1. Régis Debray, I.F.suite et fin, Paris, Gallimard, 2000. 2. On s’en convaincra en lisant l’article aussi haineux que bête de Daniel Bensaïd, «Opération Infinite Bullshit» dans la Revue d’Études Palestiniennes, no 82, hiver 2002. 3. Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Paris, Mille et une nuits, 2002. 4. En guise d’échantillon brut de décoffrage de cette judéophobie banlieusarde, lire l’interview stupéfiante de Magyd Cherfi, chanteur du groupe Zebda, titrée «On n’aimait pas les Juifs, sauf ceux qu’on connaissait» dans Le Nouvel Observateur, no 1942, du 24 au 30 janvier 2002.

Les mal-aimés de la République

Une parodie d’engagement

Il est singulier de voir à quel point à travers l’humanitaire, le propalestinisme, le projeunisme de banlieue, la victimophilie universalisée, apparaissent les contours d’un christianisme sans Église devenu hégémonique

par Robert Redeker

L’Arche, no 529, mars 2002 (dossier Les mal-aimés de la République)

© Robert Redeker/L’Arche — Extrait de L’Arche no 529, mars 2002
Reproduction autorisée sur internet avec les mentions ci-dessus
 

Robert Redeker est philosophe, membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Dernier ouvrage paru: Le Sport contre les peuples, Paris, Berg International, 2002.

Les interventions (tribunes libres, appels et pétitions) anti-guerre et pro-palestiniennes signées par des intellectuels ont été nombreuses ces derniers mois. Une agitation tous azimuts, réunissant dans un commun magma des militants (généralement d’extrême gauche, néo-tiersmondistes et anti-mondialistes) et des intellectuels, s’est développée en France à la faveur de la seconde Intifada et des conséquences des attentats du 11 septembre 2001. Quel est le sens de cette frénésie monodirectionnelle? Cette question en suppose une autre, préalable: quelle est la situation de l’intellectuel aujourd’hui?

Il s’agit pour un certain nombre d’intellectuels de rejouer un scénario qui s’est perdu, de mimer une posture par rapport à laquelle ils se sentent naufragés. Le beau temps des noces de l’intellectuel et de l’histoire s’est achevé à la fin des années 70 avec la critique du totalitarisme. L’intellectuel du début du XXIe siècle éprouve la douloureuse dépossession de son articulation, qui fut si intime, avec le prolétariat émancipateur, autrement dit avec le sens de l’histoire et l’avenir radieux de l’humanité.

Longtemps, tout a été simple: le prolétariat, l’histoire, les intellectuels conspiraient ensemble au surgissement d’un avenir radieux. Les intellectuels signataires des récentes pétitions anti-américaines et anti-israéliennes sont travaillés par la nostalgie du secrétariat de l’histoire, leur poste «naturel». Poste commode et prestigieux, dont le devenir les a expulsés! Exercer ce secrétariat de l’histoire était la fonction que s’attribuait tout intellectuel à la française, de Zola à Foucault.

Mais le vent de l’histoire est tombé, il souffle sans règle et tourbillonne désormais, ne poussant plus l’humanité vers un but assuré dont le philosophe serait le ventriloque: l’intellectuel, dont Régis Debray a consigné le registre de deuil1, y a perdu son secrétariat. C’était mieux qu’un prosaïque secrétariat d’État, c’était un secrétariat métaphysique universel — secrétaire métaphysique à l’histoire, voilà le poste de gloire qui auréolait l’intellectuel classique!

Cette désorientation s’accompagne d’une répétition parodique de la posture de l’engagement. L’absolu pensé comme histoire s’est enfui, a décliné de l’horizon, jusqu’à s’effacer, laissant l’humanité dans une certaine nuit illisible, la nuit de l’histoire. Que reste-t-il aux intellectuels du jour où s’éclipse la possibilité d’exercer le rôle de secrétaire de l’histoire? Ils peuvent, à la semblance du garçon de café jouant au garçon de café dépeint par Sartre, jouer sous forme parodique le rôle de l’intellectuel engagé, quand bien même les conditions historiques autorisant cet engagement n’existeraient plus.

Les intellectuels nostalgiques et parodiques chercheront à ressentir l’émotion de ce qu’a été pour leurs devanciers le secrétariat de l’histoire, après la disparition de l’envisagement (apparu au XIXe siècle avec Hegel) de celle-ci comme le nouvel absolu. Ressentir encore un peu cette ivresse passée de saison. Ressentir cette émotion tout en ayant pris la décision in-intellectuelle de s’abstenir de juger les causes et les mouvements que l’on soutient aveuglément: un engagement de son nom, de sa notoriété, ne s’accompagnant aucunement d’un engagement de l’intelligence. C’est cette grève de l’intelligence qui permet d’affirmer que l’engagement pétitionnaire de certains auprès des Palestiniens, et des opposants pacifistes à toute action contre les talibans et leurs soutiens en Afghanistan, est une parodie d’engagement intellectuel. Abandonnant à la fois la politique et la pensée, les intellectuels parodiques (dont Daniel Bensaïd fournit l’échantillon le plus caricatural2) se contentent de l’ivresse.

La recherche du frisson de l’absolu historique — l’absolu devenu histoire, comme disait Hegel — conduit maint intellectuel à soutenir n’importe quelle cause en s’installant dans une position compassionnelle acritique. C’est ainsi que, pour éprouver ces valorisantes émotions, les demi-soldes intellectuels de l’absolu historique (le défunt hégélo-marxisme dans toutes ses versions) se rabattent, puisque les Prolétaires ont déserté l’avenir et la cause dont ils devaient être les hérauts, cause qui était tout simplement celle de l’histoire, sur le soutien aveugle aux Palestiniens, aux jeunes de banlieue, ainsi que sur l’anti-américanisme, l’anti-israélisme et l’anti-sionisme systématiques.

Le transfert amoureux de la figure du Prolétaire sur celle du Palestinien et du jeune de banlieue s’opère dans ce contexte; néanmoins une pièce a disparu du tableau, la plus importante, celle qui donnait du sens à la fascination de l’intellectuel pour le Prolétaire, l’eschatologie historique. Si la forme de l’engagement demeure, le contenu, qui portait le nom «sens de l’histoire», s’est évaporé. Dans ce vide gît l’essence de cette posture parodique: diriger sa sympathie fusionnelle vers une des figures du déshérité en l’absence du contexte historique, politique et philosophique (l’horizon universel d’émancipation) qui naguère donnait sens à cette sympathie. Il suit de cet fuite de l’histoire, qui déclare forfait question mission eschatologique, que l’intellectuel doit, pour justifier son soutien aux figures substitutives du Prolétaire, se contenter des restes du sens de l’histoire et des déchets de l’engagement politique, la posture compassionnelle vide de contenu.

Exaltées par l’imaginaire de certains intellectuels et par la doxa contestatrice post-révolutionnaire (postérieure au mythe de la «Révolution»), ces deux icônes de la contemporanéité protestataire — le jeune de banlieue, le Palestinien — sont les produits de la décomposition de l’absolu historique et de la désertion politique du prolétariat. L’anti-israélisme ontologique (refuser à Israël, coupable d’un «péché originel», le droit à l’existence) et le pro-palestinisme peuvent être tenus pour la lie de ce pourrissement. La «nouvelle judéophobie» — usons de la formule de Pierre-André Taguieff3 — constitue le résultat idéologique de cette décomposition — décomposition politique en général, et dans la sphère intellectuelle, décomposition de l’absolu historique.

Dans cette optique, le Palestinien et le jeune de banlieue jouent les fantômes du Prolétaire, venant hanter les nostalgies de certains intellectuels et des militants de gauche. Fantômes sans consistance, comme il se doit. Une différence majeure, cependant, sépare l’icône du Prolétaire de celle du Palestinien et du jeune de banlieue: le Prolétaire était affecté du signe positif du progressisme, il était tenu pour le vecteur de l’émancipation globale de l’humanité (son arrachement au vieux monde), tandis que le Palestinien et le jeune de banlieue n’expriment qu’un mixte de fanatisme religieux et de fétichisme consumériste (le contraire, comme on a pu le voir lors des incidents occasionnés par le match de football France-Algérie, du progressisme).

Ces fantômes ressemblent peu aux figures qu’ils prétendent réincarner. D’abord, parce que l’athéisme du Prolétaire prenait sa part dans l’attachement que les intellectuels lui vouaient; il s’insérait dans la coulée philosophico-politique venue des Lumières. L’arrachement aux religions, tenues pour «l’opium du peuple», avait une place centrale dans le dispositif de l’engagement des intellectuels auprès du Prolétaire. Cet arrachement était identifié avec le progressisme. Qu’en est-il, question laïcité, avec le soutien aux figures du jeune de banlieue et du Palestinien? Ensuite, les identités ethniques et religieuses dessinaient cette structure à laquelle le Prolétaire était censé nous arracher, tandis que les figures du Palestinien et du jeune de banlieue sont celles d’une exaltation de l’identité, désormais tenue pour valeur en soi. Enfin, tandis que le Prolétaire était sanctifié dans la seule mesure où, s’arrachant aux préjugés et aux idéologies qui assuraient son exploitation, il pouvait être investi d’un discours composé en dehors de lui (dans la philosophie), le Palestinien et le jeune de banlieue sont sanctifiés en l’absence de toute réflexion sur leurs comportements et idéologies dont la critique (on le voit au sujet de l’Islam) est frappée d’interdit.

Il est singulier de voir à quel point à travers l’humanitaire, le propalestinisme, le projeunisme de banlieue, la victimophilie universalisée, apparaissent les contours d’un christianisme sans Église devenu hégémonique. Un christianisme désinstitutionnalisé — christianisme de caoutchouc — s’est emparé d’une partie des intellectuels et de la gauche et extrême gauche militantes. La généralisation de la position compassionnelle — voilà bien le triomphe de ce christianisme sans Église! Une sorte de christianisme décérébré, dévertébré, gélatineux, a réussi à s’identifier avec l’air du temps, à former son idéologie commune (au sens marxien d’idéologie).

Tout se passe désormais comme si la victoire du capitalisme sur le socialisme historique et le déclin de tout horizon révolutionnaire avaient permis, sous la forme de l’humanitaire et du compassionnel, au christianisme de redevenir ce qu’il fut à l’époque de la révolution industrielle, du vivant de Marx, l’idéologie accompagnatrice de l’ordre capitaliste, nonobstant son changement d’aspect. Il faut également analyser l’interdiction de toute critique contre l’Islam dans ce cadre: il s’est développé ces dernières années un nouvel œcuménisme, qui se porte plutôt à gauche et à l’extrême gauche, entre le compassionnel, c’est-à-dire le christianisme sans Église, ce néo-christianisme de caoutchouc universellement diffus, et l’Islam.

Une idéologie compassionnelle dominante étouffe l’expression de la vérité: aussi bien la vérité au sujet du conflit israélo-palestinien que la vérité sur ce qui se passe dans les banlieues (la nature antisémite de nombreux incidents et d’une infinité de discours beurophiles4). Christianisme sans Église, idéologie parareligieuse sans institution, le compassionnel a fini par corroder la politique, attaquant la possibilité même de la lucidité. Comme toute idéologie — au sens proposé par Marx pour ce concept — le compassionnel paralyse l’intelligence; il est une intimidation de l’intelligence, sommée de s’autolimiter (par exemple de s’interdire la critique antireligieuse de l’Islam sous le prétexte fallacieux que ce dernier serait la religion des déshérités de la Terre).

Les discours propalestiniens et jeunistes (sur les jeunes de banlieue) sont en réalité des discours à double-fond: quand en surface ils coagulent antisionisme, anticapitalisme et antiaméricanisme, en profondeur il révèlent autre chose. On a pu assister à une telle radicalisation de ces discours que perce désormais une judéophobie absolue, ontologique, ou plutôt négontologique, déniant le droit à l’être pour Israël. L’hystérisation actuelle du discours propalestinien et jeuniste s’avère de nature négontologique: il vise à l’interdiction d’être. S’en prendre à une personne, que ce soit à Jérusalem ou à Créteil, parce qu’elle est juive s’inscrit dans de cet ordre négontologique: c’est signifier que cette personne n’a pas à être.

Parallèlement, ces discours propalestiniens et jeunistes ne s’accompagnent d’aucune critique contre les formes d’action menées par les Palestiniens, ni contre la dérive idéologique à laquelle les Palestiniens se laissent aller, le «national-islamisme palestinien» évoqué par Taguieff. Sans doute cet acriticisme se tapit-il sur le fond d’un préjugé christique en vertu duquel les opprimés sont par nature «les bons»; à l’inverse, les victimes israéliennes des multiples attentats à l’aveugle commis par des Palestiniens n’ont droit de la part de ces militants et intellectuels à aucune compassion, car elles sont implicitement tenues pour non-innocentes.

D’un «opium des intellectuels» à l’autre: c’est bel et bien une position compassionnelle acritique en faveur des Palestiniens et des jeunes de banlieue (ces spectres du Prolétaire) qui, procurant une aveugle ivresse, tient lieu parodiquement d’engagement politique chez un certain nombre d’intellectuels.


Notes.

1. Régis Debray, I.F.suite et fin, Paris, Gallimard, 2000.

2. On s’en convaincra en lisant l’article aussi haineux que bête de Daniel Bensaïd, «Opération Infinite Bullshit» dans la Revue d’Études Palestiniennes, no 82, hiver 2002.

3. Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Paris, Mille et une nuits, 2002.

4. En guise d’échantillon brut de décoffrage de cette judéophobie banlieusarde, lire l’interview stupéfiante de Magyd Cherfi, chanteur du groupe Zebda, titrée «On n’aimait pas les Juifs, sauf ceux qu’on connaissait» dans Le Nouvel Observateur, no 1942, du 24 au 30 janvier 2002.

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