Ils ont tué le Christ…
Giovanni Miccoli
L’Histoire, no 269, octobre 2002
©L’Histoire/Giovanni Miccoli 2002
Une version mise à jour de cet article est parue sous le titre «Les assassins du Christ!» en 2019 dans le hors série, Les Collections de L’Histoire, no 83, avril-juin 2019 (L’Antisémitisme en France). Giovanni Miccoli était titulaire de la chaire d’histoire de l’Église à l’université de Trieste. Il a notamment publié Les Dilemmes et les silences de Pie XII, Complexe-IHTP-CNRS, 2005.
L’Église affirme son hostilité à l’égard des Juifs dès le Moyen Age. Élaborant une légende noire qui justifie, pour les siècles à venir, brimades et massacres. C’est cette opposition irréductible entre l’Église et la Synagogue que retrace l’historien italien Giovanni Miccoli.
Antisémitisme, antijudaïsme: les deux termes se croisent, se mêlent, se superposent dans le langage contemporain, soit pour désigner indifféremment l’hostilité envers les Juifs, soit, au contraire, pour marquer des attitudes et des motivations bien distinctes.
Dans les publications d’inspiration confessionnelle, par exemple, l’emploi d’«antijudaïsme» par opposition à «antisémitisme» voudrait souligner la différence des deux phénomènes. Fruit de l’antisémitisme racial des nazis, la Shoah n’aurait rien à voir avec l’antijudaïsme chrétien, fondé sur des divergences religieuses et théologiques qui, depuis les origines du christianisme, caractérisèrent les rapports entre chrétiens et Juifs.
L’usage des mots est important et significatif: il exprime les besoins et les perspectives du temps où ils sont employés. Mais il ne peut pas modifier le passé. Or, en réalité, sur la longue durée, la prétendue distinction entre antijudaïsme et antisémitisme se révèle faible et chancelante.
Devenue courante dès la fin des années 1930, cette distinction exprime la volonté des chrétiens, et des catholiques en particulier, de prendre leurs distances avec l’idéologie et la pratique antisémites des nazis elle vise aussi à décharger l’Église de toute responsabilité dans la diffusion de l’antisémitisme. Il s’agit donc d’une opération politique non négligeable, qui n’est pas à même toutefois d’effacer ce que l’histoire proche et lointaine atteste irréfutablement.
Ce n’est pas un hasard si, à la fin du XIXe siècle, lorsque les termes «antisémite» et «antisémitisme» font leur apparition dans le langage politique, beaucoup de politiciens et de journalistes catholiques sont en première ligne pour les utiliser. En France comme en Autriche-Hongrie, en Italie comme en Allemagne, ils les emploient pour se désigner eux-mêmes, et pour qualifier la lutte qu’ils soutiennent pour se «défendre» des Juifs, de leur présence envahissante dans les groupes dirigeants de la société sécularisée.
Ce n’est pas non plus un hasard si les prélats de la secrétairerie d’État vaticane recourent à leur tour à ce langage pour définir l’orientation des partis et des mouvements catholiques naissants. Encore au début des années 1930, on trouve des évêques et des théologiens catholiques qui parlent de l’antisémitisme — «d’un antisémitisme spirituel et éthique» — comme d’un «devoir de conscience de tout chrétien conscient», ou, avec plus de prudence, d’un antisémitisme «permis», qui «combat les Juifs pour le mal qu’ils font», opposé à l’antisémitisme racial, qui combat les Juifs en tant que tels.
Cela signifie donc qu’il existe, bien sûr, des différences non secondaires d’inspiration et de perspective entre l’hostilité antijuive des chrétiens et celle des nazis. Mais qu’il y a aussi des points de contact: pour les uns comme pour les autres, il fallait combattre et repousser l’influence sociale des Juifs les uns comme les autres condamnaient le rôle historique joué par les Juifs. Cependant, face au nazisme triomphant, raciste et antisémite mais aussi antichrétien, et face aux violences de plus en plus dévastatrices auxquelles il se livrait, les catholiques, tout en ne reniant pas leur tradition antisémite, éprouvaient un malaise à l’évoquer. Ils se trouvaient sur une position défensive.
A la fin du XIXe siècle, il n’en allait pas de même. En effet, l’antisémitisme racial prôné par des antichrétiens était encore faible (Drumont, qui soutenait un antisémitisme racial, se considérait comme un bon catholique) et les catholiques pouvaient espérer l’absorber facilement dans leurs rangs. Ils n’avaient donc pas manqué de revendiquer l’antériorité de leur tradition antijuive.
C’est donc cette longue histoire de l’hostilité antijuive qu’il faut retracer pour saisir son rôle dans la construction et la diffusion de thèmes et de stéréotypes qui nourriront la haine des peuples envers les Juifs, et qui viendront finalement alimenter l’antisémitisme politique des XIXe et XXe siècles.
Depuis les origines, l’opposition religieuse entre l’Église et la Synagogue est un fait indiscutable. Le Christ, la nature et le rôle qu’on lui attribue, se trouve au cœur de cet antagonisme. Les groupes de Juifs qui reconnurent en Jésus le Messie, fils de Dieu, constituaient, pour les autorités du Temple et pour la grande masse des Juifs, une des nombreuses sectes hérétiques qui agitaient et divisaient la société juive du Ier siècle. Mais, en quelques siècles, la petite secte était devenue la «Grande Église» en conquérant de plus en plus les masses païennes de l’empire et l’Empire romain lui-même. Frères ennemis, qui se réclamaient des mêmes racines (l’Ancien Testament), chrétiens et Juifs occupaient désormais des positions fort différentes dans la société.
Ayant conquis le pouvoir au sein de l’empire, les chrétiens s’en servirent pour combattre les ennemis de la foi: hérétiques, païens, Juifs. La législation impériale et canonique en témoigne clairement, en frappant les cultes païens et en soumettant de plus en plus les Juifs à de lourdes interdictions.
Les Juifs toutefois posaient des problèmes particuliers. Non seulement ils avaient refusé de reconnaître le Christ, mais ils l’avaient également tué, comme on commença très tôt à le soutenir en déchargeant ainsi l’autorité romaine de toute responsabilité. Ils étaient donc déicides, frappés de ce fait par la malédiction de Dieu. La destruction du Temple par l’armée de Titus, en l’an 70, puis la perte de leur centre religieux (Jérusalem fut interdite aux Juifs en 135 par Hadrien) et la dispersion des Juifs qui s’ensuivit furent interprétées comme la preuve que cette malédiction était en train de s’accomplir.
Les formules sévères du Nouveau Testament contre les scribes, les pharisiens, les Hébreux, qui reflétaient les violents débats qui opposaient entre eux au Ier siècle les courants du judaïsme, furent lues hors de leur contexte, ce qui modifiait leur sens et aggravait leur portée. Autrefois peuple élu de Dieu, les Juifs avaient perdu, par leur infidélité et leur dureté de cœur, cette prérogative. Cette position privilégiée, c’était l’Église, le «nouvel Israël», qui en avait hérité.
Désormais, et jusqu’à leur conversion finale préconisée par saint Paul, les Juifs restaient le peuple maudit, repoussé par Dieu, détesté partout, qui portait sur son front le signe de Caïn. Pour saint Augustin, au Ve siècle, la figure emblématique du peuple juif était celle de Judas.
Dans le même temps, c’était aux Juifs qu’avaient été révélés les livres saints, qui racontaient l’histoire du salut et annonçaient l’avènement du Messie. Ils étaient, malgré eux, les témoins de la vérité du christianisme. C’est pourquoi, comme écrivait saint Augustin, ils ne devaient pas être tués mais être contraints à une vie de soumission, témoignage et châtiment de leur culpabilité.
Les principaux traits de l’attitude des chrétiens envers les Juifs étaient tracés. Les interdictions qui, avec une intensité croissante, les marginalisèrent dans l’Empire romain devenu chrétien correspondent à cette vision de leur destin historique.
Mais ce n’est pas tout. Héritiers du judaïsme et des Écritures juives, les chrétiens issus du monde païen avaient été aussi largement influencés, dans leur anthropologie et leur spiritualité, par la philosophie grecque de l’âge hellénistique (dont l’influence se fait sentir jusqu’au IIIe-IVe siècle ap. J.-C.). Pèlerins dans le monde et citoyens du ciel, les chrétiens avaient donc élaboré, pour les rapports avec les choses d’ici-bas, avec la chair et le corps, une conception ascétique tout à fait opposée à la mentalité juive.
La pleine jouissance des biens du monde, la prospérité vécue comme un don de Dieu et un signe de sa faveur pour les hommes justes faisaient en effet pleinement partie de la tradition religieuse juive. Le début du livre de Job en offre un exemple frappant: «Il y avait jadis, au pays d’Uç, un homme appelé Job. C’était un homme intègre et droit, qui craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et de très nombreux serviteurs.»
Or cette approche du monde devint progressivement incompréhensible aux chrétiens et élargit le fossé qui les séparait des Juifs. L’identité chrétienne, qui se construisit en opposition au judaïsme, y trouva de nouveaux éléments de différenciation et d’affirmation de soi-même. Les accusations religieuses de déicide ajoutées à une grande méconnaissance de la réalité juive produisirent un mélange pervers, lourd de résultats meurtriers.
De là viennent les accusations de bestialité charnelle qui frappent les Juifs avec une violence inouïe dans les sermons des années 386-387 de saint Jean Chrysostome, alors prêtre d’Antioche et futur patriarche de Constantinople. Gloutons, ivrognes, qui vivent pour leur ventre, «ils ne se conduisent pas mieux que les porcs et les boucs, dans leur lubrique grossièreté et l’excès de leur gloutonnerie» leurs synagogues sont, désormais, le siège des démons et de l’idolâtrie.
La violence ne resta pas seulement verbale: très souvent elle s’accompagna d’agressions, de massacres, de pillages et de destructions de synagogues. Lorsque l’empereur Théodose (379-395) prétendit imposer à l’évêque de Callinicon (Mésopotamie) de reconstruire à ses frais la synagogue que ses fidèles avaient brûlée, en punissant en outre les coupables, l’indignation d’Ambroise, le puissant évêque de Milan, fut à son comble: «lieu de perfidie, maison d’impiété, ramassage de folie, condamné par Dieu même», la synagogue ne devait pas être reconstruite! La préservation de l’ordre social ne saurait primer sur l’honneur de Dieu, qui serait gravement blessé si le lieu où on le nie était reconstruit aux frais des chrétiens et par un empereur chrétien.
Cet ensemble d’idées, préjugés, normes et actes de discrimination et de persécution, déposé dans la mémoire collective par les écrits et la pratique des Pères de l’Église et de l’Empire romain christianisé, fructifia aux siècles suivants et constitua un point de référence dans l’enseignement religieux des fidèles.
Les rapports entre chrétiens et Juifs ne furent toutefois pas seulement dominés par l’hostilité et la violence. Les moments de paix ne manquèrent pas. Pendant les premiers siècles du Moyen Age, dans une société morcelée et repliée sur elle-même, où, sous la menace constante des Arabes, les communications et les relations de longue distance étaient devenues de plus en plus difficiles, les Juifs dispersés dans l’ensemble du Bassin méditerranéen, contraints de se consacrer au commerce puisqu’il leur était interdit de posséder des terres, rendaient de précieux services aux divers pouvoirs locaux. Ils obtinrent ainsi leur protection. C’est une histoire qui, dans des contextes divers, se répétera périodiquement.
La condition des Juifs toutefois restait précaire, soumise aux caprices du pouvoir, aux éclatements de la colère populaire, toujours prête à rejeter sur un bouc émissaire la responsabilité de ses souffrances.
En outre, à côté de l’Ancien Testament, source commune des deux religions, les Juifs se référaient aussi à un autre texte, le Talmud, qui recueillait les normes, les enseignements et les récits produits par l’exégèse rabbinique. Cela renforça chez les chrétiens l’idée d’une différence radicale avec les Juifs.
L’essor de la chrétienté, que papes, empereurs et rois chrétiens, malgré leur rivalité et leurs luttes incessantes, instaureront en Occident à partir du XIe siècle, accentua les difficultés rencontrées par les Juifs. Une société chrétienne, forte d’une nouvelle jeunesse, où les armes jouaient un rôle primordial, lancée à la reconquête des terres que les infidèles lui avaient soustraites, comme en Espagne ou dans le Proche-Orient, supportait mal, en effet, la présence en son sein de tous ceux qui ne partageaient pas ses croyances et ses valeurs. Le chevalier chrétien en fut l’expression typique, la croisade son entreprise majeure.
Avec l’esprit de croisade, étrange mélange de foi, de détachement et d’appétits exclusivement matériels, la condition des Juifs d’Europe occidentale se dégrada. Massacres et expulsions se succédèrent avec une angoissante périodicité.
Les accusations les plus infamantes, les soupçons les plus horribles et les plus fantaisistes justifiaient aux yeux des chrétiens la violence et la cruauté: les Juifs conspirent la destruction de la société chrétienne; les Juifs empoisonnent les puits; les Juifs profanent les hosties; les Juifs immolent des enfants chrétiens pendant la semaine sainte et se servent de leur sang pour la cuisson des pains azymes. L’accusation de «meurtre rituel», qui se répandit en Europe à partir du XIIe siècle, donnait un tableau tout à fait diabolique des Juifs et de leur religion, créant une légende noire qui se perpétua jusqu’à nos jours. Encore pendant les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe se déroulèrent des dizaines de procès pour meurtre rituel.
Une «ghettoïsation» sournoise vint accentuer la marginalisation sociale des Juifs. Le IVe concile du Latran (1215) leur imposa le port d’habits ou de signes distinctifs afin d’empêcher toute confusion avec les chrétiens. Un processus qui connaît son apogée dans le premier âge moderne (xvie-xviie siècle). Au moment de la Réforme, l’affrontement sanglant entre fidèles de Rome et protestants aggrava en effet la condition des Juifs. Le destin de ces «ennemis par excellence» du Christ était scellé dans des sociétés qu’on voulait, du côté catholique comme du côté luthérien, rechristianiser en profondeur. Ghettos, le premier étant un quartier de Venise entouré de murs et de portes en 1516, et expulsions systématiques furent le lourd privilège de l’«Europe chrétienne».
Mais, entre-temps, un autre élément, lourd de conséquences, s’était introduit dans la manière dont les chrétiens considéraient les Juifs. Dans l’Espagne catholique, libérée de la domination arabe, les Rois Catholiques décrétèrent eux aussi l’expulsion des Juifs (1492). Nombre d’entre eux cependant s’étaient déjà convertis au christianisme ou se convertirent alors.
Les soupçons toutefois les entouraient. Derrière le nouveau chrétien pouvait se dissimuler l’éternel Juif. Les lois sur la limpieza de sangre («pureté du sang») répondirent à la question: on ne pouvait accéder à des charges publiques, profanes ou religieuses, si l’on n’était pas à même de démontrer que, jusqu’à la cinquième génération, on n’avait pas d’ascendances juives. L’hostilité envers les Juifs s’engageait ainsi vers une dangereuse dérive raciale.
Le grand tournant qui modifia la condition des Juifs européens se produisit entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Le refus de l’étouffante emprise confessionnelle sur la société, la lutte pour la liberté de conscience engagée par le siècle des Lumières posèrent aussi la question des droits civils des Juifs. L’émancipation qui leur fut accordée par la Révolution française (1791) ouvrit un processus qui, en un peu plus d’un demi-siècle, s’étendit à presque toute l’Europe.
C’était la victoire de la sécularisation, de la séparation de l’Église et de l’État, celle de la liberté d’opinion et de conscience sur l’alliance du trône et de l’autel, sur l’État confessionnel, sur l’idée que l’Église seule pouvait dicter les normes de la vie civile.
C’était l’effacement de tout ce que des siècles de christianisme avaient enseigné. L’affrontement allait désormais opposer l’Église et la modernité, l’ancien modèle de société chrétienne et la nouvelle société sécularisée. Les Juifs se considéraient comme les protagonistes de cette modernité et de cette société sécularisée. La lutte pour redonner à l’Église la place qu’on pensait être la sienne trouva dès lors dans les Juifs une cible naturelle et populaire. Principaux bénéficiaires de la Révolution, les Juifs, au cours du siècle, en devinrent aux yeux des chrétiens les vrais inspirateurs et les auteurs souterrains.
L’hostilité antijuive traditionnelle, sans abandonner ses thèmes anciens, se déplaça ainsi vers le terrain politico-social car c’était là que l’on devrait reconstruire les institutions chrétiennes que la Révolution, inspirée par les Juifs, avait détruites. Ce fut l’entreprise des partis et des mouvements chrétiens, auxquels l’Église, dépourvue du soutien des pouvoirs publics, avait confié sa défense. Le combat contre les libéraux, les francs-maçons, les libres-penseurs, les socialistes, tous guidés, poussés, inspirés, selon la polémique catholique, par les Juifs émancipés, devint leur étendard.
L’antisémitisme contemporain trouve ici non pas l’unique mais certainement une de ses principales sources. La popularité dont l’hostilité antijuive jouissait parmi les couches sociales les plus diverses donna pendant quelques décennies, à la fin du XIXe siècle, aux différentes autorités de l’Église l’espérance de regagner dans la société, à l’aide des campagnes antisémites, l’hégémonie qu’elle était en train de perdre. Diverses toutefois furent les voies de l’histoire, comme la fonction meurtrière de l’antisémitisme. Ce qui n’efface pas, hélas, le rôle que l’Église y avait joué.
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