Entre José Le Pen
et Jean-Marie Bové

Ce que nous entendons dans une certaine extrême gauche n’est pas moins inquiétant que ce qui nous vient de l’extrême droite

par Meïr Waintrater

L’Arche, no 531-532, mai-juin 2002

© Meïr Waintrater/L’Arche no 531-532, mai-juin 2002
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Après l’élection présidentielle, après les législatives, nous devons nous préparer à une nouvelle épreuve, plus décisive encore pour la reconfiguration de la vie politique française. Rien n’est joué, ni à droite ni à gauche. Au-delà des mécanismes constitutionnels indispensables au fonctionnement d’une démocratie, la France profonde cherche ses marques.

Certes, le danger immédiat d’une montée brutale de l’extrême droite a été écarté. Mais le malaise réel dont naquit l’imbroglio de l’élection présidentielle, la perte des repères, l’interrogation sur les valeurs, tout cela demeure présent. Et les dangers dont certains ont cru s’être prémunis, grâce à une mobilisation plus médiatique que populaire entre les deux tours de la présidentielle, sont toujours présents eux aussi.

Le fait est que, pour ce qui concerne les votes de l’extrême droite, le second tour de la présidentielle n’aura guère été différent du premier. Pourquoi donc s’en est-on tant félicité, en France comme à l’étranger? Parce qu’on craignait le pire. Parce que l’on envisageait ce qui était jusque-là inconcevable: une dynamique ascensionnelle de l’extrême droite. L’épreuve des urnes n’a pas justifié ce fantasme; il n’aurait pourtant pas été possible s’il ne s’appuyait sur une réelle inquiétude.

Au passage, nous aurons eu droit à un happening dont le sommet fut le 1er mai. Des jeunes, souvent dépourvus de toute affiliation politique, redécouvraient des joies qui furent celles de leurs aînés soixante-huitards. Ils battaient le pavé, s’animaient au rythme des sonos et défilaient sous des banderoles caustiques («Au royaume des aveugles, le borgne fait Führer») ou poétiques («Les statistiques sont formelles: il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde»). Ils redécouvraient aussi que le drapeau tricolore et la Marseillaise devaient être respectés et aimés en tant que symboles du lien social. Et ils comprenaient quel tort avaient commis les sifflets du Stade de France et les agissements de quelques casseurs de banlieue.

Pour beaucoup, sans doute, ce fut l’expérience d’une fraternisation qui laissera un souvenir durable. La preuve aura été faite, l’espace au moins d’une mobilisation, que diversité n’est pas synonyme de violence et que des gens de toutes origines peuvent agir ensemble. Mais si certains croyaient qu’après la fête le méchant Le Pen s’évanouirait comme par enchantement, et qu’au second tour une fée le ferait disparaître d’un coup de sa baguette magique, ils ont dû se rendre à l’évidence: le 5 mai comme le 21 avril, environ un électeur sur cinq a choisi l’extrême droite.

Une telle constance du vote lepéniste ne saurait être évacuée du champ politique en jetant l’anathème sur le Front national, ni en dénonçant les «petits blancs» qui sont censés être son public captif. Outre que ce dernier propos est bêtement injurieux, il ne permet en rien de comprendre ce qui se passe dans le pays.

Lors de la manifestation contre l’extrême droite qui s’est tenue entre les deux tours, place du Panthéon, à l’appel de la LICRA et de l’UEJF, Alain Finkielkraut rapportait ce propos d’un conducteur d’autobus qui avait voté Front national: «Je ne suis pas un fasciste, je suis un travailleur abandonné». Si les dirigeants républicains, au gouvernement comme dans l’opposition, ne comprennent pas ce qu’il dit par là, et ne font pas le nécessaire pour répondre à son appel, il est probable que ce conducteur d’autobus persistera dans son vote; et peut-être, à force de fréquenter d’authentiques fascistes (car ils ne manquent pas), deviendra-t-il fasciste lui-même.

Le discours consistant à dénier toute vraisemblance aux protestations des gens risque d’avoir des conséquences catastrophiques. Dire, comme certains: «Il n’y a pas d’insécurité, il y a un sentiment d’insécurité», est à peu près aussi intelligent que de dire: «Il n’y a pas de pauvreté, il y a un sentiment de pauvreté». Pareils propos à la Marie-Chantal, venant de responsables politiques qui n’ont jamais pris le RER et qui mettent leurs enfants à l’École alsacienne, ne font que nourrir la rage des personnes concernées.

Il est légitime de refuser le couplage insécurité-immigration avec ses implications racistes, et de souligner que le mythe du tout-répressif est absurde en l’absence d’une politique faisant une juste place à l’éducation, à l’emploi, à l’environnement physique et au travail des associations. Mais, face à des sondages où plus de soixante pour cent des Français placent la sécurité au premier plan de leurs exigences, incriminer «la démagogie de la droite» ou «la manipulation des médias», c’est faire le jeu de l’extrême droite.

Cela dit, l’extrême droite n’est pas le seul danger qui menace la paix républicaine. Il faut dénoncer la loi du silence qui entoure des comportements non moins odieux, non moins intolérables, mais pourtant tolérés parce que provenant de milieux que l’on n’ose affronter. Dans cette période de l’entre-deux-tours que l’on disait propice à tous les dangers, la seule manifestation de rues où l’on ait entendu les cris de «Mort aux Juifs» était celle organisée par des mouvements pro-palestiniens.

Naguère encore, de tels cris poussés par des individus isolés suscitaient une condamnation ferme bien que tardive. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’individus isolés mais d’un groupe comprenant, rapporte Libération, quelque deux cents jeunes gens; et pourtant, silence radio chez les co-organisateurs de la manifestation, parmi lesquels le MRAP, la Ligue des droits de l’homme, ATTAC, les Verts, le parti communiste, la LCR et LO. Sous leur nez, on a scandé des slogans antisémites de la pire espèce, assortis d’appels au Jihad, et ils n’ont rien entendu. Étrange. Tout comme ils ne se sont pas émus outre mesure de la vague d’incidents antijuifs qui a marqué le mois d’avril.

Mais il n’y a pas que l’indifférence. Les propos de José Bové, attribuant au Mossad la paternité de ces incidents antijuifs, ne sont pas moins ignobles que le «point de détail» de Jean-Marie Le Pen — ils sont sans doute plus ignobles encore, car ils ont été proférés à chaud, tandis que les agressions se poursuivent. On aurait pu s’attendre à des protestations contre ces paroles indécentes. Mais, là aussi, silence radio. Ceux qui ont cité ad libitum le «point de détail» lepéniste dans le cadre de la campagne antifasciste de l’entre-deux-tours n’ont pas jugé nécessaire de se démarquer, fût-ce timidement, d’un homme qui est leur fidèle compagnon de route dans la croisade antisioniste.

Ainsi, parmi les gens qui défilaient le 1er mai contre l’extrême droite, un certain nombre étaient, la veille encore, au coude à coude avec les apprentis pogromistes de l’Intifada. Dans la foule mobilisée au nom de l’antifascisme, des jeunes fraternels et généreux côtoyaient des fanatiques prêts à tous les excès et des manipulateurs prêts à toutes les compromissions. Si les premiers méritent notre sympathie, les derniers doivent éveiller notre inquiétude.

Attentifs à dénoncer tout écart de langage raciste, ils n’ont eu qu’indulgence ou compréhension envers les appels à la passion antijuive. Hier ils étaient à nos côtés; je crains bien que demain nous ne les retrouvions en face de nous. Qu’il y ait des Juifs parmi ces gens-là ne change rien à l’affaire (je vous épargnerai la longue liste des vagues d’antisémitisme qui furent jadis cautionnées par des Juifs). Naïveté militante? Manque de vigilance? C’est peu dire. Le mal est plus profond et plus sérieux.

La nouvelle extrême gauche qui se développe en ce moment, sur un fond de désarroi social généralisé, contient des germes d’intolérance à peine masqués par des prêches compatissants. Une bonne conscience hypertrophiée, dépourvue d’ailleurs de tout fondement concret, lui permet de diaboliser à outrance quiconque ne s’inscrit pas dans sa conception du monde. Il y a quelque chose de médiéval dans cette rage à faire le bien contre l’avis de la majorité — et dans la violence, pour l’heure essentiellement verbale, dont elle s’accompagne. Or la nouvelle extrême gauche risque de pervertir le débat public et d’y diffuser un langage de haine dont les retombées pourraient être néfastes.

On se souvient du temps où le géostratège Pascal Boniface proposait à ses amis socialistes, dans un souci d’«efficacité électorale», de réorienter leur politique étrangère afin de mieux coller aux aspirations de «la communauté arabo-musulmane». Il est à craindre que M. Boniface — qui, par ailleurs, s’en prenait vivement à «la communauté juive», suspecte selon lui de «miser sur son poids électoral pour permettre l’impunité du gouvernement israélien» — ait été entendu par quelques cyniques de bas étage. Comment expliquer, sinon, la surprenante surdité des pouvoirs publics alors que le bruit des vitres brisées montait des synagogues? S’il y eut un pareil calcul — et la classe politique, tous partis confondus, ne semble hélas pas au-dessus de ce soupçon —, il fut catastrophique. Pour paraphraser un propos célèbre, ayant choisi le déshonneur pour éviter la défaite ils eurent à la fois le déshonneur et la défaite. Non pas en raison du vote juif; celui-ci, on le sait, est quantitativement négligeable, d’autant que la très grande majorité des Juifs se déterminent selon l’idée qu’ils se font des intérêts généraux du pays et non sur des bases communautaires. Mais l’indifférence envers la montée des actions antisémites a choqué bien plus de Français qu’on ne le croit. D’abord, parce que les attaques contre les Juifs provoquent un sursaut d’indignation chez beaucoup de nos compatriotes. Ensuite, parce qu’à voir comment on laissait, sans réagir ou presque, brûler des écoles juives et agresser des Juifs dans la rue, chacun s’est demandé jusqu’où cela irait, et quelle protection la République offrait à tous ses enfants, juifs ou pas.

Un mot s’impose ici, à l’endroit de ceux que M. Boniface, stratège du communautarisme électoral, englobait sous la désignation d’«arabo-musulmans». Parce que l’antisémitisme concurrence désormais le racisme anti-noir et anti-arabe au hit parade de la violence sociale, ils peuvent supposer que cela ne les concerne pas directement. Et parce qu’ils sont parfois solidaires de cette fureur qui se dit pro-palestinienne et qui est en réalité anti-israélienne, ils peuvent croire n’avoir rien à craindre de la nouvelle extrême gauche qui défile à leurs côtés ou qui organise leurs cortèges. Ils ont sans doute raison dans le court terme, où une sympathie spontanée envers les «peuples du Sud» porte à les soutenir en tout. D’où cette sainte alliance qui semble associer les islamistes, les nationalistes arabes et les adeptes de l’extrême gauche.

Nos concitoyens «arabo-musulmans» devraient cependant y réfléchir à deux fois, et méditer la formule du grand mufti de Marseille, Soheib Bencheikh, à la manifestation antifasciste organisée place du Panthéon entre les deux tours de l’élection présidentielle: «Quand les Juifs sont inquiets, les musulmans doivent s’affoler». Dans sa bouche, cela s’appliquait sans doute, en priorité, à la montée de l’extrême droite. Mais les musulmans de France seraient bien inspirés d’étendre la formule à toutes les attaques visant aujourd’hui les Juifs — y compris lorsqu’une minorité de musulmans en sont les auteurs.

Ne voient-ils pas, en effet, que dès l’instant où l’on abandonne les valeurs de tolérance et de respect mutuel les digues sont rompues, et que rien ni personne n’est à l’abri? Ne savent-ils pas que la haine est une lame de fond qui, une fois lancée, emporte tout sur son passage? Ne comprennent-ils pas que les passions exacerbées se retourneront un jour contre eux et que les imprécateurs antiracistes d’aujourd’hui risquent fort de devenir — eux ou leurs jeunes frères — les imprécateurs racistes de demain? Car la violence est une manière d’être qui transcende les idéologies; le pogrom verbal qui se déchaîne contre Israël — à la une de L’Humanité dans les réunions du groupe ATTAC ou dans les manifestations de rues —, et qui dévie si rapidement contre «les sionistes» puis contre «les Juifs», risque fort de n’être qu’un galop d’essai pour les néophytes de la haine.

Attention aux époques où les Juifs sont isolés; c’est, depuis des siècles, le signe que quelque chose va mal dans le pays. La brutalité de notre vie publique, dont les Juifs sont comme à l’accoutumée les premières victimes, est de mauvais augure pour tous les citoyens sans exception.

Le discours de l’intolérance et de la haine — auquel on ne réagit guère en France, car il concerne principalement les États-Unis, Israël et les Juifs — est en réalité porteur des germes du fascisme, le vrai. Que les mêmes virent du rouge au brun, ou que d’autres détournent à leur profit un climat où les pires pulsions ont été banalisées, les scénarios peuvent varier mais le principe demeure. De ce point de vue, ce que nous entendons à l’extrême gauche n’est pas moins inquiétant que ce qui nous vient de l’extrême droite.

José Le Pen et Jean-Marie Bové ont beau se présenter comme des frères ennemis, ils sont authentiquement frères. Par l’anti-intellectualisme sous-jacent à leur démarche, par l’appel aux «vraies» valeurs du peuple et du sol, par le mépris du libre débat, par l’obsession du complot, par la haine enfin dont leurs discours sont porteurs. Plus bateleurs que tribuns, plus agitateurs que politiques, ils contribuent à la diffusion de thèmes et surtout de comportements qui sont essentiellement contraires au régime démocratique.

Il ne s’ensuit pas qu’il faille rejeter au ban de la vie publique les Français qui se laissent aujourd’hui prendre à de telles divagations. Les hommes sont souvent plus respectables que ceux qui prétendent parler en leur nom. Les partisans de l’extrême droite comme ceux de la nouvelle extrême gauche expriment par leur attitude des souffrances, des attentes et des désirs qui mériteraient un meilleur habillage. Il convient de les écouter pour ce qu’ils ont vraiment à nous dire, en réprimant la révulsion que suscite la forme où cela nous parvient. Il faut aussi se dire qu’heureusement les hommes changent, et que les adeptes — actifs ou passifs — des discours les plus abominables peuvent donner demain de parfaits citoyens. Et il faut, inlassablement, opposer aux discours de la haine le langage de la fraternité, récuser les diabolisations d’où qu’elles viennent, choisir toujours le parti de l’avenir.

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