, mais des plans d’extinction de la race juive élaborés à Berlin. Sans doute dépassaient-ils et l’imagination et l’entendement du civilisé moyen. Néanmoins, ils rencontrèrent à Londres et surtout à Washington non pas l’incrédulité — les témoignages concordants s’accumulaient de mois en mois — mais une sorte d’embarras. La guerre contre la barbarie hitlérienne ne suffisait-elle pas? Fallait-il y ajouter une croisade particulière pour sauver de la torture et de la mort des personnes qui n’étaient, après tout en généralisant un peu, qu’un groupe de «ressortissants ennemis», comme le dira le fonctionnaire du département d’État chargé des questions juives en Europe? Et, à supposer que par une combinaison de chantage et de marchandage, on obtienne que les victimes désignées à l’abattoir puissent quitter les territoires soumis à leurs bourreaux, qu’en ferait-on? Quel sol les accueillerait? Quel tonnage ne faudrait-il pas pour les transporter?» À la même époque, un folliculaire nazi écrivait: «Il ne peut rien se faire aujourd’hui aux États-Unis, que ce soit dans le domaine de la politique ou dans celui de l’économie, qui soit contraire à la volonté des Juifs.» (Cité par Saul Friedländer, Hitler et les États-Unis). Les néo-antisémites d’aujourd’hui ne pensent pas autrement. Ils n’ont pas comme les nazis le courage de voir en face les conséquences de leurs opinions. 24. Le Conflit judéo-arabe, ouvrage ardemment pro israélien d’Abdel-Kader, paru en pleine guerre d’Algérie, a bénéficié du soutien moral et financier du FLN. 25. «Maintenant donc, ces trois choses demeurent: la foi, l’espérance et l’amour, mais la plus grande des trois est l’amour.» (1 Cor., 13, 13) 26. La sentence qui condamna Slansky n’évoquait rien moins qu’une conspiration du judaïsme mondial, mal grimé en «sionisme» et en «cosmopolitisme». Le «conspirateur juif» Slansky fut exécuté. On vient seulement d’apprendre que la Cour suprême tchécoslovaque a, en février 1963, déclaré cette sentence «sans fondement». Quant aux médecins juifs que l’on accusait des pires forfaits («assassins en blouse blanche»), ils durent à la disparition de Staline de rester en vie: un mois après le décès du dictateur, ils étaient libérés et lavés de tout soupçon, tandis que leurs accusateurs étaient à leur tour inculpés. 27. Il devrait suffire d’indiquer que les forces américaines de cette région sont basées en Arabie séoudite, en Libye et au Maroc. Il n’y a aucune base étrangère en Israël. 28. La même UNEF qui refuse à un étudiant israélien le droit à la parole intervient en faveur d’un étudiant tunisien condamné pour incitation au pogrome. Il ne faut pas confondre, n’est-ce pas, antisionisme et antisémitisme. 29. Un M. Pozzo di Borgo inaugure son «libre propos» du Monde par un péremptoire «Il n’y a pas de Juifs français», point à la ligne. Pour mon regretté maître Albert Bayet, il n’y avait que des Algériens français. Mais, homme de gauche s’il en fut et intelligent de surcroît, il n’aurait pas déclaré pareille chose de pareille façon. Il avait moins de présomption et plus de délicatesse. 30. Un diplomate égyptien, que je connais comme un homme pondéré et sensible, redouté dans certains pays arabes pour y avoir mené avec impartialité une enquête sur l’esclavage, croit devoir s’insurger publiquement contre un article de presse qui, faisant état d’une réunion internationale où le sort des Juifs en URSS fut évoqué, relatait que le délégué israélien avait «rendu hommage» à son point de vue. La crainte de la contamination par le Mal étouffe ainsi dans l’œuf tout geste de «bonne volonté» tenté par l’autre. Vade retro… Je vous ordonne de rester mon ennemi, je vous interdis d’être d’accord avec moi. 31. Deutsche National-Zeitung, 1er mai 1964, n° 18 32. On compte à fin 1966 plus de 975.000 sabras (Israéliens nés en Israël), soit 42% de la population. Sur ce nombre, 152.000 avaient pour parents — et parfois pour grands-parents — des sabras. 33. Et je ne le saurai jamais. Il me reste le fragile espoir, vu les conditions du transport, telles que je les connais par sa dernière lettre retrouvée sur la voie ferrée, qu’elle ait péri étouffée après avoir perdu connaissance. Avant. 34. En novembre 1967, après plusieurs mois de silence complet, Les Temps modernes publient un texte violemment anti-israélien d’Isaac Deutscher, suivi d’une «Réponse» de Simha Flapan, représentant du Mapam pour l’Europe occidentale. Fidèle à la ligne qu’elle a adoptée pour la seule question d’Israël, la revue la plus engagée de toutes, que dis-je, l’organe même de l’engagement, ne s’engage pas. 35. À la suite de la rupture entre Staline et Tito, Bourdet a publié un livre remarquable sur la Yougoslavie après avoir longuement visité le pays. Eût-il seulement songé alors à écrire un reportage sur ce sujet après un simple séjour à Moscou ou à Prague? Se serait-il trouvé en pareil cas un seul hebdomadaire assez inconséquent pour lui ouvrir ses colonnes? 36. À Tel-Aviv, une mère est descendue le 5 juin dans la cave de son immeuble, tenant dans ses bras sa petite fille et dans la main une lame de rasoir, prête à renouveler le geste de cette femme du ghetto de Varsovie qui avait égorgé son bébé avant de se donner la mort en entendant les Allemands s’approcher du réduit où ils se cachaient. Grâce — notamment — au napalm qui a détruit au sol les avions et les chars soviétiques, il n’y a pas eu de second ghetto de Varsovie. 37. «Jérusalem et le sang des pauvres», Cahiers du Témoignage chrétien, n° 47. 38. Voir à ce sujet l’article de Michel Tatu dans Le Monde du 9 juin 1967. 39. Un mur de classe à Khan-Younis, dans le territoire de Gaza, m’a donné la preuve que l’influence hitlérienne pénétrait directement dans les écoles que fréquentaient les enfants de réfugiés: parmi d’autres dessins atroces, tous destinés à inculquer la haine et la cruauté aux élèves, il en est un représentant une cour où des hommes (et des enfants) s’exercent à tirer sur d’autres hommes, dont la plupart, déjà abattus, gisent avec l’étoile de David au flanc; la cour de ce dessin est entourée de barbelés et de miradors, comme à Auschwitz… 40. On comprendra que je ne puisse, ne serait-ce que par manque de compétence, m’engager ici dans un exposé historico-philosophique, voire théologique. Aux personnes intéressées par les traits originaux du judaïsme, je recommande l’Essai sur la pensée hébraïque, par Claude Trèsmontant (Ed. du Cerf), profond, subtil et documenté. Plus historique et moins théologique, l’ouvrage de Jacques Nantet, Les Juifs et les nations (Ed. de Minuit), complète heureusement, par la mine de renseignements qu’il apporte et les lumières qu’il projette sur l’évolution de la religion Israélite et l’historicité qui en dérive, les Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre (réédité en Livre de poche, Gallimard), qui en dépit d’une lucidité exemplaire, veut ignorer l’aspect religieux de la «situation» juive. Pour connaître cette situation de l’intérieur, il faut lire l’Anthologie juive d’Edmond Fleg et les œuvres d’écrivains juifs: Albert Cohen, Arnold Mandel, Albert Memmi, Robert Misrahi, Claude Vigée, pour ne citer que quelques contemporains de langue française. 41. Recherches faites, on trouve, dans le tome II de l’édition allemande (non traduite) des Tagebücher de Herzl, le récit d’une conversation entre celui-ci et son ami Bodenheimer, dans le train qui les mène à Constantinople où ils doivent rencontrer le sultan. Bodenheimer dresse une liste de suggestions, parmi lesquelles: «Gebiet: vom Bach Ägyptens bis an den Euphrat.» Herzl commente l’ensemble des suggestions de son ami en ces termes: «Das sind Bodenheimers zum Teil vortreffliche Ideen.»
Voilà sur quelles bases fragiles on calomnie un pays dont aucun responsable n’a jamais repris à son compte des idées qui — de même que le projet d’installation des Juifs en Ouganda — remontent à la préhistoire du sionisme. Il serait infiniment plus fondé d’accuser le chef actuel du contre-gouvernement français, auteur d’une formule célèbre à l’époque où il exerçait des responsabilités ministérielles, de vouloir réannexer Tamanrasset.
42. Cf. Calvin Hernton, Sexe et racisme aux États-Unis (Stock), et la remarquable étude de B. Grunberger. L’antisémite devant l’Œdipe, dans la Revue française de psychanalyse, 1962,26,655. 43. Les néo-antisémites modérés qui consentent à une abrogation progressive de la loi du retour me rappellent les vichystes modérés qui faisaient aux étudiants juifs bannis des universités l’aumône de quelques accommodements. 44. Traduction d’E. Fleg. Et J. Nantet observe: «La Synagogue ne dit pas: «Hors de moi point de salut.» Au contraire, elle offre le salut à tous les justes, sans les soumettre aux pratiques rituelles du judaïsme.»

La Gauche contre Israël?

Essai sur le néo-antisémitisme

Jacques Givet

© Jean-Jacques Pauvert, 1968 - Reproduction interdite sauf pour usage personnel - No reproduction except for personal use only
 

À Djamila


Présentation (par PHDN): Jacques Givet rédige La Gauche contre Israël? Essai sur le néo-antisémitisme entre septembre 1967 et janvier 1968, au lendemain de la guerre des Six Jours. Jacques Givet fut auteur, poète et traducteur, résistant arrêté sous l’Occupation, torturé (sans parler), évadé, puis héros de la libération de Paris. Ses parents furent assassinés parce que Juifs. Givet fut un soutien à la cause de l’indépendance algérienne et un infatigable militant antiraciste. Dans cet ouvrage, Givet analyse, à chaud, mais avec acuité, le retournement d’une partie de l’intelligentsia de gauche française contre Israël immédiatement après juin 1967, et propose une définition d’un «néo-antisémitisme», qui n’est pas l’antisémitisme classique et «émane même souvent d’antiracistes». Bien que parfois daté, parfois excessif, son texte est véritablement pionnier dans sa description de mécanismes idéologiques et rhétoriques désormais enkystés dans les milieux progressistes occidentaux. La version présentée ici est issue de la numérisation par nos soins de l’ouvrage original; la numérotation des notes (placées en bas de page dans l’édition imprimée) est propre à la présente version web. Les intertitres proposés dans le sommaire sont extraits d’une «Table» finale dans l’ouvrage, mais ne se retrouvaient pas explicitement dans le texte publié. Nous les y avons replacés aussi logiquement que possible. Des orthographes vieillies ont été conservées, quelques rares coquilles corrigées, et il peut subsister quelques scories imputables au processus d’OCR puis de mise en web et ayant échappé à nos soins.


SOMMAIRE

  1. La Gauche après la guerre de six jours
    Essai de définition du néo-antisémitisme — Les «dossiers» judéo-arabes et leur prétendue objectivité — La Gauche colonise Israël — L’antisémite anti-oriental et l’antisioniste anti-occidental — Quelques citations de la presse communiste d’hier et d’aujourd’hui — L’inacceptable «humiliation» arabe — L’inacceptable «alliance» américaine — L’«agression» israélienne — La non-existence d’Israël
  2. Incursion en Israël
    Le plateau de la fin du monde — La presse occidentale vue de Jérusalem — D’Astier et ses sept humiliations — Bourdet ou l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours — Sitbon et le «professeur» de Prévert
  3. Fondements du néo-antisémitisme
    Les propositions informulées qui le définissent — Les attributs de la puissance qu’il nous refuse — La culture qui lui manque — Nous sommes là, mais nous sommes de trop — Sommes-nous des racistes? — Dix-sept attitudes de droite du néo-antisémite

1
La Gauche après la guerre de six jours

Essai de définition du néo-antisémitisme

Lorsque j’eus proposé, après la «guerre de six jours», au rédacteur en chef d’une revue française de gauche, les premières pages du présent essai, en lui exposant en quelques phrases quel en serait le thème, sa réaction immédiate fut de me prévenir que, si mon texte «sioniste» était publié, ce ne pourrait être qu’en faisant pendant à un article «pro-arabe» dont la violence serait proportionnelle à celle dont il me sentait prêt à faire usage. Il serait mal venu de ma part de ne pas rendre d’abord hommage à ce souci d’objectivité et de mesure qui honore le pays de Descartes et son avant-garde, l’intelligentsia de gauche.

Je dus toutefois répondre au rédacteur en chef de cette revue:

  1. qu’être pro-israélien ne revient pas à être anti-arabe et que, de toute façon, il n’entrait pas dans mon propos d’attaquer mes frères arabes, bien au contraire;
  2. que je me proposais précisément d’attaquer cette prétendue objectivité, en fait inconséquente et fallacieuse, d’une Gauche que je vois en train de trahir sa raison d’être;
  3. que j’avais l’intention de dénoncer chez cette même Gauche un état d’esprit des plus troubles où l’antisionisme et l’anti-israélisme, à des degrés divers, traduisent en fait un «néo-antisémitisme» qui, pour être le plus souvent inconscient et se couvrir presque toujours du masque de la bonne conscience, n’en est pas moins une parfaite ignominie;
  4. que je doutais fort en conséquence que ces lignes pussent, en dépit de sa courtoisie, être publiées par ses soins.

Tandis que le présent essai prenait forme, il m’advint d’en proposer tantôt certaines pages, tantôt certaines autres, à diverses publications. Je pris l’habitude de me heurter chaque fois aux mêmes réserves, puis, l’été passant et l’objectivité ayant fait long feu, à une opposition dont les motifs, ouvertement exposés ou à peine décelables, tendaient à confirmer à mes yeux la justesse de mon entreprise. Comme j’entretiens avec ces revues et hebdomadaires les meilleures relations personnelles, comme d’autre part je n’éprouve pas de difficulté à manier la langue française—héritage d’une culture qu’en dépit de ma judéité je ne puis pas plus renier qu’on ne peut me l’ôter — je dus me convaincre que c’était le fond même de mon propos qui ne pouvait être agréé parce qu’une bonne partie de la Gauche en France est en porte-à-faux, à contre-courant des forces vives qui l’ont faite. Je vais tenter de démontrer dans ces pages — sans plaisir aucun — que la contamination par les forces adverses est en bonne voie de l’emporter.

Le «néo-antisémitisme» n’est pas l’antisémitisme classique; il émane même le plus souvent d’antiracistes, qui ne manquent pas de protester de leurs bons sentiments. Voici la définition que l’on en pourrait proposer:

«néo-antisémitisme, n.m. Forme de discrimination caractérisée par:

  1. lorsqu’elle s’exerce contre les Juifs en général: le refus de donner leur place à ceux d’entre eux qui n’acceptent pas le statut libéral qu’on se plaît à leur accorder et qui se déterminent ou cherchent à se déterminer de manière spécifique autre que strictement confessionnelle;
  2. lorsqu’elle s’exerce contre l’État juif en particulier, et hormis le refus pur et simple de le reconnaître (v. Antisionisme et Génocide): le refus de reconnaître cet État en tant qu’il n’accepte pas le péché originel d’exister et se détermine selon les intérêts et les mobiles qui lui sont propres, au même titre que tout autre État souverain, et sans tenir compte notamment des vœux, prédictions et conseils que le néo-antisémite formule à son endroit.»

Au moment où j’écris ces lignes, il existe encore des gens à gauche pour qui être «sioniste» n’est pas à priori injurieux ou pour le moins suspect. Ceux-là ne se sentiront pas visés lorsque je m’en prends, par souci de concision, à la Gauche en général1. Je ne vise pas non plus les communistes orthodoxes, dont une longue fréquentation m’a convaincu que ce qu’ils pensent, ils ne le disent pas, et que ce qu’ils disent, ils l’écrivent autrement, de sorte qu’avec eux toute confrontation est vouée d’avance à un combat de don Quichotte contre des moulins à paroles.

Les «dossiers» judéo-arabes et leur prétendue objectivité

Ceux à qui je m’adresse sont notamment lecteurs (ou rédacteurs) de L’événement ou des Temps modernes. Je cite ces deux revues d’abord parce qu’elles me paraissent représentatives des deux courants de la pensée de gauche française — l’un, gaulliste de gauche, progressiste et libéral; l’autre, antigaulliste, engagé et révolutionnaire — mais surtout parce qu’elles se sont distinguées en publiant des «dossiers» sur le sujet qui nous intéresse.

«Dossier judéo-arabe» à L’événement. «Dossier israélo-arabe» aux Temps modernes2. Ces dossiers ont été constitués avec un soin jaloux de l’équilibre, comme il sied en bonne comptabilité. Doit, avoir. Un Juif, un Arabe. Tous comptes faits, il reste un Rodinson: on le donne en prime.

Malheureusement, il en est des bilans objectifs comme des jeux d’écritures comptables: ils sont fictifs le plus souvent. Si ceux-ci cachent des irrégularités, ceux-là couvrent des équivoques.

Prenons Les Temps modernes. Première équivoque: Sartre explique pourquoi il n’a pas réussi à instaurer de véritable dialogue dans ce numéro. «Arabes et Israéliens n’ont consenti qu’à ce lien, le plus extérieur de tous: la contiguïté.» Sartre ici induit gravement ses lecteurs en erreur: seuls les auteurs arabes ont posé des conditions. Ce sont eux qui refusent toujours le dialogue; les Israéliens, jamais.

Deuxième équivoque: à 17 «points de vue arabes» on oppose 17 «points de vue israéliens». Sartre précise: «Il nous a paru très vite que les Européens n’avaient rien à faire ici.» Fort bien. Mais à ce compte-là, pourquoi donner la parole à des Égyptiens, un Marocain, un Libanais, un Tunisien? Il aurait fallu 17 points de vue strictement palestiniens, notamment émanant de ces réfugiés dont on parle tant, au nom de qui l’on parle tant, mais que l’on n’entend jamais. Il en est qui supplient les organismes internationaux compétents de les reclasser n’importe où, pourvu que ce ne soit pas dans un de ces pays arabes dont ils ont trop bien appris à connaître l’hospitalité. La vérification de ce que j’avance est facile.

Troisième équivoque: Les Israéliens qui s’expriment dans Les Temps modernes le font en toute liberté, comme l’auraient fait les Juifs des autres pays si la revue le leur avait permis (sauf ceux des pays arabes et des pays socialistes, qui y sont muselés). Les opinions des 17 publicistes arabes ne peuvent que coïncider avec les points de vue officiels des gouvernements qui les autorisent à s’exprimer. On continuera à ignorer l’opinion des oppositionnels clandestins ou emprisonnés… Je connais personnellement des ressortissants des pays arabes, étudiants, journalistes, diplomates, dont le point de vue en la matière est diamétralement opposé à celui de leurs gouvernements, mais qui n’oseraient pas, dans les circonstances actuelles, le rendre public.

Un seul Arabe a actuellement le courage de le faire: Razak Abdel-Kader. Mais il n’a pas obtenu le droit de s’exprimer dans Les Temps modernes: les autres Arabes, nous explique-t-on, s’y sont opposés. On le regrettera d’autant plus que sur ce point L’événement n’a pas transigé, donnant ainsi la preuve que l’on pouvait faire céder l’intransigeance arabe. Il est regrettable aussi que la position d’Abdel-Kader soit jugée «délirante» par Maxime Rodinson dans Les Temps modernes. Passons sur l’inélégance qui consiste à laisser insulter un homme que l’on a privé de la possibilité de s’exprimer. Le rejet d’Abdel-Kader est en fait d’une extrême gravité: Comment? Voilà 17 «points de vue» qui sont autant de murs de la haine. Une haine inexpugnable. Pas une porte dans ces murs, pas une lézarde, pas une faille. Or il se trouve un auteur qui enfonce les portes, qui ouvre enfin la voie à la discussion féconde et fraternelle, et c’est celui-là seul que l’on récuse. Quatrième (et combien grave) équivoque.

Au demeurant, c’est le principe même du «dossier» que je récuse. C’est la première fois que je vois Les Temps modernes se transformer en revue d’études politiques comparées. Pourquoi rien de semblable n’a-t-il été fait à d’autres occasions, par exemple pendant la guerre d’Algérie? Il ne manquait pas de problèmes qui eussent pu être exposés objectivement, sans compromission sur le principe de la lutte pour l’indépendance: le droit coranique, la condition de la femme, les minorités kabyle, juive et mozabite et — pourquoi pas? — les minorités politiques comme le MNA. Et surtout les multiples problèmes posés par les Européens d’Algérie. Un «dossier» aurait pu décrire des cas angoissants, faire état de situations complexes, comprendre des témoignages bouleversants. De 1954 à 1962, Les Temps modernes ont feint de les ignorer en bloc. Une seule exception à ma connaissance: A.-P. Lentin, qui les connaît bien puisqu’il en est, consacre en novembre 1962 aux pieds-noirs un article où il les écrase d’un mépris souverain en les décrivant haïssables, minables, partageant «le dernier quart d’heure» de leur ère de sangsues entre le stupre à la sauvette et la mesquinerie la plus sordide. Les responsables du FLN à l’époque avaient plus d’égards, se posaient au moins quelques questions, affirmaient souhaiter que les Européens ne s’en aillent pas. Tout cela n’intéressait guère Les Temps modernes. Cela peut se comprendre: après tout, on est engagé ou on ne l’est pas. Il fallait œuvrer à l’essentiel et la revue ne s’en fit pas faute: la souveraineté d’une terre, l’identité nationale rendue à un peuple. Le reste n’était, comme devait justement le dire plus tard Robert Misrahi à propos d’autres réfugiés, qu’«un petit problème empirique».

Or, dans le cas du conflit israélo-arabe, on dirait que Sartre, cessant d’être un maître à penser et à agir, s’est transformé en un universitaire scrupuleux développant en trois parties un exposé classique sur un sujet qui ne le serait pas moins. Un point de vue, puis l’autre, et l’on conclut. Ou plutôt non: on ne conclut même pas, c’est aux lecteurs de s’en charger, c’est à eux, venus puiser aux sources de la vérité engagée, que l’on demande, «même si le sang coule», non pas qu’ils se mobilisent, fût-ce en esprit, mais qu’ils «prennent le temps de méditer» et «cherchent patiemment, dans sa complexité et ses contradictions, la vérité». Si du moins quelque lumière devait jaillir, au profit de ces lecteurs, du choc des idées, voire de celui des passions… Encore faudrait-il, pour qu’ils puissent se faire une opinion, leur fournir des informations contrôlées et non les abreuver de mensonges comme le font gaillardement les «points de vue arabes» qui prétendent, pour ne prendre qu’un exemple, qu’Israël soutient aux Nations Unies l’apartheid, la Rhodésie, le Portugal, le Viêt-Nam du Sud et s’oppose à l’admission des jeunes pays progressistes. La réalité est qu’Israël s’est toujours prononcé contre l’apartheid, n’a jamais voté pour la Rhodésie ou le Portugal. Ce sont des combattants des maquis angolais et non, comme l’affirme Khaled Mohieddine, «des mercenaires portugais» qui sont entraînés par Israël3.

Israël n’a pas de relations diplomatiques avec le Portugal, qui en a gardé avec plusieurs pays arabes. Incidemment, Israël n’a pas de relations diplomatiques avec l’Espagne, qui en a d’excellentes avec tous les pays arabes. La question viêt-namienne n’a jamais fait l’objet d’aucun vote à l’Assemblée générale de l’ONU, mais uniquement au Conseil de sécurité, dont Israël n’a jamais été membre. Israël a voté pour l’indépendance du Maroc et de la Tunisie, pour l’admission de la Libye (cas où son vote fut déterminant), pour la reconnaissance de la Chine populaire (qu’Israël a reconnue dix ans avant la France). Le seul cas contraire que l’on puisse retenir (et regretter) est qu’à un moment déterminé la politique étrangère israélienne était alignée sur celle de la France—seul pays qui à l’époque l’aidait militairement, alors que les États-Unis refusaient de lui livrer une seule cartouche — et soutenait celle-ci dans sa politique algérienne. En bonne logique, il faudrait aujourd’hui encore tenir rigueur de cette politique à la France beaucoup plus qu’à Israël.

Là où les assertions de K. Mohieddine sont non seulement fausses mais ridicules, c’est lorsqu’il assure qu’«en 1959… Israël, lors d’un vote aux Nations Unies, s’opposa à l’indépendance du Cameroun». Non seulement Israël vota cette année-là en faveur de cette indépendance, mais encore ce fut son délégué, M. Arieh Eilan, qui fut nommé rapporteur de la Ire Commission (politique) pour recommander à l’Assemblée générale de voter en ce sens. Je dis que cette assertion est au surplus ridicule, car la grande majorité du monde afro-asiatique qui (avec Israël) apportait ainsi sa caution au régime de M. Ahijo ne saurait se vanter d’avoir accompli un geste particulièrement progressiste.

Voilà les faits, indiscutables parce qu’aisément contrôlables par quiconque veut bien se donner la peine de les contrôler. De même est-il aisé de contrôler que le régime des zones militaires et des laissez-passer obligatoires pour les Arabes a été abrogé en Israël à la suite de la pression de la Gauche israélienne. La plupart des 17 ne s’y réfèrent pas moins comme si de rien n’était4. Le laisser imprimer sans commentaire, c’est laisser le lecteur des Temps modernes dans l’ignorance du changement intervenu aussi bien que de la signification de ce changement. On me dira que Les Temps modernes ne pouvaient vérifier la teneur de toutes les contributions recueillies. Je dis que, dans une situation aussi explosive que celle du Moyen-Orient, il fallait le faire, ou alors ne pas produire de dossier.

Autre contre-vérité répétée par les «Arabes», et qui risque de passer pour une vérité aux yeux des lecteurs non informés. Il y aurait en Israël des inégalités choquantes selon les nationalités d’origine des immigrés, et les Yéménites, parce qu’ils sont les plus «arabisés» de tous, sont censés se trouver au bas de l’échelle. Or n’importe quel touriste ayant visité Israël peut témoigner que les villages des Yéménites sont parmi les plus prospères et que leurs habitants sont appelés — par fierté et non pas par condescendance — «les Suisses d’Israël». Le ministre israélien des P. et T., M. Yshayahu, est un Juif yéménite. La tendre sollicitude des progressistes arabes envers les minorités a d’ailleurs quelque chose de réconfortant: grâce à leur influence on apprendra peut-être bientôt que les minorités du monde arabe et de l’Union soviétique ont enfin accédé aux hautes sphères de leurs pays respectifs au prorata de leur importance numérique.

De toute façon, qu’est-ce donc que «la vérité»? Toute l’œuvre, toute l’action de Sartre et de son équipe plaident en faveur de l’inexistence d’une vérité objective, statique, inefficace, de la vanité des «méditations» qui, s’enlisant dans la «complexité» des problèmes et leurs inévitables «contradictions», ne débouchent sur rien tandis que «le sang coule». Depuis de longues années, les positions qu’ils prennent traduisent un engagement passionné, pathétique, parfois inutilement partial s’il est vu du dehors, souvent violent, mais d’une violence toujours dictée en fin de compte par la générosité, par le refus organique d’admettre le massacre des innocents, même s’il faut pour cela prendre les armes.

Même s’il faut pour cela virer (apparemment) de bord. Au moment de l’intervention soviétique en Hongrie, Sartre prend position contre tout ce qui apparaissait comme son passé à ceux qui confondent conviction et attitude. A-t-il songé alors à constituer un «dossier», tandis que ne manquaient certes pas les bonnes raisons des Russes?

Face à n’importe quel problème politique ou social, il prend toujours parti. La situation a beau être controversée dans nombre de cas, il tolère difficilement la controverse. Face à la menace précise de génocide, il n’est que «déchiré» entre deux options, donc impuissant. Dans ce seul cas, il demeure neutre, — encore qu’il en souffre. Car, selon ses propres termes, «l’idée que les Arabes détruisent l’État juif et jettent ses citoyens à la mer ne peut se supporter un instant». Affirmation téméraire. Bien des instants ont passé et Sartre tarde à se prononcer. Est-il si difficile d’admettre que les Juifs, pour une fois, n’aient pas fait le jeu de leurs ennemis? Pourquoi les intellectuels de gauche qui s’attendaient à la défaite d’Israël restent-ils pantois devant sa victoire? En tout état de cause, cette victoire n’est qu’une péripétie. Il est invraisemblable qu’elle fausse l’optique de spectateurs avertis.

Qu’ils soient désarçonnés, il n’y a rien là d’étonnant. Mais, comme le reconnaît Emmanuel d’Astier, «il ne faut pas jouer les prophètes… Je me suis trompé deux fois, trois fois». C’est ainsi que s’ouvre le «dossier» de L’événement, lequel procède, comme celui des Temps modernes, d’intentions louables, prétend aussi à l’objectivité et engendre la même confusion. «Traitons du problème israélien comme du problème viêt-namien ou du problème kurde», suggère d’Astier. Mais c’est justement ce qu’il ne fait pas. Pas de «dossier américano-viêt-namien», ni, pour le Kurdistan, de «points de vue irakiens, iraniens, syriens et turcs». Un seul point de vue: celui de L’événement. Et c’est bien ainsi.

Dans le cas qui nous occupe, il y a aussi le «Regard» de d’Astier, qui peut être considéré comme reflétant celui de la revue. Il le précise d’ailleurs: «Que souhaite toute l’équipe de L’événement? D’abord que les nations arabes reconnaissent Israël pour que s’écarte le spectre de la destruction et de l’extermination.» Mais, en même temps, comme pour se couvrir, L’événement croit devoir fournir, encore que de manière moins systématique que Les Temps modernes, une gamme d’opinions dosées avec un souci évident d’objectivité et d’équilibre. Reste à savoir si l’article publié par L’événement sous le titre «Une position tranchée», de M. Lotfi el Kholi, rédacteur en chef de la revue cairote L’Avant-garde, peut être considéré comme une opinion. L’auteur estime «que cette dernière guerre a mis fin à la conception et à l’application traditionnelles de la coexistence pacifique qui avait prévalu dans les relations internationales des dernières années». Et plus loin: «Il est devenu essentiel de refuser catégoriquement toute solution de compromis.» M. Lotfi el Kholi, dit le chapeau d’introduction, «ne s’oppose pas aux Juifs en tant que tels, mais au sionisme». Ce n’est guère ce qui ressort de la lecture de son texte, qui constate: «Cette crise sanglante a aussi mis à nu l’emprise sioniste sur la majorité des Juifs du monde.»

Si un tel texte peut être considéré comme un apport au «dossier judéo-arabe», pourquoi L’événement n’a-t-il pas sollicité également l’opinion d’autres résidants du Caire? Par exemple celle de M. Ali al Nasher, alias SS Standartenführer Leopold Gleim, actuellement responsable du contrôle des internés civils en RAU. Un spécialiste de la question juive, doublé d’un polémiste, comme il l’a prouvé en produisant «Complotto contre la chiesa» pour dissuader les pères conciliaires de laver les Juifs de l’accusation de déicide. On peut estimer cependant que M. Lotfi el Kholi, tout en étant, lui, à l’«avant-garde», exprime valablement les mêmes idées, notamment lorsqu’il use de la méthode nouvelle des nazis consistant à accuser leurs adversaires de néo-nazisme:

«La torture et l’extermination des prisonniers de guerre dépouillés de leurs vêtements et de leurs chaussures et condamnés à mourir de soif et de faim dans le désert sont autant de témoignages flagrants du néo-nazisme sioniste.» On peut légitimement se demander si la publication de telles affirmations, non accompagnée des démentis catégoriques de la Croix-Rouge internationale, seule autorité compétente et neutre en l’affaire, constitue une contribution à la connaissance objective d’un problème ou une complicité dans l’incitation à la haine et à la guerre. Complicité involontaire, cela va de soi, et pavée de bonnes intentions. Garder le jugement droit, ne pas faire pencher la balance, tel semble être l’idéal recherché, plus par système que par conviction. Quand je suis allé en Suisse après la 2e guerre mondiale, j’y ai trouvé aussi ce souci quasi obsessionnel de faire la part égale entre la barbarie hitlérienne et «les excès du résistantialisme». Neutralité factice et offensante que je retrouve aujourd’hui chez les intellectuels de gauche français à propos du Moyen-Orient.

C’est ainsi que, tout de suite après avoir souhaité «qu’une négociation s’entame entre Israël et les quatre pays arabes frontaliers», d’Astier proclame: «Si Israël persiste à jouer la carte de la négociation un à un, le feu se réveillera.»

Quand donc Israël a-t-il déclaré qu’il refusait de négocier avec tous les pays arabes à la fois? Quand donc ses ennemis ont-ils laissé percer le moindre signe permettant de laisser supposer que le commencement d’une tentative de négociation d’ensemble serait du domaine du possible? Et surtout, puisque ce n’est pas le cas, en quoi le désir d’Israël de saisir la première occasion qui se présenterait de désamorcer enfin le conflit est-il répréhensible?

En blâmant Israël de la sorte, on blâme aussi le premier pays arabe qui accepterait, faisant ainsi un pas inappréciable en direction de la paix au Moyen-Orient, de négocier. De toute son autorité d’homme de plume et d’homme d’action, d’Astier condamne cet État à priori, lui reprochant implicitement de risquer de rompre la fidélité qu’il doit aux autres pays arabes, uniquement forgée dans l’hostilité et la belligérance envers l’État juif. Israël recherche la paix par n’importe quel moyen, alors que ses ennemis sont prêts à n’importe quoi, sauf à la paix. Considérer comme un fait immuable, sinon comme un bien en soi, que le monde arabe soit un bloc sans faille et blâmer Israël de se déclarer prêt à tirer parti de la moindre faille si elle venait à se présenter, c’est décourager d’avance la négociation, c’est faire reculer la paix.

La Gauche colonise Israël

Je ne laisse pas d’être stupéfié de la désinvolture avec laquelle les intellectuels occidentaux s’ébattent dans le domaine des relations judéo-arabes et ne sont guère gênés d’en ignorer quelques facteurs de base tout en s’annexant le terrain pour y essayer leurs combinaisons idéologiques. Mon regretté ami Jean Amrouche faisait observer que le propre du colonialiste est de ne pas dialoguer avec le colonisé, de n’en parler qu’à la troisième personne. Les Israéliens sont en ce sens, intellectuellement parlant, les colonisés de choix de l’intelligentsia de gauche. On ne juge pas nécessaire de recueillir leurs avis, leurs revendications ou leurs plaintes, mais on ne se prive pas de leur prodiguer critiques acerbes ou conseils paternels.

Quand il dit exceptionnellement «vous» à celui qu’il critique et conseille de la sorte, d’Astier n’est pas partie à un dialogue, il en est même très loin: «Parlant ainsi, M. Eshkol, vous préparez la renaissance d’un antisémitisme.» Parlant ainsi, M. d’Astier, vous vous adressez au chef de gouvernement d’un État souverain comme à un enfant irresponsable. Discutez sa politique tant que vous voudrez, mais sa personne mérite autant d’égards que celle de M. de Gaulle.

Quant aux Juifs qui ont le front de se sentir concernés, non seulement on ne les consulte pas, on ne s’adresse même pas à eux, on tranche à leur place. On décide de leur être même: il faut qu’ils soient comme ceci et non comme cela. «Le Juif, pour autant qu’il existe, ne peut être qu’israélien, ou Français, ou Russe, etc.», écrit encore d’Astier. Pour autant que j’existe? D’Astier, qui se félicite de connaître la question juive à travers Maxime Rodinson5 n’a manifestement jamais lu l’ABC de cette question que sont les Réflexions où Sartre renvoie dos à dos le nazi qui refuse au Juif l’existence et le «démocrate» qui lui refuse son identité6. Passons aussi sur le sort des Juifs russes, à qui précisément on ne permet ni de rester Juifs, ni d’être Russes, ni de devenir Israéliens7.

J’ai trop d’estime pour d’Astier pour suspecter dans sa prise de position la résurgence d’une réaction d’aristocrate antisémite8. Il n’empêche que je le savais adversaire du «tout ou rien», connaissant les nuances et les appréciant. Pourquoi faut-il qu’aux seuls Juifs il semble vouloir imposer à tout prix un choix définitif et souvent dramatique? Je me souviens d’entretiens à trois, pendant la guerre d’Algérie, avec Amrouche. D’Astier avait pour lui une profonde estime et jamais ne lui aurait reproché de se sentir à la fois Algérien et Français, et de surcroît Kabyle et catholique, et par conséquent déchiré. Car tout cela formait un être unique qui précisément n’avait de valeur pour nous qu’en sa qualité d’être unique: Jean Amrouche. Pour autant qu’il existait. Sans avoir tous la même qualité, nous sommes tous des êtres uniques ou devrions tout au moins tendre tous à le devenir. Et nul n’a le droit de nous en empêcher.

C’est pourtant ce que vous faites en déclarant: «Pour moi, Daniel Mayer est un Français.» Pour vous, qui n’avez pas le même problème que lui. Et pour lui?

Et pour l’antisémite?

Nous y voilà. L’antisémitisme? C’est encore et toujours notre faute. Vous dites: «S’il revendique la race juive, une capitale symbolique, Jérusalem, une seconde patrie, je m’inquiète.» Et, plus loin, ce conseil: «Il ne faut pas céder à ces sentiments de dépendance confessionnelle ou raciale qui feront vite renaître l’antisémitisme de ses cendres encore rouges.» Permettez-moi un conseil à mon tour: Il ne faut pas vous inquiéter. C’est un problème que je ne connais que trop bien et je puis vous assurer que rien de ce que le Juif fait ne contribue à la renaissance de l’antisémitisme, comme rien n’est une garantie contre le risque de le voir renaître. Pour l’antisémite, quoi que le Juif fasse, il a toujours tort. C’est en effet l’existence même du Juif qu’il n’admet pas, et non pas la situation ou les conditions de cette existence, encore moins les opinions ou les comportements du Juif qui, quels qu’ils soient, lui sont prétexte et justification à priori de son comportement et de son opinion à lui. Si tant est que la provocation au génocide soit une opinion. C’est pourquoi, à moins d’être antisémite, on n’a pas le droit de mettre (et de remettre perpétuellement) en question la seule garantie de notre existence: l’État. Et toutes les garanties corollaires que comporte sa sauvegarde. Ne croyez pas me gêner en me citant un Xavier Vallat pour qui, de même, «en dehors du sionisme intégral, il n’est pas de solution raisonnable et efficace du problème juif». Car c’est précisément parce que des hommes comme Vallat, qui refusent aux Juifs aussi bien l’assimilation que la différenciation, deviennent commissaires aux affaires juives à la faveur d’un tournant de l’Histoire — qui risque à tout moment de se reproduire — que l’État d’Israël a sa principale raison d’être. Et aussi parce que, après avoir été cela9, il peut légalement faire connaître son «opinion» sous la Ve République, puis, couvert de la plus haute autorité de cette dernière, s’écrier dans un journal monarchiste: «Maintenant, à nous de marquer les coups!» Une Mme Schapira, citée par tous les néo-antisémites, déclare le plus sérieusement du monde: «Le sionisme et l’antisémitisme font très bon ménage.» Bien sûr. Comme le vaccin et la rage.

Le sionisme serait peut-être un phénomène folklorique si les Juifs de la Diaspora ne savaient que celle-ci est truffée de commissaires aux affaires juives en puissance. Il en est un qui loge en face de chez moi. Lorsque je gare mal ma voiture, j’y trouve un billet anonyme m’invitant à «aller parquer à Tel-Aviv». Je sais gré à mon voisin de me rappeler ainsi qu’il existe pour moi ce que vous appelez, d’Astier, une «seconde patrie»; à vous, quel que soit le crime dont vos adversaires puissent vous accuser, on ne contestera jamais votre patrie unique, la France. Même si vous commettez ce crime majeur: si vous garez votre voiture de travers10.

Voulez-vous vraiment essayer de comprendre?

Notre génération est celle du miracle: le retour après 2000 ans à Sion. Miracle espéré depuis tant de temps —mais, après tant d’espérance, inattendu. Il n’est guère étonnant que les Juifs dispersés dans le monde y répondent par des réactions diverses, notamment par le désarroi émerveillé de se retrouver à la source avec les vêtements et le passeport acquis en fin de traversée. Et quelle traversée! Où tant d’entre eux ont fait naufrage avec les papiers et les vêtements qu’ils avaient appris à aimer mais qui n’ont pas su les protéger. Je crois pour ma part qu’il suffira d’une génération encore — pourvu, bien entendu, que nous gardions Sion — pour que le désarroi se décante et qu’un clivage se fasse entre le refus ou l’indifférence des uns et le retour des autres à la source retrouvée de leur judéité enfin totale. La Diaspora se réduirait alors à quelques points de fixation privilégiés. Car pourquoi resterions-nous dispersés si la dispersion perd sa raison d’être: notre malheur? En attendant, je me propose d’assumer sans complexe une ambiguïté qui m’a suffisamment desservi pour qu’elle puisse m’être utile enfin, ou plutôt pour que je l’utilise en me plaçant à l’arrière-garde de la dispersion, à l’avant-poste du retour, ce qui me donne la possibilité notamment d’écrire pour des lecteurs que la génération de mes petits-enfants ne connaîtra plus.

Et de leur faire observer que l’ambiguïté du Juif d’aujourd’hui n’est qu’un cas parmi plusieurs qu’ils connaissent. Il y a celle du catholique partagé entre le Vatican et son pays. Celle de l’Algérien subissant à la fois les influences islamique et française, à l’intérieur même des frontières pour lesquelles il a lutté mais où il ne trouve pas sa place. Celle — tragique — du métis des colonies portugaises, que l’Afrique rejette autant que l’Europe. Celle — tout naturellement assumée — des résistants de 1940 qui n’ont su et pu mieux servir la France qu’en se mettant au service de l’Angleterre. Celle — artificielle — de tous ces membres des réseaux de soutien qui disaient «nous» en parlant des Algériens, ce qui était naïf et noble à la fois. Plus grave est l’ambiguïté du Français partisan de Moscou ou de Pékin, qui verrait volontiers l’Armée rouge ou, selon le cas, les gardes de la même couleur défiler sur les Champs-Élysées. Dans mon ambiguïté au moins, ou plus exactement dans ma complexité, résultat de l’ambiguïté du monde à mon endroit, il n’y a pas de visées impérialistes de cette nature. Dans mon engagement, il n’y a pas non plus, comme chez le catholique ou le communiste, la faculté de renoncer ou de changer. Je suis engagé à vie, n’ayant pas choisi d’être qui je suis, ne pouvant choisir d’être autre. Dans la mesure évidemment où, comme Daniel Mayer, j’assume mon destin (Sartre dirait: ma situation), où je refuse d’être un Juif honteux, ce qui reviendrait à vivre dans la honte. Accordez-moi donc le droit — et souffrez que je n’aie pas à m’en défendre — à la très simple solidarité humaine qui, m’ayant uni dans la douleur aux combattants des ghettos et aux révoltés des camps d’extermination, m’unit de la même manière, dans l’espérance et la fraternité, aux défenseurs de Jérusalem retrouvée. Mes parents ont été tués à cause d’Israël-destin et à cause de l’absence d’Israël-État. Comprenez donc qu’il ne peut y avoir de différence pour moi entre l’un et l’autre, entre un peuple persécuté parce qu’il n’a pas de pays et un pays qui enfin l’incarne pour qu’il ne le soit plus.

Vous qui avez une terre de tout temps et pour toujours, vous n’avez aucun droit d’exiger que la misérable limaille que nous étions se désolidarise du pôle aimanté que représente pour nous la terre d’Israël. Vous qui vous solidarisez avec toute cause qui vous paraît juste n’importe où ailleurs dans le monde, cette solidarité même, vous nous la refusez en vous indignant qu’un Rothschild, dont c’est le devoir et le métier, lance un appel au secours avec «les mots de la tribu».

Oui, je préférerais encore le terme de «tribu» qu’affectionnent les antisémites aux adjectifs «confessionnel» et «racial» qui reviennent sans cesse sous votre plume pour qualifier cette solidarité que vous ne parvenez pas à définir. Vous savez bien pourtant que Daniel Mayer n’a pas coutume d’invoquer «Jéhovah» ni de fréquenter «la Synagogue», bien que vous lui en concédiez le droit à quelques lignes d’intervalle. D’autre part, aucun sioniste n’a jamais employé le mot «race», concept totalement étranger au judaïsme et dont ne se servent que ses ennemis. D’où vous vient ce refus persistant de considérer le problème juif dans son authenticité singulière aussi bien que dans sa ressemblance à d’autres problèmes également authentiques?

Je schématise, il le faut bien (et j’en demande pardon à tous ceux qui ont consacré des volumes, dont on peut utilement tirer profit, à cette question): les Hébreux (les Israélites, les Juifs, peu importe) sont un peuple (une ethnie, une tribu, peu importe) dont la Bible est le livre d’histoire et de géographie. Ils en ont tiré une force spirituelle et une philosophie dont la «Synagogue» n’est pas le seul aspect, pas plus que l’hellénisme ne se réduit au culte de Zeus, ni la civilisation chrétienne au Saint-Sépulcre. Ce peuple a été dispersé et a effroyablement souffert de sa situation d’éternelle minorité, parce que les esprits universalistes et tolérants sont rares et que les inquisiteurs, les flics et les racistes sont légion. Le judaïsme est le lien, tantôt solide et tantôt frêle, qui n’a cessé d’unir les membres dispersés de ce peuple. C’est aussi une communauté de culture. Et peut-être un mystère. Le sionisme n’a d’autre raison d’être que de vouloir mettre fin à la dispersion et aux souffrances qu’elle a engendrées, quel que soit le risque pour le judaïsme de perdre de son mystère, voire de sa vertu spirituelle, en retrouvant ses racines terriennes. Mais les sionistes font passer la vie de leurs enfants avant la spéculation métaphysique. Ils estiment d’ailleurs, en dépit de quelques déceptions immédiates, que l’une sera garante de l’autre. Comme toutes les entreprises humaines, celle-ci ne se fait pas en un jour, ni sans erreurs ou errements. Entre-temps — encore une fois c’est affaire, à mon sens, d’une génération — il devrait être indifférent à un Français, sauf à un nationaliste de l’espèce la plus rétrograde, que le sioniste (ou le pro-israélien, si l’on préfère ce terme) soit lui-même Français, Israélien ou apatride; il peut même ne pas être Juif. L’essentiel est de ne pas ramener le drame humain de notre temps au niveau de la philosophie du commissariat de police.

Libre à vous, d’Astier, d’être antisioniste, «pro-arabe», tout ce que vous voudrez, ne prenez pas alors la peine de recueillir l’avis d’Abdel-Kader et de donner le vôtre à M. Eshkol. Mais vous êtes sioniste, vous aussi, du seul fait que vous reconnaissez l’État d’Israël et vous opposez à sa destruction11, de même que vous êtes pour le droit à l’existence et contre la destruction du Viêt-Nam. Seulement vous refusez d’en tirer les même conséquences en prenant parti sans équivoque en faveur d’Israël, avec la même vigueur que votre collaborateur Bertolino, dans le même numéro de L’événement, en faveur du Viêt-Nam.

Encore que le problème d’Israël soit spécifique et en un sens plus grave. Car Israël est la seule nation au monde menacée à la fois dans son existence (l’État) et son essence (l’État juif). Imaginons l’inimaginable: que Ho Chi Minh soit remplacé par une équipe pro-américaine. Aussitôt la guerre s’arrête, les Américains et les Vietnamiens du Sud ne font plus une seule victime parmi les Vietnamiens du Nord et Hanoï devient le siège d’un État reconnu et assisté par ses ennemis d’hier. Israël au contraire, quoi qu’il fasse, est condamnable et serait, s’il était vaincu, condamné sans recours. Comme structure nationale et comme peuple vivant.

L’antisémite envers le Juif n’agit pas autrement. Il le condamne dans son existence (il veut sa peau) et dans son essence (la juiverie est abominable partout et toujours: dans ses activités humaines comme dans ses œuvres créées, et jusque dans le souvenir de ses morts). C’est pourquoi le terme de néo-antisémitisme pour caractériser l’hostilité envers Israël est loin d’être gratuit dans ma bouche.

Les exemples parallèles abondent.

Le 7 novembre 1938, un nommé Hersch Grynszpan, désespéré par le sort de ses parents mourant de faim et de froid dans le no man’s land de Zbaszyn12, tire sur un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Le 9 novembre, celui-ci décède. Le soir même, c’est la fameuse Kristallnacht, déclenchement de la persécution qui mènera tous les Juifs allemands au crématoire.

En juin 1967, quelques pieds-noirs juifs (ou des provocateurs OAS; on ne sait pas, mais on ne juge pas nécessaire de faire la distinction) scandent «Israël vaincra» sur l’air d’«Algérie française». Cela suffit pour qu’une bonne partie de l’opinion de gauche française juge la cause d’Israël indéfendable.

Dans certaines villes, les commerces les plus importants appartiennent (dit-on) à des familles Israélites. Inutile de développer ici tous, les arguments que les antisémites en tirent.

Le «Milliard pour le Viêt-Nam» n’arrive pas à recueillir la somme qu’il s’était fixée. Mais la solidarité envers Israël s’est manifestée de manière immédiate et massive. C’est un scandale. Et puisque la cause du Viêt-Nam est juste, c’est que celle d’Israël ne l’est pas. Raisonnement enfantin, mais combien de fois répété et écrit noir sur blanc. Il convient que nous nous y arrêtions un instant, car ici le néo-antisémitisme tend à se confondre avec l’antisémitisme classique. Il faut en effet choisir, pour expliquer le phénomène incriminé, entre deux hypothèses, l’une noble, l’autre ignoble:

  1. >ou bien l’élan de solidarité est dû à un effort de discipline extraordinaire et à des sacrifices financiers considérables, discipline et sacrifices qui ont paru d’autant plus nécessaires aux Juifs qu’ils ont, confusément ou consciemment, senti que leur être même était menacé;
  2. ou bien l’effort a été consenti par la haute finance internationale qui ne libère ses fonds qu’à bon escient (pour elle) et dont on sait quels intérêts (sordides) elle défend.

Il va sans dire que, dans l’esprit de nos détracteurs, la première hypothèse ne peut se soutenir. Pour trois raisons au moins:

  1. la solidarité juive, nous l’avons vu, leur apparaît comme une monstruosité;
  2. ils refusent à priori toute noblesse aux mobiles des Juifs sionistes (aussi ne rangent-ils jamais parmi les raisons de la victoire d’Israël la détermination et le courage de ses combattants, de même que les anticommunistes butés des États-Unis refusent de reconnaître que ce sont ces mêmes qualités chez leurs adversaires qui les empêchent de les écraser au Viêt-Nam);
  3. ils rejettent au demeurant l’idée qu’Israël — directement — et tous les Juifs — indirectement — étaient menacés dans leur être même; ils se défendent de partager à cet égard les points de vue des dirigeants arabes, qui déclaraient que leur but était l’anéantissement d’Israël, mais on ne voit pas bien ce qu’ils eussent pu faire pour les retenir.

Reste la seconde hypothèse. Entre la haute finance (juive) que vilipende avec fougue M. Moreau dans L’Humanité et la judéo-ploutocratie internationale, bête noire inventée pour les besoins de la cause (et quelle cause) par les hitlériens, il n’y a qu’un pas, que d’ailleurs la presse soviétique, marquée par le retour en grâce de l’antisémite officiel Kichko, a déjà franchi. Il faut en revanche lire la presse égyptienne pour apprendre que seize familles arabes se partagent un milliard de livres sterling déposées dans les banques anglaises. Mais, ajoute M. Heykal, rédacteur d’Al Ahram, il ne faut pas se hâter de les traiter d’impérialistes tant que l’on n’a pas réussi à les faire cracher…

Quant à la presse de gauche occidentale, elle se hâte encore moins puisqu’elle ne parle même pas de tous ces égoïsmes improductifs, elle qui fut si prompte à se rebiffer contre «la conférence des milliardaires», réunis dans le seul dessein d’investir en vue du développement. Il est bien ancré dans plus d’un bon esprit, ce préjugé odieux de la «haute finance juive», que psychologues et sociologues sont d’accord pour assimiler à l’expression des instincts les plus vils.

Mais le préjugé peut se vouloir au-dessus des mots et des mythes, se revêtir du beau manteau des principes.

Caractéristique est à ce titre l’article où, dans Réforme, André Philip s’indigne que soit «proclamé en dogme le caractère sacré d’un Israël qui a toujours raison» (c’est lui qui souligne). Encore que je n’aie jamais entendu proclamer par un Juif sioniste ou israélien, sous forme de dogme ou autrement, aucune prétention de cette nature, il m’apparaît important de relever ce qui est ici une indignation sans objet, recouvrant une ambiguïté fondamentale.

A. Non, Israël n’a pas toujours raison, pas plus que n’importe quel autre État. C’est évident. Mais:

  1. tout État qui proclame son droit imprescriptible à l’existence qu’on lui refuse et qui défend ce droit en même temps que la vie des habitants qui le constituent a toujours raison;
  2. tout homme qui se bat pour son pays en état de légitime défense a toujours raison.

Je veux bien que les propositions qui précèdent expriment un principe «sacré». Inversement:

  1. tout État qui veut rayer un autre État de la carte a toujours tort, quand bien même il se déclare «progressiste»;
  2. tout groupe politique ou religieux qui «proclame en dogme le caractère sacré» d’un tel projet a toujours tort.

  3. Si l’on passe maintenant du sacré au politique, il s’ensuit que:
  4. tout État qui, ayant sauvegardé son existence en même temps que son droit à l’existence, cherche à affermir les conditions de cette sauvegarde a raison;
  5. tout État qui, cherchant à négocier ces conditions, se heurte au refus systématique d’être reconnu comme partie à un règlement et qui se maintient sur ses positions a raison.

B. Oui, Israël peut avoir tort, au même titre que n’importe quel autre État. C’est évident. Mais c’est précisément ce que vous n’admettez pas. Vous adoptez à cet égard une attitude contradictoire, mais tendant à une fin unique. En effet:

  1. D’une part, vous exigez d’Israël et des Israéliens une innocence absolue qu’il ne viendrait à l’idée de personne de demander à aucun État, à aucun peuple. Négligeant le fait qu’une telle perfection est impossible, votre attitude vous permet à la fois:
     
    1. de vous déclarer dégagé de toute hostilité préalable envers cet Israël idéal;
    2. de vous ériger en juge d’une sévérité absolue à la moindre faute de cet Israël trop réel, incapable de l’innocence qui lui eût valu votre sympathie;
    3. de justifier ainsi votre hostilité envers ces Juifs à qui vous ne vouliez que du bien et qui n’ont pas su le mériter. Réaction classique des colonialistes envers les «bicots» et les «nègres»: «Voyez tout ce que nous avons fait pour eux. Maintenant qu’ils se veulent libres, ils n’en font plus qu’à leur tête.»

On notera que les antisionistes libéraux ont à l’égard du Juif (assimilé) la même attitude que les colons libéraux à l’égard de l’indigène («évolué»). Ils ne l’acceptent que si, lui, accepte leur libéralisme. C’est ainsi qu’une Mlle Hadamard, qui voit dans le refus de verser son obole à M. de Rothschild une affirmation de sa dignité et déclare fièrement: «Non, je n’appartiens pas au «peuple» juif. Comme la plupart des Juifs français, j’appartiens au peuple français, qui a donné au monde la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, etc.», est portée au pinacle, tandis que l’attitude des Français sionistes est jugée par Philip «aussi inadmissible que le soutien qu’apporteraient systématiquement des catholiques à l’Espagne franquiste».

On appréciera en passant cette assimilation, par les soins d’un socialiste, d’Israël démocratique à l’Espagne fasciste. On remarquera aussi que Philip élude le vrai problème du catholicisme examiné sous cet aspect, qui est non pas le soutien d’une minorité à Franco pour des raisons bien évidemment politiques où la religion n’est qu’un prétexte, mais le lien de subordination naturel de tout catholique à l’égard d’un souverain siégeant à Rome. Et encore, même prise sous cet angle, la comparaison avec le Juif pro-israélien ne serait pas fondée. Car le catholique, sauf dans les quelques pays où il se sent persécuté (et Dieu sait qu’en Pologne, notamment, cela pose un sacré problème), peut se déterminer librement par rapport aussi bien à son pays qu’à sa foi. Même dans les pays d’athéisme officiel, il aura la paix s’il met sa foi en veilleuse. L’expérience montre que le Juif, même s’il se convertit à l’athéisme officiel ou à la religion dominante, demeure menacé dans son être. Sauf dans les pays où l’État et l’ Église se confondent, le catholique peut rompre tout lien avec celle-ci. Il peut, au contraire, entrer dans les ordres et réduire ainsi au minimum son allégeance à l’État qui est le sien tout en renforçant au maximum celle qu’il doit au Vatican. Dans un pays démocratique et laïque cette liberté est quasi totale pour tous. Voilà que vous la refusez à une seule catégorie de personnes: aux Juifs qui, pensant qu’il y va de leur vie et de celle de leur postérité, ne partagent pas les vues, qu’ils ont le droit de juger irresponsables, de Mlle Hadamard13.

Les antisionistes mettent en avant cette personne comme les gouverneurs de l’Algérie faisaient du bouchaga Boualem. L’opinion française fut longtemps abusée, qui croyait que ce dernier était représentatif et de l’Algérie et de la France. Lorsque la Gauche prit parti — sur le tard — pour le FLN, elle trouva normal que les Algériens ex-Français fussent contraints, même par la violence, à cotiser à ce mouvement. Seule la solidarité financière juive, celle-là volontaire, est vouée à l’opprobre14.

  1. D’autre part, vous projetez en fait sur Israël tous les torts. Rien ne résiste au rouleau compresseur de votre critique. La guerre faite par Israël — bien entendu, on oublie qu’elle lui a été imposée — devrait être la seule guerre de tous les temps qui eût dû être faite sans armes meurtrières (chez les uns) et sans morts (chez les autres). Même la décision de respecter les Lieux saints, qui procède pour le moins d’une mûre réflexion politique, appelle chez Philip une riposte foudroyante: «La presse est émerveillée de la délicatesse de l’armée israélienne qui, pour ne pas bombarder les Lieux saints, a conquis la vieille ville dans des combats corps à corps au couteau; des hommes supplémentaires ont été massacrés pour sauvegarder des monuments et des images taillées, alors que l’homme seul est le lieu où souffle l’Esprit saint.» L’hostilité systématique ne saurait être plus flagrante. Que l’on veuille bien imaginer:
     
    1. au cas où Israël n’eût pas hésité à détruire des monuments où pour toute la chrétienté et tout l’Islam «souffle l’Esprit saint» et pour lesquels combien d’hommes se sont laissé massacrer ou ont participé à des massacres: quelle eût été la réaction d’une presse qui ne pardonne même pas à Israël d’avoir permis la liberté d’accès aux Lieux saints et la liberté de circulation dans tout Jérusalem, parce que, pour cette presse imprégnée de préjugés antisémites d’origine religieuse, il est sacrilège avant tout que des Juifs jouissent de ces libertés;
    2. quel ne sera pas l’«émerveillement» de la presse progressiste si les Viêt-congs n’hésitent pas, en s’emparant de Saigon, à sacrifier des hommes pour respecter les temples de Bouddha;
    3. une Rome ou une Mecque coupée en deux.

Cette dernière hypothèse est proprement inimaginable, car personne ne conteste que l’une soit le cœur de la chrétienté, et l’autre celui de l’Islam. Le père Daniélou, qui note dans Le Monde que la souveraineté juive sur Jérusalem a duré «seulement» un millénaire, refuse de comprendre que ce lieu soit le cœur du judaïsme et était, parce qu’aliéné, dans le cœur des Juifs depuis toujours. Je sais bien, mon père, que vous réclamez aussi le droit de considérer Jérusalem comme votre ville sainte. Ce droit, nul ne vous le conteste. Vous voulez l’internationalisation de Jérusalem? Vous l’avez en fait: grâce aux Juifs. Vous ne l’aviez pas auparavant, quand ni un chrétien ni un musulman d’Israël, ni un Juif d’où que ce soit ne pouvait pénétrer dans la vieille ville. Voulez-vous donc que les rangs de barbelés et de mitrailleuses coupent de nouveau votre ville sainte en deux et y perpétuent la crainte et la haine? Il est vrai qu’à Notre-Dame de France, située à la limite de l’ancienne ville juive, on faisait payer aux visiteurs le droit de monter sur la terrasse pour contempler l’autre côté. Soyons sérieux, je ne prétends pas que ce soit cette perte de gain-là qui vous afflige. Mais n’en serait-ce pas moins un calcul peu noble où entrent en compte cinq millions d’Arabes chrétiens, que leurs pays respectifs empêcheront désormais de se rendre au Saint-Sépulcre, parce que Jérusalem est israélienne? Par une aberration assez courante puisque vous la partagez avec les libéraux athées d’Occident, c’est sur Israël — et Israël seul — que vous faites retomber la faute de cette discrimination.

La faute. Dès lors qu’il s’agit d’Israël, des Israéliens ou des pro-israéliens ou sionistes, elle est dans tout ce qu’ils disent et tout ce qu’ils font, elle est ineffaçable. Elle leur est imputée même quand ils n’y sont pour rien. Nous avons vu que l’on reproche à Israël à la fois les klaxons de l’OAS, le milliard pour le Viêt-Nam qui ne rentre pas et les barons de Rothschild, ce qui autorise un mélange de bons sentiments ou se côtoient la révolte de gauche authentique et un paupérisme primaire et un brin antisémite. Le sens des proportions n’est pas, je le regrette, ce qui caractérise la pensée de gauche en France. En 1956, un écrivain communiste, orthodoxe à l’époque, à qui j’avais fait part de mon émoi à la suite de la répression de Budapest, me répondit que, dans son quartier, les élèves de l’institut Saint-Joseph, curés en tête, avaient manifesté en faveur d’Imre Nagy et que cela démontrait bien de quel côté de la barricade il fallait se tenir. Aujourd’hui comme alors, les raisonnements de cette sorte sont à l’échelle d’un monde qui va du Palais-Royal à Denfert-Rochereau. À l’échelle d’une histoire et d’une géographie un peu moins particulières, il devrait être évident que la seule victoire militaire d’Israël est une justification suffisante de l’État juif, puisqu’il aura fallu cet État pour qu’aient enfin cessé deux mille ans de massacres sans espoir de revanche (ou, plus précisément, de survie).

L’antisémite anti-oriental et l’antisioniste anti-occidental

Pour condamner Israël, le professeur Jacques Berque sait passer, dans Le Monde, des klaxons des colonialistes attardés au colonialisme en général, de l’accident à la substance: «Entre 1947 et 1967, il s’est annoncé quelque chose qui s’appelle — réalité ou espérance — la décolonisation. La victoire des Israéliens, que ce soit ou non leur faute, se rattache à celle, désuète, d’un certain Occident.»

C’est moi qui souligne ici l’esprit de parti pris allié à l’esprit de confusion. La décolonisation est un phénomène historique qui ne devrait d’aucune manière désamorcer à priori la réflexion critique. On peut, sans en remettre en cause le principe, en discuter le processus. Pour J. Berque, ce phénomène est positif en soi autant que ses effets. Admettons-le. Et alors? Que faut-il donc que fassent les Juifs d’Israël, qui, si l’on suit son raisonnement, n’étaient pas des méchants colons en 1948 mais le seraient devenus malgré eux par la suite? Se frapper la poitrine, plier bagage et réaffréter l’Exodus? Ils agiraient ainsi dans le sens sacré de l’Histoire et de la décolonisation, tel que le conçoivent des intellectuels qui se meuvent d’autant plus à l’aise dans l’abstraction qu’ils perdent le sens des réalités.

Le masochisme compensatoire par lequel ces intellectuels occidentaux se justifient en identifiant l’Occident à toutes les manifestations du colonialisme, de l’impérialisme ou du racisme dans le monde n’empêche pas que celles-ci puissent être le fait, contre les Kurdes, d’un pays d’Orient ou, contre les Juifs, de n’importe quel pays. Identifier ensuite Israël à l’Occident, c’est oublier volontairement qu’il y a dans ce pays 600.000 Juifs orientaux, dont la vie parmi les Orientaux arabes était devenue impossible. Ceci pour le sens de l’Histoire, car, au demeurant, je n’ai pas plus à avoir honte d’être occidental qu’à avoir honte d’être juif. Et le droit d’Israël à l’existence ne dépend pas de l’origine des Juifs persécutés. L’antisionisme est ici un antisémitisme inversé, encore que les fondements soient aussi futiles et les conséquences également graves dans les deux cas. Pour l’antisémite classique (occidental), en effet, le Juif est un corps étranger, généralement représenté sous les traits défigurés d’un Oriental, avec tout ce que cela représente de virtualités haïssables à priori pour le raciste occidental. L’antisioniste renverse l’image et fait de l’Israélien (qu’il préfère appeler sioniste, ce qui est dépréciatif à priori dans son langage) un Occidental haïssable par définition, non pas, tout au moins pas au niveau de la conscience, à cause d’un racisme à rebours — ce qui permet à l’antisioniste occidental d’échapper à l’opprobre, également par définition—mais parce que l’Occidental s’identifierait au colonialiste, à l’impérialiste, etc. Nous voilà prisonniers d’un mythe, exactement comme les victimes du racisme sont prisonnières, sans échappatoire possible, des mythes et préjugés des racistes. Comme tant d’autres mythes, celui-là est meurtrier15.

Au demeurant, n’est-il pas insensé qu’un seul pays au monde soit l’objet d’exigences concernant son âme, son destin, ses caractères, son évolution, et cela sous le seul prétexte que ses voisins sont à un état différent de développement? Pourquoi n’exige-t-on pas des États-Unis ou de la Russie (nouveaux venus en Amérique et en Asie, et non revenus comme Israël au Moyen-Orient) qu’ils s’alignent, respectivement, sur le sous-développement de l’Amérique latine ou sur celui de l’Asie centrale? Où a-t-on jamais vu, au surplus, qu’un pays souverain soit empêché de faire venir sur son sol qui bon lui semble, dans des proportions dont il est seul juge? Les mêmes qui voudraient qu’ Israël cesse d’être sioniste, ce qui est une contradiction dans les termes, et qui ne comprennent pas que tous les réfugiés arabes ne soient pas d’un trait de plume autorisés à revenir — ce qui signifierait pour Israël le suicide, comme si on avait laissé entrer en France, en 1940, quelque vingt millions de nazis chauffés à blanc — seraient les premiers à s’indigner si Ottawa interdisait à la province de Québec de choisir librement ses immigrants parmi les francophones.

On dira: c’est l’influence occidentale, généralement réputée «artificielle», qui est néfaste et empêche Israël, aimablement qualifié de «kyste» M. Rodinson) ou de «greffon étranger» (V. Monteil), de «s’insérer» dans le Moyen-Orient. Remarquons d’abord que ces critiques émanent des mêmes gens de gauche qui s’insurgent contre tout ce qui, en Israël, leur apparaît comme clérical et s’oppose par conséquent au développement, mais est on ne peut plus représentatif de cet Orient théocratique dont les traits mythiques semblent les enchanter par ailleurs. Tâchons toutefois d’aborder le problème de façon moins superficielle. De quoi le Moyen-Orient a-t-il besoin avant tout, sinon du développement, du progrès et de la paix? Qu’imagine-t-on donc que cherchent les dirigeants arabes, qu’il s’agisse de la Syrie ou du Liban, du Raïs, de Boumedienne ou de Fayçal, qu’ils s’adressent à Washington ou à Moscou, à Paris, à Rome ou aux organismes internationaux, sinon des devises, des techniques et des techniciens, des livres, des machines, des instruments, en un mot l’assistance sans laquelle ils ne se développeront malheureusement pas dans un monde où l’adoption des techniques modernes, et si possible les plus modernes, est une nécessité vitale? Opposer à ce besoin que seul en ce siècle l’Occident peut satisfaire (et tous les dirigeants arabes le savent, comme il est évident que pour eux Moscou est une capitale occidentale), l’âme et les traditions orientales, voire la «limoneuse égyptianité» (J. Berque), relève du folklore de la Droite classique, sinon des intérêts qu’elle défend. Reprocher à Israël son occidentalité, dont l’ensemble du Moyen-Orient pourrait tirer profit dans des conditions infiniment plus favorables que celles que lui impose la situation actuelle, c’est pousser le préjugé «anti» jusqu’à une forme d’aveuglement politique dont à ce jour racistes et colonialistes invétérés avaient le monopole.

Sous l’occupation nazie, les Juifs assassinés étaient au préalable traités d’assassins. De même aujourd’hui on brandit contre Israël des mythes meurtriers tout en l’accusant d’en constituer un par lui-même. «La terre sainte n’est pas une notion plus rationnelle que la guerre sainte», va jusqu’à affirmer P. Vidal-Naquet dans Le Monde, alors que le retour à la terre, quand on en est démuni et que l’on est persécuté à cause de cela, est la notion la plus rationnelle qui soit, notion tout à l’inverse de celle de guerre sainte sur la terre des autres.

De même M. Rodinson, également dans Le Monde, juge «mythique» et liquide sans discussion la revendication bimillénaire des Juifs sur la terre qui fut la leur. Si c’est là un mythe, il convient de reconnaître que les fondements de toutes les nations reposent sur des mythes de cette nature, depuis «nos ancêtres les Gaulois» jusqu’à «l’Empire du Mali». On ne voit pas pour quelle raison morale, juridique, scientifique ou naturelle il en irait autrement pour les Juifs. Parce que l’injustice dont ils souffrent dure depuis plus longtemps? Parce que leur fidélité à leur patrie perdue a été plus obstinée? Ou parce qu’ils ont souffert plus que quiconque des malheurs de l’exil? M. Rodinson veut bien admettre que les immigrés récents ont acquis le droit de rester en Israël en raison de «leurs souffrances et leur travail»; c’est justement ce que ses amis ne reconnaissent point, puisqu’ils affirment vouloir commencer par chasser ces Juifs-là.

Dans un cas, il y aurait prescription; dans l’autre, occupation sans titre. Seuls auraient des droits les Arabes, qui sont arrivés après les uns et avant les autres. Comprenne qui pourra. D’autant qu’à la fin du mandat britannique étaient considérés comme Palestiniens tous les Arabes entrés en Palestine au cours des dernières années, attirés par un niveau de vie qui y était plus élevé que dans les pays avoisinants, grâce au défrichement des terres par les agriculteurs juifs.

Mais, tandis que la puissance mandataire laissait s’installer ces futurs «réfugiés», elle repoussait l’immigration juive clandestine par le fer et le feu16.

J’ai assisté en Israël à la naissance d’une ville appelée Arad. Tout autour, le désert à perte de vue. Les Israéliens ont choisi ce point sur le sable parce que, selon la Bible, il y avait là un point d’eau. En creusant on le trouva. On découvrit, près de la source, des poteries vieilles de 3000 ans, où le nom d’«Arad» était inscrit en hébreu ancien. Pour les bâtisseurs de la nouvelle Arad, l’hébreu est leur langue, la Bible est leur livre, les potiers qui avaient inscrit le nom de leur ville sont leurs ancêtres, au moins autant que Vercingétorix et Charlemagne sont les ancêtres des Français. Désormais, anciens et nouveaux habitants d’Arad auront bu à la même source. Je le demande à tous ceux qui ont une patrie (et ont parfois le sentiment de pouvoir s’en passer parce que nul ne la leur conteste): mythique ou non, qu’est-ce donc qu’une patrie sinon cela?

1947-1967. Vingt ans au cours desquels l’État d’Israël, comme tous les autres, a évolué. À connu un développement encore bien insuffisant si l’on se réfère à ses besoins, considérable si on le compare à celui des États voisins. Grâce — notamment et fort heureusement — à l’aide des communautés juives d’outre-mer, surtout des États-Unis, mais l’aide américaine est loin d’avoir manqué aux autres pays du Moyen-Orient17. Pour ne donner qu’un exemple, le montant des envois de blé américain à l’Égypte dépasse celui des réparations allemandes à Israël.

Si, d’autre part, l’URSS, après avoir aidé massivement Israël en 1948, l’ignore (dans le meilleur des cas) à présent et aide massivement ses voisins en les incitant à demeurer des ennemis d’Israël:

  1. en quoi est-ce la faute d’Israël?
  2. en quoi la Realpolitik de l’URSS se distingue-t-elle de celle des pays capitalistes qui, eux aussi, s’intéressent aux sources de pétrole et au nombre des suffrages qu’ils sont capables de recueillir à l’ONU?
  3. en quoi cela donne-t-il une supériorité morale quelconque aux pays arabes?

À supposer même que l’évolution politique d’Israël justifiât une révision dans le jugement que des hommes de gauche seraient amenés à porter sur ce pays, cela ne change rien au «cas Israël», c’est-à-dire à son droit à l’existence, à son droit d’être protégé contre les menaces qui mettent cette existence en péril, au devoir de tout homme — si ce terme a encore un sens — de faire reculer ces menaces, de sauvegarder cette existence, surtout du moment qu’il s’agit d’un peuple voué à la discrimination perpétuelle et finalement au génocide parce qu’il n’avait pas de sol où poser ses pieds.

S’il est un pays ultracolonialiste et ultra-raciste, c’est bien l’Afrique du Sud, mais personne ne met l’existence de cette République en question, personne ne lui déclare la guerre, personne n’exige même que les Blancs s’en aillent et laissent la place aux Noirs; tout ce qu’on lui demande, c’est de mettre fin à sa politique d’apartheid. Le cas de la Rhodésie est semblable, au sujet de laquelle le Président de la République de Zambie a récemment déclaré que ni lui ni le peuple de son pays ne souhaitaient un renversement de situation au profit des Noirs, mais désiraient «une Afrique harmonieuse et multiraciale».

Si le seul cas d’Israël est différent dans le monde alors que rien ne devrait, ne saurait avoir changé dans le capital de sympathie qu’a créé sa fondation, s’il s’est produit un revirement d’une telle ampleur dans la conscience de quantité d’hommes de gauche, c’est donc que le phénomène pathologique que représente ce revirement est dû à d’autres causes.

«Pathologique», en vérité. Le terme est-il trop fort lorsque l’on songe non seulement que le développement même d’Israël lui est constamment reproché, mais encore que le sous-développement de ses voisins lui est imputé à charge au lieu d’être mis sur le compte du militarisme et de l’incompétence des auteurs successifs des coups d’État auxquels ils sont périodiquement soumis? M. Pierre Rolle, chargé de recherches au CNRS, va jusqu’à estimer, toujours dans Le Monde, que «l’ouverture des frontières est, d’un point de vue arabe, impossible, sauf à accepter la destruction des jeunes industries de l’Égypte et de la Syrie». À cet isolationnisme défaitiste, qu’un Maurras n’aurait pas désavoué, s’ajoute une ignorance, sans doute voulue, du sujet. Comment l’auteur, qui se prétend informé des questions économiques, peut-il notamment faire état d’une prétendue «aide unilatérale à l’État hébreu»? Le tout a pour base une bonne vieille haine que nous reconnaissons désormais.

Même lorsqu’elle prend la forme d’une analyse qui se veut marxiste. Je cite M. Rolle: «Que les terres qui composent Israël aient été rassemblées par achat plutôt que par conquête, cela traduit non pas l’absence de violence, mais une autre de ses formes. Le salaire gagné en une semaine en Europe ou en Amérique correspond au revenu annuel d’un Égyptien: voilà le rapport originel, l’inégalité que l’échange réalise, si juste soit-il monétairement.»

Je me rappelle la petite boîte bleue, ornée de l’étoile de David, que mes grands-parents immigrés à Paris avaient accrochée au-dessus de leurs premiers meubles et où il m’était recommandé, quand j’étais enfant, de verser quelques sous prélevés sur mon maigre argent de poche afin d’aider au «rachat des terres de Palestine». Dans d’autres familles qui avaient également fui les pogromes et qui étaient arrivées en France démunies de tout, il y avait des tirelires semblables qui s’emplissaient au fur et à mesure de leurs premiers gains. C’était une période de chômage et de crise et les rares membres de ces familles qui trouvaient du travail acceptaient d’être payés au rabais parce que leur patron voulait bien, de son côté, employer ces étrangers sans permis de travail. Je ne savais pas que, selon une exégèse qui se couvre de l’autorité de Karl Marx, nous nous livrions de la sorte à un acte de violence. Je suis reconnaissant à M. Rolle de me l’apprendre et regrette que ce soit trop tard pour le signaler à mes grands-parents. Mon grand-père a heureusement quitté ce monde avant la montée de l’hitlérisme, mais ma grand-mère aurait pu tirer profit avant sa mort de la leçon de ce chargé de recherches.

Je ne saurais malheureusement lui indiquer de façon précise où il aurait pu la joindre car, à l’instar d’autres personnes que j’ai connues et qui n’ont pas bénéficié du résultat final de la collecte des petites boîtes — le retour sur leur terre retrouvée — elle est partie sans laisser d’adresse et je ne connais ni le lieu, ni la date, ni les circonstances de son décès. Est-elle morte sous les coups? Ou sous les gaz? Ou directement dans les flammes, comme cette dernière fournée qui, faute de gaz asphyxiants, fut jetée vivante dans le crématoire? Ou, comme mon père, de silicose et d’épuisement aux travaux forcés dans une mine? Ou, comme sans doute ma mère, de soif dans un wagon à bestiaux? Je regrette de sembler vouloir toucher la corde sensible de M. Rolle, encore que son texte indique qu’il faille chercher assez loin pour la trouver. Mais enfin, on me rebat les oreilles avec la fameuse «humiliation» des dirigeants arabes, à la suite d’une défaite qu’ils ont été chercher et l’on en tire argument pour justifier leurs désirs de revanche ou — dans le meilleur des cas — la stagnation morale où ils se complaisent à patauger. Croit-on que l’humiliation subie, quand ce n’était pas la persécution et la mort — génération après génération et, pour la mienne, jusqu’à l’âge d’homme, l’âge du retour possible à Jérusalem — ne soit pas, sans préjudice des sentiments de charité et de solidarité humaine qu’elle devrait normalement susciter, un argument politique d’un poids suffisant? Le moindre de mes devoirs est de le rappeler face à des gens qui, ignorant tout de notre problème, en traitent comme s’il s’agissait du leur, des gens à qui personne ne conteste leur terre alors que c’est une succession d’invasions sanglantes qui, au cours des siècles, a établi leurs droits nationaux, ni leur logis, malgré les spéculations immobilières, les exploitations et les «inégalités» inévitablement inhérentes au droit de propriété, et qui trouvent à redire au seul cas dans l’Histoire où un peuple persécuté et massacré parce qu’il était toujours en minorité réussit à se libérer non par une de ces conquêtes militaires qui sont à l’origine des nations, mais moyennant une transaction pacifique (et combien onéreuse pour lui!), selon une procédure admise comme absolument légale, normale et légitime dans le monde entier. Transaction au demeurant non pas avec des fellahs sans ressources, mais avec de riches propriétaires qui laissaient leurs terres en friche, les mêmes qui, ailleurs, continuent à exploiter leurs compatriotes. Mais enfin, M. Rolle, que faut-il donc que les Juifs fassent pour se soustraire à vos critiques, sinon se laisser massacrer de nouveau pour avoir droit à votre compassion?

Quelques citations de la presse communiste d’hier et d’aujourd’hui

Sous le choc des découvertes macabres faites par les forces alliées lorsqu’elles occupèrent l’Allemagne, l’immense compassion éprouvée envers les Juifs par tout homme de cœur et de raison prit la forme, chez les hommes de gauche conséquents, d’une solidarité agissante. La légitimité de la création d’un État juif en Palestine et du droit de tous les Juifs de rentrer dans leur patrie ne faisaient alors de doute que pour les antisémites obtus, opposés par principe à tout ce qui pouvait se faire en faveur du peuple juif, pour les assimilationnistes invétérés, les mêmes qui plus tard seront partisans de l’Union française et de l’Algérie française au nom d’un jacobinisme dépassé, et pour les amis de l’impérialisme britannique désireux de conserver au Moyen-Orient ses points d’appui et son influence. Il ne faisait alors de doute pour aucun homme politique tant soit peu informé que la Ligue arabe venait d’être fondée par cet impérialisme pour consolider ses positions. La lutte armée engagée par les Palestiniens juifs groupés dans la Hagana, soutenue par l’aide et l’espoir de tout un peuple à l’intérieur et hors des frontières de la Palestine, soulevait la sympathie et l’admiration de tous les résistants, de tous les anticolonialistes, de tous les esprits progressistes et libéraux. Seuls les extrémistes de l’Irgoun et du groupe Stern, décidés à frapper l’impérialisme au cœur et par tous les moyens, provoquaient quelques réticences chez des hommes que la lecture de Franz Fanon n’accoutuma que bien plus tard à la dialectique de la violence et à ses amères délices.

La création de l’État d’Israël, qui s’accompagna d’ailleurs de la fusion de toutes les forces armées juives, fut saluée avec enthousiasme comme la consécration méritée d’une lutte juste et héroïque, mettant fin à une injustice bimillénaire. Avant comme après la guerre d’indépendance, la «Ligue française pour une Palestine libre» recueillit l’adhésion de tous les hommes de gauche, communistes ou non, chrétiens ou non, qui comptaient en France. Or ce n’était un secret pour personne que cette ligue était animée par l’Irgoun, dont le chef, Menahem Begin, est dédaigneusement traité aujourd’hui de «terroriste» par la presse de gauche selon une terminologie en honneur en d’autres temps chez MM. Otto Abetz et Robert Lacoste18.

Cette sympathie pour le peuple d’Israël réprouvé, cet enthousiasme pour l’État d’Israël renaissant allaient alors à l’essentiel, et non à l’accidentel. L’essentiel était le droit des Juifs à se reconstituer en peuple, et de ce peuple à se vouloir et à se reconstruire une patrie. En d’autres termes, la loi du retour, consécration du sionisme19. Voilà pourquoi parler à présent d’un Israël abrogeant la loi du retour ou cessant d’être sioniste est, plus encore qu’odieux, simplement inepte; exiger qu’Israël soit comme les autres pays, c’est précisément permettre qu’à l’instar des autres il persiste authentiquement dans sa raison d’être, comme la raison d’être de la Yougoslavie par exemple est de rassembler tant bien que mal en une entité nationale tous les Slaves du Sud. S’attacher au contraire à l’accidentel, c’eût été faire dépendre la création d’Israël de la politique de ses dirigeants ou de la manière dont ceux-ci résoudraient l’épineuse question de la minorité arabe, comme si la mission historique de la Yougoslavie devait être fonction de la politique extérieure du maréchal Tito ou de son habileté à résoudre les non moins épineux problèmes de ses minorités albanaise, turque, tchèque, hongroise, roumaine et italienne.

On ne saurait souligner ce primat de l’essentiel mieux que ne le fit M. Gromyko à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU le 21 mai 1948:

«Quant à l’État juif, son existence est un fait dès à présent: que cela plaise ou non, cet État existe déjà… La Délégation de l’URSS ne peut manquer d’exprimer l’étonnement que lui cause l’attitude adoptée par les États arabes dans la question palestinienne; nous sommes tout particulièrement surpris de voir que ces États, ou du moins certains d’entre eux, se sont décidés à envoyer des troupes en Palestine et à prendre des mesures militaires dans le but d’anéantir le mouvement de libération nationale qui se manifeste dans ce pays. Nous ne pouvons identifier les intérêts vitaux des peuples de l’Orient arabe avec les déclarations de certains politiciens arabes ou avec les agissements de certains gouvernements arabes, dont nous sommes témoins à l’heure actuelle.»

La presse soviétique et communiste était tout aussi catégorique: «Cependant, il faut dire clairement qu’en faisant la guerre au jeune État juif les Arabes ne combattent pas pour leurs intérêts nationaux, ni pour leur indépendance, mais contre le droit des Juifs à créer leur propre État indépendant. En dépit de toute sa sympathie pour le mouvement de libération nationale menée par le peuple arabe, l’opinion soviétique ne peut que condamner la politique d’agression menée contre Israël.»

«Il est clair pour tous les esprits impartiaux que le bon droit est du côté des Juifs du Moyen-Orient. Dans l’intervention des gouvernements arabes en Palestine, les démocrates arabes voient une manœuvre de diversion pour détourner les peuples de leur lutte de plus en plus efficace contre l’impérialisme anglo-américain et un moyen de renforcer la répression anti-démocratique. Prenant prétexte du partage de la Palestine, les gouvernements de pays arabes ont, le 15 mai, proclamé l’état de siège. Ils ont encouragé par leur passivité les massacres de démocrates, les incendies de journaux progressistes, les actes de pillage de type hitlérien. En deux semaines, des centaines de démocrates, arabes et juifs, ont été jetés dans des camps de concentration …»

Ces citations, extraites de la Pravda et de L’Humanité, sont datées respectivement du 30 mai et du 16 juin 1948. Dès le 18 mai, le P. C. français organise un meeting monstre au Vel’d’hiv’; «maintes fois interrompu par des applaudissements enthousiastes», relate L’Humanité du lendemain, le député Florimond Bonte y déclare: «Au nouvel État juif, surgi au milieu des plus pénibles souffrances de l’enfantement et au cœur des combats héroïques des meilleurs fils d’Israël, j’apporte ici le chaleureux salut de bienvenue du Parti communiste français, toujours solidaire des combattants de la liberté, de la démocratie et de l’indépendance.» Tous ces mots auraient pu sans inconvénient, devraient pouvoir être datés de dix-neuf ans plus tard. Car rien dans l’essentiel n’a changé.

Ce qui a naturellement pris corps et évolué, c’est la politique israélienne. Cette politique, qu’il serait ridicule de porter aux nues comme de condamner en bloc, traduit la volonté, démocratiquement exprimée, de la majorité du peuple israélien. Cette politique serait-elle condamnable qu’elle ne permettrait d’aucune manière et en aucune mesure que l’essentiel soit remis en question, comme si l’opposition à la politique gaulliste devait impliquer le souhait que la France fût partagée entre, mettons, la Suisse et l’Algérie ou réduite de telle façon que son territoire devînt indéfendable.

Ce qui a radicalement changé en revanche, c’est la configuration du Moyen-Orient. Il y a en mai 1967, face au seul État hébreu, treize États arabes indépendants, dans nombre desquels le pétrole coule à flots. Cela suffit pour que l’URSS adopte, sans répugnance apparente, les règles du jeu capitaliste en cette matière. Cela suffit pour qu’elle abjure toute solidarité révolutionnaire avec le pays qui a livré et gagné, contre une puissance coloniale, la première guerre d’indépendance de la région.

Le 16 juin 1967, après l’échec de l’agression véritable, la déconfiture de la politique d’agression et de la diplomatie qui l’appuyait, l’éditorial des Izvestia soutient qu’au Moyen-Orient «le monde est témoin de l’illégalité la plus monstrueuse jamais perpétrée dans cette partie du globe, où l’histoire garde pourtant le souvenir de tant de guerres et de tragédies». Plus loin, il est question de «l’attaque perfide des forces israéliennes, profitant de l’avantage que leur conférait leur coup porté à l’improviste»…

Après une citation de ce calibre, je crois qu’il n’y a rien à ajouter. Mais ce que l’on ne dira jamais assez, c’est à quel point l’intelligentsia de gauche occidentale, pour antistalinienne qu’elle soit, est encore sous l’influence des vicissitudes de l’idéologie soviétique. Pro-israélienne à fond en 1947-48, la voici anti-israélienne aujourd’hui, après une série d’étapes où se marquent ses réticences et ses ambiguïtés. Sur le plan de la conscience collective d’une certaine couche de nos contemporains, les sociologues pourront étudier avec profit comment s’est opérée l’intoxication des esprits sur un terrain travaillé par des siècles d’antisémitisme, donc tout préparé à recevoir des graines empoisonnées. L’herbe pousse aujourd’hui à foison, et quelle herbe! Auraient pu le prévoir au moins ceux qui savent que sur un tel terrain on n’avance qu’avec des précautions extrêmes.

Au lieu de cela, sont venus avec leurs gros sabots les mufles de service et leurs valets. L’intendance des intellectuels de gauche a suivi.

C’est ainsi qu’en pleine crise du golfe d’Akaba, en mai 1967, le gouvernement soviétique s’est distingué en déclarant que «seule une poignée de monopoles pétroliers colonialistes et leurs suppôts peuvent y trouver un intérêt. Seules les forces de l’impérialisme, dont la politique est suivie par l’État d’Israël, peuvent y trouver leur avantage.» On en conclura sans doute que c’est le gouvernement de M. Eshkol qui, aux termes d’un contrat léonin, exploite les 105 millions de tonnes annuelles de pétrole de Koweït, en même temps qu’il réduit à la misère l’émir de ce pays. «Plus un mensonge est gros, enseignait Hitler, mieux on le croira.» La réalité est qu’Israël ne produit que 160.000 tonnes par an de pétrole. Cette quantité ne suffit évidemment pas aux besoins du pays, qui importe annuellement trois millions de tonnes de pétrole iranien. C’est ce précieux liquide que M. Nasser, inconditionnellement soutenu par l’URSS, voulait empêcher de passer en bloquant le golfe d’Akaba.

Le 24 mai 1967, un seul journal parisien (parce qu’à ce moment-là tous les autres avaient enfin compris qu’une menace réelle de génocide pesait sur Israël) prenait parti ouvertement contre ce qu’il appelait non sans une ironie digne d’un meilleur emploi le «pauvre et innocent petit État d’Israël en butte à l’hostilité du monde arabe» et exigeait une «pleine solidarité avec les peuples arabes en lutte». Le même article, reprochant à l’ORTF sa prétendue partialité, posait ces questions faussement ingénues, où l’antisémitisme est à peine voilé: «Quels intérêts cela peut-il servir? Ceux de M. Dassault, grand fournisseur d’avions à l’armée israélienne? Ceux du baron Edmond de Rothschild, qui est président-directeur général de l’Israel European Company? Mais certainement pas les intérêts de la France.»

De qui est, sous sa forme traditionnelle, cette excitation à la haine contre deux personnalités que le lecteur sait bien être juives, et à qui l’on oppose «les intérêts de la France»? D’un rédacteur de Rivarol ou d’Aspects de la France? Non pas. De M. Yves Moreau, éditorialiste de L’Humanité. Lequel serait sans aucun doute indigné si l’on insinuait que l’URSS encourage M. Nasser pour mieux lui vendre ses Migs et ses uniformes d’aviateurs, et surtout pour mieux s’implanter chez lui militairement et politiquement.

Le résultat de cette inflation verbale et de l’indigestion psychique qui s’ensuit est que l’on est arrivé à un point où les mots n’ont plus valeur ni sémantique, ni politique, ni humaine, mais seulement apocalyptique. Le «nazi» Tito — rappelez-vous, c’était scientifiquement démontré (Pierre Courtade et combien d’autres) et nul n’a jamais démontré le contraire — fait chorus avec ses insulteurs d’hier pour traiter de «nazis» les Israéliens qui ont défendu leur sol et leur vie. Le malheur, le grand malheur est que cette insanité verbale provoque une insanité réelle au sein des masses sous-développées qui n’avaient d’Israël, dont elles ignoraient à peu près tout, ni la haine ni la crainte et se mettent maintenant à le haïr et à le craindre tout en continuant d’ailleurs à l’ignorer.

La contagion vous touche aussi, sociologues révolutionnaires qui ne souhaitiez rien tant qu’agir sur l’histoire et qui, inexplicablement paralysés aujourd’hui devant les forces de la réaction, acceptez la catastrophe comme inéluctable et par là-même la provoquez.

Après la guerre-éclair de juin 1967, les concepts primitifs de sacré et d’exécrable ont ainsi atteint le point de polarisation extrême: sans nuances ni sens des proportions, ni curiosité historique ou humaine, ni perspectives autres que tragiques.

Perspectives où, s’ajoutant au mythe (toujours vivant, on l’a vu, derrière la brume des scrupules intellectuels) de l’infaillibilité du pays de la Révolution d’octobre, se dessinent d’autres mythes passablement meurtriers:

A. L’inacceptable «humiliation» arabe.

B. L’inacceptable «alliance» américaine.

C. L’«agression» israélienne.

D. La non-existence d’Israël.

L’inacceptable «humiliation» arabe

A. L’humiliation des Arabes: c’est, en réponse à toute voix en provenance ou en faveur d’Israël, le «Sans dot!» d’Harpagon. Comme s’il n’y avait qu’un problème arabe et pas de problème juif, des victimes arabes et pas de victimes juives, une humiliation arabe — que l’on admet comme un fait acquis et éminemment digne de respect sans en rechercher ni les responsabilités, ni la portée, ni les causes profondes, et sans lui imaginer de remède — et une psychologie juive inexistante ou simplifiée à l’extrême, qui se devrait d’être détachée d’Israël, sinon hostile à ce pays, et qui, pour peu qu’elle soit «sioniste», est forcément butée, coupable et agressive.

Typique est à cet égard la déclaration de Vincent Monteil parue dans Droit et Liberté: «Jamais, en aucun cas, les musulmans ne pourront accepter, admettre que la tombe d’Abraham ne leur soit pas accessible en tout temps.» Comme si la tombe d’Abraham, qui, rappelons-le, est située à Hébron (ex-Jordanie):

  1. avait cessé d’être accessible aux musulmans de Cisjordanie (alors que l’accès en demeure interdit aux Juifs les vendredis et jours de fête musulmane);
  2. était inaccessible aux autres musulmans par la faute d’Israël;
  3. a été accessible en tout temps aux Juifs (ceux-ci, sous le mandat britannique, n’avaient pas le droit de grimper plus haut que la septième marche de l’escalier qui y mène; sous la domination jordanienne, ils n’avaient plus aucun droit);
  4. ne représente rien pour les Juifs.

On notera que ceux-ci ne sont «jamais, en aucun cas» considérés comme interlocuteurs; encore moins est-il question de leur demander ce qu’ils «acceptent» ou «admettent». On remarquera aussi qu’en l’occurrence il ne s’agit pas comme à l’accoutumée de «sionistes», mais de Juifs pieux qui pourraient parfaitement être non sionistes et dont la foi et les lieux saints sont aussi respectables (mais pas pour V. Monteil) que la foi et les lieux saints de l’Islam.

À signaler une exception notable à cette incompréhension généralisée: une première page de couverture de Jeune Afrique (1er numéro de juin) représentant un enfant seul dans le désert, avec une légende précisant qu’il est «Arabe ou Juif». Cet exemple suffit à montrer de façon éclatante à quel point l’intelligentsia arabe sent plus humainement le problème, dès lors qu’elle est libéralisée, que ne le fait l’occidentale, si libre soit-elle. Car l’enfant innocent et démuni de ce cliché, s’il est Juif, est forcément sioniste, parce que le sionisme n’est autre chose que la garantie de sa vie et de son avenir. Ce qui ne signifie pas que, si l’enfant-victime est Arabe, il faille se désintéresser de son sort. Mais la différence devrait éclater aux yeux de tous: au moment où le conflit venait d’être déclenché et que le sort des armes paraissait incertain, on pouvait en tout cas prévoir que, si les Arabes étaient perdants, leur avenir dépendrait d’un aménagement plus ou moins heureux du Moyen-Orient, mais que, si les Juifs étaient vaincus, il n’eût été question pour eux d’aucun avenir.

Ce choix auquel Israël est acculé entre l’être et le néant éclaire ses raisons de combattre et, en grande partie, sa victoire. Pour les intellectuels occidentaux, celle-ci ne semble plus poser qu’un problème d’avenir arabe, et nombreux sont ceux d’entre eux qui ont dénoncé avec humeur le «complexe de culpabilité» des Européens qui ne sympathiseraient avec Tel-Aviv que parce qu’ils auraient honte de Treblinka. On balaye ainsi le passé (politiquement, car sentimentalement reconnaissons que la Gauche, contrairement à la Droite qui rechigne sur ce point, trouve bon que l’on dépose fleurs et couronnes sur les charniers). Il n’est donc pas question d’en tirer des conséquences historiques à l’échelle humaine.

Les intellectuels ainsi débarrassés de leurs complexes veulent à tout prix en coller aux Israéliens, ces Juifs qui refusent de se laisser coincer entre un passé inexistant (ou réduit au rang de monument commémoratif) et un avenir impossible (ou réduit à un retour au passé). Voyons donc quelle peut être la réflexion d’un Juif, qui se veut vivant, sur le problème arabe. Celui-ci se présentera pour lui — pour moi — sous trois aspects:

  1. un aspect humain, comme tout problème humain qu’il convient de résoudre;
  2. un aspect politique, car, sa solution conditionne l’avenir d’Israël;
  3. une question d’honneur personnel, car je ne puis admettre qu’une situation qui, fût-ce en partie, est dramatique et paraît susceptible d’être réglée avec mon aide, demeure stagnante sans que je m’emploie de tout mon pouvoir à y porter remède.

Cela étant dit, tout ici est affaire de cohabitation et de négociation: si l’autre partie s’y refuse, que puis-je pour elle? Si elle ne parle que de me détruire, me voilà obligé de me défendre, avec toutes les conséquences que cela comporte et avec tous mes regrets.

En tout cas et sous aucun de ses aspects, la question ne saurait être d’ordre ontologique et conduire à nier mon droit à l’existence, ni mon droit de garantir mon existence et celle des générations qui procèdent de moi. Par tous les moyens, y compris ceux du bord.

Notamment et à partir du moment où l’autre partie se refuse à toute discussion et à tout contact autre que par les armes, je veux bien que ce soit peut-être — à court terme — une force politique, mais je vois mal que l’on s’étonne si je lui oppose une autre force, afin de vaincre la première et me maintenir sur les positions acquises tant que toute autre voie est bloquée. Je ne vois pas du tout comment il se peut que l’autre partie se plaigne d’être dans l’impasse qu’elle s’est choisie, ni qu’on la plaigne, encore moins que l’on m’impute à charge la frustration qui en dérive, en exigeant que je me sente à mon tour frustré de mon droit à une existence pleine et entière. Pas un Israélien n’est coupable ni d’exister ni de se voir refuser le droit d’exister, quelles que soient les conséquences que ce refus entraîne pour ceux qui le pratiquent et ne veulent pas en démordre. Aussi l’assertion [que relate André Fontaine dans Le Monde, selon laquelle «on sous-estime la blessure créée dans le cœur des Arabes par la simple existence de l’État hébreu», est-elle politiquement insensée et moralement inadmissible20. Aucun Juif, qu’il soit en Israël ou ailleurs, n’a à se justifier d’exister. L’époque où le Juif s’excusait de tout, pliait le genou et courbait la tête est révolue depuis la bataille du ghetto de Varsovie, prélude tragique mais inéluctable à la création de l’État d’Israël. Le Juif, en Israël ou ailleurs, ne répond désormais que de ses actes.

Supposons maintenant qu’une masse considérable d’Israéliens se soient rendus coupables de crimes et de délits divers. Ils ne peuvent à la fois être coupables et ne pas être. Tant qu’on ne les reconnaît pas ès qualités, leur culpabilité est inexistante, on ne peut les accuser de rien, ils n’ont à se justifier de rien.

Or, ce qui est particulièrement grave de la part d’une couche intellectuelle qui n’est pas directement concernée et demeure donc libre d’imaginer des solutions, il est parfaitement vain de prêcher le dialogue et de condamner la violence si l’on se rend complice d’une antidialectique de l’Histoire, cruelle et absurde, où le Juif serait perpétuellement objet et victime (ou, lorsqu’il est hors d’atteinte, objet et accusé), tandis que les autres seraient sujets agissants pourvus du pouvoir de décision. Le peuple d’Israël ayant renversé cette situation tout en souhaitant — avant comme après la guerre—le dialogue, voilà qu’au lieu d’en proposer les bases on se résigne à considérer comme normal que les États arabes s’entêtent dans l’inertie du refus. Devenus objets à leur tour mais de par leur propre volonté, ils ne peuvent qu’être emportés ou broyés par la dialectique de l’Histoire. Qu’auront fait tous les intellectuels qui se veulent leurs amis pour les sauver?

Nul ne nie qu’il existe en Israël une minorité arabe, ni que l’existence de cette minorité crée un problème pour l’État. Mais quel est l’État au monde qui n’ait pas de problème de cette sorte, et quel est celui, hormis Israël, dont on remet sans cesse en cause, sous ce prétexte, la politique, les intentions et l’existence même? L’empire des tsars s’étendait de l’île Sakhaline à Riga. Staline a reconquis l’une et l’autre et poussé une pointe jusqu’à Kœnigsberg (Kaliningrad). Qui se préoccupe de la voix des Allemands de Prusse-Orientale, de celle des Japonais du Pacifique? Question de sécurité, dira-t-on, indispensable à la protection des marches soviétiques contre une nouvelle menace d’agression. Justement.

Le monde arabe lui-même est truffé de minorités: Coptes, Druzes, Kabyles refusant l’arabisation, Kurdes révoltés, nègres chrétiens du Soudan réduits en esclavage, Berbères juifs du Maghreb, qui, soit dit en passant, étaient sur place avant l’invasion arabe. J’ai vu au Maroc les Juifs dépossédés peu à peu de leur dimension humaine et sociale. Mais laissons la parole à un Marocain musulman, Saïd Ghallad, s’exprimant dans Les Temps modernes de juin 1965: «Le gouvernement marocain n’a jamais rien fait pour ses Juifs, mais fait tout pour leur fermer la porte au nez… Chaque jour, le Juif sent, au plus profond de lui-même, qu’il est l’indésirable… L’insécurité pour le Juif est totale. On peut le mettre en prison d’un moment à l’autre, on peut l’assassiner, on peut le brûler.» Cela, c’est le gouvernement; mais le peuple, comment réagit-il? «Mes amis d’enfance sont demeurés anti juifs. Ils voilent leur antisémitisme virulent en soutenant que l’État d’Israël a été la création de l’impérialisme occidental. Mes camarades communistes eux-mêmes sont tombés dans ce piège. Pas un numéro de la presse communiste ne dénonce l’antisémitisme des Marocains ni celui du gouvernement. On exalte (et on s’extasie devant) le massacre des Juifs fait par Hitler. On croit même que Hitler n’est pas mort, mais bel et bien vivant. Et on attend son arrivée pour délivrer les Arabes d’Israël.»

Ces mêmes Juifs marocains (si semblables au demeurant, pour un Européen, aux Arabes) je les ai vus, pendant leur périple méditerranéen, voyager à fond de cale, par familles entières, depuis les nourrissons jusqu’au patriarche aveugle, vêtements en loques et sans le moindre bagage, si ignorants qu’à la première escale italienne ils se croyaient arrivés en Terre promise… Ces étranges colonialistes (puisque c’est le qualificatif en usage à l’endroit des immigrants sionistes), je les ai revus encore en Israël, inadaptés, en surplus dans l’économie du pays, perdus pour l’Histoire. Mais déjà les enfants, à mesure qu’ils grandissent, apprennent à revivre, à travailler, à s’intégrer dans un pays qui fut celui de leur histoire lointaine et sera entièrement le leur. Si c’est être colonialiste que de grandir dans la sécurité et la dignité recouvrées, je veux bien que le soit cette jeune serveuse de Bershéba, originaire de Safi, «pareille à un lis au milieu des épines21, que je reverrai sous l’uniforme préférer le maniement des armes à la prière22 sans avoir rien perdu de sa noblesse ni de sa grâce, et qui plus jamais ne sera, pour reprendre le texte de Saïd Ghallab, l’une de ces «deux sœurs qui vivaient la même misère dans l’odeur nauséabonde propre au mellah. Elles avaient les mêmes visages tordus, ratatinés, des visages froissés par le malheur, où l’éclat du regard s’était éteint. Quelques-uns parmi nous devaient donner un grand coup de reins à la porte, car nous les sentions là derrière, dans une attente humide et sans issue. Et un devait, la braguette ouverte, leur pisser dans la bouche. Elles hurlaient, le visage éclaboussé, découvrant des dents horribles.»

Cette image n’a pas empêché des lecteurs des Temps modernes de me faire observer qu’en somme j’acceptais de faire payer par les Arabes le mal commis contre les miens par les Allemands. Ils ne font d’ailleurs que reprendre là une antienne usée, et je ne sais rien de plus tristement révélateur de l’avilissement de l’esprit occidental, chez qui la ratiocination imitative a remplacé l’imagination politique et la simple humanité. Celle-ci, soyons juste, n’a pas disparu. Elle s’est réveillée à l’occasion de l’histoire d’Anne Frank, parce qu’elle a pu mettre un nom sur un numéro, et un visage sur un nom. Elle a su s’indigner parce que le SS du coin n’avait récolté que quelques années de prison… Mais voilà qui, de toute façon, ne pose aucun problème d’ensemble. Or il se trouve que ce problème existe, et comment. La mort injuste d’une enfant, c’est une injustice infinie, un malheur total. Six millions de morts, cela ne doit pas apparaître comme un chiffre abstrait, où la qualité se diluerait dans la masse, sous prétexte que la plupart n’ont pas laissé comme Anne Frank un nom et un visage. Ma mère, mon père, tous mes autres parents, tant de mes amis, tous avaient non seulement un nom et un visage, mais plus d’un nom d’amitié, le visage multiple de la vie, et une lumière, une voix, une manière d’aimer — de m’aimer — qui étaient propres à chacun. On comprendra, j’espère, que je ne cherche pas à tirer à moi le mouchoir des âmes sensibles. Mais de même que pour les chrétiens la mort de cet autre Juif sur la croix est le symbole de l’inexpiable, pour moi c’est la mort de mes proches. Et qui donc ne l’était pas, puisque chacun de ces six millions aurait pu, aurait normalement — j’ose le dire — dû être moi-même?

Cette poussière de cendres sur l’Europe — dont on récupéra quelques savonnettes à une époque où elles faisaient défaut — c’est Anne Frank multipliée par six millions, c’est six millions de fois un malheur insurpassable. On ne peut jongler avec de tels chiffres. Encore moins avec le malheur. Avec les chiffres, on peut tout au moins s’essayer à un petit calcul. Dans le wagon où j’allais être déporté, nous étions soixante. Six millions d’hommes et de femmes sur rails, cela fait cent mille wagons. Un convoi de mille kilomètres, uniquement composé de condamnés à mort, de cadavres et de mourants.

Voilà pour les chiffres. Mais le malheur juif leur donne un relief particulier. Il me faut préciser ici que j’ai eu la chance — j’ose aussi le dire — d’avoir été arrêté comme résistant, non comme Juif. C’était au cours du mois le plus chaud de l’été et, dans nos wagons à bestiaux plombés, sans eau, les lèvres sèches et la langue comme du bois, nous nous sentions au bout de l’épuisement, ne comptant plus que sur la mort ou sur un miracle. Il se produisit: à un arrêt, nos convoyeurs entrouvrirent la porte et laissèrent passer une infirmière de la Croix-Rouge qui nous ravitailla en nourriture et en boisson, et aussi en nouvelles du monde. À ce moment, un autre train de déportés vint s’arrêter lentement sur les rails voisins. Il dégageait une odeur de sanie dans un silence d’outre-tombe. Comme je demandais à l’infirmière si elle allait pouvoir venir en aide aussi à ces autres prisonniers, elle hocha la tête: «Non, ce n’est pas possible, ce sont des Juifs. On nous interdit même d’approcher.»

Je n’éprouve aucune délectation morbide à évoquer ces souvenirs. Si je m’y vois forcé, c’est parce qu’aujourd’hui encore une incompréhension massive empêche une foule de gens de bonne foi de saisir la différence fondamentale entre la persécution qui vise une opinion ou un acte et celle qui frappe un être pour ce qu’il est (Juif, nègre ou tzigane) et parce qu’il ne peut être autre. Le racisme traque et tue tous ceux qu’il considère comme appartenant à la «race» qu’il maudit, coupables ou innocents, hommes et femmes, nourrissons et vieillards, malades, paralysés et déments. Il n’est pas étonnant que la différence ne soit pas ressentie par ceux que le racisme épargne si, parmi ceux-là mêmes qui l’ont subi, certains sont aveugles. Une intervention de Mme Schapira à une table ronde «antiraciste» demande à cet égard à être longuement citée: «Je veux dire enfin que je trouve inadmissible de dire qu’un Juif ne se sent pas tranquille s’il n’a pas une possibilité de repli sur Israël. Je pense que c’est la condition de tout homme que de courir des risques; je rappellerai les résistants français sous l’occupation, et actuellement les républicains grecs: ont-ils une patrie de repli? Et certes, j’applaudirais à ce que l’État d’Israël soit une terre d’asile, mais un asile pour les opprimés sans distinction de race.»

C’est à pleurer. On pourrait commencer par signaler à Mme Schapira que l’écrivain tchécoslovaque Mnacko a justement trouvé asile en Israël, mais je doute qu’avec les idées qu’elles professe elle le considère comme ayant été «opprimé» en Tchécoslovaquie. Pour le reste, vous voudrez bien m’excuser, madame, de recourir encore aux exemples que je connais le mieux. Ma mère a été arrêtée, déportée et tuée uniquement parce qu’elle était Juive, comme vous l’êtes. Comme moi, vous avez échappé à ce sort par miracle, un miracle qui, si la guerre s’était poursuivie six mois de plus, n’aurait pu durer. Où voyez-vous là «la condition de tout homme», laquelle serait de «courir des risques»? En tant qu’antiracistes, ne sommes-nous pas au contraire violemment opposés à ce que la seule existence d’un être humain, dans des conditions qu’il n’a pu choisir, constitue pour lui un risque de mort dès la naissance? Qu’un résistant choisisse le risque en connaissance de cause, c’est tout autre chose et c’est ce que j’ai cru, comme maints autres Juifs, devoir faire. Lorsqu’ils ont su que j’avais été arrêté comme résistant et non comme Juif, mes amis ont fêté la bonne nouvelle. Car ils savaient bien que, si l’énorme machine de répression allemande était prête à frapper le résistant de toute sa force, elle lui réservait, du seul fait qu’une certaine forme de procédure était engagée, une chance, si minime fût-elle, d’échapper à la mort. Dans les camps de déportés politiques, l’extermination était une conséquence des conditions de vie concentrationnaires, non un système. Tandis qu’un Juif arrêté comme tel était automatiquement voué à la mort anonyme, sans jugement ni aucune autre forme de procès, sans recours ni assistance, sans moyen de défense, sans espoir aucun. C’est cela qu’on appelle le racisme. Et vous osez qualifier de «raciste» la loi du retour, votée pour permettre enfin aux rescapés du racisme d’y échapper sans retour.

Quant aux «républicains grecs», il est clair qu’ils sont poursuivis parce que républicains et non parce que Grecs. Aucun rapport avec, par exemple, les Juifs soviétiques, persécutés non pas comme Soviétiques mais comme Juifs. Si les opposants politiques sont souvent heureux de trouver une terre d’asile politique, ils ne recherchent pas à proprement parler une patrie, puisqu’ils veulent transformer la leur, qu’on ne leur conteste d’ailleurs point. Tout différent était le cas de mon père, arrêté à cause de son origine russe le 22 juin 1941 par les Allemands et tué comme Juif apatride, alors que ceux de ses codétenus qui étaient titulaires du passeport d’un État, même soviétique., furent, pendant toute la durée de la guerre, internés en qualité de «prisonniers civils de guerre», puis libérés, au même titre que les Britanniques et les Américains. Vous me direz qu’à l’Est les nazis, qui ne brillaient pas par la logique, ont agi tout différemment avec les populations civiles russes. Au moins celles-ci avaient-elles une patrie à défendre, une terre qui parvenait à les protéger ou pour laquelle et sur laquelle ils mouraient. Mon père n’avait ni terre ni passeport. Vous ne pouvez forcer aucun pays à donner un passeport à un apatride. Et vous ne me ferez jamais croire que si mon père, assassiné parce que Juif apatride, avait été le ressortissant d’un État juif, il n’aurait pas survécu. Ou du moins serait-il mort pour cet État, en combattant, et non comme une bête à l’abattoir. Libre à vous, madame, de vous sentir Française et de détester l’État d’Israël. Puissiez-vous ne jamais subir le sort de ces Juifs allemands qui se sentaient si Allemands et si peu Juifs qu’on put les faire partir sans escorte dans des trains ordinaires qui se rendaient tout droit aux chambres à gaz.

Dans la prison allemande où je me trouvais avant d’être déporté, il y avait un gardien, parmi les moins sinistres, qui jugeait plaisant de nous réveiller en pleine nuit en faisant irruption dans notre cellule et s’écriant «Finita la commedia!» Eh, je voudrais bien que ce soit fini. Et moi je ne plaisante pas.

Il existe évidemment un moyen radical, et l’on s’étonne que les ennemis d’Israël n’aillent pas jusqu’au bout de leur pensée. Les constructeurs de chambres à gaz et de fours ont dû faire des progrès depuis vingt ans pour ce qui est de la solidité des matériaux et de la qualité de la construction. On peut leur faire confiance. De même qu’à cette maison mondialement connue qui fabriquait les produits asphyxiants. Une maison saine et (de nouveau) prospère, aux délais de livraison garantis.

Voilà que les âmes sensibles m’arrachent le mouchoir. Elles trouvent l’ironie un peu lourde. Si c’en était, je serais bien d’accord. Hélas! je ne plaisante toujours pas. Demandez à certain grand muphti qui se chauffe actuellement au soleil d’Amman après s’être réchauffé l’âme au feu des crématoires d’Auschwitz. Une fois les fumées dispersées et alors qu’un autre muphti, son cousin, représentait le «peuple palestinien» aux Nations Unies, il eut, au nom d’un antisionisme bien senti, les honneurs d’un article élogieux dans La Vérité, ce qui ne manqua pas de provoquer quelques remous chez les lecteurs de cet hebdomadaire trotskyste parisien. Tout cela peut paraître quelque peu confus mais, que voulez-vous, ce n’est pas moi qui crée la confusion. Et voici que le même ex-muphti de Jérusalem, que l’on avait cru relégué dans l’oubli, au moins pour le grand public, réapparaît pour prêcher la guerre sainte contre les Juifs. Sans la moindre pudeur. Et sans que cela provoque aujourd’hui le moindre remous dans une presse qui, des trotskystes à Témoignage chrétien, représente toutes les nuances de la pensée de gauche.

Dans le cercle de haine et d’aveuglement qui cherche à étrangler Israël, chaque chaînon a sa place. Y compris la crainte, si souvent exprimée, «que cinq millions de personnes, sur ce petit territoire, même doté d’une industrialisation poussée, risquent de produire une concentration humaine telle que tout espoir soit écarté de faire revenir l’ensemble ou une grande partie des réfugiés arabes» (V. Monteil). Je ne nie pas qu’il y ait un problème de réfugiés arabes. Mais je dis que le problème ne sera jamais réglé si l’on refuse de le poser en termes de règlement possible, si l’on se contente toujours d’exposer les droits et revendications d’une partie en considérant l’autre comme négligeable, sauf pour l’accabler, en voulant ignorer — notamment — qu’il existe un problème de réfugiés juifs en provenance des pays arabes. Je ne sais d’où ce chiffre de cinq millions est tiré, mais il est typique du néo-antisémitisme qu’il ne soit cité que comme repoussoir, par rapport à un autre problème, et jamais comme la donnée d’un problème propre. Ces cinq millions de gêneurs juifs, ils peuvent s’en aller où ils veulent, ils peuvent crever, cela ne fera pas un pli à la conscience de M. Monteil, mieux: cela ne pose pour lui aucun problème, les problèmes ne commencent qu’à partir du moment où d’autres droits, d’autres intérêts sont en jeu. Il est évident dès lors que si les gêneurs étaient onze millions au lieu de cinq, ce serait encore diablement plus compliqué. Que faire d’une si grande «concentration humaine»? Fort heureusement, pour six millions d’entre eux, la question ne se pose plus. Vous voyez bien que l’on aurait tort de me reprocher de faire de l’esprit à bon compte23.

J’aurais préféré ignorer le grand muphti. Ce n’est pas ma faute s’il refait surface et si tous les porte-parole du monde arabe, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, à la seule exception de l’exceptionnel Abdel-Kader, emploient le même langage. Ce n’est pas ma faute si l’intelligentsia européenne de gauche ne décèle pas dans ce seul fait quelque chose d’éminemment suspect selon ses propres critères. Et oublie qu’une politique uniquement fondée sur des concepts de frontières et une volonté permanente de revanche est une politique de droite. Quant aux intellectuels des pays dits «arabes», je suis loin de prétendre qu’ils soient nazifiés et je parle en connaissance de cause car je compte parmi eux des amis nombreux et chers.

Je me dois de préciser qu’il ne s’agit pas d’une amitié de parade, comme celle que certains antisémites affichent pour certains Juifs, mais d’une fraternité réelle et profonde, qui provient sans doute de la conjonction de nos destins également ambivalents, où nous nous sentons déchirés entre notre fidélité à des liens ancestraux et notre appartenance à une civilisation qui nous en libère. Or, à une époque où, au surplus, nous menions en commun la même lutte, rien ne nous séparait dans nos jugements sur Israël24. Aujourd’hui encore, la plupart de mes amis affirment en privé n’avoir pas changé d’avis. Mais la pression des éléments bellicistes dans leurs pays respectifs est devenue si forte qu’en public ils préfèrent se taire, laissant ainsi le champ libre aux hystériques et aux baratineurs qui, refusant tout ce qu’Israël leur proposait, un règlement de bon voisinage, la paix, le développement pour tous, ont préféré boucler les frontières, s’armer jusqu’aux dents, brandir la provocation et la menace, pousser leurs peuples à la haine, à la surenchère et finalement à une guerre désastreuse. Qu’ont-ils gagné à cette politique? À quoi jouent les intellectuels de gauche qui la soutiennent? Qu’ont à espérer les peuples qui la subissent?

Où est la voix issue de ces peuples, qui rompra le silence et tiendra enfin le langage de la générosité et de la raison? «Nous avons été frères, pourra-t-elle dire, et tout nous convie à le redevenir; cela ne tient à personne qu’à nous-mêmes. Les chrétiens vous ont persécutés parce que vous étiez sans terre et refusiez d’adorer leurs images. Nous nous y refusons aussi, depuis toujours, et nous savons que votre terre, d’où les païens vous ont chassés, est ici, au milieu des nôtres. Nous pouvons apprendre beaucoup les uns des autres, et créer encore plus ensemble, en mettant nos forces en commun. Vous nous rapportez de votre errance un sens démocratique aigu et longuement éprouvé, d’où naît un socialisme libre et, qui plus est, à notre mesure, et vous y joignez des techniques que vous avez su adapter à nos sols et à nos climats. Nous vous appelons pour notre part à bénéficier de notre sagesse et de notre patience millénaires, d’un attachement à des vertus qui ailleurs se perdent et d’une fraîcheur malgré tout inaltérée. Nous ne connaissons pas la foi que du bout des lèvres, nous ne limitons pas l’espérance au bout de notre nez. Quant à l’amour, que le Juif Saül de Tarse, Paul dans les Écritures, plaçait à juste titre plus haut que tout25, tandis que nombre de ceux qui croient suivre son enseignement le pratiquent si mal, nous le réclamons avant tout pour notre terre, que recouvrent suffisamment d’ossements et de ruines et qui a tant besoin d’hommes vivants pour la sillonner de labours, de canaux et de routes, y faire paître des troupeaux et croître l’olivier. Nous tenons à honneur de montrer aux peuples qui vous ont pourchassés jusqu’aux chambres à gaz que nous ne sommes pas hospitaliers en paroles seulement. D’ailleurs, où est le problème? Nous nous étendons sur onze millions de kilomètres carrés, les Hébreux revenus sur leur sol en occupaient à peine plus de vingt mille. Qui parle de se serrer les coudes, sinon ceux qui ont intérêt à la bousculade? De nous montrer les poings, sinon ceux qui ont soif de massacres? Le désert est immense. Allions-nous pour y édifier une civilisation qui émerveillera le monde médusé.»

Frère, sœur arabe, si l’on n’entend pas ta voix sur les places publiques, c’est que nous sommes peu nombreux à prêter l’oreille, moins nombreux encore à saisir un murmure à peine perceptible par-delà les vociférations et le silence épais… Dans la presse, les discussions, les réunions internationales, on évoque tel ou tel pays et l’on donne à imaginer aussitôt que c’est le peuple de ce pays qui est en jeu, alors que seuls y jouent un rôle ceux qui s’y trouvent au pouvoir.

Bien que les paysans de votre pays m’aient appris que les remerciements n’ont pas cours entre amis, il faut bien que j’use ici de cette formule occidentale pour me faire comprendre. Merci, Mohammed, d’avoir le 6 juin lancé ta démission à la figure de ton ministre. Merci, Ahmed, d’avoir tenu le 7 juin à venir partager avec nous le pain de l’amitié. Merci, Tassadit, pour ta lettre du 8 juin, bravant la censure et la distance et renouant avec le temps passé: «Nous voulions vous dire que plus qu’à l’accoutumée, beaucoup plus, nous sommes tout près, tout tout près de vous. Il est difficile d’exprimer notre condition morale en ce moment… Nous espérons tellement la fin de ce cauchemar que nous en sommes asphyxiés.» Merci, Djamila, de nous avoir assistés de ta présence fraternelle au cours de toutes ces journées. Merci, Zohar, d’avoir déclaré: «S’il est question de combattre l’impérialisme, il faut commencer par balayer devant notre porte», et d’avoir joint l’action à la parole, au point d’en subir aujourd’hui cruellement les conséquences. Merci, Zina, de m’avoir confié, avant de rentrer chez toi, cette mission que je tente d’accomplir: «Si tu écris sur mon pays, ne cite pas son nom, comme le font couramment les correspondants de presse: il n’a rien à voir avec la clique fasciste qui le gouverne.»

Et c’est combien vrai. La lamentable pantalonnade de ce carabinier de guignol dont le coup d’État qui l’a porté au pouvoir demeure l’unique fait d’armes et qui se pointe aujourd’hui en héros d’un combat sans combattants, tout cela doublé, si j’ose dire, d’une absence totale de pensée politique, c’est tout ce que l’on voudra, sauf le pays qu’il est censé représenter. Et quiconque connaît les hommes et les femmes de ce pays le sait bien. Francis Jeanson, Robert Davezies et vous tous qui avez tant fait pour les aider naguère, pourquoi aujourd’hui ne dénoncez-vous pas l’imposture dont ils sont les premières victimes?

C’est à vous, intelligentsia d’avant-garde, avant-garde de l’intelligence du monde, qu’il appartiendrait de clamer à la face du monde que cela n’est que parade grotesque et ne représente même pas le point de vue des couches dirigeantes arabes, encore moins celui des forces montantes du tiers monde. Ce serait à vous de rétablir les contacts, de servir de nouveau de porte-voix aux vraies forces révolutionnaires, celles qui vont dans le sens de la négociation et de la paix. Or vous approuvez ou vous vous taisez. C’est à vous qu’il appartiendrait de dire que les vrais problèmes sont le sous-développement, le manque d’information, l’absence de démocratie, de demander que l’on donne des charrues aux masses plutôt que des canons aux matamores, d’exiger que l’on offre aux populations d’autres moyens de s’informer que la radio et la presse dirigées qui, aujourd’hui encore, les incitent à une nouvelle tuerie, et qu’elles aient enfin la possibilité de s’exprimer autrement que par la voix de leurs monarques de droit divin ou de leurs colonels de droit armé.

Au lieu de cela, vous démissionnez comme certains de vos aînés l’ont fait après Munich. Vous nous désignez — comme ils l’avaient fait pour Hitler et les foules qu’il hypnotisait — des masques grimaçants et nous assurez que l’on n’y peut rien changer. Vous faites ainsi affront à tous ces peuples que vous croyez défendre, en ignorant que, derrière les masques imposés de la haine, sourient ou se résignent des millions de visages humains qui ne désirent rien d’autre que la paix et la fin de la misère.

Définir d’autre part comme «progressistes» certains des régimes ennemis d’Israël — tout en reconnaissant parfois que les autres sont féodaux — serait assez risible si ce n’était tragique.

À l’époque où parut La Question d’Henri Alleg, j’ai entendu des Français déclarer ingénument qu’ils ne voulaient pas savoir ce qu’il y avait dedans; j’en ai connu d’autres qui ont déchiré ce livre avec rage sans le lire. Aujourd’hui que le même auteur, dans Les Torturés d’El Harrach (Ed. de Minuit), lance le même cri de détresse et de révolte contre les mêmes méthodes dont ont été victimes ceux qui les pratiquent à leur tour, c’est vous qui ne voulez pas savoir. Et les voix — ou plutôt les râles — de Bachir Hadj Ali, de Hardi, de Zahouane, dans L’Arbitraire, publié par le même éditeur, on dirait que vous ne les entendez pas.

Progressiste, l’Irak? Si vous continuez à avancer cette contre-vérité, c’est que vous n’avez pas voulu entendre non plus la voix du Parti communiste clandestin de ce pays. Écoutons-la, au congrès du Parti socialiste unifié allemand, tenu à Berlin-Est en avril 1967: «Le gouvernement continue à lutter vigoureusement contre le communisme. Des milliers de communistes moisissent dans les prisons et sont soumis à la torture physique et morale. D’autres sont privés de travail pour des raisons politiques. Les dirigeants actuels de l’Irak privent de leur liberté les forces nationales. Les dirigeants chauvins n’ont rien fait pour résoudre le problème kurde; il n’y a aucun signe de bonne volonté. Ils ouvrent les portes du pays au capital étranger et permettent aux partisans de la monarchie et à leurs agents de s’emparer de postes importants dans l’appareil de l’État. Les dirigeants propagent des slogans démagogiques sur la solidarité arabe, le neutralisme positif et la lutte anti-impérialiste. Mais dans leur politique ils essayent de trouver un compromis avec l’impérialisme et la réaction.»

À ceux qui reprochent à Israël de ne pas être un État laïque selon leur cœur, je signalerai que toutes les opinions du moins, à commencer par les leurs, y sont admises et que c’est en Syrie, pays tenu pour le plus «progressiste» des États arabes, et non à Tel-Aviv que l’on a envoyé ce printemps aux travaux forcés à perpétuité l’aspirant Ibrahim Kholar, auteur d’un article jugé irrévérencieux pour la religion officielle, en même temps qu’étaient condamnés à la même peine le directeur et le rédacteur en chef de la revue qui l’avait publié. Je vise ici en particulier la délégation du PSU qui a signé avec le Parti «socialiste» syrien Baas un communiqué conjoint où l’incohérence idéologique générale le dispute à l’agressivité «antisioniste» la plus obtuse. À propos d’idéologie, j’aimerais, comme ce dirigeant soviétique qui posait ironiquement la question à l’ambassadeur d’Algérie à Moscou, que l’on m’explique ce qu’il faut entendre par «socialisme arabe spécifique». En attendant, je constate non sans amertume que le président Bourguiba est le seul chef d’État arabe à avoir prononcé au sujet d’Israël quelques paroles sensées. Encore ne s’agit-il que d’une position tactique, ne différant pas sur le fond des partis pris auxquels les dirigeants arabes adhèrent sans restriction. Mais au moins ne fait-il jamais allusion à cette tarte à la crème de la pensée occidentale antisioniste: la fameuse et sacro-sainte «humiliation». Il ne fait même aucun doute qu’il se réjouit de celle que Nasser a essuyée. Il a pour cela un certain nombre de motifs de qualité diverse et il ne s’agit nullement de lui donner automatiquement raison sur le Raïs mais de tenter, à partir de son attitude, un minimum de réflexion politique.

Si en effet un chef d’État arabe juge qu’il n’a pas lieu d’être offensé, c’est sans doute que le peuple de son pays n’est pas accroché à ses basques en criant vengeance — ce qui est facile à vérifier d’autre part — et qu’il est peut-être loisible de renverser cette sanglante pitrerie proférée à l’Assemblée générale extraordinaire des Nations Unies par le représentant de l’Arabie séoudite: «Il nous faut bien œuvrer à la destruction d’Israël puisque ce sont nos peuples qui l’exigent.» C’est peut-être aussi qu’une politique de gauche à la fois authentique et «éprise de paix», pour reprendre l’expression dont les Soviétiques affublent leurs amis les plus bellicistes, devrait proclamer que l’humiliation des va-t-en-guerre battus n’a jamais constitué un argument politique que pour la réaction la plus noire. Et se devrait de dissocier les chefs trompeurs et justement humiliés des peuples trompés qui ne sont concernés par cette humiliation que dans la mesure où on leur cache qu’ils ne le sont pas. De même, répéter, comme le fait M. Rodinson, que l’État d’Israël subira le sort du royaume des Croisés ou prévoir complaisamment, comme M. Pozzo di Borgo dans Le Monde, en se fondant sur la démographie, qu’ «à terme, la force d’Israël est faible et sa victoire vaincue», c’est n’accorder de confiance qu’au renversement des rapports de force, c’est nier à la fois l’imagination, le droit et le progrès, c’est s’aligner sur la plus authentique, la plus traditionnelle des politiques de droite, celle que pratiquent les Américains au Viêt-Nam en s’imaginant qu’ils seront finalement vainqueurs du seul fait qu’ils ont pour eux le nombre et peuvent tenir le plus longtemps.

Et puis ce n’est pas la peine, si l’on est communiste, de dénoncer «les revanchards de Bonn» et de flatter ceux de Damas. Ce n’est pas la peine, si l’on est libéral, d’admirer l’effort de reconstruction entrepris par l’Allemagne et le Japon dans la paix, après la défaite la plus humiliante qui fût, et de demeurer bras croisés devant l’effort de guerre ininterrompu des pays arabes et leur obstination à n’accepter aucune forme de négociation, même pas sur la question des réfugiés. Ce n’est pas la peine, si l’on est simplement réaliste, de vanter la politique extérieure de la France et de ne rien faire pour que celle-ci obtienne que les pays arabes, tout au moins ceux sur lesquels elle exerce une pression financière, reconnaissent un État légitime et, qui plus est, victorieux.

La victoire. Il faudrait peut-être aussi en tenir compte, au lieu de tirer des plans, comme le font nos gens de gauche, consistant à imposer à Israël — et à Israël seulement — des conditions que n’accepterait pas un vaincu. Personnellement je ne serais pas tant porté à vouloir tirer parti d’une campagne militaire couronnée de succès: un indécrottable antimilitarisme de gauche… Heureusement M. Gromyko est là pour me rappeler à l’ordre. Pas payante, la victoire? Allons donc. Écoutons-le à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 22 septembre 1967: «Des demandes pour un remodelage de la carte de l’Europe sont à nouveau formulées, comme s’il n’y avait pas eu de 2e guerre mondiale ou de victoire d’une coalition antihitlérienne sur l’Allemagne nazie… Bonn emploie tous les moyens de chantage politique et de pression économique pour appuyer ses absurdes réclamations pour représenter l’Allemagne tout entière… De nombreux alliés de l’Allemagne fédérale dans le bloc militaire de l’OTAN eux-mêmes ne soutiennent pas ses réclamations absurdes.» Ces déclarations bien senties n’ont pas empêché leur auteur d’exiger d’une même envolée, avec une absence de logique qui ne semble pas avoir été relevée par la presse de gauche, le «retrait des forces d’Israël aux positions qu’elles occupaient avant le 5 juin».

Si M. Gromyko avait conservé de ses interventions d’il y a vingt ans sur le Moyen-Orient le même état d’esprit et montrait un minimum de suite dans les idées, voici ce qu’il aurait pu déclarer en 1967: «Des demandes pour un remodelage de la carte du Moyen-Orient sont à nouveau formulées, comme s’il n’y avait pas eu de guerre israélo-arabe ou de victoire du peuple israélien sur une coalition suscitée notamment par des nazis nostalgiques… Alger et Damas emploient tous les moyens de chantage politique et de pression économique pour appuyer leurs absurdes réclamations pour représenter le peuple arabe tout entier… De nombreux alliés des pays arabes dans le bloc socialiste eux-mêmes ne soutiennent pas leurs réclamations absurdes.»

On pourrait utilement rechercher quand, pourquoi et comment la politique soviétique à l’égard d’Israël a changé: on trouvera qu’Israël, qui n’a aucun intérêt à se mettre l’URSS à dos, n’y est pour rien et que le délire antisémitique stalinien y est pour beaucoup. Ce délire, à son comble à l’époque de la condamnation de Slansky (décembre 1952) et des «assassins en blouse blanche» (janvier 1953)26, ne s’est nullement apaisé, comme on peut le voir actuellement aussi bien par la situation des Juifs soviétiques, que dénoncent les communistes occidentaux eux-mêmes, que par la véritable hystérie verbale qui caractérise les déclarations des Russes et de leur bloc lorsqu’il s’agit d’Israël.

L’inacceptable «alliance» américaine

B. Mais passons à la politique américaine.

Il est évident que les États-Unis doivent défendre au Moyen-Orient les mêmes intérêts de grande puissance que l’URSS et par conséquent y ménager les régimes au pouvoir: cela s’est révélé de la manière la plus éclatante en novembre 1956, lorsque l’un et l’autre pays ont rivalisé d’efforts pour arrêter l’avance des troupes franco-britanniques vers Suez. Que l’une ou l’autre politique soit plus souple ou plus habile, cela n’entre point dans mon propos. Si l’américaine paraît plus humaine envers Israël, ce n’est pas, comme on se plaît à le répéter à gauche, parce que ce pays est «l’avant-poste de l’impérialisme américain au Moyen-Orient27». C’est parce que, contrairement aux Juifs soviétiques, qui sont bâillonnés, les Juifs américains ont leur mot à dire, notamment sur le plan électoral. Je tiens à souligner à ce propos que je trouve normal, moral et légitime que des Juifs privilégiés aident leurs frères qui sont dans la misère ou qui luttent afin de construire un pays grâce auquel ils s’en sortiront pour toujours. Leur solidarité est bénéfique, car sans elle Israël serait encore plus isolé et vulnérable.

Il est normal également qu’un gouvernement dont le maintien au pouvoir dépend pour une grande part des électeurs tienne compte des vœux de ces derniers ou de certains groupes importants d’entre eux. C’est ce qui se passe aux États-Unis. C’est ce qui s’est passé en Inde, où Mme Indira Gandhi a dû tenir compte du puissant électorat musulman de ce pays. On regrettera seulement que dans ce dernier cas la solidarité n’ait joué qu’à des fins guerrières, phénomène où un sociologue progressiste décèlerait un symptôme caractéristique de populations pis que sous-développées.

Le même sociologue — s’il se manifestait en l’occurrence — préciserait sans doute que le havre de paix et de prospérité relatives que les Juifs ont trouvé outre-Atlantique est un produit de la politique d’accueil de l’Amérique progressiste du siècle dernier et n’a rien à voir avec la politique d’agression que pratique aujourd’hui l’impérialisme américain au Viêt-Nam. C’est une évidence, mais elle avait besoin d’être dite, tant est grande la confusion où se complaisent anti-américanisme et anti-israélisme, l’un renforçant l’autre dans une double polarisation doctrinale des passions, ce qui permet de condamner avec d’autant plus de vigueur et simultanément Israël parce qu’il accepte l’aide des Juifs américains et ces derniers parce qu’ils aident Israël. Il en résulte, pour peu que les uns soient tenus pour riches et l’autre pour puissant, une confusion nouvelle où antisionisme et antisémitisme se conjuguent gaillardement.

Le 1er juin, Claude Lanzmann, atterré de voir les pays réputés «progressistes» qu’il avait soutenus dans leurs luttes, se liguer contre Israël, s’exclame dans un de ces moments de désarroi avoué qui sont si rares dans les milieux intellectuels qu’ils y provoquent un désarroi plus grand: «Va-t-on un jour m’obliger à crier «Vive Johnson!» si les États-Unis étaient les seuls à s’opposer à l’extermination d’Israël? Oui, je suis prêt à le faire». L’intelligentsia de gauche, foncièrement anti-américaine — mais pas plus que Lanzmann lui-même—s’est aussitôt indignée de cette réaction de légitime défense au lieu de s’en prendre aux puissances (et organismes qui les soutiennent) qui sonnaient l’hallali et hurlaient à la guerre. On refuse de comprendre que ni Lanzmann, ni les Israéliens ne veuillent courir allègrement au suicide pour ne pas déplaire à leurs amis de la Gauche française.

Le moment venu, les Israéliens ne compteront d’ailleurs que sur leurs propres forces et feront bombarder un bateau-espion américain au large des côtes israéliennes. Épisode significatif s’il en est. Mais la Gauche braquée contre les Israéliens ne porte pas l’affaire à leur crédit et ne s’interroge même pas sur leurs motifs. «Erreur de tir», avance péremptoirement L’événement sans aucun élément de preuve.

Il n’en reste pas moins que l’Amérique doit être acceptée comme un tout: il ne m’appartient pas de refaire son histoire. On pourra me demander dans quelle mesure je suis contraint de l’accepter. Ma réponse est que, dans la mesure où j’y suis contraint, il n’y a plus pour moi de problème de choix. À qui la faute?

Lorsque je suis entouré d’agresseurs déterminés, lorsque les amis sur qui je comptais me trahissent en excitant les agresseurs contre moi ou en me tournant le dos et lorsque quelqu’un alors vient à ma rescousse, je ne lui demande qu’une chose, c’est qu’il se dépêche de me prêter main-forte. Je n’ai ni le temps ni l’envie de me renseigner au préalable sur ses opinions politiques. Je ne cherche pas à savoir s’il est sadique ou père indigne à ses heures, quitte à prendre la défense de ses victimes ou de ses enfants le moment venu. De nombreux rabbins et intellectuels juifs américains se sont élevés résolument contre la guerre du Viêt-Nam; mais auraient-ils agi autrement que cela ne changerait rien à l’affaire. Lorsqu’un État se range du côté du progrès et de la justice en un coin du monde, il devient par là même progressiste et juste en l’espèce, quelle que soit sa politique d’autre part. De juin 1940 à juin 1941, les deux foyers du capitalisme impérialiste, la City de Londres que soutenait Wall Street, ont permis au seul rocher du monde occidental où survivait l’espoir de ne pas se laisser submerger par le cloaque nazi. En février 1943, ce même monde fut sauvé grâce à la contre-offensive soviétique sur la Volga, dirigée par un homme qui envoyait des dizaines de milliers de révolutionnaires et de malheureux bougres au poteau, et des millions en Sibérie. Il est aisé d’imaginer où nous en serions aujourd’hui si nous avions alors fait la fine bouche en refusant l’aide qui nous a permis d’abattre Hitler. À la même époque, des nationalistes indiens s’alliaient, pour se débarrasser des Anglais, avec le Japon, sans demander leur avis aux peuples frères d’Asie écrasés sous la botte de cette puissance, coloniale et ultrafasciste à l’époque.

À l’inverse, les pays qui soutiennent les fauteurs de guerre ne sauraient être progressistes en l’espèce, quelle que soit leur politique d’autre part. Bien sûr, chez les publicistes pour qui Israël représente l’impérialisme à priori, quoi qu’il fasse, il ne saurait être question de s’interroger sur l’impérialisme de ses ennemis, encore moins de se demander si le seul fait pour certains pays de prendre systématiquement le parti des véritables agresseurs:

  1. ne cache pas des visées impérialistes;
  2. ne constitue pas un impérialisme en soi.

Ce qui est vrai pour les États l’est également pour les forces politiques. Lorsque les mêmes étudiants libéraux qui aidaient le FLN conspuent le délégué des étudiants israéliens, ils se conduisent en fascistes ou tout au moins, s’il faut tenir compte de leur jeune âge, comme des sagouins28. Lorsque l’opposition marocaine, sous prétexte de boycotter l’influence sioniste que subit, à l’en croire, le gouvernement chérifien, dresse des listes de Juifs qui sont autant d’appels au massacre et que le roi, excédé en sa qualité de chef religieux du pays, fait coffrer le secrétaire général des syndicats, c’est celui-ci qui, accomplissant une besogne monstrueuse, se place du côté de la pire réaction, quelle que soit d’autre part la justesse des revendications sociales qu’il brandit, et c’est celui-là qui est du côté du droit et de la justice, quelles que soient d’autre part et les tares du pouvoir personnel et la politique étrangère que ce pouvoir poursuit.

Au demeurant, ce n’est pas à moi, qui en suis la victime, qu’il appartient de me justifier de la trahison de ceux avec qui et pour qui j’ai combattu, laquelle s’avérera d’ici à peu de temps comme une formidable erreur politique. Ce serait à vous, progressistes et engagés, de vous poser quelques questions.

Traduite en termes généraux, ma position signifie simplement que, dans ma lutte pour le droit de vivre, j’ai des ennemis, que je ne choisis et ne recherche surtout pas, et j’ai des alliés, que bien évidemment je recherche et que je ne choisis pas toujours. La politique internationale a ses exigences. Le droit de vivre aussi, ce qui entraîne à son tour une politique. Je ne fais qu’exposer là la vocation révolutionnaire, selon Lénine, des peuples opprimés à emprunter la voie nationaliste. Si vous jugez fâcheux (comme moi) qu’un pays cher à votre cœur paraisse suivre en l’occurrence une voie contre-révolutionnaire, agissez pour que sa politique envers les Juifs et Israël change. C’est votre problème autant, sinon plus, que le mien.

L’«agression» israélienne

C. L’«agression» israélienne.

Messieurs les intellectuels de gauche, vous êtes de sacrés farceurs. C’est d’ailleurs vous qui le dites. Car vous nous assurez maintenant que l’extermination dont Israël était menacé, ce n’était qu’une plaisanterie. C’est nous qui manquons fâcheusement du sens de l’humour. Il s’ensuit que si Israël, le couteau sur la gorge, a riposté par une attaque préventive, la seule que l’exiguïté ridicule de son territoire d’avant la guerre, lui-même remis en question par tous ses voisins, rendait possible, c’est, selon vous, Israël l’agresseur. En revanche, lorsque Nasser parlait de «destruction d’Israël», il pensait à l’État, non au peuple. Nuance. Décidément nous n’avons pas le sens des nuances non plus. Nous aurions pu l’apprendre du temps de Hitler: lorsqu’il prévoyait en 1939 «l’élimination du judaïsme», il n’envisageait évidemment pas l’extermination des Juifs. Pour lui aussi d’ailleurs, c’étaient eux les agresseurs. Comme le disait l’autre, vous avez vraiment la mémoire courte.

Je ne me donnerai pas la peine de vous asséner sur le crâne tout le dossier de l’affaire, d’une éloquence fracassante. Je me contente de tirer d’une pile un numéro du Monde au hasard. C’est celui du vendredi 2 juin 1967 (donc, imprimé jeudi à midi). On y apprend, sous le titre «En Égypte: l’opinion souhaite le déclenchement rapide des hostilités», et sous la signature de l’envoyé spécial de ce journal au Caire, que «l’Égypte retient son souffle en attendant une conflagration qui est attendue ici pour les prochains jours et même les prochaines heures», que «plus le péril se précise, plus les gens paraissent se préparer allègrement à la guerre» et que «des volontaires entassés dans des camions se rendant aux centres de recrutement traversent les rues du Caire en chantant des hymnes patriotiques et faisant de grands gestes d’amitié aux badauds qui applaudissent au passage». Le même article signale qu’à certains carrefours de la ville l’impérialisme et le sionisme — représentés par des formes humaines aux visages hideux — sont pendus en effigie»; ce que M. Rouleau ne précise pas, mais que nous savons, c’est que ces visages étaient directement extraits des caricatures du Stürmer dont les nazis installés au Caire ont gardé les collections. Mais ce ne sont pas les foules seules qui s’agitent: «Fait exceptionnel, des personnalités marquantes du régime, des ministres descendent dans la rue pour participer à cette grande «campagne d’explication». Mercredi soir, c’est M. Abdel Maguid Farid, secrétaire général de la présidence de la République, qui a pris la parole sur la place d’Abdine… Au-dessus des têtes des manifestants pendaient des dizaines de banderoles sur lesquelles on pouvait lire notamment «En avant vers Tel-Aviv!». Sur la même page, sous le titre «Alger: départ imminent des premiers contingents», le correspondant du Monde en Algérie indique «qu’il s’agirait d’abord de plusieurs bataillons comprenant notamment des parachutistes, troupes d’élite algériennes, qui sont d’ailleurs formées par des Égyptiens». À Rabat, «des unités des forces armées royales seront mises à la disposition du commandement arabe unifié». Une dépêche de Tunis annonce que la Tunisie et la Libye accordent le droit de passage aux forces algériennes. Le roi Fayçal d’Arabie proclame la solidarité arabe. L’Inde, l’Iran, la Turquie proclament leur solidarité avec les Arabes. Jamais l’étau autour du peuple juif ressuscité n’avait été aussi serré. C’est le premier ministre jordanien, traité par le Caire d’agent de la CIA il y a moins d’une semaine, qui le dit: «Nous nous sommes unis pour former les deux branches d’une tenaille.» En effet, Hussein et Nasser viennent de se réconcilier. Leur ciment: la guerre. M. Choukeiri est à Jérusalem. Il y déclare qu’il est «possible et même très vraisemblable que l’armée de libération et les forces jordaniennes tirent le premier coup de feu qui déclencherait une guerre au Moyen-Orient». Pour le cas où l’on n’aurait pas encore compris, il conclut: «En cas de conflit, il ne resterait pratiquement pas de survivants juifs.» Commentaire d’André Fontaine: «L’outrance est habituelle à M. Choukeiri. Mais aujourd’hui, il est devenu un personnage officiel.» Depuis il a cessé de l’être. Grâce aux armes et à la détermination d’Israël.

J’ajouterai simplement ceci: je me demande si, face à une telle situation, un autre gouvernement eût eu le sang-froid d’attendre encore quatre jours avant de déclencher ce que l’on ose nommer une agression. Quant à moi, j’ose à peine imaginer ce qui serait arrivé si la riposte ne s’était pas produite à temps. Ce qui m’attriste et me scandalise le plus, c’est que la chute d’Israël eût eu lieu sous les applaudissements des États — je dis bien les États, et non les peuples, lesquels y sont bâillonnés — dits «socialistes» et de bon nombre de ceux du «tiers monde» et sous les ricanements des progressistes et extrémistes d’Occident. Alors que c’est une drôle de chance pour eux aussi, malgré qu’ils en aient, qu’Israël ait vaincu. Car ils auraient belle mine aujourd’hui d’avoir été les complices d’un génocide réussi. Non pas que moralement quoi que ce soit les gêne, mais politiquement ils eussent été à jamais discrédités, eux et les puissances qu’ils soutiennent.

Quant à vous, amis libéraux, ah la belle indignation qu’eût été la vôtre! Vous vous seriez, une fois de plus, et cette fois peut-être définitivement, brouillés avec les extrémistes en question. Je vous vois d’ici traversant le boulevard Saint-Germain pour ne pas les croiser sur le même trottoir. Vous auriez édifié sur nos cendres des stades que seraient venues remplir des foules attentives au son de vos voix vibrantes d’émotion. Le sang juif, cela vous connaît, c’est votre affaire. Quand je pense que nous avions déjà le couteau sur la gorge! Nous ne sommes vraiment pas gentils d’avoir cette fois-ci rejeté l’arme et puni l’assassin.

Je fais parfois un rêve merveilleux, quelque chose comme un miracle rétroactif. Il n’est pas besoin d’être psychanalyste ou sorcier pour savoir qu’en rêvant on tente de nier la tragédie réelle une fois le rideau tiré. J’imagine donc que ma mère est là, à mes côtés. Elle a été sauvée. Je lui demande: «Et les six millions d’autres victimes? — Il n’y a pas de victimes. Les Alliés sont intervenus à temps.»

Miracle. J’imagine même, amis, qu’au lieu de vous lamenter si tardivement et inefficacement sur les persécutés, vous avez joué un rôle dans leur sauvetage. Vous vous êtes informés avec persévérance, vous avez protesté avec force, vous avez réussi à remuer la conscience universelle.

Mais alors, une fois le miracle accompli… Mais c’est que je vous vois venir. L’art de poser les problèmes, c’est aussi votre spécialité. Et j’entends d’ici fuser les questions: Mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de tous ces gens? La Palestine, pas possible, il faut ménager les Arabes. Sans compter les Anglais. Les reprendre dans chacun de nos pays, dans une économie saignée à blanc par la guerre? On pourrait peut-être y arriver avec un très gros effort et l’aide des Suisses et des Américains, et puis il le faut bien, l’humanité l’exige. Mais elle exige aussi que nous nous occupions d’abord de nos propres rescapés. Que de problèmes en perspective! Logement, ravitaillement, emploi… Finalement, est-ce qu’on ne nous a pas abusés? Voyez la hâte avec laquelle les organismes judéo-américains leur viennent en aide. N’avaient-ils pas intérêt à noircir le tableau? Sincèrement, qu’en pensez-vous, si tous ces gens étaient restés là où ils étaient, et s’étaient bien entendu tenus tranquilles, on ne vous parle pas des terroristes, ce sont les lois de la guerre, mais les autres, les enfants, les femmes, croyez-vous vraiment que les Allemands les auraient… mais enfin, ce n’est pas sérieux, les Allemands, ils savent bien où est leur intérêt!

On n’aurait certes pas été jusqu’à prétendre que c’étaient les Juifs les agresseurs. Le curieux, dans le cas du récent conflit, est qu’on ne le dit pas non plus en toutes lettres dans les milieux de gauche occidentaux, on se contente de le laisser entendre comme un fait acquis. Voilà qui n’est curieux qu’au premier abord. Car ce qui importune et irrite ces milieux, ce n’est pas tant qu’Israël, une seconde — ou une semaine, peu importe, c’est affaire de chroniqueur — avant d’être envahi, se soit vu contraint d’attaquer, parce que, quand on est le seul pays au monde à devoir se contenter d’une bande d’une quinzaine de kilomètres sans obstacles naturels, entre l’ennemi et la mer où il veut vous noyer, il n’y a pas d’autre moyen de défense. Ce que ces milieux n’arrivent pas à «supporter», pour reprendre le terme de Sartre, c’est qu’Israël, relevant le défi de la guerre qu’on lui imposait, ne se soit pas laissé battre. Supporter intellectuellement, s’entend. Je ne prétends nullement que les intellectuels de gauche souhaitaient l’écrasement d’Israël. Il n’empêche qu’ils s’attendaient à sa défaite, ce qui prouve qu’ils ignoraient que les forces de défense israéliennes constituent, comme à Cuba, une armée populaire, c’est-à-dire une armée qui, de par sa nature même, n’est pas prête à se laisser écraser.

Les intellectuels de gauche cachent mal leur dépit. Puisque victoire il y a, au moins faut-il qu’elle ne profite pas au vainqueur. La phraséologie du pacifisme bêlant, que l’on s’était bien promis d’oublier définitivement lorsqu’il fallait détruire les puissances de l’Axe, revient à la surface. La légitime défense est blâmée du seul fait qu’elle ne s’est pas soldée par une défaite. Vous avez gagné, ah mais vous allez voir! Écoutons A. Philip (catégorique): «Cette victoire a été inutile.» Ou d’Astier (dubitatif, ma non troppo): «Tout le monde perdant, et peut-être le vainqueur n’est-il pas le moindre.» Ne nous inquiétons pas, on s’emploiera à ce qu’il ne le soit pas. Il faut d’abord qu’il sache «surmonter sa victoire», comme l’y invite notamment H. de Galard dans Le nouvel Observateur, en se plaignant qu’à Jérusalem on ne suive pas ses conseils. L’idée ne semble pas l’effleurer que ses amis du Baas pourraient apprendre à surmonter leur défaite.

Ces diverses prises de position sont révélatrices de l’incapacité d’une certaine forme d’intelligence (de gauche) à s’adapter à un changement de sort provoqué, hors des catégories mentales qui sont les siennes, par des hommes qui agissent hors cadre lorsqu’ils sont, selon l’expression d’Arnold Mandel, de la «chair à destin». Ce n’est pas le premier cas. Je pense notamment à certains intellectuels pour qui l’insurrection de Budapest ne pouvait être qu’une «contre-révolution», à d’autres qui n’ont admis le fait national algérien qu’à la lumière de la victoire de ses armes.

Une des choses les plus difficiles à transformer est une mentalité bien ancrée; elle ne change pas alors que le monde change autour d’elle sans qu’elle se rende compte que, de ce fait même, sa propre situation a changé. Paradoxe qui est celui dont pâtit l’enfant craintif jouant aux quatre coins, qui, seul parmi les autres, reste rivé à son arbre.

Les perspectives de solution pourraient au contraire être grandement facilitées si les intellectuels de gauche, avec tout ce qu’ils représentent, leur culture humaniste et leur connaissance de l’Histoire, leurs relations spécifiques et l’influence qu’ils exercent encore, voulaient bien s’y employer.

À moins qu’ils ne soient vraiment devenus psychiquement impuissants, ne croient sérieusement au «colonialisme» israélien ou n’estiment qu’il n’y a rien à faire tant que «l’humiliation arabe» n’est pas de nouveau lavée dans le sang, le pain sur la planche ne manque pas. Surtout pour les marxistes et les chrétiens, pour ne citer que les deux courants de pensée les plus importants de la Gauche occidentale, ceux aussi qui ont peut-être une responsabilité particulière dans les circonstances. Les uns parce qu’ils se sont montrés jusqu’à présent particulièrement impuissants à comprendre qu’il existait une question juive ne cadrant pas avec un système préconçu. Les autres parce qu’ils l’ont si bien compris qu’en inventant une certaine histoire de déicide ils se sont systématiquement déchargés sur les Juifs pendant dix-neuf siècles des infortunes de leur vertu.

Il n’est pas d’exemple dans l’Histoire qu’une nation menacée dans sa survie n’ait pas rencontré l’appui des forces progressistes des autres nations. Lorsqu’en mai 1967 Israël était menacé de mort, les intellectuels de gauche d’Occident firent un effort méritoire pour réduire au silence le flot de réticences et d’idées contradictoires que le seul mot «sionisme» appelait dans leur esprit. À la veille des combats, ils proclamèrent leur solidarité avec ce peuple tant de fois — et une fois de plus, pensait-on — honni, persécuté, bafoué. Et voilà que ce peuple rejette le désespoir et la honte, fait éclater à la face du monde sa dignité et sa puissance recouvrées. Le septième jour, un rayon de lumière l’emporte sur le chaos.

Parmi les multiples motifs avancés par la Gauche pour considérer ce retournement comme un affront personnel, il en est un qui a une apparence de raison. Puisque le peuple israélien est victorieux, affirme-t-on, c’est qu’il n’est plus malheureux: c’est le vaincu qui l’est et a par conséquent besoin de notre soutien. J’observerai d’abord que, parmi les «vaincus», il est des nations qui ne se portent pas plus mal qu’avant, à qui les événements n’ont fait perdre ni un pouce de leur territoire, ni une once de leur honneur. Quant aux autres, dont une partie de la population au moins a subi un malheur réel, toute politique de gauche conséquente se devrait:

  1. d’assister les détresses (ce qu’elle fait dans une certaine mesure);
  2. de dégager les responsabilités (ce qu’elle ne fait guère);
  3. de rechercher une solution qui consacrerait la victoire de la justice sur le désordre aussi bien que sur l’ordre injuste.

Or, il n’est pas de justice qui ne se réalise, pas d’équilibre qui ne se rétablisse sans que ce soit aux dépens de ceux qui, fût-ce de bonne foi, tiraient parti de l’injustice ou du désordre. Lorsque des Juifs rescapés des camps de la mort réclamèrent leur appartement, ils eurent souvent à intenter des procès aux nouveaux locataires, lesquels étaient dans certains cas des occupants de bonne foi. Toute nationalisation, toute réforme agraire, toute décolonisation soulève des problèmes de même nature. Et lorsque les tziganes auront trouvé leur Théodore Herzl et réclameront, pour eux aussi, le droit de vivre sur une terre sans être éternellement pourchassés, il faudra nécessairement aussi qu’on leur fasse une place.

Face aux dures réalités qui sont la conséquence d’un retour nécessaire à la justice, le choix reste toujours ouvert entre deux politiques: panser les blessures et affronter avec réalisme les adaptations et réinstallations inévitables ou entretenir la haine et l’esprit de vengeance. Cette dernière politique a toujours été celle de la Droite, ou plus exactement de l’extrême-droite, depuis les émigrés de Coblence jusqu’aux fanatiques de l’OAS et aux «revanchards» néo-nazis. La Gauche n’a pas de termes assez vifs pour la condamner. C’est pourtant, quand il s’agit des Arabes, celle qu’elle préconise ou, dans le meilleur des cas, accepte.

La non-existence d’Israël

D. La pudeur ni le tact ne font plus partie de l’éducation du progressiste: ce doit être la rançon du progrès. Puisqu’il ne comprend même pas — nous en avons eu maints exemples — ni ma qualité29, ni les liens qui m’unissent à Israël, on ne saurait certes lui demander de se mettre à ma place et de se sentir humilié comme moi de la non-existence à priori d’Israël pour ses ennemis, pour les gens du bloc dit «socialiste» et, dans une certaine mesure, pour les néo-antisémites.

Mais peut-être faut-il lui reconnaître des circonstances atténuantes. Il est très difficile en effet de se mettre à la place des gens, j’entends organiquement, avec l’opacité et la vulnérabilité de son propre corps. Il est aisé d’atteindre le diapason des idées, voire des passions d’autrui. Mais sans doute faut-il avoir été soi-même au fond du trou, nu, menacé de toutes parts, pour saisir le degré que peut atteindre la détresse de l’homme et le peu de secours que lui apportent en semblable circonstance les philosophies s’il ne parvient pas à en extraire une du tréfonds de son âme lorsque celle-ci n’a pas déjà quitté en fait un corps aux abois ou supplicié. Sans doute faut-il avoir vu disparaître sans traces tous les membres de sa famille et tout ce qui leur appartenait, sans savoir ni où, ni comment ils ont été supprimés, sans avoir reçu d’eux une bribe de parole de ce que pourrait être un testament — mais imagine-t-on des lettres de gazés comme il y a des lettres de suicidés, voire de fusillés? — pour saisir le sens du mot «génocide»: l’engloutissement d’un peuple dans le néant. Mais moi-même, je le reconnais, je ne suis pas en mesure de sentir l’odeur des charniers de Treblinka qui ne m’ont été épargnés que par miracle. Au moins je ne prétends pas donner de conseils aux miraculés de «là-bas».

Comment faire comprendre aussi à un d’Astier ou un Pozzo di Borgo, qui nient unilatéralement la judéité, que, pour un Juif arrêté sous l’occupation nazie, nier c’était se nier et que l’on peut en garder une humiliation qui ne cicatrisera jamais parce que l’on n’admettra jamais que rien ne soit pire que d’être soi-même, rien ne soit plus grave que de montrer sa nudité!

On refusait d’abord, au commissariat aux affaires juives, de dire «Monsieur» ou «Madame», on devait dire «le Juif» ou «la Juive» Untel, et cette identité délibérément dérisoire ne leur était reconnue que pour mieux les humilier et les réduire à néant. Car, une fois arrêtés et déportés, ils n’étaient plus que des numéros. Après quoi ils ne devenaient plus rien. Pas même des morts. De la cendre dispersée dont il ne devait rester ni corps, ni tombe, ni héritage matériel ou spirituel, ni souvenir. Rien. Mais il n’empêchait que les Juifs ainsi néantisés étaient auparavant décrits par leurs bourreaux comme des monstres tout-puissants contre l’emprise de qui les honnêtes gens devaient se défendre.

On assiste à la même manœuvre contre Israël aujourd’hui. Poursuivie dans le même esprit, avec les mêmes méthodes et dans le même dessein. Et parfois avec les mêmes hommes.

Son nom n’existe pas sur les cartes des pays arabes. Les représentants de ces pays quittent la salle de l’Assemblée générale extraordinaire des Nations Unies lorsqu’un Israélien prend la parole, suivis par les représentants des pays «socialistes». Ceux-ci font mine d’ignorer dans leurs discours l’existence d’un pays qu’ils ne reconnaissent plus; parlant d’un délégué israélien, ils disent «le sioniste» ou «ce gentleman de Tel-Aviv». Depuis vingt ans l’Organisation mondiale de la Santé veut créer un bureau régional du Moyen-Orient, fonctionnant comme dans les autres régions, et n’y parvient pas parce que les autorités des pays arabes interdisent à leurs médecins de s’asseoir à la même table que les médecins israéliens. Et ceux-ci sont les seuls de la région qui demandent à donner, et non à recevoir. Les mots «Israël» et «Israélien» n’existent que dans un seul contexte: dans les menaces d’anéantissement et, lorsqu’elles ne peuvent être mises à exécution, dans les accusations mensongères. Et vous voulez que moi, qui ai été entièrement et fraternellement solidaire de la lutte des Algériens à l’époque où ils étaient menacés dans leur vie et qu’on leur refusait leur qualité d’Algériens et, à leur pays, son existence propre, je ne sois pas solidaire de mes frères d’Israël?

Le problème de la non-reconnaissance d’Israël dépasse de loin les questions de courtoisie ou de procédure dans les réunions internationales, de protocole dans les rapports entre nations. Il traduit en fait une volonté d’obtenir la non-existence d’Israël. La guerre entreprise à cette fin ayant échoué, on entreprend — au seul bénéfice des responsables aussi bien de la guerre que de l’échec — un processus de condamnation par l’ONU tendant aux mêmes fins: car le retour aux frontières d’avant de 5 juin, réclamé avec tant de force par les puissances qui y ont intérêt, et non sans gêne par les intellectuels de gauche qui affirment guetter, de la part d’Israël, un «geste de bonne volonté» qui serait une véritable prime à l’agression, ce retour, à supposer qu’il ait pu être voté et exécuté, aurait signifié le retour à l’état de vulnérabilité totale d’Israël et, l’expérience s’étant révélée payante, se serait soldé, à plus ou moins court terme, par sa destruction pure et simple. Ne nous berçons pas d’illusions, les intellectuels bons apôtres sont incapables de faire valoir ici le moindre soupçon de «bonne volonté» de l’autre partie au cas où son rêve, en apparence bénin, de statu quo ante serait réalisé. M. Heykal, qui passe pour modéré, écrit dans son éditorial de fin septembre: «Il ne faut pas résoudre la seconde question au détriment de la première, c’est-à-dire qu’il ne faut pas acheter le retrait des troupes israéliennes par la reconnaissance d’Israël.» L’AFP, qui donne cette nouvelle, ajoute: «Selon M. Heykal, même si la crise actuelle était résolue, la première question, c’est-à-dire celle de la «spoliation de la Palestine», continuerait de provoquer des guerres régionales dans le Moyen-Orient.»

Dans cette perspective le refus d’entendre, de voir, de sentir cette représentation de l’exécrable qu’incarne tout représentant d’Israël se couvre d’un éclairage de cérémonie propitiatoire. En attendant la condamnation du Mal, prélude à son extirpation, au moins se doit-on de l’ignorer. Je ne vous connais pas, donc vous n’êtes pas. Modes de pensée infantiles — mais on sait que ce ne sont pas les moins dangereux30. Il paraît incroyable qu’en Occident l’homme de gauche libéral, ouvert à l’esprit de confrontation, ne s’en alarme point. Au Moyen-Âge on écoutait, avant de les condamner, les possédés du démon. Mais l’antisémite n’a pas à écouter le Juif. De même Israël se doit, de toute évidence, d’être condamné sans être entendu. Et vous exigez qu’il dépose ses armes après lui avoir enlevé tout autre moyen de défense?

La non-reconnaissance d’Israël ne se ramène pas à sa non-reconnaissance diplomatique. Le pays de la Révolution d’octobre et l’Espagne fasciste n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Ils n’en poursuivent pas moins des échanges commerciaux, scientifiques, culturels, sanitaires, sportifs. Les croix-rouges russe et espagnole ont collaboré au rapatriement d’enfants de républicains espagnols réfugiés en URSS. Lorsque les blessés égyptiens rapatriés par les avions suisses de la Croix-Rouge internationale en conséquence d’une décision unilatérale de «bonne volonté» israélienne touchent terre, les officiels de la RAU s’aperçoivent que les brancards sur lesquels ils sont couchés portent la marque de l’étoile de David. Horreur. On transporte les blessés à dos d’homme pour que les objets maudits ne souillent pas le sol de l’aérodrome du Caire. Sartre note dans ses Réflexions que, si un ingénieur juif construit un pont, pour un antisémite «ce pont est mauvais, étant juif de la première arche jusqu’à la dernière».

Les Juifs ont choisi de vivre sous la bannière frappée de l’étoile de David. Leur effort patient, incessamment renouvelé, pour être reconnus comme hommes à part entière serait, s’ils déposaient les armes, à tous égards, désespéré. Car, tandis que j’écris ces lignes, chaque jour m’apporte sa moisson de réflexions orales et écrites où l’hostilité se durcit et se cristallise dans le silence des grands esprits de la Gauche. Aujourd’hui c’est une Mlle Goichon qui écrit au Monde pour protester longuement contre la réinstallation du kibboutz de Kfar-Etzion en Cisjordanie. C’est la seule réaction qu’appelle l’événement dans ce journal. Où êtes-vous, socialistes de gauche, d’accord pour proclamer que «chaque bien appartient à qui sait le mieux s’en occuper», lorsque c’est Brecht qui l’écrit? La lettre de Mlle Goichon se termine par cette phrase terriblement éloquente, qui ne saurait, hélas! mieux servir mon propos: «En outre, sous un prétexte qu’ils (les Israéliens) disent innocent, ils prennent une position stratégique sur la route d’Égypte, ce qui est contraire à tous les principes.» Quels principes? L’innocence est sans aucun doute du côté de l’auteur de cette lettre. Mais quelle haine meurtrière elle recouvre! La même, encore qu’enfouie dans le subconscient, que celle de Choukeiri déclarant, le 1er juin 1967, à quelques mètres de l’ancienne frontière, qu’il se proposait d’attaquer le premier et qu’il ne laisserait pas un Juif en vie, ce même Choukeiri contre les nouvelles menaces de qui les Israéliens ont eu le culot «en outre» (pensez donc) de se tenir sur la défensive. Et d’invoquer incontinent «tous les principes», comme si, par la force des choses et la volonté des hommes que Mlle Goichon admire, chaque mètre carré n’était en Israël une «position stratégique». Et comme si le devoir de chaque peuple n’était pas de se protéger contre les menaces d’extermination qui le visent. Sauf, bien entendu, celui du peuple juif, lequel n’a d’autre devoir que de continuer à se laisser exterminer. Est-ce que l’on imagine le roi Hussein, qui, au même moment, fait à Moscou l’apologie de la Révolution d’octobre, s’interrompant pour interdire à des coopérateurs agricoles, à supposer qu’il en existe en Jordanie, d’occuper tel terrain se trouvant sur la route de Jérusalem pour ne pas violer les «principes»? Je vous entends d’ici rétorquer qu’Hussein a le droit de faire chez lui ce que bon lui semble. C’est bien ce que je disais. Personne ne met en doute la souveraineté d’Hussein, ni ne se demande d’où il la tient, ni par qui il est mandaté pour rendre hommage à «la grande Révolution socialiste d’octobre, source d’inspiration et d’essor créateur pour de nombreux peuples désireux de changer leurs destinées» (ce qui tiendrait à être relevé comme le paroxysme de la dérision par l’opinion arabe comme par la soviétique si elles pouvaient librement s’exprimer). Seul le peuple d’Israël n’a jamais aucun droit, n’a jamais de terre où il soit chez lui, n’a donc pas besoin d’en cultiver, ni d’occuper de position défensive car on ne lui concède même pas le droit de se défendre. Voilà qui est clair comme 2 et 2 font 4, ou plutôt clair comme ce problème des livres de classe jordaniens dont Mlle Goichon doit regretter la disparition: «Si tu tues 7 Juifs sur 10, dis combien il t’en reste à tuer.»

On pourrait poser le même problème à une autre échelle: «Il y avait 16 millions de Juifs. On en a tué 6 millions. Combien…» Mais ici les partisans avérés du génocide m’arrêtent: ils nient les données du problème, tout simplement. Les camps de la mort n’ont jamais existé. À tout hasard, c’est Moshé Dayan qui est accusé de génocide. On serait bien en peine d’avancer des faits, des chiffres. Peu importe. On attend que le venin fasse son œuvre. Cela vient déjà: si, dans la Gauche européenne, on ne proteste guère contre la plus monstrueuse des accusations, c’est que bientôt elle y sera reprise. En attendant, les antisionistes déclarés continuent à citer imperturbablement, systématiquement, le chiffre de 16 millions de Juifs en 1967. Dans une lettre que publie Le Monde, un lecteur palestinien, M. Dalfani, déclare que ses compatriotes «font des efforts désespérés pour séparer l’antisionisme de l’antisémitisme, mais les Juifs du monde leur rendent la tâche extrêmement difficile, car la majorité des 16 millions de Juifs, et surtout leurs élus et leurs chefs religieux apportent un soutien actif et militant au sionisme, quand ils ne se déclarent pas sionistes eux-mêmes. Un cri de protestation — ô combien faible encore — s’élève des rangs juifs contre l’assimilation du judaïsme par le sionisme.» Les «16 millions» de Juifs ne sont jetés ici qu’incidemment en pâture à la réprobation universelle, entre une protestation de bonne conscience et un réflexe de méfiance qui a dû vexer M. Rodinson.

M. Nasser, qui sait compter, affirme tout de go à qui veut l’entendre (mais nul ne l’entend aussi bien que le journal31 qui a au moins le mérite d’annoncer la couleur et d’où sont extraites les lignes qui suivent): «Le mensonge de six millions de Juifs assassinés, personne n’y croit.» Polyvalence de la pensée nassérienne: en niant le génocide, elle peut plus aisément à la fois nier l’existence d’Israël et accuser Israël de génocide.

Tout de même, Jean Daniel s’élève dans Le nouvel Observateur contre l’«irresponsabilité» qu’il y a à accuser Israël de «génocide» ou de «méthodes nazies» et observe avec justesse: «Il faut que les mots gardent leur sens.» Mais dans le même article il parle de «situation coloniale» et ressasse l’antienne selon laquelle «le devoir de tous les vrais amis d’Israël dans le monde… consiste à faire prendre conscience aux vainqueurs de la guerre de six jours que c’est à eux de faire un geste».

Mon Dieu, qu’il est fatigant d’avoir toujours à taper sur le même clou! Pour ce qui est de la situation coloniale:

1. qui dit colonie dit métropole; où est la métropole des Juifs, sinon dans leur patrie?

2. qui dit colonie dit colonisés; or ce qu’on reproche précisément aux Juifs, c’est le développement qu’ils apportent et dont ils sont prêts à faire profiter la région tout entière sans aucune contrepartie;

3. qui dit colonie dit colon. J’ai déjà parlé des Juifs marocains; faut-il rappeler que les Juifs yéménites n’étaient pas autorisés à lever les yeux sur un musulman?

En Afrique du Nord il n’a jamais été question, en Afrique du Sud il n’est pas plus question aujourd’hui, de chasser des populations qui, elles, étaient (ou sont) effectivement colonisatrices, par leur origine, leur nature et leur comportement aussi bien que par leur incapacité absolue de tirer profit d’autre chose que de l’exploitation coloniale. Qui sont en revanche les Israéliens?

Sur près de 2.400.000 Juifs en Israël, il y a d’abord 56.000 Hébreux qui n’ont pas quitté leur sol depuis l’Antiquité. Il est curieux d’ailleurs que l’on passe si facilement sous silence la survivance pendant vingt siècles de ces quelques noyaux d’autochtones têtus, réfractaires aux dispersions et rescapés des massacres, sur une terre qui n’a cessé de ce fait d’être la leur. Juifs en Judée, Samaritains en Samarie ont ainsi conservé à travers le temps le sens authentique du nom qui leur a été donné, maintenant intacte, à l’instar des autres peuples, la relation vivante qui unit l’homme à sa langue et à son pays. Il y a aussi 600.000 réfugiés des pays arabes. Il serait bon ici de discerner la différence entre un Juif marocain ou yéménite qui n’a pu émigrer nulle part ailleurs que sur sa terre retrouvée et un réfugié arabe appelé à constater que ses frères sont plus prompts à se servir de lui pour semer la zizanie aux frontières qu’à pousser la fraternité jusqu’à le prendre en charge. Il y a encore les pionniers ayant fui les pogromes de l’empire des tsars, leurs enfants et petits-enfants nés dans leur pays, soit 5 à 600.000 âmes. Il y a 500.000 (sur 800.000, soit 62%) rescapés des camps de la mort. Il y a les émigrés ayant fui les persécutions ou des conditions de vie rendues impossibles dans d’autres pays (Argentine, Inde, Pakistan), au nombre d’environ 200.000. Il y a les enfants qui naissent chaque jour32 et les immigrés qui arrivent chaque jour. Il est évident que ces derniers sont formés de déshérités et non de nantis. Il reste très peu de Juifs, si l’on tient compte des chiffres précédents, ayant immigré plus par idéal que par nécessité, et en mesure (théoriquement) de rentrer dans leur ancienne patrie. Il n’est pas étonnant que tous les autres en tout cas n’aient rien de plus cher à défendre qu’une terre qui est leur raison de vivre et l’incarnation de leur destin. Une terre aussi où 6 millions d’arbres remplacent 6 millions d’âmes sans autre patrie.

Pour ce qui est du «geste», c’est comme pour le mariage et comme pour l’assimilation: il faut être deux. Rien ne sert (même si l’on ne s’en est pas privé) de faire des gestes dans le vide. Quel meilleur geste d’ailleurs pourrait accomplir Israël que de réclamer sans cesse l’interlocuteur qui cesserait de vouloir l’ignorer? À partir d’une première rencontre, tout est possible. Mais qui préfère semer la guerre récolte la défaite, parce que les Israéliens, contrairement aux ressortissants des puissances coloniales, n’ont pas de positions de repli, donc, n’ayant rien d’autre à perdre, ne peuvent se permettre de perdre.


2
Incursion en Israël

Le plateau de la fin du monde

Je viens de parcourir le plateau de Golan, au-delà de l’ancienne frontière syrienne, sur vingt kilomètres de profondeur, jusqu’au nouveau no man’s land. En fait, tout le plateau est un no man’s land. À part quelques lopins cultivés par des Druzes, pas une herbe qui ne soit sauvage, pas un arbre qui ne soit là pour camoufler un bunker (déserté) ou une batterie d’artillerie (détruite). Des chars, des camions, où se lisent encore des inscriptions en russe, gisent éventrés, renversés, déchiquetés. Partout, des champs de mines. Des maisons en ruine; les unes, rudimentaires, aplaties contre le sol, pour les soldats; quelques autres, cossues, entourées de barbelés, pour les officiers. On a retrouvé un rapport de l’un d’eux, daté du 9 juin, signalant qu’un soldat avait été puni pour avoir omis de saluer un supérieur. Sur 18 km pas trace de vie civile. Puis Kuneitra, abandonnée: à côté, un village druze, où la population est restée, laissant s’enfuir les Syriens. Du lac de Tibériade à Kuneitra, la route ne fait que grimper: on passe de -200 à 1000 mètres. Le plateau, truffe de fortifications à plusieurs niveaux, n’avait qu’un but: détruire. D’en haut on voit les kibboutsim, le long du Jourdain ou accrochés à l’étroite bande de terrain qui avait été concédée à Israël sur la rive orientale du lac. Des maisons, des cultures, la vie. Pendant dix-neuf ans, de là-haut on semait la mort. Les Syriens retranchés dans leurs abris visaient de préférence les agriculteurs isolés. De temps en temps, on tuait quelques vaches. Ou quelques enfants. Pendant la guerre de six jours, on n’a tué que des vaches: les enfants ont passé six jours et six nuits dans les abris souterrains. (Israël est le seul pays où l’on n’évacue ni les enfants, ni les femmes, en temps de guerre.) L’armée des frontières est composée pour moitié de Druzes (Israéliens) et pour moitié d’hommes et de jeunes des kibboutsim. Cette armée, où les soldats ne saluent guère les officiers, défend ici tout à la fois: son sol, sa famille, ses champs, ses réalisations sociales et culturelles, son destin. C’est ce que l’on appelle une armée populaire. L’intelligentsia de gauche, qui le savait parfaitement en 1948, l’a curieusement oublié.

Quand on redescend vers le kibboutz de Gadot, à la frontière, on voit encore les tranchées, les abris, les maisons bombardées. Mais déjà la plupart sont reconstruites: on a commencé par celle des enfants. Dans la bibliothèque, un trou d’obus n’a pas encore été colmaté; on peut ainsi voir que tout a brûlé à l’intérieur, mais déjà des piles de livres nouveaux s’entassent par terre en attendant les rayonnages. C’est de Gadot notamment que l’armée israélienne est montée jusqu’à Kuneitra, attaquant le plateau de front. Elle a eu 120 morts et 360 blessés: surtout des officiers, qui précédaient leurs hommes.

Cet après-midi, la presse nous apprend que, dans un kibboutz voisin, un «combattant» d’El Fatah a déposé une charge de dynamite qui, heureusement, à été désamorcée à temps. Le soir, on regarde la télévision libanaise ou syrienne (il n’y a pas de télévision israélienne): des films américains, français, égyptiens, le tout fréquemment interrompu par des réclames de Coca-Cola ou de parfums. Une dame, dont on ne comprend pas très bien de quoi elle fait commerce, donne l’adresse et le numéro de téléphone d’une maison intitulée «Vanité».

Mais rien, ce soir, ne parviendra à me distraire: ma rétine me semble à jamais impressionnée par l’image du plateau de Golan, de ces quelque quinze cents kilomètres carrés de désolation, dont la seule raison d’être a été, pendant dix neuf ans, de répandre une désolation pire. Si c’est cela un pays «progressiste», je veux bien être réactionnaire. Si les hommes que ce pays continue à envoyer poser des bombes dans les kibboutsim et les cinémas sont des «révolutionnaires», je me flatte d’être aristocrate. S’il faut pour «s’insérer dans le Moyen-Orient» qu’Israël devienne comme ce plateau, je souhaite qu’il s’occidentalise à outrance.

Il est en tout cas une chose que j’aimerais bien faire comprendre à tous ceux qui en Europe se trompent sur la détermination d’Israël. Je ne crois pas qu’il existe dans ce pays quelqu’un qui se réjouisse d’«annexer» le plateau de Golan, tant le paysage y est affligeant, tant est repoussant le spectacle de cette forteresse de la haine systématique (et absurde, puisque le plateau n’aura pas tenu deux jours). Mais il n’est pas un Israélien qui le rendra si c’est pour vivre de nouveau sous la menace permanente de la mort. Comme me le disait un kibboutsnik, à une portée de fusil de l’ancienne frontière: «Pour nous, sera progressiste le premier de nos voisins qui trouvera plus raisonnable de faire la paix que de perdre la guerre. En attendant, nous tiendrons tout le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que l’on sache une fois pour toutes que les Juifs, que l’on a rossé impunément pendant 2000 ans, désormais ne se laissent plus rosser.» La veille, le commandant du détachement du génie qui avait déminé la route pendant l’attaque du plateau m’avait déclaré: «Je suis un antimilitariste. Tous mes hommes sont comme moi. Mais il n’en est pas un seul qui accepterait de revenir à la situation d’avant le 5 juin. Même si tous les autres pays devaient voter contre nous à l’ONU, nous ne céderons pas. Même si les armées arabes devaient se reconstituer et s’adjoindre des «volontaires» russes ou chinois, nous ne céderons pas.» Ces paroles étaient exprimées sur un ton parfaitement détaché, sans fanfaronnade comme sans haine. C’est le même ton de résolution calme que l’on peut entendre chez tous les Israéliens depuis la guerre de six jours. Et comment pourrait-il en être autrement? C’était, pour tout un peuple et pour chacune des personnes qui le forment, une question de vie ou de mort. On craignait 50.000 morts à Tel-Aviv seulement. Lorsque la radio égyptienne — la même qui, aujourd’hui, continue à vanter les vertus guerrières, diffuse des marches militaires et des chants de revanche — prédisait en hébreu la destruction des villes et l’extermination de leurs habitants, tout en prétendant que l’armée du Raïs était aux portes de Tel-Aviv, les soldats du Tsahal (forces de défense d’Israël) éclataient de rire. Mais les femmes non mobilisées de Haïfa et de Tel-Aviv, qui, en raison de la discrétion voulue des communiqués israéliens, ignoraient où était située la ligne de feu, ne quittaient pas les abris avec leurs enfants, tous portant au cou une plaque d’identité en métal.

La presse occidentale vue de Jérusalem

Je reçois à Jérusalem un numéro du Monde où un Claude Cahen recommande une fois de plus aux Israéliens de «renoncer à une part importante de leur souveraineté d’État». Quand donc tous ceux qui en Occident, Juifs ou Gentils, tirent des plans sur la comète comprendront-ils qu’ils perdent leur temps — que cela leur plaise ou non et quelle que soit leur opinion à ce sujet — en donnant aux Israéliens des conseils qui signifieraient pour ceux-ci le retour à une situation où leurs enfants étaient voués à vivre dans les abris ou dans les caves, avec pour collier une plaque d’identité en métal? Sans compter que les Israéliens, en dépit des erreurs qu’ils ont pu et pourront encore commettre, connaissent infiniment mieux que les Occidentaux donneurs de bons conseils les voies qui mèneront à cette «coexistence avec les Arabes» que prêche notamment M. Cahen. J’en veux pour preuve que pas un incident ne s’est produit pendant la guerre de six jours dans les villages arabes de l’ancien territoire d’Israël, qui, dans la plupart des cas, n’étaient même pas gardés par des soldats israéliens.

La prétention des intellectuels occidentaux à vouloir à tout prix qu’Israël «s’insère dans le Moyen-Orient» selon les normes qu’ils préconisent n’a d’égale que leur ignorance des conditions ou problèmes qui se posent dans la région. Comment M. Cahen, qui est professeur d’histoire musulmane à la Sorbonne, peut-il sérieusement prétendre que «l’Islam a une longue tradition d’hospitalité envers les religions minoritaires»? Qu’il aille donc le soutenir aux Coptes d’Égypte, aux survivants des Arméniens de Turquie, des Assyriens de l’Irak, des Bahais du Maroc ou à ces Druzes du plateau de Golan, qui, sur leur demande, ont reçu des autorités israéliennes des armes (un fusil par homme majeur de 15 ans) pour se défendre contre les infiltrations de leurs anciens voisins syriens. Comment se permet-il de disserter sur les réalités de l’État hébreu dont il est si peu au courant qu’il va jusqu’à envisager l’hypothèse d’«une lassitude de la jeunesse israélienne qui, à la menace et à l’étouffement, préférera, du moins dans ses éléments de souche européenne, une nouvelle diaspora»?

Je reviens de Gaza, tenu pour l’un des points les plus chauds du monde, où j’étais persuadé que la population était tendue, et la situation explosive. Sans trouver que celle-ci soit idyllique, ce qui serait inconcevable, j’ai été stupéfié de constater à quel point les portes de la vie, de l’amitié, de l’espoir étaient ouvertes. Je ne donnerai pas d’exemple. D’abord parce que — contrairement au sentiment de désolation totale que donne le plateau de Golan et qui constitue en soi un élément d’appréciation indiscutable—à Gaza, du fait même que la vie y règne de nouveau mais que l’espérance point à peine, les conjectures sont forcément fondées moins sur des faits établis que sur des développements que l’on ne peut que présumer. Ensuite parce que l’attitude actuelle des détracteurs d’Israël est telle que, quoi que l’on puisse souhaiter, ils en tireront argument contre ce pays. Si je les déçois en les persuadant que l’hostilité ne se lit pas sur la plupart des visages, ils crieront au «néo-colonialisme» et dénonceront la «collaboration». Dans le cas contraire, c’est-à-dire si la bande de Gaza était en proie à la guérilla, ils jugeraient celle-ci légitime et condamneraient la répression. Il est en tout cas certain qu’en Europe on est très loin des réalités du Moyen-Orient et qu’il est à la fois inepte et monstrueux d’y prêcher la revanche ou le retour inconditionnel des forces israéliennes sur des positions à tous égards intenables, sous prétexte d’une prétendue «humiliation» des populations arabes ou du caractère prétendument immuable des lignes d’armistice les plus arbitraires du monde.

L’intelligentsia de gauche se sert ici, comme elle l’a fait dans d’autres cas, de notions périmées ou inapplicables («occupation», «résistance», etc.), par comparaison avec des situations — France de 1940, guerre d’Algérie — où elle-même a joué un certain rôle. Elle admet pourtant que dans d’autres cas, notamment pour les pays de l’Axe après la 2e guerre mondiale, la situation politique des populations (en l’occurrence contrôlées plutôt qu’occupées) puisse avoir été radicalement différente et ait provoqué des réactions tout autres que celles de la «résistance» à F «occupant». En Allemagne comme au Japon, le choc de la défaite, le soulagement après la chute des régimes de guerre totale qui annonçaient démagogiquement la victoire tout en œuvrant à leur propre fin en même temps qu’à celle de leurs pays, l’étonnement devant des régimes nouveaux en tout cas plus démocratiques que les précédents, la coopération enfin avec ces régimes en vue d’un but commun, ce qui est tout autre chose que la collaboration avec l’ennemi dans le seul intérêt de ce dernier, tout cela a provoqué une évolution dans le sens d’une paix profitable à tous.

La minorité arabe d’Israël a suivi depuis 1948 une évolution de nature semblable. Aujourd’hui les perspectives qui se dessinent à Gaza et en Cisjordanie, y compris chez les réfugiés de 1948, sont d’autant plus encourageantes que les Arabes n’y éprouvent qu’un sentiment national assez flou, et peu — moins que jamais depuis le choc qui les a récemment frappés — d’affinité avec les régimes nassérien ou hachémite. Si les deux parties savent saisir la chance qui leur est donnée, il se présente actuellement dans les nouveaux territoires d’Israël une occasion unique d’éliminer l’aspect explosif des problèmes, de renverser la vapeur dans le sens d’une coopération judéo-arabe. Quand je parle des «deux parties», j’entends, d’une part, les Israéliens et, d’autre part, les Arabes qui, par la force des choses, n’ignorent plus ces derniers, et non pas ceux qui, du dehors, continuent à prêcher la guerre, non plus que leurs alliés, leurs conseillers ou les néo-antisémites qui, quelles que soient l’évolution de la situation et les perspectives qui se dessinent, dénonceront soit l’oppression israélienne si les Arabes des territoires contrôlés par Israël se taisent, soit l’esprit de collaboration suscité par la contrainte s’ils se prononcent dans un sens qui n’est pas celui du Caire ou de Damas.

D’Astier et ses sept humiliations

De toute façon, on veut qu’ils soient «humiliés». Cela devient parfois une véritable obsession. Le mot «humilié» (ou «humiliation») revient sept fois sous la plume de d’Astier au cours des trois pages où il médite dans l’avion qui le mène au Caire (Entretien Nasser-d’ Astier dans L’événement).

Une fois pour dire: «Je sais bien que les Juifs ont été des humiliés et des offensés.» Merci tout de même pour ce rappel du passé.

Une fois pour ajouter tout de suite après: «Mais doit-on transférer l’humiliation et l’offense sur des peuples — les peuples arabes — qui ne sont en rien responsables?» La réponse impliquée dans la question est évidemment: «Non, on ne doit pas.» Mais alors une autre question se pose, encore qu’elle ne vienne pas à l’esprit de d’Astier: Que fallait-il faire avec les six millions de Juifs humiliés et offensés, à supposer que l’on ait pu empêcher qu’ils fussent au surplus gazés? La réponse est non moins évidente: On ne pouvait «offenser» les peuples arabes en ouvrant les portes de la Palestine; donc, comme il n’y avait pas d’autre solution, il fallait laisser l’initiative à Hitler. C’est ce que l’on ne manqua pas de faire. Avant la guerre, pendant et après. J’ai évoqué le cas des Juifs retranchés du monde dans un terrain vague près de Zbaszyn, entre les postes frontières allemand et polonais: il n’est pas unique. En février 1942, un vieux rafiot qui prenait l’eau, le Struma, fut affrété par 769 Juifs fuyant le IIIe Reich. Successivement, les Anglais «qui favorisaient exclusivement les sionistes» (n’est-ce pas, professeur Monteil?), puis les Turcs les envoyèrent se faire noyer ailleurs. Lorsque le bateau coula à pic au large d’Istanbul, il y eut un survivant. Pendant la guerre les Alliés trouvèrent, comme on sait, plus judicieux de laisser les Juifs se faire déporter dans les camps de la mort. Qui les en blâmerait? Il y eut au total dans ces camps plus d’un rescapé sur 769. Après? Voyez Exodus. Bilan: trois rescapés des camps allemands tués au large d’Haïfa par les Britanniques, décidément obstinés dans l’octroi de leurs faveurs; le reste ramené de force, sur ordre du gouvernement travailliste de Sa Majesté, dans ces mêmes camps, parce qu’on ne savait pas quoi en faire d’autre. Soyons juste et précisons que les puissances occidentales victorieuses avaient arrêté le fonctionnement des chambres à gaz et des fours: c’est sans doute ce qu’on leur reproche en les accusant de protéger toujours unilatéralement les Juifs. À propos, encore une question: à quelle date d’Astier a-t-il cessé d’être, de son propre aveu, antisémite?

Mais revenons à notre énumération. Une troisième fois, le mot «humilié» est utilisé pour qualifier l’Égypte. Une quatrième fois pour le tiers monde tout entier. Deux fois encore dans cet aveu: «Je n’ai pas perçu, chez les deux cents Égyptiens rencontrés, un seul regard de haine. Je me sentais plus violent que les Arabes. J’étais devant un peuple affreusement humilié, une extraordinaire dignité dans l’humiliation.» Si, d’Astier, vous ne boudiez pas Israël, peut-être n’y verriez-vous pas non plus «un seul regard de haine». Ni chez les Juifs, ni chez les Arabes. Et peut-être, comme moi, ne sentiriez-vous pas chez ces derniers l’humiliation que vous souhaitez à tout prix leur faire ressentir. Ni la haine ni l’humiliation réelles ne sont ces sentiments abstraits que vous avez créés et que vous prêtez aux autres. Elles naissent de situations concrètes que vous voulez ignorer et qui, dans le cas présent, ne les produisent pas, à la grande déception de beaucoup.

J’ai gardé pour la bonne bouche ce jugement politique dont on appréciera la profondeur: «J’ai un point faible: je préfère en général les vaincus aux vainqueurs, les humiliés et les offensés aux maîtres.» Je ne sache pas que d’Astier ait pris, après la deuxième guerre mondiale, le parti des Allemands, des Japonais, des fascistes vaincus, contre les Alliés, les communistes et de Gaulle vainqueurs. Ni qu’il ait par la suite épousé la cause de l’armée d’Indochine, puis de l’OAS. Mais sans doute a-t-il mis du temps à découvrir son «point faible». Mieux vaut tard que jamais. Au moins aujourd’hui sommes-nous fixés: il est pour Schramme et Tschombé, les grands «offensés» du tiers monde.

Nos ennemis, avec une mauvaise foi parfaite, et certains néo-antisémites de bonne foi projettent contre nous des mots que nous ne connaissons que trop bien pour en avoir saisi à nos dépens le véritable sens: réfugiés, humiliation, génocide.

Réfugiés, les Juifs l’ont été pendant deux millénaires. Et ce n’était jamais pour avoir provoqué et perdu une guerre comme ceux qui ont entraîné dans leur défaite les réfugiés palestiniens, c’était toujours parce qu’on les chassait d’un pays, du seul fait qu’ils n’y étaient pas chez eux et devaient se soumettre à la loi du plus fort. Ils étaient alors contraints de chercher asile dans un autre pays, qui les tolérerait tant qu’il ne les chasserait pas à son tour. Encore heureux s’ils n’étaient pas promis au bûcher. Mes parents ont été réfugiés dans six pays avant de «se fixer» en France, d’où ils furent déportés vers la mort. Quant à l’humiliation, Dieu sait si nous la connaissons. Pendant des siècles et sous tant de cieux, il fut seul à le savoir: pas un coin de la terre des hommes, et guère de visages humains, vers où le Juif aux outrages pût tourner les yeux pour trouver apaisement et consolation, sinon assistance. D’Astier de la Vigerie, vous dont le nom évoque les terres de vos ancêtres et qui l’avez amputé non sans coquetterie tant vous êtes certain que votre droit à la terre de France ne le sera jamais, imaginez donc que vous et les vôtres êtes réfugiés, sans possibilité de retour et sans bénéfice de réciprocité, au sein d’une communauté où vous êtes toujours en minorité et où, de surcroît, on répète tous les jours que vous avez tué son Dieu, et vous comprendrez ce que c’est que l’humiliation et les offenses. Et lorsque la foule déchaînée après une mauvaise récolte ou une défaite militaire enfoncera les portes du logis qu’on vous aura concédé, pour mutiler vos enfants et les jeter ensuite par les fenêtres aux applaudissements des spectateurs (je n’invente rien; c’était là un des passe-temps favoris des Blancs-Russiens chez qui vivaient mes aïeux), essayez donc d’expliquer à ces gens que vous êtes progressiste, adversaire de la discrimination raciale et des préjugés rétrogrades. Ce jour-là vous comprendrez peut-être pleinement le sens des vers de ce poète hébreu que vous avez aimés:

Nous sommes ceux qui ne partent pas ceux qu’on emmène
pour mourir la tête basse
désarmés désolés déchus
mourir sans un mot
comme les clowns au cirque.

Et si vous présumez que le jour viendra, avec un peu de patience, où la Révolution socialiste en changeant l’homme, comme vous disiez, abolira à jamais les pogromes et leurs mille variantes, comment se fait-il que les Juifs de Biélorussie n’aient même pas droit à la parole pour nous apprendre à quel point l’homme soviétique a changé à leur égard? Et pourquoi ne conseillez-vous pas la même patience à tous les autres peuples dont vous soutenez le droit immédiat à la liberté?

À une époque de répit relatif, où la barbarie marquait provisoirement le pas, l’impécuniosité de mes parents et leur humiliation latente n’en ont pas moins formé la trame de mon enfance. Je me rappelle l’embarras de mon père, cherchant à louer ses services pendant la crise des années trente, à cause de son nom biblique. Je me rappelle le sourire gêné de ma mère et ses yeux pleins de larmes devant les insinuations blessantes de notre concierge. «Ne fais pas attention, me disait-elle en me prenant la main, il y a encore de méchantes gens qui nous haïssent sans savoir pourquoi, mais les choses vont changer, tu connaîtras un monde meilleur débarrassé de ces préjugés ridicules.» Elle croyait en la bonté des hommes. Elle n’était pas sioniste. Elle est morte à Auschwitz, ou dans le train qui l’y menait, je ne sais pas33. Voilà aussi pour le génocide, terme qui, ne l’oublions pas, a été créé pour nous en 1944.

Mais il n’y eut pas que cela, rappelle-toi. (Je reste seul à présent avec toi, mon frère, pour être sûr de me faire entendre.) Incroyable mais quotidien, il y eut pis. Car, innocent de tout, tu étais accusé de tout. Tu étais non la victime, mais l’assassin. Un assassin ridicule au surplus, misérable et ridicule, insulté à chaque page de journal, à chaque émission chez le voisin. (Oui, chez le voisin, car chez toi, il t’était interdit d’écouter même les menaces qui te désignaient à la mort.) Et quand tu te risquais dehors avec ton étoile de gloire où, pour ceux qui n’étaient pas aveugles, le mot «Homme» était inscrit en lettres de flamme, tu retrouvais à chaque coin de rue ton image, avec la légende «Assassin». (Oui, mais ils sont aveugles et ne voient que les objets qu’on leur décrit.) Et ce regard de bête traquée dans les yeux de tes enfants à la vue d’un uniforme, et plus tard à un simple bruit de pas dans l’escalier! Et lorsque les pas se furent précisés et que tu fus à ton tour emmené vers l’inconnu, il y eut ce soir où la blessure fut si cuisante qu’encore aujourd’hui elle est loin d’être cicatrisée. Mais tu savais déjà, pour avoir vu déculotter un vieillard sous une porte cochère, que par là on pouvait le plus sûrement t’atteindre. Lorsque tu fus seul avec tes vêtements par terre, ton corps meurtri et ton sexe outragé, tu te demandais ce qui t’attendait encore. Cette attente dans la honte et l’angoisse, mais qu’est-ce que l’humiliation, Seigneur, sinon cela?

…Mais sans doute, puisque M. Nasser, «le symbole du monde arabe» (d’Astier), nous invite à ne pas croire «au mensonge des six millions de Juifs assassinés», suis-je un menteur. Il vaudrait mieux, pour la paix de votre âme, ne pas me croire.

Patience. L’événement est déjà passé du stade du dossier qui se croit objectif à celui de la dénonciation sans preuve. Il n’est plus question du Moyen-Orient que pour clouer Israël au pilori. Dans un de ses «Regards», d’Astier s’attend à «la revanche des humiliés, des colonisés» contre le «dérisoire empire romain». Elle est loin, l’objectivité tant prônée naguère, ce qui permet du même coup de la juger aujourd’hui à sa valeur. Un mélange de contradictions, d’ignorance voulue, de délire d’interprétation et de mépris: «Le sionisme est le cri de conquête du gouvernement d’Israël, le moyen de trouver des appuis et des capitaux. Il a vécu son temps, idéologie dépassée qui fait obstacle à une solution israélo-arabe. Le sionisme occidental fournira encore des touristes et de l’argent, mais les hommes ne viendront plus.»

On se sent découragé: comment essayer de se faire comprendre? et pourquoi vouloir se justifier? Ce serait aussi vain que c’eût été, pour un résistant ou un Juif, arrêté sous l’occupation, de tenter de convaincre un commissaire de la Gestapo. Fort heureusement la force n’est plus du même côté. Mais cette force même, née de la légitime défense, il faut qu’on la travestisse en terreur. Dans la même publication, un article d’un certain Pierre Lindé, intitulé «Nasser, Amer», est plein de détails horrifiants sur «les territoires occupés»: «Le nouvel occupant y maintient l’ordre par une répression impitoyable. Au moindre incident, ce sont des répressions immédiates et massives. Sans distinction d’âge ou de sexe. C’est le «dent pour dent» forcené. Pour une balle perdue, un train ou une voiture qui saute sur une mine, c’est la destruction du village, du pâté de maisons, l’arrestation d’otages, parfois l’internement à vie.» D’où l’auteur tient-il ses renseignements? De personnes (on ne sait pas qui) rencontrées dans un autocar du Caire… Nul ne semble s’en étonner. Ni songer à demander des précisions, des éléments de preuve à L’événement. Les lecteurs du National Zeitung u. Soldaten Zeitung n’y songent pas non plus, se délectant de lire ce qui convient à leurs idées préconçues dans ce journal ouvertement antisémite et néonazi, dont une page entière était récemment consacrée aux «atrocités israéliennes», et une autre à expliquer que les Juifs n’ont aucun droit sur la Palestine. Le même numéro contenait une attaque en règle contre Simon Wiesenthal, qui pourchasse les anciens nazis en constatant que ceux qui sévissent au Caire sont intouchables. Tout se tient, comme aiment à dire les marxistes. Eh oui. En dépit d’un long copinage avec eux, d’Astier ne semble pas avoir appris cette vérité. Patience. En attendant, on suppute à Paris quelle sera la prochaine prise de position de Sartre sur Israël34. Nuancée, vindicative, outrée?

On me reprochera de ne jamais critiquer pour ma part les hommes et les institutions qui en Israël exercent le pouvoir. Ce n’est nullement que je considère celui-ci comme idéal ou infaillible. Mais je ne m’en préoccupe ici qu’en tant qu’il est garant de l’existence d’Israël. Et de celle de mon fils, qui a choisi d’y vivre et qui sera le premier de ma lignée, depuis 2000 ans, à ne pas connaître la peur de la police, de l’uniforme des autres. Il y a en Israël une démocratie véritable, une totale liberté d’expression, une opposition de droite et une opposition de gauche, une vingtaine de partis politiques (dont l’un est antisioniste et «pro-arabe»), à qui je laisse le soin de défendre et d’attaquer dans des domaines où ils sont beaucoup plus qualifiés que moi.

Nombreux sont, en Occident, les hommes de gauche qui parlent de ce pays comme si un coup d’État y était possible (et souhaitable) pour établir un gouvernement répondant à leurs vœux et capable dans leur esprit de mettre fin au conflit. Dans une lettre que publie Le Monde, un «Comité de soutien à la lutte anti-impérialiste des peuples arabes», après s’être fait l’avocat du terrorisme incontrôlé et l’adversaire de la paix négociée, déclare que «la transformation des structures de l’État d’Israël, et d’abord l’abandon du sionisme, la rupture des liens économiques et politiques avec l’Occident, sont sans aucun doute les conditions d’une véritable paix au Moyen-Orient». Ce qui ne fait «aucun doute» pour nos anti-impérialistes parisiens, dont la prétention arrogante le dispute à l’ignorance des problèmes économiques, est parfaitement délirant au surplus selon l’optique qu’ils ont choisie, car précisément aucun gouvernement arabe ne veut accepter un État hébreu souverain, quelles que soient les options politiques de ceux qui le dirigent. Et puis, M. Homais, je regrette, mais vous n’êtes pas électeur en Israël, le seul pays du Moyen-Orient où en l’occurrence ce sont les électeurs qui décident.

Bourdet ou l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours

Le seul pays aussi que les journalistes de gauche semblent vouloir éviter comme la peste: on est tellement mieux informé, n’est-ce-pas, sur ce qui s’y passe en allant, comme les collaborateurs de L’événement, chercher au Caire tous les renseignements désirés. Je suis gêné — à cause du passé de Claude Bourdet — de dire que le reportage qu’il a rédigé avec sa femme pour Témoignage chrétien repose sur une malhonnêteté bien plus habile. Le «chapeau» de leur article avertit en effet le lecteur qu’ils «ont visité ensemble et séparément plusieurs pays du Moyen-Orient», afin de donner «leur opinion sur l’un des problèmes capitaux: la vie dans les territoires occupés par Israël», ce qui laisse entendre que le pays qui est au centre de leurs préoccupations fait nécessairement partie de ceux qu’ils ont visités. Il n’en est rien. Mais il faut lire soigneusement cet article (lequel ne contient — est-il besoin de le préciser? — que des jugements défavorables sur Israël, accusé par moments des pires abominations) pour s’en apercevoir. Et pour constater que l’on ne sait pas du tout, en fin de compte, où les Bourdet sont allés promener leur dégoût afin de conclure, après avoir déclaré qu’il était «exagéré» — merci — de parler de «procédés nazis», sur ce jugement historique: «L’impression que l’on retire est plutôt celle de l’ancienne Prusse, avec sa brutalité et son indifférence pour tout ce qui n’était pas elle.» Or, toutes les informations sur lesquelles une conclusion aussi grave est fondée sont de seconde ou de troisième main. Mais on ne sait pas, dans la plupart des cas, de qui ces singuliers enquêteurs les tiennent, d’où elles proviennent, de quand elles datent ni de quelle manière elles leur sont parvenues.

Exemple: «Une personnalité étrangère qui se trouvait à ce moment là sur place» narre aux Bourdet une «anecdote» dont le héros est Anwar Khatib, ex-gouverneur (jordanien) de Jérusalem. Je ne me prononce pas sur les faits relatés, encore qu’ils me paraissent hautement fantaisistes. Mais il se trouve que je me suis longuement entretenu avec Anwar Khatib dans sa maison de Jérusalem-Est. Pourquoi l’un des Bourdet n’en a-t-il pas fait autant, pourquoi sur des sujets aussi importants ne pas remonter aux sources comme on le ferait pour tout autre reportage35? Plus loin, les Bourdet répètent les paroles d’«un officier supérieur occidental» (?!), puis du «délégué d’une organisation de secours, pourtant très critique à l’égard des Arabes», qui ne leur a pas caché sa pensée: «Le monde saura un jour ce qu’ont fait les Israéliens.» Voilà qui est envoyé. En définitive, les auteurs de ce reportage apparaissent comme aussi bien informés que l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Et encore. Mais on s’est arrangé de telle sorte que, pour le lecteur de Témoignage chrétien, le fardeau de la preuve incombe à quiconque a l’aplomb de croire que l’ours n’existe pas.

Je ne puis non plus croire qu’un journaliste aussi averti que Claude Bourdet eût pu craindre un instant que je ne sais quelle interdiction l’empêcherait de circuler sur les territoires contrôlés par les forces israéliennes. Aussi dois-je considérer comme une naïveté feinte, permettant de distiller une calomnie supplémentaire, ce vœu pie: «Sans doute serait-il bon que les Israéliens admettent dans ces régions des observateurs et journalistes indépendants non sélectionnés et non «chambrés», ayant le droit d’aller où ils veulent — ou même une véritable commission internationale d’enquête.»

Pour ce qui est de ce dernier point, notons d’abord qu’il existe une commission internationale d’enquête permanente, ayant accès en tout temps dans tous les pays parties au conflit: c’est le Comité international de la Croix-Rouge, dont les rapports contredisent la plupart des assertions dont font état Ida et Claude Bourdet. Je crois pouvoir affirmer d’autre part que les frontières d’Israël sont ouvertes à toutes les commissions du monde; même aux membres du «tribunal Russell», lesquels ont cru devoir condamner «les crimes d’Israël» sans y avoir mis les pieds. Pour le reste, je me permets de signaler aux Bourdet que j’ai parcouru l’ensemble du territoire actuel d’Israël (sauf, par manque de temps, le Sinaï) en utilisant les moyens de locomotion suivants: à pied, en autobus, en taxi, en «chirout» (taxi collectif), en auto-stop, en voiture de louage conduite par un Palestinien, dans l’auto d’amis israéliens et — lorsque c’était indiqué pour des raisons de commodité, mais nullement indispensable — dans les automobiles officielles soit du gouvernement israélien, soit de l’UNRWA, soit encore de la Croix-Rouge internationale. Il n’est pas d’endroit dans le pays où je n’aie pu me rendre. En même temps que moi, il y avait en Israël des journalistes en provenance d’Égypte, de Jordanie et de Tunisie. Faut-il penser qu’ils étaient plus courageux, mieux avisés ou simplement plus consciencieux qu’Ida et Claude Bourdet?

Sitbon et le «professeur» de Prévert

Les préjugés anti-israéliens de la Gauche sont si bien ancrés que, lorsqu’un reporter de bonne foi décide d’aller en Israël voir les choses par lui-même (cela arrive quelquefois) et affirme, comme Guy Sitbon dans Le nouvel Observateur, qu’il n’y a «rien vu qui puisse justifier, même de très loin, les dérisoires accusations de M. Gromyko» (pourquoi «dérisoires»? elles font infiniment de mal), il croit devoir imaginer que, pour distinguer les Juifs des Arabes, on pourrait obliger ceux-ci «à porter un signe distinctif» et ajoute: «Si cela n’avait pas été déjà fait quelque part, je ne suis pas complètement persuadé que les real-politiciens de Jérusalem et de Tel-Aviv n’y auraient pas trouvé un moyen simple, efficace et propre d’éliminer le terrorisme.» Le voilà bien, le raisonnement de la gauche néo-antisémite, réduite à son dernier retranchement: puisque les faits contredisent nos préjugés, nous sommes en mesure de vous assurer, chers lecteurs, qu’il pourrait en être autrement. «Si mes calculs sont justes, c’est sûrement mes lièvres qui sont faux», dit le «professeur» de Prévert.


3
Fondements du néo-antisémitisme

Les propositions informulées qui le définissent

Contrairement à l’antisémitisme, le néo-antisémitisme n’a jamais été formulé clairement. Il est d’ailleurs impossible qu’il le soit, car il n’est jamais senti que confusément. Mais on peut tenter de formuler les propositions qui en constituent la trame et qui, pour rester enfoncées dans un inconscient collectif brumeux dont le noyau est l’antisémitisme vrai, n’en sont pas moins déterminables parce que déterminantes.

Première proposition, sans doute la plus importante: Israël sera vulnérable ou ne sera pas.

La vulnérabilité constante du peuple d’Israël avant qu’il se soit constitué en État provenait de sa situation permanente de minorité au sein d’autres peuples. Lorsque la majorité était tolérante, la minorité était tolérée. Dans les autres cas, la minorité perpétuelle, celle d’entre toutes qui ne pouvait d’aucune manière se muer en majorité, devenait le bouc émissaire idéal. L’assimilation, jamais complètement réalisée, apparaissait alors dans sa précarité manifeste.

Le sionisme est né de cette incompatibilité et de cette imposture. Réalisé sous forme d’État, il a mis fin à l’aliénation internationale d’un peuple.

Les néo-antisémites ne veulent reconnaître Israël que s’il conserve en tant qu’État les constantes spécifiques négatives qui furent les siennes en tant que peuple: précarité, vulnérabilité, minorité, aliénation. Si Israël acceptait ces constantes, endossait les malheurs et la malédiction du Juif errant, ils iraient jusqu’à le plaindre, puisque aussi bien, en leur qualité d’hommes de gauche, ils ne marchandaient pas leur pitié aux Juifs persécutés. Du moment qu’Israël ne joue pas le jeu, c’est qu’il triche. Qu’il ait vaincu leur paraît proprement inconcevable.

Les attributs de la puissance qu’il nous refuse

Dans ce besoin d’aliéner l’autre, le parallélisme entre la haine du Juif (antisémitisme classique) et le ressentiment envers Israël (antisionisme total ou néo-antisémitisme récent, plus subtil, de la Gauche) est saisissant. Dans les deux cas, on cherche à priver l’homme ou l’État de sa force vive et des principaux attributs qui ont permis à cette force des hommes et des États de se manifester au cours de l’Histoire: les armes, la terre, l’argent. Inutile de souligner que pour MM. Hitler et Choukeiri la suppression des attributs de la force n’est que le prélude à celle de l’être même. Chez eux, la volonté d’émasculer et de détruire est l’expression flagrante d’un mélange de crainte et d’agressivité. Le néo-antisémite, qui est, ne l’oublions pas, homme de gauche et n’a pas les mêmes motivations, pousse les hauts cris si on l’accuse de poursuivre les mêmes fins par sa seule attitude, même s’il ne s’agit le plus souvent que d’une force d’inertie. C’est qu’il est dupe de lui-même ou d’autrui. Mais l’inconscience en politique n’est pas une circonstance atténuante.

Pendant des siècles le Juif est désarmé, et non seulement on le persécute et bafoue impunément, mais on le traite de lâche de surcroît et on se persuade qu’il l’est (opinion qui devait coûter cher à un nombre malheureusement insuffisant de SS et assimilés engagés dans la bataille du ghetto de Varsovie). Lorsqu’il a des armes enfin, on est indigné qu’il sache s’en servir. Au moins que ce ne soient pas les mêmes que celles des autres: le napalm? pouah! pourquoi ne se bat-il pas uniquement avec son rasoir36? On est même indigné qu’Israël ose prendre des mesures purement défensives: pourquoi, demande ingénument le néo-antisémite, ce pays en guerre empêche-t-il de rentrer, sans tri ni contrôle, une masse indistincte comprenant des saboteurs ennemis dans la force de l’âge?

De même, on a interdit pendant des siècles au Juif toutes les formes de propriété du sol et on le prétendait incapable de le cultiver. On le chassait de partout et on l’accusait de ne savoir se fixer nulle part. Le calme sur la terre des autres n’était jamais pour lui qu’annonciateur d’orage. Lorsque enfin le sionisme — dont on tend à oublier qu’il fut provoqué dans sa phase essentielle par l’affaire Dreyfus, vague de fond antisémite dans le pays des Droits de l’Homme, sous le régime le plus libéral du monde — le rendit à la terre, à sa terre, où chaque mètre carré représente pour lui cinq mille ans d’histoire, l’antisémitisme commença par être doublement secoué: d’abord, parce que les Juifs ne se trouvaient plus forcément en minorité chez les autres, et ensuite parce que chez eux, semblables en cela aux autres peuples liés à une terre, ils ne répondaient plus à l’image qu’il avait imposée d’eux et qui tirait un semblant de réalité du statut social qu’il leur imposait également. Mais, ne se tenant pas pour battus, les antisémites les plus coriaces, échappés au tribunal de Nuremberg et réfugiés notamment au Caire, décidèrent fort habilement de saper la résurrection du peuple juif à sa base: le sol, qui garantit à la fois sa pérennité physique et son droit de recréer sa propre histoire. Par le canal de l’antisionisme des gouvernants arabes, ils ont réussi à répandre l’idée que ce peuple était le seul au monde à n’avoir pas droit à sa patrie. Il est étrangement révélateur que, de son côté, la même Gauche qui n’a soufflé mot quand l’URSS s’est purement et simplement approprié les trois États baltes, qui n’a guère réagi à l’installation, après une campagne meurtrière, des Égyptiens au Yémen, s’efforce aujourd’hui avec tant d’acharnement de faire condamner, hors de tout contexte historique ou géographique, le moindre agrandissement, sinon la moindre possession de territoire par Israël.

Plus révélatrice encore d’une agressivité ancestrale spécifique est la mise en cause du droit des Israéliens à ne pas laisser en friche une terre qu’ils occupent. Écoutons encore d’Astier: «Le gouvernement israélien s’est promis déjà Jérusalem, la Cisjordanie, la bande de Gaza. Il a commencé l’implantation, la colonisation. Il installe des kibboutsim.» On voit la gradation. D’abord, la constatation d’une revendication territoriale, à partir d’ailleurs de données fausses: le gouvernement israélien, s’il a reconquis Jérusalem, qu’il n’a plus (grâce aux fautes du roi Hussein qu’il avait en vain adjuré de ne pas bouger) besoin de «se promettre», ne s’est jamais officiellement prononcé ni sur Gaza, ni sur la Cisjordanie. Puis l’ambiguïté, voulue ou non, provenant de l’emploi du mot «colonisation», détourné de son sens purement agraire, en même temps que ce sens même se colore des teintes suspectes du colonialisme. Enfin, bouquet, les kibboutsim! Mais l’auteur, qui a si longtemps marché main dans la main avec les communistes, ne se soucie pas de relever qu’un kibboutz est la seule communauté vraiment collectiviste du monde, comme il oublie de préciser, lui qui plaint tant les réfugiés, que le seul kibboutz de Cisjordanie, celui de Kfar-Etzion, est non pas «installé». mais «réinstallé» par les fils des agriculteurs que les Jordaniens avaient chassés, comme il ne pense pas un instant que c’est crime et péché, dans un monde de sous-développement, que de laisser inexploitées les terres du plateau de Golan, quel que doive être leur statut politique futur. Sans doute eût-il été moins indigné si, pareils aux Syriens, les Israéliens n’ «implantaient» sur ce sol qu’ils contrôlent désormais que des casernes, des fortifications et des barbelés. Mais non, j’oubliais: du moment que c’est un Israélien qui la porte, toute arme est haïssable. En dépit donc des impératifs politiques et militaires, au mépris des réalités sociales et humaines, seule compte pour d’Astier la fiction des frontières propres à délimiter des terres dont on veut bien qu’elles ne servent à rien qu’à semer la mort (la mort de Juifs), pourvu qu’elles ne soient pas juives.

Des trois attributs historiques de la force: puissance territoriale, militaire et financière, la dernière est privilégiée dans la démarche persécutrice, sans doute parce que c’est celle qui donne le plus aisément mauvaise conscience à qui en est revêtu, en même temps qu’elle peut le plus commodément, grâce à son pouvoir libératoire, être projetée sur autrui. Ainsi remarquera-t-on que l’antisémite le moins véhément dépeint le Juif comme un usurier, un pingre, un homme d’argent par excellence, tandis que le néo-antisémite le plus conciliant commence par reprocher «tout de même» à Israël la tare originelle de son financement (sionistes, USA, Banque Rothschild, etc.), comme si cet État devait être le seul au monde à devoir assumer la banqueroute plutôt que d’accepter une assistance extérieure, la solidarité juive étant bien entendu réputée telle et par conséquent diabolique parce que doublement allogène du fait que, par définition, Israël est tenu en soi pour un corps étranger.

«Mais d’où proviennent donc les dollars que les Juifs américains ou autres envoient à Israël? N’est-ce-pas le produit de l’exploitation des peuples encore non développés tenus en esclavage économique?», demande le père Paul Gauthier37. Il faut admirer, dans ce raccourci faussement posé sous forme d’interrogation, la force de la condamnation unilatérale que l’on fait habilement dériver d’une interprétation tendancieuse de la réalité. Le lecteur acquiert l’impression que tout l’argent d’Israël provient de Juifs américains richissimes et que ces Juifs-là sont les exploiteurs directs des «esclaves» du tiers monde. Or, tous les fonds mondiaux et toute l’assistance dont on dispose, notamment le blé américain envoyé aux pays socialistes, proviennent de l’exploitation indirecte des «peuples encore non développés». Il est une source de revenus colossale qui provient de leur exploitation directe: l’industrie pétrolière de certains pays arabes. Il n’en est pas moins touchant qu’un prêtre découvre que l’argent est impur. Il est seulement étrange qu’il ne fasse cette découverte que lorsqu’il s’agit d’argent juif ou d’argent permettant à la patrie des Juifs de vivre, alors que le monde entier roule sur l’argent.

Le monde antisémite chrétien, tout en interdisant aux Juifs d’accéder à la terre et de porter les armes — et sans démontrer pour autant en quoi le premier cul-terreux ou soudard venu leur était supérieur — les confinait dans les professions dont, en vertu d’une éthique qu’il avait lui-même établie, il restreignait l’exercice aux siens: celles de l’argent. Il fallait donc que ces mêmes professions fussent dénigrées, ce qui donnait à une tolérance imposée le caractère d’une privation au second degré. Mais, chose curieuse, lorsque les banquiers furent des Genevois, des Londoniens ou des Lombards, ils jouirent d’une parfaite considération. La banque n’était sordide que si elle était juive. Nous avons vu que cette calomnie purement et classiquement antisémite se lit encore en filigrane dans toutes les accusations dont les Rothschild sont l’objet à l’occasion du soutien qu’ils apportent à Israël. Accusations qui ne perdent rien de leur fiel raciste lorsqu’elles sont formulées avec une certaine ambivalence ou s’entourent de clauses de style. Seuls nos assassins ont parfois la franchise de nous prévenir de leurs intentions véritables. Je me rappelle l’exclamation atroce et combien typique d’un collabo français sous l’occupation, à la vue d’une liste du personnel d’une usine où figurait — parfaitement — le nom d’un certain Rothschild: «Voilà donc où les Juifs se camouflent: comme ouvriers!» Et de téléphoner incontinent à ses amis de la Kommandantur. J’aimerais qu’on me dise ce que ce malheureux Rothschild, si vraiment il ne s’agissait pour lui que de se réhabiliter — dans l’optique de ses ennemis — pouvait faire d’autre que de travailler de ses mains. En réalité, la profession — banquier ou ouvrier — n’était qu’un prétexte: c’était le Juif ès qualités qui, quoi qu’il fît, était réputé «camouflé» tant qu’il n’était pas arrêté.

De même aujourd’hui il est évident que ce que l’antisémite, reproche aux Rothschild, c’est d’être Juifs et non pas d’être banquiers. Le néo-antisémitisme est, ici encore, plus subtil. D’abord parce qu’il est plus confus et plus hypocrite. Ensuite parce qu’il se couvre de la bonne conscience de l’homme de gauche, toujours prêt à partir en guerre contre la haute finance; il n’en est pas moins symptomatique que ce soit, à chaque occasion où il convient de la vilipender, le nom du même financier juif qui lui vient à l’esprit (même à celui de M. Mitterrand durant sa campagne électorale). Enfin, même lorsque cet antisémitisme facile est récusé par une démarche de pensée néo-antisémite plus sourcilleuse, celle-ci se défoule dans l’anti-israélisme en refusant qu’Israël profite et de la solidarité internationale qu’elle est toujours prête à réclamer pour d’autres causes, et de la banque qui n’est que l’instrument technique permettant d’en recueillir les fruits et de les acheminer dans les meilleures conditions. Certes, il est des techniciens plus expérimentés et plus discrets que les Rothschild, tellement discrets que l’opinion de gauche, si sourcilleuse qu’elle soit, les ignore tranquillement: tel ce financier suisse qui est en même temps le banquier de la plupart des gouvernements arabes, le conseiller de leurs oppositions et le trésorier de l’internationale néo-nazie. Mais cette même opinion juge qu’Israël reçoit toujours trop d’argent, aussi bien en chiffres absolus, sans jamais se demander ce qu’ils représentent par rapport aux besoins réels du pays, qu’en comparaison avec d’autres besoins au sujet desquels il se trouve qu’elle est particulièrement sensibilisée, par exemple le «Milliard pour le Viêt-Nam», et sans qu’il vienne à l’idée de personne de faire reproche aux Vietnamiens de recevoir plus d’argent, par exemple, que les Kurdes ou les Noirs soudanais. Ni de reprocher aux réfugiés arabes d’avoir, immédiatement après le conflit, bénéficié de dons en nature innombrables et, rien que par le canal de l’UNRWA, de six millions de dollars en quelques jours.

On conçoit que le Viêt-Nam, à cause de la guerre meurtrière et injuste qui s’y poursuit, soit au premier rang des préoccupations de la Gauche. On comprend moins bien pourquoi elle se préoccupe si peu d’autres problèmes, pourtant lancinants et graves, comme celui des Juifs soviétiques, ni pourquoi elle se braque sur le sort des réfugiés palestiniens en voulant ignorer celui des millions de réfugiés en d’autres parties du monde. L’intellectuel de gauche pourrait me répondre que c’est là son problème et qu’il est seul juge de l’échelle des valeurs qu’il accorde aux malheurs de ce monde.. Comme je ne suis pas indifférent à ces derniers, nous pourrions nous engager dans une discussion sans fin. J’aimerais seulement lui faire remarquer que, lorsqu’il s’agit de mon problème en tant qu’il est aussi mon malheur, je voudrais au moins, sans exiger de lui qu’il mette la main à son porte-monnaie, pouvoir verser ma quote-part comme je l’entends sans subir les sarcasmes que lui inspire sa conscience indignée. S’il m’accorde ce modeste droit, peut-être comprendra-t-il que la solidarité juive au moment du danger a été provoquée moins par l’intervention de forces financières occultes que par le sens aigu d’une responsabilité contraignante dont d’innombrables membres des communautés juives dispersées à travers le monde se sont sentis littéralement saisis. Parce qu’il ne s’agissait pas seulement de prendre parti au nom d’une idéologie, mais aussi au nom d’une mémoire inscrite dans la chair.

Quant aux intellectuels juifs qui se laissent prendre à la glu du néo-antisémitisme, leur attitude semble dictée avant tout par la peur panique de permettre un seul instant qu’on les assimile aux Juifs dont ils ne veulent pas être, c’est-à-dire à ceux qui ne se cachent pas d’être entièrement solidaires d’Israël. Se justifier, en premier lieu aux yeux de l’intelligentsia de gauche non juive, et, à travers elle, auprès de l’opinion en général, leur paraît une tâche bien plus importante et urgente que de s’engager, même lorsqu’ils ne rejettent pas une certaine solidarité avec Israël, ou simplement réfléchir au fond du problème. Il est intéressant de noter que leur effort, parfois laborieux, de justification porte sur des domaines précis où nul ne les attaque, mais qui sont, nous l’avons vu, les terrains d’élection de l’antisémitisme, ceux aussi où se déroule la grande bataille idéologique qui cherche à isoler Israël: l’argent, les armes, la terre. On y ajoutera le domaine religieux, à l’égard duquel un intellectuel laïque se doit de prendre ses distances.

C’est Jérôme Lindon qui, le premier, déplore, dans un style rendu quelque peu incohérent par l’émotion, que ce soit «peut-être très bien de récolter ici un milliard en quinze jours pour aider Israël à gagner une seconde guerre en onze ans, mais qu’en six mois le Mouvement du milliard, qui se proposait de réunir la même somme pour la Croix-rouge viêt-namienne en a à peine rassemblé la moitié du quart». C’est P. Vidal-Naquet qui, le premier, se déclare choqué par «la parade militaro-religieuse qui a accompagné la reprise du mur des Lamentations». De telles déclarations traduisent chez leurs auteurs un besoin de se dissocier d’une idée-force essentielle pour les Israéliens et les amis d’Israël: celle de nation. Pour sauver cette nation et assurer son avenir, il était indispensable de réunir d’urgence des sommes considérables. C’est aisé à comprendre et ne devrait appeler la critique que chez les ennemis d’Israël. Quant à la cérémonie devant le mur du Temple détruit, cela représente pour le peuple israélien ce que le mur des Fédérés aurait signifié pour une Commune renaissante et victorieuse, c’est-à-dire le symbole d’une continuité retrouvée, et pas n’importe laquelle: celle d’une communauté nationale. Il faut, me semble-t-il, un esprit politique bien peu aiguisé et un cœur bien sec pour ne pas le comprendre. C’est pourtant le cas d’une bonne partie de l’intelligentsia juive occidentale, dont ni l’esprit ni le cœur ne sont sur la longueur d’onde d’Israël. On ne saurait forcer ces hommes, moins déchirés qu’hésitants, aussi incapables de procéder à une analyse intellectuelle que de s’engager charnellement. Mais qu’ils déplorent de leur côté que le peuple d’Israël ne se mette pas sur leur longueur d’onde à eux est aussi affligeant qu’absurde.

Cette même intelligentsia s’oppose constamment à tout agrandissement territorial d’un Israël qu’elle ne veut bien défendre que s’il se contente d’une superficie indéfendable. Ses bêtes noires sont Dayan, l’homme des armées et de la terre, et Rothschild, l’homme de l’argent. Il y a là chez ces gens une réaction qui n’est politique qu’en apparence, qui est en fait personnelle et viscérale, dominée par la crainte d’être accusés de connivence avec les institutions et les hommes qui ont recouvré et portent les attributs de la puissance d’Israël. «L’antisémitisme, c’est la peur devant la condition humaine», a dit justement Sartre. L’intellectuel juif troublé par la victoire d’Israël a de même peur de sa condition juive et n’a de cesse qu’il ne cherche à dégager sa responsabilité. Typique est à cet égard la lettre que P. Vidal-Naquet adresse au Monde à la suite de la protestation du grand-rabbin Kaplan contre certains propos tenus par le général de Gaulle lors de sa conférence de presse du 27 novembre 1967. Désireux d’«exprimer l’opinion d’un grand nombre de Juifs, citoyens français et militants de gauche», l’auteur de cette lettre s’écarte bien vite du sujet, savoir l’inquiétude légitime d’une communauté devant les menaces qui la visent. Pour lui l’essentiel est non pas que le chef de l’État français ait fait des déclarations que l’on peut aussi bien tenir pour antisionistes que pour antisémites et qui risquent d’avoir des répercussions graves, mais que l’on sache bien que M. Vidal-Naquet n’est pas d’accord avec M. le grand-rabbin lorsque celui-ci — ce qui n’est pas sans poser, dit-il, «un sérieux problème» — se prononce pour la solidarité avec Israël. Il estime de surcroît utile de redire «publiquement que l’annexionnisme des dirigeants israéliens doit être radicalement condamné», de récuser «nombre de personnages, en particulier les membres d’une célèbre famille de financiers» et de faire appel aux Juifs «de gauche» afin qu’ils «ne se sentent représentés ni par les autorités religieuses, ni par les organisations sionistes, ni par les dirigeants bourgeois du judaïsme français».

Je comprends qu’un intellectuel juif français de gauche cherche, en se désolidarisant du rabbinat et de la bourgeoisie, à fournir une caution à la gauche laïque et socialisante dont il ne veut se désolidariser à aucun prix. Mais la question n’est pas personnelle, elle est politique. Et l’expérience prouve que rabbins et bourgeois n’échappent pas plus à l’antisémitisme, lorsqu’il vient à sévir, que libres penseurs et prolétaires. L’extermination dont le peuple d’Israël était menacé ne prévoyait, non plus, ni exceptions ni faveurs. La question juive, encore qu’elle présente bien évidemment des aspects religieux et sociaux, n’est en soi ni religieuse ni sociale, ni rien d’autre que ce qu’elle est: juive. Qu’elle soit complexe, je suis le premier à le proclamer, et ce que je reproche aux intellectuels de gauche, c’est précisément de ne pas vouloir en convenir. Mais un minimum de réflexion politique devrait les amener à admettre que la solidarité humaine véritable, la sympathie dans le sens fort et original du terme à l’égard des victimes d’une haine et d’une injustice ineffables doivent s’exercer en raison et à raison de la discrimination qui frappe ces victimes et des droits qui en résultent,—et non par rapport à l’appartenance de ces victimes a une catégorie prétendue et non déterminante en l’espèce. Sans quoi l’on noie le poisson avec la parfaite tranquillité d’esprit du monsieur qui croit que sa liberté autant que sa responsabilité se situent toujours ailleurs.

J’ai beaucoup fréquenté les intellectuels de gauche, juifs et non juifs. Il se trouve en revanche que je ne compte ni rabbin, ni banquier, ni officier parmi mes connaissances. Je n’en suis que plus à l’aise pour dire ici combien je juge estimable et efficace l’engagement de tous ceux — autorités religieuses, financiers gérant des fonds de secours ou généraux de l’armée populaire d’Israël — qui, en prenant la parole au nom du judaïsme tout entier, font l’honneur aux intellectuels juifs complexés qui leur tirent dans les pattes et dont ils représentent objectivement les intérêts de ne pas se désolidariser d’eux.

Si le néo-antisémitisme tend à perpétuer la faiblesse d’Israël, celle-ci, lorsqu’elle est un fait acquis, n’est pas pour autant portée à son crédit, au contraire. De même que les Juifs étaient honnis dans la société antisémite du fait de leur situation de minorité permanente, alors que cette société même la leur imposait et qu’il leur était impossible, avant l’espérance sioniste, de s’en débarrasser, de même Israël est-il aujourd’hui accusé de constituer une minorité au centre d’un monde arabe réputé homogène. Sans revenir sur le caractère plus que contestable de cette dernière affirmation, on peut se demander en quoi le nombre seul (40 à 100 millions d’Arabes, selon les auteurs) devrait jouer un rôle quelconque dans les circonstances, surtout aux yeux d’une Gauche toujours prête à défendre les minorités. Comme si la Suisse était condamnable pour avoir été, pendant la 2e guerre mondiale, le seul îlot démocratique au centre d’une Europe livrée à la barbarie; elle était dénoncée d’ailleurs à ce titre: par les nazis.

Mais là où la faiblesse d’Israël risque d’être le plus réelle, elle est ignorée. Nos hommes de gauche adoptent en effet une superbe désinvolture devant les révélations répétées, détaillées, contrôlables et jamais réfutées de Simon Wiesenthal, du gouvernement israélien et des associations d’anciens résistants, démontrant de façon flagrante la présence au Caire et à Damas de nazis non repentis, recherchés par de nombreuses polices, tous impliqués lourdement dans le génocide des Juifs et la plupart occupant des postes importants dans l’appareil d’État (police, guerre, information) de la RAU. Pour ne citer qu’un cas qui devrait intéresser les résistants français: le SS Sturmbannführer Seipel, bien connu à Paris pendant l’occupation, est actuellement fonctionnaire des services de sécurité égyptiens sous le nom d’Emmad Zuher. Un cas parmi une trentaine dont je puis fournir la liste (hélas! non exhaustive)38. Ces seuls faits suffisent à expliquer pour une bonne part la politique nassérienne et la situation au Moyen-Orient39. Ils constituent une menace constante non seulement pour Israël, mais pour le monde entier. Une menace qui, en l’absence de toute possibilité d’extradition, ne peut susciter actuellement aucune contre-mesure, car on ne recommence pas trente fois l’enlèvement d’Eichmann. Négliger délibérément cette menace est faire preuve pour le moins d’aveuglement. Ce qui en politique n’est pas une circonstance atténuante non plus.

Quoi qu’il en soit, dans toutes les perspectives autres que la voie sioniste, il faut que les Juifs soient vulnérables et par conséquent vaincus. Les motivations diffèrent selon les catégories intéressées à notre perte. Pour les antisémites, c’est si évident qu’ils s’en réjouissent d’avance: malgré les réticences de style de certains, Anne Frank doit mourir. Pour les néo-antisémites, c’est plus compliqué, mais non moins clair, malgré qu’ils en aient: tant que nous sommes vivants, nous les gênons; une fois que nous sommes morts, ils nous plaignent. Anne Frank est morte, vive Anne Frank. Mais à condition qu’elle soit bien morte.

Lorsque, grâce au retour à Sion, le Juif non seulement est à l’abri des pogromes, mais, s’il est attaqué, a l’audace de se battre et se permet de remporter la victoire, c’est non seulement un non-sens pour l’esprit schématique des néo-antisémites, c’est surtout un impardonnable péché, selon leur morale, d’autant plus obtuse qu’elle est informulée.

D’où la deuxième proposition de base du néo-antisémitisme: Israël, s’il n’est pas vulnérable, est coupable.

On ne retiendra pas d’exemple: tous les textes des intellectuels concernés seraient à citer. Tous sont persuadés — et ne cherchent même plus à persuader — qu’Israël, qui voulait la guerre, écarte les perspectives de paix et ne se maintient sur ses nouvelles positions que par l’usage de la terreur et par un goût immodéré pour l’oppression. Un manichéisme préconçu et fonctionnant à sens unique supplée ici à l’analyse politique, à la sensibilité humaine, à la curiosité de s’informer, voire à la bonne foi. La force juive recouvrée ne peut être que coupable puisqu’elle s’acquiert en fonction inverse de la vulnérabilité juive. Cette culpabilité est totale, et tout entière du même côté, du côté d’Israël et des Juifs qui le soutiennent; de l’autre, elle sera tout au plus «verbale», entendez par là nulle et de nul effet.

Pour mieux s’en persuader, le néo-antisémite n’a aucune peine à oublier toutes les coordonnées du problème, et surtout se gardera bien de se rendre sur place, puisant ses informations chez les ennemis implacables d’Israël, trop heureux de se voir transformés pour leur part en agneaux innocents et blessés. Un seul, parmi les critiques d’Israël, a tenu à prendre ses renseignements sur les lieux: Guy Sitbon. Les autres, tous les autres, se rabaissent au rang de l’autodidacte de bistrot, à qui «on ne la fait pas».

Si le retournement de la Gauche européenne s’est opéré brutalement à partir du 5 juin, il est inutile d’en chercher la cause ailleurs que dans la psychologie de cette Gauche elle-même: ce jour-là Israël, de sa propre initiative et sans la consulter, s’est rendu coupable d’avoir mis fin à sa vulnérabilité. Inutile encore ici de donner des exemples nouveaux: que l’on relise toutes les citations qui précèdent et l’on se convaincra qu’il n’en est pas une qui ne sue la frustration à un degré ou à un autre: de l’arrogance à la bouderie. On observera que les auteurs cités pardonnent moins à Israël d’avoir vaincu que d’avoir attaqué, et moins encore d’avoir vaincu si vite. «Cinq jours de guerre-éclair, une victoire totale», relève amèrement d’Astier. C’est là que le bât blesse le plus. Ah! si seulement la guerre avait duré beaucoup plus longtemps, avait fait beaucoup plus de morts et de blessés, n’aurait-on pas trouvé des circonstances atténuantes au vainqueur?

À présent que l’on ne peut plus revenir en arrière, on assiste à une véritable danse du scalp des intellectuels de gauche autour d’Israël. Il faut qu’il renonce à être vainqueur ou tout au moins qu’il s’avoue coupable. Qu’il fasse acte de repentance, qu’il efface toute trace de sa victoire, qu’il dédommage l’agresseur vaincu, qu’il se reconnaisse à priori dans son tort. Et non seulement, pendant que nous y sommes, parce qu’il ne s’est pas laissé battre, mais simplement parce qu’il a le front d’être là.

Si, à L’événement, on se contente de dénoncer le diable, ailleurs on tente de lui faire entendre raison. «Israël devrait céder certaines terres», pense A. Philip. «Il faut demander une désionisation de l’État d’Israël» insiste Mme Schapira. «C’est à Israël vainqueur de faire les concessions majeures», renchérit P. Vidal-Naquet. Pour A.-P. Lentin, «une fois acquise l’évacuation des troupes israéliennes, qui est un préalable nécessaire à toute recherche sérieuse d’un règlement définitif, il paraît absolument nécessaire que les Israéliens transforment leur État en un véritable État moyen-oriental».

«Israël devrait…», «il faut demander…», «c’est à Israël de…», «une fois acquise l’évacuation…». Mais pour qui donc ces gens se prennent-ils? De quel mandat se croient-ils investis? Quelle influence s’imaginent-ils exercer? Et enfin, quelle compétence ont-ils en la matière? Le plus comique est que, pour tous ces bons esprits, la mauvaise conscience d’Israël ne fait pas plus de doute que sa culpabilité. Ils en sont ainsi arrivés à penser que les Israéliens, convaincus de leurs torts et battant leur coulpe, ne vont pas tarder à céder à leurs objurgations. Si une telle prétention paraît surtout aux Israéliens d’une pénible cocasserie, il est aussi permis, au nom de ce qui reste en Europe de respect de la Gauche pour ses propres idées, de la tenir pour simplement scandaleuse.

La culture qui lui manque

Je parlais de compétence. Le minimum en effet que l’on est en droit d’exiger d’un intellectuel est qu’avant de prendre parti, il se documente sur les problèmes dont il va traiter. Or, tous les textes que l’intelligentsia de gauche consacre à Israël (à la seule exception de ceux de M. Rodinson, dont on peut au moins dire qu’il a étudié la question) révèlent une incompétence aussi manifeste que navrante, et assez souvent délibérée. Il y a à cela une explication sinon une excuse: l’ignorance de cette intelligentsia pour tout ce qui concerne Israël n’est qu’une conséquence naturelle de son ignorance du judaïsme en général. Même l’érudition de M. Rodinson s’arrête aux bords orientaux de la Méditerranée. Récusant à titre purement individuel un héritage collectif, il croit pouvoir nier une continuité qu’il ne ressent pas et invente, entre l’Exil et le Retour, une cassure qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui, comme lui, renient ou veulent ignorer aussi bien le judaïsme que leur judéité. Ce qui ne change rien au fond de l’affaire, car l’histoire des Juifs dans la Dispersion n’en existe pas moins. Seulement elle a ses vicissitudes propres, qui se superposent à celles de l’Histoire à majuscule: il est indécent d’en tirer argument pour reprocher à ceux qui ont droit à l’expression de leur personnalité de penser autrement que les renégats ou les ignares.

Si tant de gens de gauche n’avaient du judaïsme une ignorance monumentale, leurs opinions sur les développements actuels de tous les problèmes qui touchent les Juifs seraient au moins fondées sur la connaissance d’une culture et non sur des réactions épidermiques40.

D’où vient cette ignorance? Chez les libres penseurs, d’une méfiance à priori de ce qui leur apparaît avant tout comme une structure confessionnelle. Chez les chrétiens, d’une déformation vicieuse du judaïsme par l’éducation pré-conciliaire qu’ils ont reçue, même s’ils croient l’avoir oubliée. Chez les internationalistes, universalistes, libéraux, etc., d’un refus systématique d’accorder droit de cité à un phénomène social (ou national) spécifique, donc déroutant, donc suspect. D’autre part, si l’on ignore trop souvent dans la Diaspora ce qu’est le judaïsme, c’est précisément parce que, depuis qu’il a été anéanti en Europe orientale, il ne saurait pleinement se réaliser qu’en Israël.

D’ailleurs — à la seule exception du bastion new-yorkais — la Diaspora est aujourd’hui pulvérisée au sein de la civilisation chrétienne dominante — même si celle-ci en procède pour une large part — et subit les contrecoups des mutations qui la secouent: scientisme, révolution dialectique, société de consommation, etc. Il n’est donc pas étonnant que l’on distingue mal cette composante très particulière de ce qui n’apparaît, à qui ne voit que la surface des choses, que comme un tohu-bohu général. Mais si chacun des brins de cette poussière judaïque dispersée ne se situe que comme un lien tendant à regrouper les autres, s’ils se découvrent une même origine et une même fin, une saveur commune différente des autres, qu’ils ont le droit de préférer aux autres parce que c’est la leur, cela équivaut au droit d’autodétermination qui est reconnu à tous les peuples, à toutes les communautés. Ce droit n’en est que plus fort lorsque la communauté paraît invisible parce que précisément elle est écrasée et pulvérisée. De même que le droit de cette communauté à se reconstituer en peuple n’en est que plus fort lorsqu’elle revendique la terre qui lui manque pour que son authenticité comme communauté et comme peuple soit enfin reconnue.

Toujours est-il que la carence culturelle de la Gauche l’arrange singulièrement en tant qu’elle lui permet d’affirmer non seulement que le Juif n’existe pas ès qualités, mais encore qu’il n’est vulnérable que parce que les autres sont bien forcés de le considérer comme Juif, dans la mesure où il s’entête à être cet homme qu’il n’est pas. Elle rejette alors sur lui, à plus forte raison s’il s’entête doublement, c’est-à-dire s’il est sioniste ou Israélien, la responsabilité de la vulnérabilité juive. Mais sans lui reconnaître pour autant le droit de se défendre en s’en défendant, le droit à la force. On ne devrait du moins pas s’étonner que cette force, Israël l’oppose à une volonté castratrice sanctionnée par une Gauche qui fut et eût dû rester son alliée.

Nous sommes là, mais nous sommes de trop

Nous pouvons formuler maintenant la troisième proposition du néo-antisémitisme, celle qui sous-tend les deux autres: Israël doit être aliéné parce qu’il ne peut y avoir de Juif qu’aliéné. En d’autres termes, Israël n’est pas nécessaire aux Juifs parce que, pour le néo-antisémite, être Juif, tout au moins s’affirmer comme tel, n’est pas nécessaire non plus. C’est dans cet esprit qu’il recherche une double aliénation d’Israël:

  1. par rapport au judaïsme: il exige l’insertion d’Israël dans le Moyen-Orient, démarche aussi vaine que son exigence d’assimilation adressée au Juif, car, dans l’un et l’autre cas, il néglige de consulter les deux parties intéressées (ce n’est pas Israël qui refuse de «s’insérer», ce sont les autres pays du Moyen-Orient qui refusent de le reconnaître), une laïcisation qui n’est sollicitée d’aucun peuple islamique, l’abolition de la loi du retour ou «désionisation», bref la déjudaïsation ou dépersonnalisation complète, la liquidation de sa raison d’être;
  2. dans son essence même: les critiques néo-antisémites portent sur le territoire, l’armée, le financement, bref sur tous les attributs de la force et de la souveraineté de l’État juif.

Parallèlement, le néo-antisémite réclame une double aliénation du Juif:

  1. par rapport à Israël: il s’élève contre la «double allégeance», dénonce le Juif qui s’intéresse à Israël comme un mauvais citoyen de son pays, le sionisme comme une mafia raciste, n’admet ni choix ni doute de la part des Juifs et donne l’appui de son consentement ou de son silence aux mesures policières qui, dans certains pays, leur imposent leur conduite et leur interdisent toute relation, même familiale, avec l’État maudit;
  2. dans son essence même: ardent partisan de l’assimilation, c’est-à-dire de la dépersonnalisation du Juif, il voit rouge dès qu’il entend parler de «peuple juif», voire de «Juif français», et n’est prêt à des concessions que sur le plan confessionnel privé, car il lui paraîtrait contraire à ses idées de s’opposer ouvertement à une liberté de conscience qu’il prône partout ailleurs; de toute façon, il s’en moque: que l’on se rappelle la condescendance avec laquelle M. d’Astier nous permet de croire en Jéhovah (ce qui prouve qu’il a lu Victor Hugo, mais n’a aucune notion de ce qu’est le monothéisme hébraïque).

Ainsi, pour le néo-antisémite, homme de gauche, comme pour l’antisémite, homme de droite, nous sommes de trop. Mais si celui-ci souhaite la disparition de notre être physique, celui-là se contenterait de celle de notre qualité d’être et ne peut comprendre pourquoi nous avons l’outrecuidance de vouloir la préserver autant que notre être même. De Québec à Zanzibar, des Andes à Bornéo, il est d’accord pour reconnaître à tous les peuples le droit de disposer de leur destin. Il les incite au besoin à le réclamer. Tous les peuples du monde, à la seule exception du peuple juif. Pour mieux nier l’existence du problème, il niera l’existence de ce peuple. Pourtant, qu’en un point quelconque du globe, quinze cents gaillards résolus se réunissent autour d’un nouveau drapeau, se constituent en nation et lancent un manifeste, le voici prêt à le contresigner, à adresser des télégrammes indignés au pouvoir qui les brime, à partir en reportage dans les maquis. Mais si on désire lui prouver que les souffrances des Juifs proviennent en premier lieu de leur dispersion et de leur situation de minorité pendant vingt siècles parmi d’autres peuples, aucune preuve ne le convainc plus et il devient soudain la proie de mille scrupules. Les Juifs qui se veulent juifs en dépit de tout et de lui-même le gênent. Il les aimerait tant s’ils étaient autres. Mais non, ils refusent. Comme pour lui faire exprès de la peine, ils refusent de forcer leur nature. Il ne peut tout de même pas se montrer raciste, tel un vulgaire réactionnaire, en les exécrant, mais il est vexé qu’ils ne rentrent dans aucune des catégories du sacré dont il a l’habitude. Le cas n’est prévu ni dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ni dans le manuel idéal du parfait marxiste occidental.

Sommes-nous des racistes?

On le voit alors traiter ces Juifs-là de racistes, accusation où l’on ne saurait dire si c’est le grotesque ou le monstrueux qui l’emporte. Le plus grave est sans doute que, tout comme l’antisémite, à partir du moment où il parle des Juifs, il a perdu le sens des mots. Car être raciste, ce n’est pas, comme il le laisse entendre, assumer ses origines et son histoire ou, à la limite, porter le caftan et les papillotes. À ce compte-là serait raciste n’importe quel Noir vêtu d’un costume national ou le visage marqué par les entailles de sa tribu. Ou le très francisé Léopold Senghor dès qu’il parle de négritude. Or, nous savons bien que ce n’est ni lui ni le non moins francisé Schwarz-Bart qui sont racistes, mais le Sud-Africain et l’hitlérien qui leur refusent la liberté d’être. Il nous faut alors rappeler au libéral, qui nous refuse avec une sournoise opiniâtreté la liberté d’être comme nous l’entendons, ce que parler veut dire, et notamment le triple caractère du racisme:

  1. croyance en l’existence de «races»;
  2. conviction d’appartenir à une race supérieure;
  3. volonté de dominer puis d’anéantir toutes les autres.

Est-ce vraiment sous ce jour-là qu’il nous voit? Et y a-t-il un rapport quelconque entre le racisme et mon droit de demeurer attaché à un sort commun, en m’engageant dans ce qui apparaît d’abord comme une entité vouée par excellence à l’exécration? C’est seulement en tant qu’elle se confondra avec mon être et ma conscience du monde que j’aurai la certitude d’appartenir à la fois à une communauté vivante, composée d’hommes et de femmes vivants, et à une histoire qui ne l’est pas moins en dépit des morts qui la marquent, car elle oppose à une volonté d’extermination inégalée une volonté de survivre au moins équivalente.

Tout ce que je demande, c’est de n’être, pour commencer, ni autre ni anonyme, d’être ce que je suis dans ma chair, car, même si je veux devenir autre, ce ne sera qu’à partir de là où ma vie — et peut-être ma mort — est engagée. Ce qui n’a rien à voir avec un engagement au choix, motivé comme l’on voudra et résiliable à merci. Pourquoi exiger d’un Juif ce que l’on n’exige de personne d’autre, quel que soit son choix futur, à savoir d’abdiquer dès le départ? Qui ne trouve normal qu’un Français ou un Algérien, voire un Québécois, se revendique comme tel du seul fait qu’il se sent tel? Et se juge normalement membre d’une communauté nationale lorsqu’à ces affinités naturelles s’ajoute une histoire collective à laquelle il se sent lié? Si l’on reproche à ces critères de «sentiment» d’être personnels et subjectifs, j’aimerais savoir en quoi ils le sont plus que l’amour maternel ou filial. Et en quoi ils seraient plus contestables chez un Juif que chez tel autre, à qui l’on se garderait bien de déclarer: «Erreur, monsieur, vous avez beau vous sentir Québécois, vous êtes en réalité citoyen du monde!»

Je sais bien qu’il n’y a pas si longtemps on tenait, à gauche, des propos de ce genre à tous les peuples opprimés. La révolution en Europe était pour bientôt et allait servir de modèle universel. Il y a encore des Européens pour le penser (et des Africains pour les croire). Mais, pour la plupart des gens de gauche, la prise de conscience nationale des peuples colonisés, singulièrement de l’Algérie, toute autre idéologie mise provisoirement en veilleuse, a été un coup de semonce salutaire. Il leur a fait sentir l’absurdité qu’il y avait à laisser à la Droite le privilège des affinités naturelles (famille, nation, etc.). La juiverie, pour reprendre le nom de voie publique qui tenait lieu à mes ancêtres de patrie, est aussi une famille naturelle, engendrée par l’Histoire et ayant créé la sienne.

Si tant de Juifs — par exemple un Kautsky, qui notait avec un brin de fierté que «le sang juif a servi de lubrifiant pour le déclenchement de la révolution universelle» et qui avait pour seule circonstance atténuante de présumer que ce rôle était terminé — si tant de Juifs ont cru à leur vocation de citoyenneté du monde, il faut surtout y voir le mirage d’une assimilation imaginaire, conquise moyennant la création d’un monde nouveau qui ne l’est pas moins. Être enfin reçu en égal et en frère parmi ceux à qui je ne marchande pas, fût-ce au prix de ma vie, l’égalité et la fraternité: quelle image exaltante et paradisiaque! Malheureusement le pays d’Eden n’est pas sur la terre des hommes. Aucune religion ne le proclame. Aucune religion, aucune idéologie ne peut non plus m’obliger à ne m’affirmer autrement qu’en posture de sacrifice, par exemple à soutenir inconditionnellement un régime, quel qu’il soit, qui croit devoir soutenir mes ennemis. Les révolutions sur la terre des autres n’ont pas changé grand-chose à ma situation: il faut avoir l’honnêteté de le constater et, si possible, assez d’entendement pour penser qu’il ne pouvait en être autrement. Le sang juif — qu’il soit permis aux principaux intéressés de faire valoir leur opinion sur ce point — a suffisamment coulé pour les causes autres, en tant qu’elles se réclamaient au premier chef de la tradition d’un autre peuple ou qu’elles se voulaient révolutionnaires en général, sans référence à une tradition et à des problèmes particuliers. Il est grand temps d’en réserver le sacrifice, s’il s’avère nécessaire, à assurer notre propre destin. Le sionisme ne veut pas autre chose.

Après avoir contribué à tant de victoires qui se sont trop souvent retournées contre nous, pourquoi nous contraindrions-nous de surcroît à un altruisme dont nous aurions le monopole dans un monde où tous les autres peuples défendent passionnément leurs droits, leur honneur ou leurs privilèges? Loin de me vouloir inhumain, je ne réclame là rien d’autre que ma norme humaine, ma qualité d’homme à égalité avec tout autre. L’homme sans qualité est un homme sans vertu, comme le fruit qui moisit avant d’être mûr. Ce que je veux, c’est simplement ma place dans une filiation naturelle, des attaches qui me sont nécessaires (quitte à m’en détacher, si je le souhaite, par la suite) et, partant, un statut équivalent à celui que j’aurais si j’étais membre d’une communauté différente. À partir de là, tout est possible, y compris de se vouloir internationaliste, athée ou pur esprit, mais à partir de là seulement.

En attendant, tout dialogue demeure pour moi impossible avec quiconque refuse de reconnaître la qualité au nom de laquelle je désire m’exprimer. J’exige le droit de vous parler en ma qualité de Juif, à vous qui me parlez en votre qualité propre, quelle qu’elle soit, que je ne souhaite ni ne puis récuser. Me refuser le droit de le faire, c’est me refuser notamment celui de défendre des vues différentes de celles que vous êtes prêt à écouter, puisqu’il serait entendu à priori que je ne puis me prévaloir d’aucun titre à cet effet. Pareille attitude entraîne encore d’autres conséquences, et finalement la plus grave: nos assimilateurs, quelle que fût leur bonne volonté à la base de leur action, ont contribué à nous désarmer. Si tant d’entre nous se sont laissés abattre sans résistance, c’est qu’ils ne savaient plus qui ils étaient, ni au nom de quoi ils pouvaient se défendre, n’ayant plus devant les yeux que la caricature abjecte que traçaient d’eux leurs assassins avant de les supprimer. Car il ne restait alors pour eux d’image d’eux-mêmes que celle-là, puisque leur imprévoyance et la compassion abusive d’amis pour le moins maladroits avaient ôté avec soin toutes les autres de leur vue. Il eût fallu protéger tant notre qualité que notre vie, les deux choses n’en formant d’ailleurs qu’une aux yeux de nos ennemis. Mon père et ma mère, tués uniquement parce qu’ils étaient Juifs, savaient à peine qu’ils l’étaient. Juste suffisamment pour ne pas vouloir le cacher et pour vouloir se mettre «en règle», imaginant que les autres, fussent-ils leurs pires ennemis, avaient le sens inné de la droiture qui était le leur. Bien insuffisamment pour savoir ce que l’étoile de David qu’on leur imposait comme un stigmate était historiquement et eût dû être pour eux: un bouclier pour la lutte. Incapables de haïr eux-mêmes, ils s’étaient refusés à croire qu’on pût les haïr, et de façon si acharnée et intraitable, pour rien, jusqu’à vouloir les tuer. Ils sont morts victimes de leur ingénuité. Ont-ils finalement compris qu’il eût fallu se préparer à combattre? De toute façon, il était trop tard. Il y en a eu des millions comme eux.

Pareilles réflexions ne peuvent m’amener qu’en un point: là même où ont abouti celles de tous les hommes, de tous les peuples qui se sont vus contraints de survivre. À la lutte armée. Il ne s’agit pas pour autant de défendre la violence et la guerre en tant que valeurs, et je n’ai jamais entendu un seul Israélien le faire. Ils ont tous en horreur, comme moi, le masque grimaçant de Bellone. Mais que faire lorsqu’il recouvre des visages qui furent humains et qui ont ordre de nous exterminer? La plupart des résistants que j’ai connus étaient des pacifistes. Mais il ne peut y avoir de limite entre la légitime défense et la violence nécessaire. Il n’y en a jamais eu au cours de l’Histoire pour aucune communauté menacée dans son existence.

Pour revenir aux communautés juives massacrées, je sais bien aussi que toutes n’étaient pas dépersonnalisées. Bien au contraire, certaines avaient gardé intactes des traditions et une cohésion qui, si elles donnaient un sens à leur vie, n’ont su les préserver de la mort. Car la plupart, sinon toutes, étaient désarmées. Le bouclier frappé de l’étoile à six branches avait cessé depuis des siècles d’être une arme: ce ne sera pas un hasard s’il faudra la naissance par les armes de l’État successeur de celui de David pour que la même étoile flotte à nouveau à la tête des armées qui ont pris la relève des siennes.

Il m’a fallu, pour ma part, patiemment retrouver mes racines. Que d’autres se neutralisent, sans se rendre compte qu’ils ne cherchent ainsi qu’à se réaliser d’une certaine manière, et la plus ambiguë, c’est leur affaire. Mais je ne vois pas en vertu de quelle autorité qui que ce soit m’interdirait de me laisser parcourir par la sève de ces racines retrouvées.

Un dernier mot avant de cesser de parler de moi: ma prétention peut paraître grande mais je crois que, si je renonçais à ma qualité, je ne serais pas seul à me sentir diminué dans un monde où, comme le voulait Gide, «nous devons tous représenter.» Certains, qui acceptent — ce qui semblerait devoir aller de soi — qu’il y ait des Juifs représentatifs du judaïsme, ne comprennent pas néanmoins pourquoi ceux-ci chercheraient à reprendre racine dans un territoire déterminé et ne se contenteraient pas d’une tradition historique où d’ailleurs la terre est toujours, présente mais seulement à l’état de symbole. Ils citent le cas d’Israélites vénérables, dont la judéité est plus authentique et plus riche que celle de certains Israéliens et qui n’ont pas l’intention de quitter New York. Lion, même pour un Juif qui s’assume pleinement, n’est-ce pas de trop? D’autres, tout en admettant le principe du retour à Sion, sont hostiles à la politique de l’État d’Israël ou, le plus souvent, le sont devenus à la suite de la guerre de six jours. Certains, parmi ces derniers, n’élèvent contre cette politique que des objections particulières (avec lesquelles il peut advenir que je sois d’accord) mais qui leur paraissent suffisamment valables pour qu’ils contestent le bien-fondé du sionisme dans son ensemble.

Je ne reviendrai pas sur les arguments politiques que j’ai déjà exposés et qui rendent, je l’espère, ma position parfaitement claire. Je voudrais seulement ajouter qu’à ce stade je refuse la discussion. Pour une raison très simple: dès lors que ma judéité est affirmée par moi et admise par autrui, c’est moi seul qui ai pouvoir (ou plutôt, liberté) d’en fixer les limites. De même, la souveraineté d’un État est, par définition, illimitée, et il est aussi vain (comme le font, par exemple, les «désionisateurs» en matière d’immigration) de prétendre lui dicter sa conduite. Aucune aliénation, fût-elle partielle, ne saurait être consentie, qu’il s’agisse de la personne ou de la nation.

Dix-sept attitudes de droite du néo-antisémite

Au nom d’une politique où les idées de liberté, de démocratie, d’humanisme garderaient leur sens, c’est-à-dire au nom d’une véritable politique de gauche, une aliénation, si minime soit-elle, saurait encore moins être imposée. Une politique de droite se gausse généralement de ces idées-là ou ne les invoque qu’en position de défense, lorsqu’elles peuvent servir au maintien de ses privilèges. La Droite se caractérise par sa «réaction» à partir de positions acquises, plutôt que par un idéal à acquérir. On peut tenter de dresser la liste des attitudes, c’est-à-dire des formes de pensée et d’expression, qui en dérivent: pensée figée, se méfiant de l’imagination; fixation ou régression de la démarche discursive à des stades dépassés; respect de la force et répugnance envers les solutions négociées; attachement aux mots, au mépris des réalités qu’ils devraient recouvrir et des contradictions qu’ils cachent; recours aux sophismes, aux fausses analogies, aux généralisations abusives et aux expressions stéréotypées admises par la tradition et sans signification politique véritable; transferts de responsabilité et déculpabilisation systématique; mépris des minorités, des étrangers, etc.; condescendance et présomption; refus de l’information; falsification de l’Histoire; cynisme et manque de cœur; esprit de revanche; respect des situations acquises; «procès de situation» intentés à ceux qui n’en bénéficient pas; colonialisme, généralement — puisque c’est la formule actuelle — sous sa forme paternaliste; agressivité latente, et pessimisme foncier.

Ce véritable corps réactionnaire n’est en général pas gratuit, mais est destiné à protéger des intérêts bien définis. Lorsque des hommes qui ne sont pas de droite adoptent certaines attitudes de droite, celles-ci sont au contraire opposées à leurs intérêts. L’étonnant est qu’envers Israël la gauche néo-antisémite épouse — et il n’y va certes pas de son intérêt — toutes les attitudes typiques de la Droite, même si, dans l’un ou l’autre cas, elle met en avant un progressisme fallacieux, même si, pour couvrir une position typiquement réactionnaire, elle crée de toutes pièces un Israël qui le serait. Les extraits précédemment cités, et quelques autres qui paraîtront particulièrement symptomatiques, nous autorisent à énumérer, sans hésitation comme sans joie, ces attitudes en suivant la liste que nous venons d’établir:

1. La rigidité intellectuelle traduit la peur panique de sentir craquer les structures mentales acquises, qui ménagent le confort intellectuel du réactionnaire comme du néo-antisémite. Chez ce dernier, notamment, la pensée est conservatrice et se fixe sur une situation tenue pour immuable: immuabilité (prétendue) de la haine des Arabes contre les Israéliens, voire contre les Juifs; immuabilité de l’hostilité des dirigeants arabes; immuabilité de tout ce qui est négatif dans les faits (politique de surarmement, belligérance, refus de la négociation, etc.) et dans les esprits (agressivité, incompréhension, etc.). Non seulement tout cela est considéré comme normal, mais encore comme bon, sans que la question se pose de savoir à qui cela peut bien profiter. Il s’ensuit:

  1. Le manque d’imagination politique qui est le propre de la Droite, l’incapacité d’appliquer, comme la Gauche se devrait de le faire, un esprit dialectique, neuf, révolutionnaire à un problème conflictuel original.
  2. Un esprit de catastrophe, typique aussi d’une certaine Droite, qui n’entrevoit de solution que dans une apocalypse qu’un tel esprit tend forcément à provoquer.
  3. Une seule solution envisagée, qui n’est ni généreuse, ni constructive, ni rationnelle: seul Israël est appelé à montrer de la souplesse (entendez par là: reculer). C’est ici qu’apparaît notamment l’ambiguïté du néo-antisémitisme, qui rachète sa position réactionnaire par une pirouette apparemment progressiste et libérale, selon laquelle c’est aux vainqueurs qu’il appartient de céder, suggestion qui, notons-le, ne surgit pour la première fois dans la réflexion historique qu’à partir du moment où le vainqueur est Israël.

Un tout petit déclic suffirait, semble-t-il parfois, pour que se déclenche un cheminement intellectuel différent, libérateur. Il y faudrait un minimum de bonne volonté. Difficile: la pensée figée ne l’est pas n’importe où, ses positions sont celles de la mauvaise volonté rétrograde, avec les relents antisémites que nous avons décelés, celle qui, loin de rechercher le dialogue, se satisfait de ce qu’il n’ait pas lieu, trouve toutes les excuses aux dents serrées du mépris qui se veut offensé, aux crachats insultants, aux menaces de mort. «Nasser ne veut pas négocier», constate d’Astier. Voilà, on vous l’avait bien dit. On en reste là, comme disent les gens du milieu et les flics quand ils ne veulent plus discuter.

2. De l’absence d’esprit dialectique, autant que des formules figées caractéristiques de l’esprit conservateur, dérive une véritable régression à des stades infantiles de la pensée. Force est à cet égard de considérer comme infantile (car si elle ne l’était pas, le cas serait beaucoup plus grave) l’affectation qui consiste:

  1. À prendre pour un jeu de mots (ou un jeu d’enfant?) les chansonnettes du genre suivant, abondamment diffusées par les radios arabes avant et pendant la guerre:

    Égorge, égorge, égorge et sois sans pitié.
    Égorge, égorge, égorge et jette leur tête dans le désert.
    Égorge, égorge, égorge tout ce que tu voudras.

  2. à prendre au sérieux l’humiliation qu’éprouvent sans aucun doute les chefs d’armée qui n’ont pas réussi, grâce à la rapidité de la riposte israélienne, à mettre à exécution ce programme.

Je n’ai voulu donner qu’un exemple. Il est aisé de se rendre compte que toute la propagande anti-israélienne des pays arabes révèle une fixation de la démarche discursive à des stades moyenâgeux ou infantiles. C’est là sa plus grande faiblesse car elle ne touche ainsi que les parties les plus arriérées de la population et reste en retrait de l’évolution de nombreuses couches pour qui les slogans imbéciles ne parviennent plus à masquer les problèmes réels. Le plus navrant est que l’intelligentsia occidentale de gauche, au lieu d’entreprendre une étude sociologique qui décèlerait sans doute dans la désaffection des masses une des causes principales de la défaite des armées arabes, se livre à un effort considérable pour régresser au stade mental des responsables de cette défaite. Pour qui a connu Père stalinienne où les pires niaiseries émanant du Kremlin, auxquelles aucun Russe ne croyait, étaient reprises et amplifiées par des milieux qui, en Occident, sont demeurés sensiblement les mêmes, il n’y a dans cet affligeant spectacle rien de nouveau ni d’étonnant.

3. Pensée discursive figée et infantilisme ne seraient pas graves s’ils ne tendaient à constituer un barrage à toute solution négociée de la crise du Moyen-Orient. Ce qui est tragique, c’est que, face aux vociférations, aux appels au meurtre, à l’intransigeance, les membres de l’intelligentsia néo-antisémite ou bien se taisent, ou bien cèdent, renoncent à la négociation, acceptent qu’elle n’ait pas lieu du seul fait que l’une des parties n’en veut pas. Il se trouve que c’est celle qui possède le plus d’armes et le plus de soldats, mais nos hommes qui se croient de gauche n’attaquent qu’Israël, sans voir et sans vouloir comprendre que la force qu’ils reprochent à ce pays, la seule qui les gêne dans la région, est à la fois une force populaire de défense et de sauvegarde et une force révolutionnaire qui pourrait aider à transformer le Moyen-Orient si roitelets et dictateurs en étaient balayés. Pareille attitude est en tous points comparable à celle des collaborateurs à l’époque hitlérienne pour qui la volonté de puissance allemande ne pouvait être mise en question. «Israël… n’obtiendra jamais une paix des États arabes» (d’Astier). «Jamais, en aucun cas, les musulmans ne pourront accepter…» (V. Monteil). «Israël devrait…» (tous en chœur). Devrait quoi? Imposer la négociation? Assurer sa sécurité? Jamais de la vie. Céder. Reculer. Disparaître? Ce serait de loin la solution la plus commode.

Observons aussi que ce refus d’envisager une paix négociée et ces attaques contre un pays qui a l’outrecuidance de la réclamer traduisent une position exactement inverse de celle que la Gauche avait adoptée pendant la guerre d’Algérie, de celle qu’elle adopte face à la guerre du Viêt-Nam.

4. L’une des plus merveilleuses inventions du néo-antisémitisme est le «verbalisme» des dirigeants arabes. Cela lui permet de masquer ses responsabilités de même que celles de ses protégés. De même, Charles Maurras, qui, pendant des années, traitait Léon Blum, dans L’Action française, de «youtre» et de «youpin», a prétendu n’être pour rien dans l’attentat dont l’homme politique socialiste faillit être victime lorsqu’un jour sa voiture fut arrêtée par une bande de camelots du roi déchaînés. Le gouvernement républicain de l’époque n’en eut pas moins la sagesse de poursuivre Maurras.

L’intelligentsia de gauche qui croit à ce verbalisme avec une complaisance qui lui permet d’ignorer les réalités (par exemple, les cartes d’état-major, à l’origine anglaises, de la Palestine, qui ont été retrouvées dans les états-majors arabes avec des surcharges en russe et en arabe et des indications précises des concentrations et des mouvements de troupes prévus pour prendre Tel-Aviv, le plan minuté du bombardement aérien d’Eilath, etc.) se livre ainsi à une nouvelle pirouette, ayant pour but de cacher que les menaces des pays arabes ne sont restées verbales que dans l’exacte mesure où la fulgurante «agression» israélienne les a empêchées de se traduire dans les faits par un bain de sang.

S’il est un verbalisme réel, c’est celui des hommes de gauche qui couvrent les pires trafics de leurs paroles creuses. Au moment où la France gaullienne signe des accords pétroliers avec l’Irak, le gaulliste d’Astier dénonce une fois de plus «l’occidentalisme» d’Israël. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire dans le même numéro de L’événement, à propos de la Jordanie, que son «économie repose sur l’aide américaine et anglaise». On apprenait en même temps que le 14e État de la Ligue arabe, la République populaire du Sud-Yémen, construira le socialisme (arabe) avec l’aide des banques de la City et de l’armée de Sa Majesté britannique. Qu’importe? De même que, comme nous l’avons observé, la banque au Moyen-Âge n’était sordide que si elle était juive, de même aujourd’hui l’Occident n’est haïssable que si l’on en trouve la marque en Israël, et cesse d’être blâmable s’il est, par exemple, jordanien, ce qui permet à d’Astier d’affirmer tout de go dans la même phrase: «Les Jordaniens se sont bien battus, armée de tradition britannique et coloniale, associée à des éléments populaires, accablée par la haute technique occidentale d’Israël.» Inutile d’ajouter qu’il n’y a pas d’«éléments populaires» dans les forces de défense israéliennes: pour d’Astier, cela va évidemment de soi. Pour servir son idée fixe, le principe d’identité en vient à être soumis à de curieuses contorsions: le roi Hussein «est un Oriental si affecté par l’Occident qu’on ne trouve guère plus trace de l’Orient». On est passé du verbalisme au délire verbal.

5. Sophismes types. Encore d’Astier: «Une négociation reviendrait à reconnaître, dès l’abord et sans contrepartie, l’existence et les droits du peuple d’Israël. Mais Israël a-t-il un jour reconnu solennellement les droits à l’existence du peuple palestinien?» Voilà qui appelle une série d’observations:

  1. On ne peut pas mettre sur le même plan un État souverain reconnu par les Nations Unies, seule patrie du peuple juif permettant à celui-ci d’être représenté en droit international, et une partie du peuple arabe (lui-même représenté par 14 États souverains) qui, divisée en citoyens à qui la Jordanie avait accordé sa nationalité, en Israéliens de souche arabe et en réfugiés non intégrés dans les autres pays du Moyen-Orient, ne constitue pas juridiquement un État.
  2. Le peuple palestinien est une entité qui n’a jamais été reconnue par personne. Une partie vivait sous l’occupation égyptienne, une autre avait été annexée par la Jordanie. Disait-on, avant la guerre, pour Jérusalem-Est, Jérusalem (Palestine)? Il n’en a jamais été question; on lit encore sur les papiers à en-tête: «Jérusalem (Royaume hachémite de Jordanie)». Les rapports entre Trans jordaniens et Palestiniens n’étaient pas pour autant idylliques, pas plus qu’à Gaza les rapports entre Palestiniens et Égyptiens. À la conférence de Lausanne (1951), l’Égypte et la Jordanie s’opposèrent à la présence d’une «délégation palestinienne».
  3. Israël, quelle que soit sa politique à l’égard des Palestiniens, n’en demeure pas moins un État dont la non-reconnaissance ne peut faire avancer la cause de la paix au Moyen-Orient, mais permet uniquement aux dirigeants arabes d’attendre, sans se compromettre en rien, et de se préparer en réarmant à outrance à une nouvelle catastrophe.
  4. Israël, s’il parvenait à être partie à un règlement, serait le premier à reconnaître la personnalité du peuple palestinien, telle qu’elle se dégagerait d’elle-même dans un Moyen-Orient où la paix serait rétablie.
  5. Le peuple palestinien ne s’est jamais prononcé par la voix d’aucun représentant ou mandataire démocratiquement élu. Choukeiri est le seul à avoir prétendu parler en son nom: à ce titre, il n’a proféré que des appels au génocide.
  6. Il conviendrait de raisonner en termes du XXe siècle et de mettre au rancart un vocabulaire proprement médiéval où priment les questions d’honneur, elles-mêmes uniquement liées au sort des armes, comme s’il s’agissait de hobereaux se disputant un terrain de chasse. Sur le plan des réalités politiques de ce siècle, les problèmes ont nom paix, progrès, démocratie, coexistence. Voilà sur quoi pourrait porter la réflexion politique, voilà des domaines où rien ne sera fait tant qu’il n’y aura pas de négociations possibles à cause du refus de négocier, de reconnaître l’autre partie.
  7. Les pays arabes qui n’ont pas de frontière commune avec Israël n’ont en rien été touchés par cette guerre. Ils n’en veulent pas moins être en guerre avec Israël et ne veulent pas plus qu’auparavant entendre parler de le reconnaître. L’un des plus durs de ces pays, l’Algérie, a été reconnu par Israël le jour de son indépendance, mais n’a pas voulu de cette reconnaissance.

Les sophismes peuvent mener à une sorte de nominalisme politique, caractéristique du conservatisme, qui s’attache aux mots et non aux idées, encore moins aux réalités de chair et de sang, et dont on ne sait s’il ressortit à des jeux de l’esprit, particulièrement vains en l’occurrence, ou s’il trahit un désintérêt fondamental. Ainsi M. Pozzo di Borgo, qui fut inspecteur général de l’instruction publique et n’ignore pas les figures de rhétorique, recourt à celle que l’on nomme «subjection», laquelle consiste à prêter à l’adversaire une pensée qu’il n’a jamais eue mais que l’on décrira comme extrêmement stupide afin de pouvoir plus aisément s’en gausser et la démolir: «Les Juifs du XXe siècle ne descendent pas, pour la plupart, de ceux qui, au premier, peuplaient la Palestine.» Aucun Juif du XXe siècle ne prétend descendre, etc. Aucun sioniste ne s’est jamais fondé sur un tel argument pour faire valoir les droits des Juifs persécutés à la terre promise. Remontant à des temps encore plus anciens, M. Pozzo di Borgo s’inquiète: «Invoquera-t-on le droit pour tout peuple de revenir au pays de ses ancêtres? Mais les Hébreux ont chassé de la Terre promise des populations qui pourraient donc aussi bien la revendiquer comme leur.» Où sont-ils, ces Philistins, ces Moabites, ces Amalécites persécutés qui revendiquent le bénéfice de la loi du retour? Soyons sérieux: je me moque de savoir de qui je descends par le sang. Il me suffit d’être convaincu d’appartenir à un peuple dispersé, et persécuté à cause de cela. Il me suffit que, de ce fait, je me considère comme Juif et sois considéré comme tel. Je m’interdis de demander à M. Pozzo di Borgo s’il descend d’Astérix et m’interdis de ne pas lui reconnaître la qualité de Français sous prétexte qu’il n’est vraisemblablement pas de souche celtique.

Il est trop facile de poser des problèmes imaginaires pour leur proposer ensuite des solutions impraticables. Le problème juif est un problème historique et humain réel auquel il faut trouver des solutions humaines et historiques conséquentes. C’est l’Histoire qui donne au Juif sa personnalité, à la communauté juive ses limites. Quand un marrane échappait à l’inquisition, tant mieux pour lui s’il était sauvé, tant pis pour le judaïsme s’il ne l’était qu’au prix d’un reniement. Lorsque plus tard la persécution prit un tour raciste, les religieux et religieuses d’origine juive furent déportés par les nazis malgré leur conversion au catholicisme. Le malheur dans ce cas frappait aussi bien les victimes elles-mêmes que le judaïsme tout entier, restructuré par le retour en son sein de ces victimes redevenues juives. Encore une fois, la solidarité humaine doit se manifester en fonction des données réelles et de l’intensité de la persécution, et non pas par le recours à des fantasmes, eux-mêmes étayés par de fausses accusations de racisme, fût-il biblique, dont aucun des persécutés n’a jamais songé à se prévaloir.

Aux sophismes s’apparentent les fausses analogies: qu’on relise les déclarations de Mme Schapira. Les intellectuels néo-antisémites, qui ne sont sans doute pas plus bêtes que d’autres lorsqu’il s’agit d’autres problèmes, refusent de faire porter leur intelligence sur le problème juif, soit qu’ils refusent d’admettre qu’il en existe un, soit qu’ils demeurent bloqués sous l’empire de partis pris irrationnels et irréversibles. Se figurant qu’ils n’ont rien en face d’eux, ils se satisfont de n’avoir rien à ce sujet au-dedans d’eux-mêmes.

Autre forme de pensée réactionnaire, la généralisation abusive. Systématiquement, on assimile Israël à l’exécrable du moment (Occident, USA, etc.). L’or juif est américain, puisqu’il y a beaucoup de Juifs aux États-Unis. À l’inverse, certains pays arabes, ceux qui sont les plus acharnés contre Israël, sont réputés progressistes principalement parce qu’ils sont soutenus par l’URSS, donc assimilés au sacré du moment. Formule-cliché qui ne comporte d’analyse politique à aucun degré. C’est le raisonnement par contiguïté, le plus primaire.

Tout ce qui risque de gêner ce genre de raisonnement est passé sous silence: on oublie l’aide militaire américaine et anglaise à la Jordanie; on oublie que dans l’État arabe réputé le plus «progressiste», la Syrie, les écoliers apprennent l’arabe dans des manuels dont la couverture représente des soldats syriens rejetant à la mer les Juifs au nez crochu (dessin reproduit dans Le nouvel Observateur, Paris-Match et Le Canard enchaîné).

Systématiques aussi, les expressions stéréotypées. «Israël, tel qu’il est, sioniste, occidental, expansionniste.» (D’Astier). Comme les Juifs par les antisémites, Israël est ainsi défini par des mots qui veulent frapper les esprits, mais n’expliquent rien.

Une seule constante: la haine. Et à quel niveau…

6. Les sophismes sont rarement gratuits. Ceux des hommes de droite impliquent des transferts d’intérêt et de responsabilité ayant pour objet la déculpabilisation de leurs auteurs. Il en est de même des néo-antisémites. Ceux-ci se fondent d’abord sur le refus de traiter le problème juif comme un problème à part entière. Le cas d’Israël est coincé en quelque sorte dans leur esprit entre un problème arabe, seul tenu pour authentique, et, secondaire en apparence, un problème occidental. C’est ici qu’intervient, sournoise et subtile, la déculpabilisation. Des intellectuels qui demeurent, jusqu’à nouvel ordre, des Occidentaux pur sang accusent l’Occident d’être doublement coupable: d’avoir donné les Juifs à Hitler et de se déculpabiliser à trop bon compte en «donnant» Israël aux Juifs. Voilà qui permet encore de ne pas considérer ce pays comme une création originale, mais comme un pur objet fabriqué. Voilà qui permet surtout à des intellectuels occidentaux, parce qu’ils croient avoir jeté leur Occident aux orties, de se considérer comme doublement innocents. Cela ne regarde, semble-t-il, que leur conscience. J’eusse trouvé malgré tout assez normal que l’Occident chrétien se fût senti quelque responsabilité, ne serait-ce que sous la forme d’un effort de compréhension quant à la nécessité pour les rescapés des crématoires de survivre quelque part sur la terre. Et je trouve passablement odieux que des intellectuels, occidentaux jusqu’au bout des ongles et ayant conscience que, selon une éthique à la mode, ils se rendent de la sorte (intellectuellement) vulnérables, se déchargent d’une occidentalité qui les gêne, en la rejetant gratuitement sur les victimes de l’Occident. Ils ne sauraient en tout cas mieux me persuader:

  1. qu’ils se moquent éperdument du problème juif, qu’ils n’évoquent que pour se disculper ou se justifier;
  2. que je dois plus que jamais prendre entre mes propres mains un problème qui, pour moi, signifie vie, survie et avenir.

7. L’opinion des gens de droite, tout au moins celle des nationalistes à l’esprit le plus étriqué, est caractérisée par la xénophobie et, plus encore, par la microphobie (plus l’étranger, allogène ou indigène, est minoritaire ou vulnérable, plus il est méprisé). Les expressions («kyste», «corps étranger», «greffon», etc.) dont une opinion qui se croit progressiste abreuve Israël sont identiques, dans leur consonance comme dans les virtualités maléfiques qui leur sont dévolues, à celles qui qualifient le Juif dans la société occidentale antisémite. Dans l’un et l’autre cas, on souligne la nature différente du Juif (de l’Israélien). Il est et restera toujours l’étranger, le «métèque». Mais jamais il n’est le «noble étranger», en dépit des traditions d’hospitalité que les Occidentaux, quand ils ne se les attribuent pas, se plaisent à reconnaître au monde arabe.

Les accusations de «double allégeance» portées contre les Juifs qui, notamment en France, ont pris naturellement parti pour Israël menacé sont de même identiques à celles que l’antisémite réactionnaire a toujours portées contre le Juif, lequel, de par sa nature, ne saurait être pour lui qu’un mauvais citoyen, quelles que soient les preuves de loyalisme qu’il donne, même au prix de sa vie.

Le néo-antisémite se plaint notamment de la position pro-israélienne adoptée par un certain nombre d’organes d’information, ce qui déjà en soi lui paraît scandaleux. De surcroît, il laisse entendre — mais sans le dire expressément, car il lui manque le franc cynisme de l’antisémite de droite — que, s’il en est ainsi, c’est parce que lesdits organes sont plus ou moins contrôlés par des Juifs, à qui est aussitôt reprochée leur «double allégeance». Il est bien évident que le Juif de la Diaspora est, malgré qu’il en ait, placé dans une situation fausse dès que se pose un problème politique qui le touche, et pas seulement celui d’Israël. Mais, outre que cette situation fausse produit tout autant de Juifs qui croient s’en débarrasser en prenant des positions contraires aux intérêts, voire à l’existence même d’Israël, on peut se demander ce qu’il reste d’esprit de gauche chez des gens qui ne reconnaissent précisément d’autres Juifs que ceux qui se sont ainsi reniés. Ils ne veulent pas admettre que l’on peut adopter une attitude pro-israélienne parce que c’est une attitude de gauche. La vraie Gauche, celle qui se voulait non respectueuse, n’avait-elle pas inconditionnellement pris parti, pendant la guerre d’Algérie, pour l’indépendance de ce pays? Elle n’éprouvait que mépris pour les Algériens partisans de l’Algérie française, se méfiant de ceux qu’elle jugeait trop francisés et admirait sans réserve ceux qui, en dépit de toutes leurs attaches avec la «métropole», luttaient pour se forger un destin autonome, être authentiquement une nation.

Notons aussi que ce fameux reproche de double allégeance n’a pu naître qu’à la faveur d’une situation contingente et, en grande partie, imprévisible: le virage pris par la politique personnelle du chef de l’État français, contrairement aux sentiments de la majorité de la nation. Si, conformément aux vœux du peuple et de l’armée pour une fois unis, aux alliances traditionnelles de la France, à une politique décidée par une majorité parlementaire et à des intérêts dépassant ceux de l’exploitation précaire des pétroles de l’Irak, les décisions du gouvernement français n’avaient pas dépendu de la volonté d’un seul homme, hostile à Israël pour des motifs qui n’intéressent que lui-même, cette attitude des Juifs français eût été interprétée au contraire comme une allégeance française renforcée. Les quelques voix des nostalgiques de l’OAS se seraient fondues dans le concert unanime de l’amitié franco-israélienne et l’on n’aurait pas eu plus de scrupule à en tenir compte qu’en période électorale, lorsqu’il s’agissait par exemple de leur adjoindre les voix de gauche pour faire passer l’ultraréactionnaire Frédéric-Dupont aux dépens de Couve de Murville.

D’autre part, la Gauche trouve normal qu’un Marocain soit Marocain, mais se transforme en Arabe dès qu’il s’agit d’Israël, même s’il est Berbère et a fait la guerre à l’Algérie, autre pays arabe. Même remarque pour l’Égyptien faisant la guerre au Yémen. Qu’en est-il de l’«allégeance» des citoyens de ces divers pays arabes? Et pourquoi ne traite-t-on jamais de «raciste» le Marocain ou le Yéménite antisioniste qui n’a aucun autre lien avec le Palestinien que celui de se prétendre de la même race?

8. Quand le nationaliste réactionnaire ne couvre pas les corps étrangers ou les minorités d’une haine méprisante, il les traite avec la condescendance d’un homme qui a tous les droits, y compris celui d’être bon. Inversement, l’indigène, le Juif, le gitan, etc., n’a que des devoirs. Israël n’a jamais non plus, à en croire les néo-antisémites, que des obligations. Il a le droit d’exister, à condition que ce soit dans la faiblesse et la honte. Si vous parvenez, dit-on aux Israéliens sur tous les tons, à vous faire reconnaître comme existants, vous devrez vous estimer heureux. Mais c’est à vous qu’il appartient de faire en ce sens tous les efforts possibles: désarmez! reculez! et excusez-vous! C’est bon: puisque vous existez (grâce à nous, la Gauche), soyez-nous au moins reconnaissants et ne recommencez pas à faire les mariolles sans nous demander notre avis.

Jamais, à aucun peuple libre, on n’a tenu pareil langage. Mais c’est justement que l’on ne veut pas considérer les Juifs comme un peuple. Et l’on traite ces Juifs-là, en ayant la bonne conscience de ne pas les persécuter, avec la même condescendance méprisante que les antisémites affichent envers les Juifs qu’ils persécutent.

La présomption va de pair avec la condescendance. Les politiciens de salon et les stratèges de café du Commerce n’ont jamais manqué. Dans le cas présent, ils sont unanimes sur un point: les torts d’Israël. Aux critiques du présent («Israël devrait…») font pendant les regrets du passé («Israël n’aurait pas du…»). Admirez la sûreté de soi avec laquelle d’Astier déclare: «En prenant prétexte de l’affaire d’Akaba, que la négociation pouvait régler en quelques semaines, les Israéliens ont commis une seconde agression.» Stratégie en chambre ou admiration préétablie pour les maîtres-chanteurs? Quelle «affaire d’Akaba»? Depuis quand un acte de gangstérisme unilatéral caractérisé est-il une «affaire»? Quelles négociations? Il n’en a jamais été question. Et certainement pas avec Israël puisque Nasser s’y refuse (position que d’Astier d’autre part approuve). Alors, une négociation dont Israël serait absent? Imagine-t-on un État souverain acceptant qu’une négociation dont il est l’enjeu se déroule par-dessus sa tête? Nous sommes en pleine fantasmagorie.

9. Je ne reviendrai pas sur le refus de information dont font preuve les «reporters» qui publient des récits sur (et déblatèrent contre) Israël, tout en jugeant inutile de s’y rendre. Relevons que ce dédain de l’objectivité, ce manque d’intérêt pour la connaissance réelle des faits sont des traits caractéristiques de l’homme de droite, dont l’opinion est faite et qu’il est inutile d’essayer de convaincre.

10. La falsification n’est pas seulement, pour l’antisémitisme, une méthode, elle en constitue la nature même. L’affaire Dreyfus, dont le but était d’envoyer un officier juif au poteau et de vouer tous les Juifs de France à l’opprobre, a pour point de départ un faux bordereau. Les Protocoles des Sages de Sion, manuel de base de la haine antisémite fabriqué par la police du tzar pour justifier les pogromes, est un des faux les plus immondes de l’histoire: il n’est pas un homme de gauche qui ne soit d’accord sur ce point. Il n’en est guère qui paraissent s’émouvoir que le matériel de propagande anti-israélienne des pays arabes, qui se monte à trois ou quatre cents titres, ne comprend pas moins de soixante publications fondées sur les Protocoles.

M. Pozzo di Borgo prétend, pour condamner l’«expansionnisme» israélien, que «la formule biblique «du Nil à l’Euphrate» a été reprise par les auteurs sionistes (cf. Mémoires de Th. Herzl, t. II, p. 771)». Je mets au défi qui que ce soit de trouver pareille formule chez quelque auteur sioniste que ce soit, [surtout pas dans les «Mémoires» de Herzl, et cela pour une raison très simple: Herzl n’a jamais publié de mémoires41.

11. Le cynisme devant la souffrance humaine est un trait caractéristique de l’homme de droite. Lorsque, après la défaite de la République espagnole, des milliers de réfugiés vinrent à passer les Pyrénées, toute la presse française de droite s’indigna en faisant remarquer benoîtement que ce n’était pas aux Français de nourrir tous ces gens-là. Léon Blum, alors Président du Conseil, fit observer que «quand il y a un incendie quelque part, on commence par accueillir les gens dont la maison a brûlé». C’est ce que les Anglais ne firent point, qui repoussaient à coups de feu les réfugiés juifs dont la maison n’était plus nulle part. Toute l’opinion progressiste s’en indignait alors bruyamment. Aujourd’hui il semble qu’il lui suffise de plaindre — à juste titre—les réfugiés arabes. Mais elle refuse de considérer l’autre face du problème. Elle bloque ainsi toute possibilité de négociation, donc de règlement de tous les problèmes, à commencer par celui des réfugiés arabes. Laisser entendre, comme c’est trop souvent le cas, que les Juifs n’ont qu’à se débrouiller autrement qu’en revenant dans leur patrie, par exemple en fondant un État en Bavière ou sur je ne sais quelle île déserte, relève à la fois du cynisme classique et du surréalisme politique. Je ne connais pas d’exemple où des gens de gauche se soient désintéressés à ce point des souffrances d’une communauté, de son droit moral à disposer d’elle-même et, lorsqu’elle s’incarne en nation, de son droit de survivre au seul lieu où elle puisse et veuille vivre.

Ce durcissement de la Gauche est un phénomène récent. Il n’est pas loin, le temps où M. Gromyko évoquait, du haut de la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies, «le désir légitime du peuple juif de construire son propre État en Palestine». Il ajoutait: «Ce serait une lourde faute si nous ne montrions pas d’égards pour le désir des Juifs, étant donné surtout les souffrances qu’a subies la masse des Juifs sous la domination nazie en Europe.»

12. Est-il besoin de souligner encore que la caution donnée à l’esprit de revanche militaire est une attitude de droite? Le recours aux armes peut être pour un progressiste une douloureuse nécessité, jamais un moyen de laver l’honneur dans le sang. L’abus qui est fait du terme «humiliation» constitue à lui seul une attitude de droite. Il en est de même du mépris que l’on éprouve en fait pour les peuples «humiliés», lorsque l’on tient pour acquis qu’ils s’expriment valablement par la voix d’un quarteron de colonels ou d’une dynastie féodale. Où est-il, le mouvement européen de gauche qui aide ces peuples à lutter contre l’oppression et à instaurer un régime démocratique?

13. La situation acquise est pour le conservateur l’argument massue, jamais l’élément d’une négociation. De toutes les situations, celles qui sont notoirement délimitées lui paraissent les plus solides, les plus dignes d’être défendues. D’où l’importance qu’il attache notamment aux concepts de «frontière» ou de «ligne» (ligne bleue des Vosges, de Dunkerque à Tamanrasset, etc.) délimitant la nation comme il se l’imagine, sans référence à des réalités historiques ou ethniques. Si Israël n’a pas de frontières internationales reconnues par ses voisins, mais uniquement des lignes d’armistice et de cessez-le-feu, cela provient de ce que lesdits voisins sont en état permanent de guerre avec lui. Comment reconnaîtraient-ils les frontières d’une nation dont ils ne veulent pas reconnaître l’existence? Il est plus logique d’ailleurs, comme le réclament ouvertement les plus extrémistes d’entre eux, de vouloir carrément rayer Israël de la carte, ce qui ne pourrait se faire qu’en exterminant les Juifs d’Israël jusqu’au dernier. Les revendications qui exigent d’Israël «le retour aux frontières d’avant le 5 juin» comportent au contraire une forte dose d’hypocrisie: leurs auteurs savent bien que ce ne serait là qu’un début, qu’ensuite ils pourraient demander l’application du plan de partage de l’ONU qu’ils prétendraient accepter alors qu’ils l’avaient rejeté en 1947 et qu’enfin ils seraient sérieusement en mesure de songer à supprimer totalement l’État hébreu. Dans ce mouvement imaginaire d’un Israël de plus en plus vulnérable, pour devenir finalement inexistant, la Gauche néo-antisémite emprunte sans sourciller le rythme des bellicistes arabes. Déjà et de plus en plus, ce n’est pas Israël vainqueur de 1967, mais Israël vainqueur de 1948, donc Israël dans son essence même, qui est visé. Mais c’est parce qu’il apparaît enfin comme vainqueur incontestable qu’il est aujourd’hui contesté. Lorsqu’elle reprend pour sa part le thème du retour aux lignes d’avant le 5 juin, la Gauche attache d’autre part sottement une importance sacro-sainte à des frontières qui résultent d’un simple hasard des armes au moment de l’armistice de 1948. Hasard qui a fait que pour Israël, à certains endroits (bande côtière de 15 km de large, plateau de Golan, poche de Latroun), le tracé frontalier créait une source permanente de dangers. Certains villages ont été coupés en deux, au mépris des réalités humaines, sociales, économiques et même politiques. La partie jordanienne de Jérusalem n’en formait pas pour autant la partie arabe puisqu’elle comprenait le quartier où les Juifs de la Ville sainte vivaient depuis toujours: ils en ont été chassés, quand ils n’y ont pas été massacrés, en 1948. En appuyant l’exigence du retour à des lignes frontières arbitraires, la Gauche tombe dans le piège d’une revendication spécifiquement réactionnaire. Un repli israélien ne saurait d’autre part être une concession utile. Il ne ferait au contraire que rendre Israël plus vulnérable, ce qui est exactement le but que ses ennemis recherchent, afin d’être de nouveau en position de force pour l’écraser. Le chemin de la paix ne passe pas par un retour au déséquilibre des forces.

L’important pour un progressiste devrait être non pas de souhaiter qu’une population soit forcément appelée à vivre à l’est; ou à l’ouest d’une ligne factice, mais de rechercher les moyens de garantir la coexistence pacifique de deux communautés, quelles que soient les frontières qui les séparent ou qui les réunissent. À un problème essentiellement dynamique qui ne peut être réglé que par la négociation, sans préjudice de la dévolution définitive des territoires, à un problème dont dépend la vie de centaines de milliers d’êtres humains, on ne propose, du côté de la Gauche néo-antisémite, d’autre solution que statique: la systématisation d’un tracé frontalier absurde et générateur d’incidents sanglants. L’entêtement avec lequel on s’y tient ne s’explique pas seulement par la répétition stéréotypée des revendications des dirigeants arabes, mais encore par ce credo informulé mais constant de la pensée néo-antisémite: Israël doit rester un État pas comme les autres, sans frontières véritables. Ainsi se perpétue, sous une autre forme, l’apatridie des Juifs.

L’intérêt des peuples (arabes) concernés est un mauvais alibi, lorsqu’on connaît l’hostilité que la Gauche a toujours opposée à l’irrédentisme italien ou germanique, quand on connaît le peu d’intérêt qu’elle marque pour le sort des pays baltes ou des peuples d’Asie soviétique.

À ceux qui demandent à Israël de dire que tous les territoires sont négociables et qu’il y a contradiction à exiger la négociation tout en précisant que le statut de Jérusalem est définitif, je demande où est le partenaire arabe qui est prêt à négocier sur quoi que ce soit, avec ou sans Jérusalem. Qu’en attendant Israël soit dans la situation objective d’occupant, c’est évident. Mais comment qualifier de «terre étrangère» Hébron, qui abrite le tombeau d’Abraham, le père des Hébreux, celui d’Isaac et celui de Jacob («Israël» dans la Bible)? Comment considérer comme des occupants classiques ces soldats qui découvrirent près de Jéricho une mosaïque datant de plus de deux millénaires, portant gravés en hébreu ancien les mots «Chalom Le-Israël» (Paix à Israël)? Aux gens de gauche qui condamnent l’«expansionnisme» israélien, j’aimerais seulement rappeler que l’un des principaux arguments de la Pologne pour «occuper» une région peuplée uniquement d’Allemands et y assurer son «expansion» à la parfaite satisfaction de tout le monde, hormis les revanchards allemands, a été la découverte au fond d’un lac de débris de bateaux d’une forme rappelant, paraît-il, les bâtiments slaves plutôt que les germaniques.

14. Drame de la destinée juive depuis le début de la Dispersion: elle n’est critiquée et combattue qu’en tant qu’elle est auparavant imposée par les faits, qu’il s’agisse de l’errance, de l’immigration en Israël ou, aujourd’hui, de l’«occupation». La Droite a coutume de faire de même des «procès de situation» aux groupes humains qu’elle exploite: pauvres, indigènes, etc.; elle a souvent au surplus l’hypocrisie de les plaindre et de leur faire la charité. Les assimilationnistes font aux Juifs qui assument leur destin un procès de situation radical, sans hypocrisie ni charité. Ils connaissent de bons Juifs: ceux qui ne se connaissent pas comme tels. Si ces Juifs-là sont de surcroît anti-israéliens, c’est encore mieux. Les autres? Ce sont des «racistes».

Rien de plus réactionnaire que ce refus de reconnaître un fait social et humain manifeste, que cette dérobade devant l’authenticité de l’être, dont on n’accepte la présence que dans la seule mesure où il se dérobe pour sa part, — pour ne pas gêner. De même que l’antisémite ne voit chez le Juif que des défauts, à la fois menaçants et sordides, des manques, un non-homme, une abstraction, refusant d’admettre qu’il s’agit d’un homme vivant, avec une âme, une sensibilité, des problèmes personnels — ou, s’il connaît un Juif en particulier, il se trouve que ce Juif-là «n’est pas comme les autres» — de même l’antisioniste total voit en Israël un non-État ou un État qu’il faut supprimer ou combattre. Pour l’intellectuel de gauche néo-antisémite, c’est un État auquel ne s’attache aucune valeur humaine authentique, un État qui n’est jamais appréhendé sous sa forme vivante de communauté nationale. Il ne peut donc être question pour lui d’avoir envers un tel État un préjugé favorable, voire de faire un effort d’objectivité. C’est un État qui le gêne. Le Juif qui s’affirme à la fois Juif et Israélien est donc doublement un gêneur. Ce n’est pas un être charnel identifiable. Lorsqu’il se trouve que le néo-antisémite connaît un Israélien, cet Israélien n’est pas comme les autres, il ne peut s’agir que d’un oppositionnel qui juge sévèrement son gouvernement et se déclare prêt à toutes les concessions auxquelles celui-ci s’oppose contre les intérêts réputés évidents d’un peuple devenu dès lors une pure abstraction puisqu’il serait à la fois israélien et non sioniste.

L’autre face de ce procès de situation est, chez le néo-antisémite, une attitude anticolonialiste qui n’est, ici encore, qu’un mauvais alibi. Inverser arbitrairement le problème n’est pas mieux le connaître. S’il est vrai que tout peuple doit vivre libre, il est encore plus important qu’un peuple puisse vivre tout court, ne pas être voué à la mort. Il est combien plus simple évidemment de nier le drame du peuple juif en niant son existence. Cette politique de l’autruche qui consiste à vouloir ignorer les réalités vivantes, que l’on me pardonne si je la juge particulièrement tragique, moi qui suis un Juif vivant, car elle revient à nier la mort de mes proches.

15. Le paternalisme est sans doute la qualité (si j’ose dire) la plus constante des jugements portés sur Israël et sa politique. Conseils hautains, refus de reconnaître l’existence du peuple juif, refus d’engager le dialogue avec quiconque s’en réclame, refus de traiter les représentants d’Israël comme des partenaires égaux, incapacité de concevoir ce pays comme un État souverain qui serait l’agent et non l’objet d’une négociation, voilà qui me rappelle les manuels de géographie de mon enfance, où l’on apprenait aux élèves des écoles qu’il existait certains pays dont les habitants étaient des hommes sans l’être tout à fait et dont nous nous devions de prendre la destinée entre nos mains. Une remarque souvent faite par des intellectuels de gauche qui ne se placent nullement parmi les critiques les plus acharnés d’Israël (par exemple, Paul Thibaut, dans Esprit) est fort éloquente à cet égard: on ne comprend pas pourquoi Israël a attaché une telle importance au blocus du golfe d’Akaba, alors que, nous assure-t-on, le plus gros du commerce maritime israélien s’opérait par le port d’Haïfa et non par celui d’Eilath. Sans revenir sur le fond du problème, je remarque que l’on dit de même aux enfants: «Tu as déjà un cheval à bascule, tu n’as pas besoin de train électrique.» Imagine-t-on un publiciste doué d’un minimum de sérieux déclarer que l’URSS, à qui la Baltique peut parfaitement suffire, n’a aucun besoin du port d’Odessa, de sorte que l’on ne voit guère pourquoi les Turcs n’interdiraient pas aux bâtiments soviétiques l’accès du Bosphore et des Dardanelles?

Il s’ensuit, chez cette intelligentsia qui a colonisé les problèmes juif et israélien au profit d’une idéologie dont la présomption élude, d’avance toute remise en question, l’incapacité de comprendre qu’un Juif ou un Israélien ose se rebiffer dès lors qu’il n’est pas considéré comme un sujet pensant et que des conseils, fussent-ils bénéfiques, lui sont prodigués dans de telles conditions.

Le colonialisme n’est pas toujours paternaliste, tant s’en faut. Des «comités de soutien», dont le style trahit l’influence directe des officines de propagande du Caire, réclament froidement «la fin de l’État d’Israël». Si l’on rejette, avec les auteurs de ce genre de déclarations (qui, s’ils manquaient à semblable précaution, tomberaient sous le coup des lois en vigueur) l’hypothèse de la provocation directe au génocide et au meurtre, il nous faut pour le moins admettre qu’ils envisagent tout bonnement de réduire les Israéliens à l’état de colonisés. Comme ce sont les mêmes qui reprochent sans cesse à Israël son surdéveloppement par rapport aux pays voisins, il reste à présumer que la nouvelle colonisation de la Palestine, ne pouvant être menée à bonne fin par des sous-développés, serait réalisée moyennant un retour soit au régime du mandat britannique (ou l’instauration d’un mandat gaulliste, pourquoi pas?), soit par la remise en friche des terres indûment fertilisées par des Juifs. Les précédents en faveur de cette dernière hypothèse ne manquent pas: centrale électrique de Naharayim et usine de phosphates sur la mer Morte, près de Jéricho, détruites par les Jordaniens en 1948, uniquement parce qu’elles avaient été construites par des Juifs, etc.

À ces gens, tout au moins à ceux avec qui un langage commun est encore possible, on aimerait poser ces questions: Pourquoi refusez-vous l’autodétermination et la liberté à un seul peuple au monde, le peuple juif? Pourquoi souhaitez-vous si ardemment qu’il disparaisse, que ce soit par assimilation, par autodestruction ou par colonisation? Et encore celle-ci: Vous est-il indifférent que des hommes qui étaient traités en sous-hommes vivent enfin en hommes libres? Cela pose des problèmes, dites-vous? Qui le nie? Il n’est pas de problème qui ne puisse être réglé par la négociation. Il n’en est pas dont la solution même ne pose un autre problème. Il n’en est pas dont la seule solution soit le retour des survivants de l’Exodus dans les camps de concentration allemands.

16. Autre constante du néo-antisémitisme: l’agressivité latente, généralement masquée d’abord par une nouvelle pirouette à gauche, dont l’habileté consiste à tenir Israël pour agressif et coupable de l’être. On voit alors poindre une théorie originale, qui permet fallacieusement au néo-antisémite de se poser en pacifiste et en non-violent. De tous côtés on entend des déclarations sur le modèle de celle que M. Caglayangil, ministre turc des Affaires étrangères, a faite au Conseil de l’OTAN (forum des peuples humiliés, comme chacun sait) au sujet du conflit israélo-arabe: «On ne peut accepter l’usage de la force pour acquérir de nouveaux territoires.» Comme c’est intéressant. On ne doute pas que la Turquie donnera l’exemple en rendant aux Grecs Andrinople, conquise par la force en 1922. Un tel geste ne saurait rester isolé: on rendra la Carélie à la Finlande, Goa au Portugal, Formose au Japon, le pouvoir algérien à Ben Bella, qui le rétrocédera au GPRA, lequel à son tour… Le curieux est que de si beaux principes n’ont jamais été invoqués par personne avant la guerre de six jours. Il est curieux également qu’une Gauche qui n’a rien trouvé à redire à l’emblème de la Tricontinentale — une mitraillette dominant le monde — se mue en apôtre de la non-violence dans le seul cas où Israël est destiné à en faire les frais.

En fait, c’est la détermination et la conviction, et non la violence et l’agressivité, qui font la force de ce petit pays, force qui est aujourd’hui la seule garantie de son existence.

En refusant obstinément d’admettre cette évidence, le néo-antisémite montre qu’il est imprégné des sentiments nébuleux et primaires qui sont la marque du racisme: pour l’antisémite (comme pour le raciste antinoir) la force du Juif (ou du nègre) est organiquement insoutenable. Le néo-antisémite, intellectuel de gauche qui condamne le racisme et n’en ignore pas les racines viscérales, opère ici un transfert qui satisfait sa conscience: il se contente de ne pouvoir admettre que ce soit l’État d’Israël qui possède la force et en fasse usage.

Il est généralement admis aujourd’hui que l’agressivité raciste procède pour une bonne part d’une crainte à base sexuelle42. Le raciste a peur que sa femme, voire lui-même, succombe à une pénétration, subisse une souillure de la part d’un homme à qui un mythe, vaguement fondé sur des facteurs biologiques (raciaux), attribue une puissance sexuelle surhumaine ou une perversité sexuelle démoniaque. L’autodéfense justificatrice s’allie dès lors chez le raciste à l’ardeur justicière pour produire ce désir d’émasculation qui, dans les accès de violence spontanée et les pogromes organisés, se traduit par le sang versé, le viol, la mutilation, la réduction en esclavage, ou, dans des conditions de vie qu’il faut bien par comparaison appeler normales, une forme ou une autre de ségrégation. Dans les sociétés démocratiques où les manifestations racistes sont désavouées et plus ou moins illégales, le raciste parvient à sublimer ce désir en castrant symboliquement sa victime moyennant divers procédés, par exemple l’anecdote ou la caricature, où elle apparaît à la fois comme exsangue et déshonorée (réduction qualitative), ou le numerus clausus imposé par la coutume à défaut de la loi (réduction quantitative).

Comment ne pas soupçonner l’antisionisme (où, ne l’oublions jamais, les nazis non repentis continuent à jouer un rôle, leur rôle) et, par voie de conséquence, le néo-antisémitisme, d’avoir repris en charge les mêmes pulsions obscures, les mêmes sucs vénéneux? Regardez et comparez les caricatures (antisémites) parues sous le règne de Hitler, les illustrations (antisionistes) des publications arabes du Moyen-Orient et les dessins (antisémites, antisionistes et qui se veulent satiriques) de la presse soviétique. Que dis-je: comparez? C’est à peine nécessaire.

Quant à la réduction quantitative, c’est dans l’abolition de la loi du retour qu’elle cherche à s’exercer. La «désionisation» prônée par les néo-antisémites ne serait en effet autre chose qu’un numerus clausus à l’échelle internationale43, qui aurait pour double effet castrateur de priver une terre de sa sève et de frustrer les hommes qui auraient voulu s’y rendre de l’objet de leur désir. C’est pourquoi l’image de l’Israélien armé et victorieux est pour le néo-antisémite proprement insupportable, comme l’était pour le bourgeois d’antan celle du révolutionnaire de légende au fusil dressé.

17. L’hétérogénéité radicale entre la pensée de gauche classique et la pensée d’une certaine Gauche défigurée par le néo-antisémitisme révèle chez celle-ci un pessimisme foncier et irréaliste, caractéristique de l’esprit réactionnaire, qui s’explique en l’occurrence:

  1. par le parti pris de stagnation et de régression qu’implique la solidarité avec le camp qui refuse la négociation et refuse de reconnaître l’existence même d’un partenaire;
  2. par le manque d’imagination, de hardiesse dans la pensée et d’ardeur révolutionnaire, résultant du refus d’encourager ou d’envisager le dialogue avec un pays dont on ne reconnaît pas les vertus imaginatives, dynamiques et révolutionnaires.

Il reste que le conflit du Moyen-Orient est le seul dans le monde entier dont, au sein de cette Gauche, personne ne demande le règlement négocié et personne n’entrevoit la solution, sinon moyennant une formule aberrante et unique dans l’Histoire, selon laquelle il appartiendrait au vainqueur de céder sur tous les plans, sans négociation, sans consultation, sans compensation, sans la moindre garantie.

J’ai tenu à marquer, au long de ces pages, la différence entre les antisionistes purs, ayant pour but déclaré la suppression de l’État d’Israël, et les néo-antisémites, plus nuancés, prêts à admettre qu’au prix de certaines concessions (mettant d’ailleurs en jeu la vie d’Israël, — mais ce n’est pas pour eux la question), cet État acquière le droit de subsister. Pareille distinction se révèle à l’expérience plus méthodologique qu’ontologique. En réalité, il s’agit moins des nuances d’une idéologie que des étapes d’une pensée des plus floues qui, affolée par sa propre inconsistance, court s’assurer au havre solide de l’antisionisme pur un point de non-retour définitif et la bonne conscience de se trouver du même côté que les Arabes «sous-développés», sans se douter apparemment que le sous-développement est en cette pensée même plus que dans son entourage.

Nous avons entendu un «comité de soutien», qui se contentait de «la transformation des structures de l’État d’Israël», réclamer carrément un mois plus tard «la fin de l’État d’Israël» qui, nous dit-on, «sonnera l’heure de la libération». Je m’étonne encore que de tels appels au meurtre et à la guerre continuent à paraître dans Le Monde, qui n’oserait pas publier des communiqués de personnes exigeant, par exemple, «la fin de l’Allemagne», qu’il s’agisse de celle de l’Est ou de celle de l’Ouest. Je m’étonne moins d’une évolution qui, on ne saurait en douter, sera suivie par tous les intellectuels néo-antisémites, groupés ou non en comités. Ce n’est pas que j’aie l’ambition de jouer au prophète, mais l’analyse d’une démarche intellectuelle aussi simple est simple, elle aussi. L’antisémite le plus timide d’antan posait de même les premiers jalons d’un parcours qui devait logiquement, inéluctablement, mener aux chambres à gaz et aux fours crématoires.

Nous avons vu que l’on est revenu en un rien de temps de 1967 à 1947, de la contestation d’une victoire à celle d’une libération et d’une existence. On est passé aussi vite du silence complice devant le refus de négocier à la négation de toute possibilité de négociation. Il reste encore quelques attardés du néo-antisémitisme modéré qui entrevoient — de façon absolument gratuite — une chance de négociation dans une série de reculs unilatéraux et inconditionnels de la part des Israéliens. Pour les autres, la question ne se pose plus: que cet État disparaisse donc, et tout sera tellement plus simple! Il ne faudra pas tellement de temps non plus pour passer de cette incitation au génocide encore abstraite au plus concret des déchaînements sanguinaires, comme nous y ont habitués les radios et les journaux de Damas et du Caire.

Les membres du comité précité prennent bien soin de préciser qu’ils ne sont pas en faveur du «massacre d’une population». Comme c’est gentil. Mais je gage que, si ce massacre commence, ils lui trouveront les meilleures excuses, ou plutôt les meilleures raisons, puisées dans l’arsenal d’une phraséologie qu’ils se plairont à croire révolutionnaire.

Pétain non plus n’était pas partisan du massacre. Il se serait même sans doute défendu, le cœur sur la main, d’être antisémite. Il ne l’était d’ailleurs certainement pas au sens vulgaire qui a été retenu pour condamner un Eichmann. Ah! vous n’êtes pas, messieurs, partisans du massacre de mon peuple? Piètre excuse en vérité, misérable clause de style à laquelle nous ne sommes que trop habitués de la part de nos assassins et de leurs complices. Je me moque bien de vos réticences jésuitiques. Elles valent celles d’Henri Béraud, antisémite notoire, qui s’imaginait faire l’esprit fort en écrivant en 1941 dans Gringoire que «pogrome n’est pas un mot français». Au Pilori, qui avait plusieurs crans d’avance dans la furie raciste sur son confrère, a aussitôt accusé Béraud d’être une lavette. L’Histoire a confondu dans le même opprobre ces deux organes de l’abjection.

Heureusement, cette fois-ci, ni la fin d’Israël ni le massacre de ses enfants n’auront lieu. Parce que, cette fois-ci, les fils et filles d’Israël sont armés pour se défendre. Et qu’ils savent exactement ce qu’ils ont à défendre: tout. Et qu’ils n’y renonceront jamais. Même si, à la tempête qui s’annonce encore, se mêle le souffle haineux d’intellectuels dévoyés. C’est ceux-ci qui sont à plaindre. Car ils ne paraissent même pas se rendre compte qu’ils sont, en France, au service du pouvoir personnel et des monopoles pétroliers que la Gauche prétend encore combattre.

Quant à l’antisémitisme classique, organisé et conscient, le néo-antisémitisme et l’antisionisme y tendent autant qu’ils en procèdent. Dans les faits, ils se traduisent de la même manière, car, dans les faits, il n’y a pas de différence entre le peuple hébreu et l’État hébreu, entre Israël dans l’Histoire et Israël dans la vie. C’est ce que les antisémites ont d’ailleurs toujours parfaitement compris. Le prétendu «sionisme» d’un X. Vallat n’est pour lui qu’un expédient heureux, grâce au quel il voit son sol débarrassé, sans prendre le risque d’avoir personnellement à intervenir, de gens dont il ne peut supporter la présence. S’il faisait le pèlerinage de Bethléem, gageons qu’il serait d’accord avec les tracts qui y ont été distribués, selon lesquels «les meurtriers du Christ et les conquérants des Lieux Saints ne sont pas qualifiés pour se faire les gardiens du site de la Nativité». Le poison continue à être distillé. La seule différence est que, pour la première fois depuis deux millénaires, il existe une armée juive.

Il arrive d’ailleurs à l’agressivité antijuive et à l’agressivité anti-israélienne de s’emmêler et de se confondre. Israël peut alors être doublement haï. Ou, dans le cas de l’intellectuel de gauche, être l’objet d’une agressivité au second degré, d’autant plus intransigeante que dans la conscience du sujet le racisme primaire aura disparu. On n’en a pas moins affaire à une forme d’agressivité raciste, tout aussi inadmissible que si elle s’exerçait contre une personne ou un groupe de personnes. Si tout homme a le droit de vivre, il en est de même à fortiori de toute communauté, de tout peuple, de toute nation.

Ce qui rend encore semblables antisémitisme et antisionisme, c’est l’exécration totale à laquelle les Juifs et la juiverie (ou les Israéliens et leur État) sont voués. La haine se polarise intégralement, ne laisse place à aucune réticence, aucune bavure, puisque le pôle autour duquel elle se concentre est tout entier négatif, soit à la fois maléfique et inexistant. L’autre pôle, glorieux et sacré, est évidemment celui à partir duquel la haine est projetée. Cette polarisation est privilégiée, car elle s’accompagne d’une déculpabilisation non moins totale du sujet, pour qui le Juif (Israël) doit être seul et entièrement culpabilisé. Comment l’antisémite (l’antisioniste) se sentirait-il coupable de vouloir la disparition de ce qui n’existe déjà pas ou n’existe que pour incarner le mal absolu? Cela permet de rêver à l’extermination d’un peuple en gardant l’âme sereine. On sait que les SS jouaient gentiment avec les enfants qu’ils s’apprêtaient à massacrer.

S’il y a identité, quant à la polarisation de la pensée discursive, entre ces courants extrêmes et le néo-antisémitisme de la Gauche, il reste que celui-ci est plus hésitant dans sa démarche, moins conscient des fins où elle le mène. Cela provient de ce que son origine est double: s’il trahit un racisme inavoué, il procède aussi d’un libéralisme fourvoyé. C’est à ce dernier titre qu’il manifeste une réaction d’angoisse devant ce qu’il ne comprend pas et, tout en rejetant avec indignation le racisme de la Droite, le rejoint en profondeur par le biais d’un antijudaïsme où se confondent tradition chrétienne et formation laïque. Paradoxe du libéralisme, par ailleurs nourri de judaïsme par le truchement de l’une comme de l’autre. S’il veut bien reconnaître en principe le droit d’Israël à l’existence, il ne reconnaît pas en Israël existant ce principe incarné: dès lors polarisé et paralysé tout à la fois, il se videra de sa raison d’être en reprochant à Israël jusqu’au développement et au progrès dont ce pays donne l’exemple, marquant ainsi une réaction aux concepts mêmes de développement et de progrès; dès lors conditionné, il endossera le conditionnement de l’Histoire à coups de documents truqués et d’ignorance entretenue.

Nous avons pu voir nombre d’intellectuels juifs se ranger — non, parfois, sans le revendiquer avec véhémence — dans le camp de leurs ennemis. Ce n’est pas un phénomène singulier: qu’on se rappelle les harkis. Et, après tout, les généraux Thieu et Ky sont d’authentiques Vietnamiens. Mais ce qui, peut-être, est propre au judaïsme, ce qui s’explique par les vicissitudes de son histoire, c’est une tendance à la séparation, contraire et complémentaire tout à la fois d’un particularisme que le Juif qui cherche à se dissocier de ses frères rejette dès lors avec une vigueur accrue. Le drame pour lui est qu’il n’a, ce faisant, non seulement échappé en rien à sa situation juive, telle qu’elle apparaîtra d’emblée — sauf dans des cas de reniement extrêmes, rarement couronnés de succès — à l’antisémite, mais surtout qu’il n’a la plupart du temps que confirmé, hormis à ses propres yeux, sa qualité judaïque. Être Juif, c’est aussi une certaine façon de ne pas l’être. Allez comprendre (oui, à condition de ne pas être persuadé à priori qu’il n’y a rien à comprendre dans tout cela). Comme l’observe C. Tresmontant en se référant ou récit de la sortie d’Égypte dans la Bible, «la tentation permanente d’Israël, c’est… désirer retourner en Égypte, par peur du Désert». Il est clair que vingt siècles de vie dispersée dans diverses Égyptes n’ont vu se maintenir l’étonnante cohésion d’un peuple qu’au prix d’une frange centrifuge.

Actuellement, cette frange est en majorité composée d’intellectuels qui se jettent tête baissée dans l’action en faveur du Viêt-Nam (comme, par le passé, dans n’importe quelle autre) pourvu qu’ils ne s’assument pas comme Juifs. Attitude infantile, s’apparentant à celle, fréquente chez les intellectuels de gauche, qui consiste à reprocher aux Juifs (et aux Juifs seuls: a-t-on jamais reproché aux angolais — ou aux Portugais — d’être indifférents aux malheurs des Kurdes?) de ne pas s’occuper assez du Viêt-Nam. Ma remarque n’a pas pour but de critiquer l’action des Juifs — ou de qui que ce soit — en faveur du Viêt-Nam. Elle n’en permet pas moins de constater, non sans amertume, que, quoi que les intellectuels juifs fassent dans ce domaine, aux yeux de l’intelligentsia de gauche, et d’abord à leurs propres yeux, ce n’est jamais assez, tandis que tout ce qu’ils feraient en faveur d’Israël paraît (leur paraît) de trop, toute action en ce sens devant s’entourer des plus expresses réserves, qui n’interviennent jamais quand il s’agit d’un autre engagement. Or, cet autre engagement même perd de sa validité lorsque son auteur appréhende d’assumer la responsabilité de son propre destin.

Je ne demande pas aux Juifs réputés assimilés, qui comparent le sionisme (voire le judaïsme même) à un «racisme», d’avoir fait des études talmudiques, mais je regrette que la plupart n’aient pas au moins parcouru, avant de se prononcer d’une manière si définitive sur une fidélité qu’ils ont abjurée, les livres des auteurs dont je recommande plus haut la lecture. Ils y auraient peut-être relevé une citation du Talmud où le «racisme» qui, selon eux, caractérise cette fidélité, est défini sous une forme particulièrement frappante: «Quiconque abjure l’idolâtrie est considéré comme Israélite… Quiconque est miséricordieux envers ses semblables descend d’Abraham…»44

Pour les «idolâtres», la persécution, y compris sous sa forme extrême, le génocide, est en fait, plus encore qu’un homicide en masse, un déicide au rabais: il s’agit pour eux de supprimer quiconque incarne l’esprit de miséricorde, qui est bien la digue la plus résistante que l’homme ait trouvée pour contrecarrer l’Histoire comme ils entendent la façonner. Pour les Juifs conscients de leur filiation spirituelle—c’est-à-dire pour tous les hommes qui refusent l’«idolâtrie» — il s’agit de rester fidèles à cet esprit, tout en échappant au racisme bien réel et spécifique qui menace la chair où il se manifeste (ou est réputé se manifester). Pour les Juifs qui se veulent assimilés, ce drame se double de celui de la confusion la plus totale: ils ne comprennent ni pourquoi ils sont Juifs, ni pourquoi ils sont menacés d’être persécutés pour une filiation qu’ils ne revendiquent et ne comprennent pas; c’est pourquoi ils se débattent, de façon si pathétique et ridicule à la fois, entre une alliance qu’ils se refusent à eux-mêmes et une intégration à l’autre que l’autre leur refusera toujours. Pour ces Juifs-là, quel que soit le régime que se donne Israël, ce régime — du seul fait qu’il est celui d’un pays qu’ils ne reconnaissent pas comme étant le leur — est détestable. S’il le devenait un jour effectivement, ils soutiendraient avoir eu toujours raison, sans se rendre compte que le problème doit se poser de manière exactement inverse. Right or wrong, my country, disent les Britanniques: qu’il tende à l’idéal démocratique ou soit un modèle de tyrannie, ce pays est le mien. Le Grec qui (chez lui ou à l’étranger) veut renverser le régime actuellement au pouvoir à Athènes n’en reste pas moins Grec. Il est même plus Grec que jamais, car toute la vraie Grèce, la Grèce démocratique, s’incarne en lui, dans la mesure même où le pouvoir l’a reniée. Il ne viendrait à l’esprit de personne de lui reprocher de se réclamer d’un pays gouverné par des tyrans. Bien au contraire: plus la répression y sera sévère, plus on trouvera, à gauche spécialement, qu’un Grec a des raisons de s’intéresser à la Grèce. Si Israël devenait aussi un pays gouverné par des tyrans, il n’en serait pas moins le pays des Israéliens. Il appartiendrait à ces derniers de renverser le régime au pouvoir; ils seraient dans le cas des Grecs d’aujourd’hui.

On se demandera d’où vient qu’Israël ait bénéficié d’une si nette sympathie après la 2e guerre mondiale et que le néo-antisémitisme n’ait «pris» dans le tiers monde et parmi les intellectuels de gauche que progressivement et ne soit apparu avec ampleur que récemment.

C’est — entre autres — que les antisémites anciens ont bien travaillé, notamment sur ce terrain d’élection qu’est, de par sa situation géographique, l’Égypte. Mais ils ont dû prendre leur temps. Après la victoire remportée sur Hitler par les forces démocratiques, il leur a fallu d’abord se cacher, — et se taire. Peu à peu enhardis, aidés par des financiers d’Allemagne, de Suisse, d’Espagne, d’Amérique du Sud, ils se sont livrés à un travail de sape obstiné et patient. Occupant des postes-clés au Moyen-Orient, ils ont bien cru voir arriver le moment où la question juive allait recevoir une solution vraiment finale. S’ils ont échoué sur le plan stratégique, parce qu’Israël veillait, ils ont brillamment réussi sur celui de la propagande, où l’intelligence est en sommeil.

Pourtant la Gauche, qui avait soutenu la création d’Israël, a de nouveau soutenu Israël menacé de disparaître à la veille de la guerre de six jours et brusquement projeté de ce fait au rang d’objet privilégié: objet-victime du génocide qui se préparait, objet-prétexte de l’opposition de la Gauche au génocide. Le retournement de la Gauche est inverse de celui de la Droite, désarçonnée et vaguement admirative à voir une errance qui se fixe, des outrages qui n’affectent plus un peuple ayant perdu sa qualité d’outragé.

Dans cette absence de dialogue où la Gauche semble se complaire, Israël est redevenu objet d’autant plus privilégié qu’il est exclu. Il n’a pas le droit de se prononcer, encore moins celui d’agir, pas même celui de se défendre. Que des chefs arabes proclament derechef leur volonté de faire la guerre, et seulement la guerre, et d’ignorer en attendant la réalité et la vie, c’est normal. Mais qu’un Israélien fasse une déclaration plus ou moins adroite, plus ou moins mal interprétée, qui n’atteint pas le premier échelon de l’échelle des violences auxquelles les voisins d’Israël nous ont habitués, voilà qui déclenche le scandale, voilà qui justifie toutes les menaces démentes qui ont mené à la guerre et veulent y mener à nouveau.

La Gauche néo-antisémite n’est pas seule responsable de cette dégradation de la situation. Elle est aidée par:

La responsabilité des intellectuels de gauche n’en est pas moins unique par sa gravité. Mon dessein n’est pas de les condamner sans recours. Il est de susciter leur réflexion. Que la mienne puisse paraître présomptueuse, je n’y vois pas de remède. Tout écrivain qui croit devoir s’exprimer présume que ce qu’il va dire n’a pas été dit par d’autres. En fin de compte pour ne pas dire en désespoir de cause, j’ai écrit pour ce lecteur idéal que réclamait Descartes et sans qui aucun écrivain ne se risque à noircir la feuille blanche. Un lecteur qui se connaîtrait sans crainte — ou se reconnaîtrait sans complaisance.

Ceux qui auront senti la détresse derrière le sarcasme ne me tiendront pas rigueur du sarcasme. Je souhaite aussi qu’ils apprennent — ou réapprennent — que la détresse humaine est une force politique. Mais à ceux qui ne sentent rien on ne peut rien apprendre.

Ni tenter de faire comprendre qu’Israël saura, s’il le faut, gagner la paix comme il a gagné la guerre: sans eux. Ce serait dommage. Pas pour Israël.

Bergame-Jérusalem-Paris
septembre 1967-janvier 1968


Notes.

1. Un hommage particulier doit être rendu au Canard enchaîné, qui a montré qu’il était capable, contrairement à bien des organes de presse et grâce à un esprit de gauche authentique, du plus sérieux effort de réflexion. À relever aussi l’attitude de L’Express, seul à avoir publié un document sur le sort des Juifs détenus en Égypte, lequel ne semble guère avoir ému les organes de presse considérés comme sensiblement plus à gauche.

2. Le numéro spécial des Temps modernes consacré à la question était préparé depuis longtemps et n’a paru que par hasard quelques jours après la guerre de juin 1967. Comme aucune des livraisons ultérieures des Temps modernes ne contient aucun correctif ou additif, on doit admettre que ce hasard est considéré comme heureux par la rédaction de la revue et que les textes publiés en juin constituent pour elle une «somme» que les événements éclairent mais ne rendent en aucune façon caduque.

3. À en croire l’auteur, ces «mercenaires» seraient armés de mitraillettes israéliennes. Reportons-nous au document A/AC. 109/SR.516, en date du 17 juillet 1967, de l’Assemblée générale des Nations Unies. Sous le titre «Questions des territoires sous administration portugaise: audition de pétitionnaires», on y apprend que M. Nachab (Syrie), s’adressant à ces derniers, «voudrait des détails… sur les quantités d’armes israéliennes dont dispose le Portugal et qu’il emploie dans sa lutte contre les combattants angolais». M. Lara Lucio (MPLA) précise que «jusqu’à présent les guérilleros angolais n’ont récupéré qu’une seule arme de fabrication israélienne: un fusil-mitrailleur… Les autorités israéliennes expliquent la présence de cette arme en Angola par le fait que la République fédérale d’Allemagne a acheté des armes de provenance israélienne sur le marché libre et les a revendues au Portugal». M. Saleem (Irak) revient à la charge: «Il a été prouvé que la RFA et Israël organisaient des programmes de formation spéciale destinés aux parachutistes portugais.» Réponse de M. Lara Lucio: «En ce qui concerne Israël, rien n’a été relevé contre ce pays à ce jour.»

M. Saleem n’en conclut pas moins, avec une logique désarmante: «Il est évident, d’après les déclarations des pétitionnaires, qu’Israël participe au complot destiné à maintenir la domination coloniale portugaise et qu’il a fourni des armes au Portugal.»

Puisque nous sommes au chapitre des armements, il est peut-être bon de rappeler que les États-Unis ont fourni, pendant la seule année 1966, pour 9 millions de dollars d’armes à la Jordanie. Cela fait plus d’un fusil-mitrailleur ayant servi à faire couler le sang israélien.

4. Je découvre à la page 800 des Temps modernes, soit bien après les «points de vue arabes», une «note de la rédaction» indiquant que ce régime a été aboli en 1967. Note tardive, et d’ailleurs inexacte: l’abolition date du début de 1966.

5. C’est comme, pour un Patagon, découvrir la France à travers Lucien Rebatet. Mais d’Astier n’a pas l’excuse d’être Patagon.

6. «Le Juif est libre; il peut choisir d’être authentique. C’est vrai, mais il faut d’abord comprendre que cela ne nous regarde pas.» Et, plus récemment, Simone de Beauvoir: «Il faut une considérable arrogance pour prétendre enseigner à un Juif comment il doit éprouver sa condition.»

7. Rappelons que le tampon «Juif», figurant sur leur passeport, les distingue des autres «nationalités» (Russes, Ukrainiens, etc.) soviétiques. La situation générale du judaïsme en URSS a été longuement décrite par Elie Wiesel dans Les Juifs du silence (Éd. du Seuil) et par les communistes italiens de la revue Nuovi Argomenti («Gli Ebrei nell’URSS»). Elle a empiré depuis le récent conflit.

8. Je suis beaucoup moins affirmatif à ce propos depuis que j’ai lu, dans le «Regard» du numéro suivant de L’événement, cette seule allusion à la situation au Moyen-Orient: «Demandez aux magnats qui ont versé pour Israël de verser aussi pour le Viêt-Nam.» J’invite tous les esprits sensibles à relire plus d’une fois cette phrase et à réfléchir à toutes les implications injurieuses qu’elle comporte. Je ne verrais d’autre part que des avantages à ce que M. d’Astier demande:
a. aux magnats arabes de verser une quote-part de leurs royalties pour le Viêt-Nam;
b. à ses amis soviétiques de consacrer autant d’efforts à aider le Viêt-Nam qu’à accabler Israël;
c. à ses amis viêt-namiens de se solidariser avec Israël plutôt qu’avec les ennemis de ce pays, en leur faisant comprendre que la seule différence entre les peuples viêt-namien et israélien est que ce dernier a réussi à échapper à l’extermination en brisant l’étau qui l’étranglait.
Je lui signale également qu’un groupe de médecins sionistes que je connais (et qui ne sont pas des «magnats») a non seulement «versé pour le Viêt-Nam», mais a édité des brochures dénonçant, analyses chimiques à l’appui, l’usage des gaz par les Américains, puis est parti pour le Viêt-Nam, afin de venir en aide à la population sur place.
Une information enfin, dont seule la modestie des intéressés a retardé la divulgation: tous les fonctionnaires israéliens (dont aucun n’est un «magnat»), y compris les fonctionnaires internationaux de nationalité israélienne, ont versé, au moment du déclenchement de la guerre, un mois de leur traitement à l’État.
Notons aussi que le même numéro de L’événement, où l’aide à Israël est ainsi réprouvée, pousse au noir la situation économique de ce pays. Ce qui prouve une fois de plus et à la fois que pour les néo-antisémites:
1. les torts sont toujours du côté d’Israël;
2. sa mort (en l’occurrence économique) est souhaitable.

9. Que ceux qui l’ignorent réfléchissent un instant à ce que cela signifie: un commissaire français aux affaires juives sous l’occupation nazie.

10. Qu’on ne me soupçonne pas de porter à d’Astier une hargne particulière. Son «Regard», récidivant de mois en mois, me sert ici d’exemple révélateur. Nombre d’intellectuels, quand ils ne se taisent pas, adoptent la même attitude. Un «groupe de recherche et d’action» s’est constitué pour décider, depuis le 15e arrondissement, de l’avenir d’Israël. Il ne comprend et ne consulte aucun «sioniste». Attitude typiquement colonialiste.

11. Le «dossier» s’ouvre sur un article de Bernard Kouchner où l’on peut lire notamment: «Rayer Israël de la carte n’est pas un mot d’ordre politique et amène de notre part un engagement à défendre ce pays tel qu’il est.»

12. Il y avait ainsi dix mille Juifs polonais entre les deux postes frontières. Expulsés par l’Allemagne au début d’octobre, ils avaient été refoulés par la Pologne, réexpulsés par les Allemands, rerefoulés par les Polonais, etc.

13. Rappelons que Pierre Laval, compatriote de Mlle Hadamard, a laissé déporter les Juifs apatrides réclamés par les Allemands, à qui il a suggéré de déporter aussi les enfants en bas âge, qu’ils ne réclamaient point. Il est vrai que ces sans-patrie ne pouvaient faire valoir leur appartenance au pays des Droits de l’Homme.

14. Quant aux Juifs solidaires d’Israël, ils sont voués par Philip, pour commencer sans doute, au numerus clausus. Refusant (bien sûr) de l’imposer aux Juifs, comme le lui demande ironiquement un de ses correspondants, il fait suivre son refus de ce commentaire éloquent: «Ce serait non seulement immoral, mais stupide, car, nous l’avons vu, la majorité de nos compatriotes juifs ne sont pas sionistes.» S’ils étaient en majorité sionistes, ce serait donc moral et sensé. Exactement comme l’antisémite réactionnaire exclut le Juif de la communauté nationaliste, le néo-antisémite progressiste exclut l’ami d’Israël de la communauté nationale, et l’Israélien de la communauté internationale. L’une et l’autre attitude mène tout naturellement aux actes de discrimination individuelle. Invité à la récente conférence antiatomique de Tokyo, le secrétaire général du Mapam, parti de gauche israélien, en est expulsé par la force. Au congrès de l’UNEF à Toulouse, le délégué des étudiants israéliens est hué et ne parvient pas à se faire entendre. Au Maroc, il suffit pour l’opposition de gauche de remplacer le mot «juif» par le mot «sioniste» pour exciter la population à l’antisémitisme classique.

15. Si on le laisse poursuivre sa course, il mènera tout droit à un néo-racisme caractérisé dont un avant-goût nous est fourni par Francis Crémieux dans L’événement de septembre 1967. Transitant pour aller au Caire par l’aéroport d’Athènes, il y entend les haut-parleurs qui «rameutent les passagers pour Tel-Aviv» et nous livre ses réflexions où se conjuguent le confusionnisme et le tiers-mondisme niais: «Je regarde les touristes de la Diaspora qui viennent voir le vainqueur. De toute ma grande gueule de sémite, je préfère mes compagnons de route, Africains noirs. Indiens basanés, de la grande famille des sous-alimentés.» Puisqu’il faut bien se mettre au niveau de la polémique anti-israélienne ayant cours, je me permets de suggérer à l’auteur de cette perle trois directions où il pourrait fort utilement ramener sa «grande gueule»:
a. du côté des docks de Marseille, où il verrait des tribus loqueteuses et combien «sous-alimentées» de Juifs marocains, toujours «basanés» et même parfois «noirs», attendre en grelottant le bateau (4e classe) qui, en les transportant à Haïfa, les mettra définitivement à l’abri des pogromes que ses amis politiques suscitent au Maroc;
a. du côté de Genève, au moment d’une grande conférence, où il verrait les représentants des «sous-alimentés» d’Algérie et de quelques autres pays africains disputer à ceux des États-Unis les appartements les plus luxueux des grands hôtels, tandis que les délégués israéliens sont à la recherche du plus modeste garni;
a. du côté d’Abou-Zaabal, faubourg du Caire, où, profitant des excellentes relations qu’il entretient avec les autorités de la RAU, il obtiendrait peut-être la permission — qui a été refusée à la Croix-Rouge internationale — de visiter la prison où sont internés depuis le 5 juin au matin quelque 600 Juifs égyptiens et apatrides.

16. Ce qui n’empêche pas un Monteil d’affirmer, avec une assurance qui, à ce degré, relève de la plus authentique mauvaise foi, que les sionistes étaient pendant le mandat britannique «exclusivement favorisés par Londres». Et cela paraît dans Le Monde! Quelle dégradation de l’intelligentsia depuis l’époque où celle-ci, unanime, soutenait les immigrés refoulés par les troupes britanniques jusqu’aux camps allemands dont ils étaient les rares rescapés, et réprouvait avec indignation l’inhumanité d’une telle politique et les brutalités dont elle s’accompagnait…

17. Derniers chiffres (1966), en millions de dollars, de cette aide pour divers pays: Israël 39, Jordanie 53, RAU 60, Algérie 21 (est-il besoin de rappeler que l’économie algérienne repose sur les finances françaises?), Maroc 21, Iran 66, Tunisie 20,5.

18. «La présence au sein du gouvernement de l’ancien terroriste Menahem Begin en dit long sur le chauvinisme qui risque de croître encore demain.» Cette réflexion de P. Vidal-Naquet en dit long sur l’état d’esprit d’une intelligentsia juive intégrée dans des modes de pensée où nationalisme et terrorisme n’ont de valeur qu’en dehors et, le cas échéant, à l’encontre d’Israël.

19. La loi du retour existe en fait dans nombre de pays, où elle consacre une forme ou une autre de solidarité. Comme le fait observer Rabi, «il suffit par exemple pour le musulman algérien de mettre le pied en France pour bénéficier, s’il en fait la demande, de la reconnaissance d’une nationalité française qui était sienne avant l’indépendance de l’Algérie, et cela tant pour lui que pour ses descendants» (Esprit, septembre 1966). La différence est qu’ici le drame n’est qu’à l’échelon de l’individu; en Israël il est à l’échelle d’un peuple.

20. Dans Le Monde diplomatique, M. Rodinson va plus loin en soutenant que les Arabes «ne pouvaient que rêver de détruire» l’État d’Israël. Vous entendez bien: ils ne pouvaient que… Jamais un «collabo», à ma connaissance, n’a capitulé avec autant de complaisance devant les rêves d’extermination formulés par ceux qu’il admire. Tuez donc, messieurs les assassins; moi, Rodinson, «qu’une terminologie raciste appelle juif», je vous donne raison parce que j’estime que vous ne pouvez agir autrement. M. Rodinson se veut marxiste, progressiste, etc.

21. Cantique des cantiques, 2, 2.

22. En Israël, le service militaire est obligatoire pour les jeunes filles; celles qui sont pieuses peuvent s’en faire dispenser en apportant la preuve d’une observance religieuse stricte.

23. Dans la tragédie juive, le paradoxe est toujours au-dessous de la vérité. À peine avais-je écrit les lignes précédentes que j’apprenais la publication prochaine à New York d’un livre d’Arthur Morse: Tandis que six millions périssent: Une chronique de l’apathie américaine. Voici ce qu’écrit à ce sujet Alain Clément dans Le Monde: «Les grandes lignes de cette tragédie de l’inertie sont connues, mais personne n’avait encore pris la peine — ou eu le courage — d’en retracer le détail. On savait que, dès 1942 au plus tard, les chefs d’État occidentaux avaient la preuve non seulement des traitements infligés aux Juifs par l’occupant nazi, mais des plans d’extinction de la race juive élaborés à Berlin. Sans doute dépassaient-ils et l’imagination et l’entendement du civilisé moyen. Néanmoins, ils rencontrèrent à Londres et surtout à Washington non pas l’incrédulité — les témoignages concordants s’accumulaient de mois en mois — mais une sorte d’embarras. La guerre contre la barbarie hitlérienne ne suffisait-elle pas? Fallait-il y ajouter une croisade particulière pour sauver de la torture et de la mort des personnes qui n’étaient, après tout en généralisant un peu, qu’un groupe de «ressortissants ennemis», comme le dira le fonctionnaire du département d’État chargé des questions juives en Europe? Et, à supposer que par une combinaison de chantage et de marchandage, on obtienne que les victimes désignées à l’abattoir puissent quitter les territoires soumis à leurs bourreaux, qu’en ferait-on? Quel sol les accueillerait? Quel tonnage ne faudrait-il pas pour les transporter?» À la même époque, un folliculaire nazi écrivait: «Il ne peut rien se faire aujourd’hui aux États-Unis, que ce soit dans le domaine de la politique ou dans celui de l’économie, qui soit contraire à la volonté des Juifs.» (Cité par Saul Friedländer, Hitler et les États-Unis). Les néo-antisémites d’aujourd’hui ne pensent pas autrement. Ils n’ont pas comme les nazis le courage de voir en face les conséquences de leurs opinions.

24. Le Conflit judéo-arabe, ouvrage ardemment pro israélien d’Abdel-Kader, paru en pleine guerre d’Algérie, a bénéficié du soutien moral et financier du FLN.

25. «Maintenant donc, ces trois choses demeurent: la foi, l’espérance et l’amour, mais la plus grande des trois est l’amour.» (1 Cor., 13, 13)

26. La sentence qui condamna Slansky n’évoquait rien moins qu’une conspiration du judaïsme mondial, mal grimé en «sionisme» et en «cosmopolitisme». Le «conspirateur juif» Slansky fut exécuté. On vient seulement d’apprendre que la Cour suprême tchécoslovaque a, en février 1963, déclaré cette sentence «sans fondement». Quant aux médecins juifs que l’on accusait des pires forfaits («assassins en blouse blanche»), ils durent à la disparition de Staline de rester en vie: un mois après le décès du dictateur, ils étaient libérés et lavés de tout soupçon, tandis que leurs accusateurs étaient à leur tour inculpés.

27. Il devrait suffire d’indiquer que les forces américaines de cette région sont basées en Arabie séoudite, en Libye et au Maroc. Il n’y a aucune base étrangère en Israël.

28. La même UNEF qui refuse à un étudiant israélien le droit à la parole intervient en faveur d’un étudiant tunisien condamné pour incitation au pogrome. Il ne faut pas confondre, n’est-ce pas, antisionisme et antisémitisme.

29. Un M. Pozzo di Borgo inaugure son «libre propos» du Monde par un péremptoire «Il n’y a pas de Juifs français», point à la ligne. Pour mon regretté maître Albert Bayet, il n’y avait que des Algériens français. Mais, homme de gauche s’il en fut et intelligent de surcroît, il n’aurait pas déclaré pareille chose de pareille façon. Il avait moins de présomption et plus de délicatesse.

30. Un diplomate égyptien, que je connais comme un homme pondéré et sensible, redouté dans certains pays arabes pour y avoir mené avec impartialité une enquête sur l’esclavage, croit devoir s’insurger publiquement contre un article de presse qui, faisant état d’une réunion internationale où le sort des Juifs en URSS fut évoqué, relatait que le délégué israélien avait «rendu hommage» à son point de vue. La crainte de la contamination par le Mal étouffe ainsi dans l’œuf tout geste de «bonne volonté» tenté par l’autre. Vade retro… Je vous ordonne de rester mon ennemi, je vous interdis d’être d’accord avec moi.

31. Deutsche National-Zeitung, 1er mai 1964, n° 18

32. On compte à fin 1966 plus de 975.000 sabras (Israéliens nés en Israël), soit 42% de la population. Sur ce nombre, 152.000 avaient pour parents — et parfois pour grands-parents — des sabras.

33. Et je ne le saurai jamais. Il me reste le fragile espoir, vu les conditions du transport, telles que je les connais par sa dernière lettre retrouvée sur la voie ferrée, qu’elle ait péri étouffée après avoir perdu connaissance. Avant.

34. En novembre 1967, après plusieurs mois de silence complet, Les Temps modernes publient un texte violemment anti-israélien d’Isaac Deutscher, suivi d’une «Réponse» de Simha Flapan, représentant du Mapam pour l’Europe occidentale. Fidèle à la ligne qu’elle a adoptée pour la seule question d’Israël, la revue la plus engagée de toutes, que dis-je, l’organe même de l’engagement, ne s’engage pas.

35. À la suite de la rupture entre Staline et Tito, Bourdet a publié un livre remarquable sur la Yougoslavie après avoir longuement visité le pays. Eût-il seulement songé alors à écrire un reportage sur ce sujet après un simple séjour à Moscou ou à Prague? Se serait-il trouvé en pareil cas un seul hebdomadaire assez inconséquent pour lui ouvrir ses colonnes?

36. À Tel-Aviv, une mère est descendue le 5 juin dans la cave de son immeuble, tenant dans ses bras sa petite fille et dans la main une lame de rasoir, prête à renouveler le geste de cette femme du ghetto de Varsovie qui avait égorgé son bébé avant de se donner la mort en entendant les Allemands s’approcher du réduit où ils se cachaient. Grâce — notamment — au napalm qui a détruit au sol les avions et les chars soviétiques, il n’y a pas eu de second ghetto de Varsovie.

37. «Jérusalem et le sang des pauvres», Cahiers du Témoignage chrétien, n° 47.

38. Voir à ce sujet l’article de Michel Tatu dans Le Monde du 9 juin 1967.

39. Un mur de classe à Khan-Younis, dans le territoire de Gaza, m’a donné la preuve que l’influence hitlérienne pénétrait directement dans les écoles que fréquentaient les enfants de réfugiés: parmi d’autres dessins atroces, tous destinés à inculquer la haine et la cruauté aux élèves, il en est un représentant une cour où des hommes (et des enfants) s’exercent à tirer sur d’autres hommes, dont la plupart, déjà abattus, gisent avec l’étoile de David au flanc; la cour de ce dessin est entourée de barbelés et de miradors, comme à Auschwitz…

40. On comprendra que je ne puisse, ne serait-ce que par manque de compétence, m’engager ici dans un exposé historico-philosophique, voire théologique. Aux personnes intéressées par les traits originaux du judaïsme, je recommande l’Essai sur la pensée hébraïque, par Claude Trèsmontant (Ed. du Cerf), profond, subtil et documenté. Plus historique et moins théologique, l’ouvrage de Jacques Nantet, Les Juifs et les nations (Ed. de Minuit), complète heureusement, par la mine de renseignements qu’il apporte et les lumières qu’il projette sur l’évolution de la religion Israélite et l’historicité qui en dérive, les Réflexions sur la question juive de Jean-Paul Sartre (réédité en Livre de poche, Gallimard), qui en dépit d’une lucidité exemplaire, veut ignorer l’aspect religieux de la «situation» juive. Pour connaître cette situation de l’intérieur, il faut lire l’Anthologie juive d’Edmond Fleg et les œuvres d’écrivains juifs: Albert Cohen, Arnold Mandel, Albert Memmi, Robert Misrahi, Claude Vigée, pour ne citer que quelques contemporains de langue française.

41. Recherches faites, on trouve, dans le tome II de l’édition allemande (non traduite) des Tagebücher de Herzl, le récit d’une conversation entre celui-ci et son ami Bodenheimer, dans le train qui les mène à Constantinople où ils doivent rencontrer le sultan. Bodenheimer dresse une liste de suggestions, parmi lesquelles: «Gebiet: vom Bach Ägyptens bis an den Euphrat.» Herzl commente l’ensemble des suggestions de son ami en ces termes: «Das sind Bodenheimers zum Teil vortreffliche Ideen.»
Voilà sur quelles bases fragiles on calomnie un pays dont aucun responsable n’a jamais repris à son compte des idées qui — de même que le projet d’installation des Juifs en Ouganda — remontent à la préhistoire du sionisme. Il serait infiniment plus fondé d’accuser le chef actuel du contre-gouvernement français, auteur d’une formule célèbre à l’époque où il exerçait des responsabilités ministérielles, de vouloir réannexer Tamanrasset.

42. Cf. Calvin Hernton, Sexe et racisme aux États-Unis (Stock), et la remarquable étude de B. Grunberger. L’antisémite devant l’Œdipe, dans la Revue française de psychanalyse, 1962,26,655.

43. Les néo-antisémites modérés qui consentent à une abrogation progressive de la loi du retour me rappellent les vichystes modérés qui faisaient aux étudiants juifs bannis des universités l’aumône de quelques accommodements.

44. Traduction d’E. Fleg. Et J. Nantet observe: «La Synagogue ne dit pas: «Hors de moi point de salut.» Au contraire, elle offre le salut à tous les justes, sans les soumettre aux pratiques rituelles du judaïsme.»

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