1. Voir le texte du commentaire du film: Jean Cayrol, Nuit et Brouillard, Fayard, 1997, p. 18. Sur le film, voir: ici. 2. Jean Cayrol, Nuit et Brouillard, op. cit., p. 43. 3. Sur l’historiographie du nombre de victimes d’Auschwitz, voir Voir Gilles Karmasyn, «Le nombre de victimes d’Auschwitz», sur PHDN. 4. Henri Michel, «préface», dans Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, no 24, octobre 1956, p. 3. Soulignons que dans ce dernier segment de phrase, Henri Michel utilise, par métonymie Birkenau pour désigner tout le complexe Auschwitz-Birkenau. 5. Le nombre réel de victimes d’Auschwitz est estimé à 1,1 million, dont 90% de Juifs. Voir Gilles Karmasyn, «Le nombre de victimes d’Auschwitz», sur PHDN. 6. Olga Wormser, «Le rôle du travail des concentrationnaires dans l'économie de guerre allemande», Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, le No 15-16, juillet-septembre 1954. 7. Marie Granet, «La déportation au procès international de Nuremberg», Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, le No 15-16, juillet 1954, p. 111. Elle fait référence à une déposition bien connue de Höss. Remarquons que dans ses mémoires, Höss donnerait une évaluation de 1,13 millions de victimes. On soulignera qu’il est évident à la lecture de l’article de Marie Granet que celle-ci souscrit à l’évaluation de Höss. Nous avons effectué la lecture de toutes les contributions, dont celles d’Olga Wormser dans le volume cité: aucun élément ne vient contredire l’évaluation en question. Par ailleurs, dans une version antérieure du présent texte nous avions attribué par erreur l’article de Marie Granet à Olga Wormser. 8. Henri Michel & Olga Wormser, Tragédie de la déportation, 1940-1945: Témoignages de survivants des camps de concentration allemands, Paris: Librairie Hachette, 1954. 9. Alain Resnais, interrogé par Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais, Liaisons secrètes, accords vagabonds, Ed. Cahiers du cinéma, 2006. 10. Revue d’Histoire Révisionniste, no 4, février-avril 1991, p. 5. 11. Robert Faurisson, «Chambres à gaz et génocide dans une publication de l’Institut d’histoire du temps présent (1989)», 30 avril 1992, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome III, p. 1385. 12. Jean Cayrol, Nuit et Brouillard, op. cit., p. 39. 13. Le mot «juif» n’apparaît d’ailleurs qu’une seule fois dans tout le documentaire, au début, pour désigner un «étudiant juif d’Amsterdam» (ibid., p. 19). 14. Nous avons étudié de façon détaillée la question de la fabrication par les Nazis de savon à partir de cadavres, dans notre étude, «Le savon humain: rumeur, réalité et histoire», PHDN, 2000. 15. Robert Faurisson, «Sur Auschwitz: encore un scoop bidon», 23 septembre 1993, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), Édition privée hors commerce, 1999, tome IV, p. 1545. 16. Robert Faurisson, «Une nouvelle fois, Jean-Claude Pressac révise à la baisse le nombre de morts d’Auschwitz», Nouvelles Visions, no 33, juin-août 1994, p. 119, cité dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), Édition privée hors commerce, 1999, tome IV, p. 1604. 17. Robert Faurisson, Réponse à Jean-Claude Pressac, RHR, 1994, p. 13. 18. Robert Faurisson, «Deux additifs à ma Réponse à Jean-Claude Pressac», novembre 1994, cité dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome IV, p. 1627-1628. 19. Robert Faurisson, «Combien de morts à Auschwitz», décembre 1995, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome IV, p. 1730-1740, 20. Robert Faurisson, «Un historien orthodoxe admet enfin qu’il n’y a pas de preuves des chambres à gaz nazies», septembre 1996, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome IV, p. 1796, note 3. 21. Robert Faurisson, Écrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome I, p. XVII. 22. Robert Faurisson, «Au Figaro, les fabrications holocaustiques de Jean-Paul Picaper», Etudes révisionnistes, volume I, 2001, p. 32-37. 23. Robert Faurisson, «A propos du “Quid 2003”», texte daté du 31 octobre 2002, mis en ligne par Faurisson en 2012. La référence au Quid, encyclopédie populaire, dont la publication a cessé en 2009, est due à une affaire lamentable pour celle-ci. Le Quid citait, à propos d’Auschwitz, les «évaluations» outrageusement basses de Faurisson à propos du nombre de victimes, ce qui fit scandale. Les médias étaient toutefois passé à coté du véritable scandale: le Quid recopiait en réalité quasi intégralement le tract de Faurisson de 1995 sur le nombre de morts à Auschwitz, en commençant par sa falsification sur Nuit et Brouillard. Nous avons démontré dans une étude sur le présent site que le Quid a été infiltré par une négationniste dès 1996. 24. Le terme «révisionnistes» étant évidemment impropre à désigner les falsificateurs négationnistes. Voir: ici. 25. Le propre avocat de Faurisson, Éric Delcroix: «le total des morts d’Auschwitz n’était plus de 9 millions (chiffre donné à la fin du film Nuit et Brouillard» (La police de la pensée contre le révisionnisme, du jugement de nuremberg a la loi Fabius-Gayssot, RHR, 1994); et en 1997: «Attendu qu’on a menti sur les chiffres comme on a menti sur les faits, à preuve le nombre total des morts d’Auschwitz, qui, parti de 9 millions (Nuit et Brouillard)» («Conclusions de Me Delcroix», 25 septembre 1997, XVIIe chambre correctionnelle, Tribunal de grande instance de Paris). Faurisson est également recopié littéralement par Jean-Marie Boisdefeu (La controverse sur l’extermination des juifs par les allemands, VHO, Anvers, 1996, tome I, p. 12). 26. Robert Faurisson, «Une insupportable police juive de la pensée…», Le Libre Journal de la France Courtoise, n° 284, 30 janvier 2003, p. 6.

Les mensonges de Faurisson

Sur Nuit et Brouillard: une présentation frauduleuse de Faurisson


Le négationniste Robert Faurisson use et abuse d’une technique de tromperie extrêmement rodée: il prétend que tel auteur a écrit ou dit telle chose. Ou mieux, il prétend que tel ouvrage ou telle œuvre contient tel type d’affirmation. Il attribue ainsi, le plus souvent à des historiens, des affirmations qu’ils n’ont jamais faites. Faurisson martèle ensuite son mensonge au fil des années en devenant parfois de plus en plus implicite dans sa référence à la source originale. L’objectif de ces mensonges répétés consiste à inventer des contradictions entre historiens, contradictions qui n’existent pas en réalité, ou à présenter tel auteur comme une personne peu sérieuse, afin de jeter le discrédit sur son travail. Au début des année 1990, Faurisson a ainsi décidé de présenter frauduleusement le contenu du film d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard, principalement en attribuant à Resnais et à ses conseillers, des historiens, une évaluation du nombre de morts d’Auschwitz qu’ils n’avaient jamais faite...

En 1955, Alain Resnais réalise à la demande du Comité d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale un documentaire sur les camps de concentration. Le poète Jean Cayrol, lui-même ancien déporté, écrit un texte qui accompagnera les images tournées ou retrouvées dans des archives par Alain Resnais, conseillé par deux historiens, Henri Michel et Olga Wormser. Le documentaire sort en 1956 sous le titre Nuit et Brouillard.

Les qualités de ce film ayant souvent été évoquées ailleurs, on mentionnera ici ses limites. À l’époque, on est encore sous le choc de la découverte de l’horreur concentrationnaire et la présentation du réalisateur correspond à une vision globale de cette horreur. Confusion entre camps de concentration et centres d’extermination, entre déportation politique et acheminement des Juifs à seule fin d’assassinats dans les centres de mise à mort, gommage — très perceptible aujourd’hui, commun à l’époque — de la dimension juive de la catastrophe, voire censure explicite (l’image d’un gardien de la paix français gardant un camp de Pithiviers est coupée au montage), inscrivent Nuit et Brouillard dans son temps. En trente deux minutes, des images et des commentaires qui effacent la chronologie et la géographie (les images de divers camps se succèdent sans que cela soit précisé toujours explicitement) élaborent un récit général et poignant de la déportation, de la vie et de la mort concentrationnaires. Des noms de camps sont donnés une seule fois, dans une liste, dès le début du film1. Le nom «Auschwitz» ne sera plus prononcé. Le film présente indifféremment les camps, illustrant chaque aspect du «camp» (en tant que concept) par une image ou une réalité prise dans chacun des camps, comme si tous étaient plus ou moins équivalents, chaque lieu devenant un symbole pour tous les autres. Le film relève plus du reportage édifiant que de l’exposé historique, plus d’une pédagogie de la mémoire que d’un enseignement de l’histoire.

À la fin du film, la caméra s’attarde sur un paysage qui n’est pas formellement identifié mais que le contexte permet de reconnaître comme étant celui de Auschwitz II-Birkenau. C’est la fin du film. Voici le commentaire qui termine Nuit et Brouillard:

«Neuf millions de morts hantent ce paysage.

Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre?

Quelque part, parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.

Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.»2

Quiconque regarde le film comprend que le paysage dont il est question — qui n’est ni nommé ni identifié — vaut symboliquement pour tout le système concentrationnaire, selon un mode naratif maintes fois employé dans le film et que souligne la désignation de ce paysage comme «observatoire». Ainsi, le chiffre de neuf millions concerne l’ensemble du système concentrationnaire, objet du documentaire: il est donné dans une conclusion qui se veut apogée de l’horreur concentrationnaire dans son ensemble et avertissement au spectateur. Resnais était d’ailleurs conseillé par deux historiens, Henri Michel et Olga Wormser. Or, même si ces deux historiens n’étaient pas des spécialistes d’Auschwitz, il s’agissait de professionnels sérieux qui connaissaient l’historiographie de leur époque3 et n’auraient jamais pu avancer que le nombre de morts du seul camp d’Auschwitz se serait élévé à 9 millions de personnes. Par ailleurs, on peut trouver des mentions de nombre de victimes d’Auschwitz par Henri Michel et Olga Wormser à l’époque de la sortie du film.

Henri Michel était dans les années cinquante le rédacteur en chef de la Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale. Dans le numéro d’octobre 1956, on peut lire sous sa plume:

«L’étude de M. Borwicz démonte le mécanisme de l’opération dans le combinat Auschwitz-Birkenau. […] Birkenau fut la plus internationale et la plus occidentale des Usines de Mort et sa terre s’est engraissée de 4 millions de cadavres.»4

En 1956, pour Henri Michel le nombre de victimes d’Auschwitz s’élève donc à 4 millions. Soulignons que ce chiffre est bien connu comme étant une évaluation polono-soviétique datant de 1945, dont on sait depuis longtemps qu’elle est tout à fait erronée. Elle était d’ailleurs contestée dès cette époque par des historiens5. Que l’évaluation polono-soviétique fût largement erronée n’est pas ici pertinent. Henri Michel n’était certes pas un spécialiste d’Auschwitz. Ce qui importe c’est que l’année même de la sortie de Nuit et Brouillard, Henri Michel n’évaluait pas le nombre de morts d’Auschwitz à 9 millions, puisqu’il l’estimait (quand bien même de façon erronée) à 4 millions. Des esprits vraiment très tatillons pourraient arguer que la citation mentionnée date de quelques mois après la sortie de Nuit et Brouillard. Outre qu’Henri Michel n’a jamais formulé une estimation de 9 millions de victimes, dont personne ne serait capable de dire sur quoi elle pourrait être fondée (alors qu’on sait d’où il tient son estimation de 4 millions), on conçoit mal qu’il ait pu énoncer ensuite une estimation inférieure de 5 millions sans s’en expliquer. Une telle explication n’existe pas. Et pour cause: Henri Michel n’a jamais évalué le nombre de victimes d’Auschwitz à 9 millions.

En 1954, sortait un numéro double spécial de la Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, le numéro 15-16 de juillet 1954, intitulé Le système concentrationnaire allemand (1940-1944). Olga Wormser qui commence à être une chercheuse reconnue dans sa spécialisation sur les camps de concentration y est l’auteur de plusieurs contributions dont une très longue étude6 et plusieurs compte-rendus. Y figure également un article de Marie Granet intitulé «La déportation au procès international de Nuremberg». Dans cet article, elle écrit:

«Höss évalue lui-même le nombre de ceux qui périrent dans les chambres à gaz à 2 millions et demi, auxquels il faut ajouter un demi-million de détenus qui périrent par la faim et la maladie, c’est-à-dire 70 à 80% du nombre total des internés du camp.»7

Henri Michel et Olga Wormser ont évidemment lu et sans doute approuvé cet article et sont donc parfaitement au courant de cette estimation du nombre de victimes d’Auschwitz à 3 millions, en 1954. Le caractère erroné de cette estimation n’importe pas ici au regard du fait qu’elle nous fournit un élément de plus, prouvant qu’en aucun cas ils n’auraient pu souscrire à une estimation de 9 millions.

Cela est d’ailleurs confirmé la même année par Henri Michel et Olga Wormser dans leur ouvrage Tragédie de la déportation, 1940-1945: Témoignages de survivants des camps de concentration allemands8 où, à la page 507, dans la conclusion, ils fournissent incidemment le chiffre qu’ils pensent être, de toute évidence le nombre de victime total du système concentrationnaire: «huit millions d'êtres»! On comprend aisément que ce chiffre sera la base des neuf millions de Nuit et Brouillard quelque soit le motif de cette modification, sans impact pour notre démonstration.

Un an avant de travailler sur Nuit et Brouillard les deux historiens disposent explicitement d’évaluations pour Auschwitz et ce qu’ils estiment être le total de victimes pour les camps ce concentration confirmant bien qu’ils n’auraient jamais laissé passé le chiffre de 9 millions de victimes pour Auschwitz seul!

Alain Resnais lui-même en apporte une confirmation, superflue mais définitive, en 2006, lorsqu'il déclare:

«Pour le commentaire, Olga Wormser et Henri Michel se sont interrogés sur le nombre de morts; celui retenu à l'époque est un chiffre global [souligné par nous] de 9 millions. […] Nous ne connaissions pas les chiffres»9.

L’historienne française, Sylvie Lindeperg a mené une recherche très fouillée sur la genèse, l’élaboration, la diffusion, la réception et l’héritage de Nuit et Brouillard. Elle publie en 2007 le résultat de cette recherche dans «Nuit et Brouillard», un film dans l'histoire (Odile Jacob, 2007). Elle y écrit (page 92):

«Le chiffre de 9 millions de morts n’est pas attribué dans le film au seul camp d’Auschwitz mais à un ensemble vague incluant victimes du système concentrationnaire et Juifs assassinés.»

Fermez le ban.

Le chiffre cité par le commentaire de Nuit et Brouillard ne peut que désigner un nombre total pour le système concentrationnaire nazi et certainement pas un chiffre pour Auschwitz seul. D’ailleurs, personne n’a jamais avancé un tel chiffre pour Auschwitz…

Mais voici que le négationniste Robert Faurisson a décidé de prétendre le contraire.

Dans l’éditorial d’une revue négationniste très probablement rédigé par Faurisson, on pouvait lire en 1991:

«[…] Nuit et Brouillard (film […] où l’on enseigne qu’à Birkenau il est mort 9 millions de déportés)»10

En 1992, Faurisson écrivait:

«Nuit et Brouillard […] film de propagande où il est dit à propos d’Auschwitz-Birkenau: “Neuf millions de fantômes peuplent ce paysage”, où il est question du savon juif (un mythe),»11

Avant de poursuivre plus avant cette énumération, relevons un mensonge très précis, de Faurisson: il serait question du «savon juif» dans Nuit et Brouillard. Il s’agit d’un mensonge par citation trafiquée. L’expression «savon juif» n’apparaît nulle part dans le film. Le mot «savon» apparaît une seule fois, dans le commentaire suivant: «Avec les corps... mais on ne peut plus rien dire... avec les corps, on veut fabriquer du savon...»12. Le précision «savon juif» est une invention de Faurisson13. Le film ne dit d’ailleurs pas qu’on fabriquât effectivement du savon à partir des cadavres, mais qu’on voulut en fabriquer, ce qu’on sait aujourd’hui être historiquement exact. En effet, si on sait aujourd’hui qu’il n’y eut jamais de fabrication industrielle de savon à partir des cadavres des concentrationnaires, une tentative de fabrication eut bien lieu à Danzig non loin du Stutthof. Cette tentative ne relève pas du mythe14...

Faurisson n’est d’ailleurs pas à une «approximation» près. En effet la citation explicite qu’il fait de Nuit et Brouillard est erronée. Le commentaire ne parle pas de «fantômes», comme prétend le rapporter Faurisson, mais de «morts». Quand on sait que Faurisson ne cesse de vouloir donner des leçons de rigueur aux historiens...

En 1993, Faurisson écrivait:

«le nombre des morts d’Auschwitz continue sa descente. Il ne serait plus de 9 millions (c’est le chiffre fourni dans Nuit et Brouillard […])»15

En 1994, il écrivait:

«Rappelons aussi qu’à la fin de Nuit et Brouillard, film d’Alain Resnais datant de 1955 et constamment projeté dans toutes les écoles de France depuis quarante ans, le chiffre des morts d’Auschwitz est censé s’élever à neuf millions: “Neuf millions de morts hantent ce paysage”!»16

La même année, il récidive:

«Dans le film d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard, ce total [le nombre de morts d’Auschwitz] était de neuf millions (“Neuf millions de morts hantent ce paysage”, est-il dit à la fin du film).»17

En novembre 1994, il écrit encore:

«En 1955, à la fin de Nuit et Brouillard, film d’Alain Resnais constamment projeté, aujourd’hui encore, dans toutes les écoles de France, le chiffre des morts d’Auschwitz est censé s’élever à neuf millions: “9000.000 de morts hantent ce paysage”! […] Quel est le total des morts d’Auschwitz? Est-ce neuf millions, comme on ose encore l’enseigner aux enfants en France»18

En 1995, dans un texte intitulé «Combien de morts à Auschwitz», Faurisson commence par:

«9 millions de personnes, selon le film documentaire Nuit et Brouillard (1955), dont les conseillers historiques étaient l’historien Henri Michel et l’historienne Olga Wormser»19

En 1996, Faurisson, évoque «à propos des morts juives et non juives à Auschwitz»:

«[…] 9 millions de Nuit et Brouillard»20

En 1999, Faurisson écrit:

«Il est déplorable que, dans les écoles de France, on continue de projeter Nuit et Brouillard où le chiffre des morts d’Auschwitz est fixé à neuf millions»21

En 1999, il écrit encore:

«Le nombre des morts d’Auschwitz-Birkenau a été de 9 millions pour les conseillers historiques du film Nuit et Brouillard»22

En 2002, il récidive:

«Dans le film Nuit et Brouillard, dont les conseillers historiques ont été Henri Michel et Olga Wormser-Migot, tous les écoliers de France apprennent que ce nombre [celui des morts à Auschwitz] aurait été de 9 millions»23

Dans chacun des textes d’où sont tirées ces citations, il s’agit pour Faurisson de gonfler l’estimation maximale du nombre de morts d’Auschwitz afin de montrer à quel point on aurait avancé des évaluations grotesques, les derniers textes de Faurisson attribuant plus ou moins explicitement cette estimation aux historiens. Il s’agit de les décrédibiliser et de prétendre qu’ils ne travaillent pas sérieusement (sous-entendu: «contrairement aux “révisionnistes”24»).

Or la simple vision du film d’Alain Resnais permet de constater que le chiffre de neuf millions ne saurait concerner Auschwitz seul. Le commentaire ne contient justement pas (contrairement à ce que suggère Faurisson) de précision attribuant ce chiffre à Auschwitz. Les évaluations explicitement données par Henri Michel et Olga Wormser à l’époque du film ou avant le confirment de façon irréfutable. Et de fait, jamais personne n’a prétendu que neuf millions de personnes auraient été assassinées à Auschwitz, en se basant sur la fin de Nuit et Brouillard ou sur quelque autre source d’ailleurs. C’est une invention du seul Faurisson. Pour tromper efficacement son lecteur, Faurisson se garde de décrire plus avant le film et de mentionner notamment qu’aucune précision géographique n’est fournie. En le passant sous silence, il suggère à son lecteur que l’évaluation serait explicite. Ce n’est évidemment pas le cas.

Lorsque Faurisson prétend qu’«on ose encore enseigner aux enfants en France» que le total des morts d’Auschwitz serait de neuf millions, non seulement il effectue une présentation frauduleuse du film de Resnais, du commentaire de Jean Cayrol, du travail de Henri Michel et Olga Wormser, mais il commet aussi et surtout un mensonge au premier degré en affirmant qu’un tel «enseignement» aurait lieu, ou aurait jamais eu lieu. Il s’agit d’une véritable escroquerie.

Une grande partie de la «technique» faurissonienne consiste dans la conjugaison de telles présentations-interprétations hors contexte, tellement hors contexte qu’elles en sont frauduleuses — il serait affirmé dans Nuit et Brouillard que 9 millions de personnes auraient péri à Auschwitz —, et de conclusions tirées de ces interprétations hors contexte, «conclusions» qui constituent des mensonges au premier degré: on enseignerait «encore» aux enfants en France que 9 millions de personnes auraient été assassinées à Auschwitz. N’importe quel professeur d’histoire qui projette Nuit et Brouillard dans sa classe pourra confirmer le caractère absolument frauduleux de cette affirmation de Faurisson. Faut-il souligner qu’aucun manuel scolaire n’a jamais mentionné le nombre de morts d’Auschwitz comme étant 9 millions? L’objectif de Faurisson est évidemment de dire qu’on enseigne n’importe quoi à nos chères têtes blondes dès qu’il s’agit de camps de concentration...

En martelant son mensonge, Faurisson espère décrédibiliser les historiens. Il suffit de visionner Nuit et Brouillard, d’étudier un peu l’historiographie de l’époque, d’ouvrir des manuels scolaires et d’interroger des professeurs pour se rendre compte que les présentations et affirmations de Faurisson ne sont qu’une vulgaire falsification.

Faurisson réussit ce tour de force de présenter frauduleusement le travail d’un cinéaste, d’un poète ancien déporté, de deux historiens et de l’Education nationale...

D’autres négationnistes ont évidemment repris les mensonges de Faurisson25...

Le Quid a également imprimé depuis plusieurs années la même contre-vérité, au milieu d’un paragraphe entièrement recopié sur Faurisson. Voir: http://phdn.org/negation/quid.html

Ce scandale là a donné l’occasion à Faurisson de faire la démonstration spectaculaire de sa mauvaise foi et de son hypocrisie. Début 2003, il écrit en effet, à propos du Quid:

«[Les] organisations juives […] ont attiré l’attention générale sur l’extrême fantaisie avec laquelle des historiens réputés sérieux ont déterminé le nombre des morts d’Auschwitz. Nous trouvons au plus haut le chiffre de 9000000 de victimes (Henri Michel et Olga Wormser-Migot dans Nuit et Brouillard, film documentaire qu’on montre obligatoirement à tous les enfants de France»26.

Faurisson sait parfaitement que le passage du Quid en question est intégralement recopié d’un tract qu’il a lui-même rédigé en 1995. Lui, si prompt à dénoncer d’autres négationnistes lorsqu’ils le plagient ne relève pas cette contrefaçon flagrante. Cette discrétion est évidemment autant hypocrite que stratégique. Et surtout il se garde de rappeler que c’est lui, Faurisson, et non le Quid qui est l’inventeur de la thèse des 9000000 de victimes à Auschwitz, mensongèrement attribuée aux historiens Henri Michel et Olga Wormser-Migot. On signalera enfin que Faurisson présente l’historiographie sur le nombre de victimes d’Auschwitz de façon frauduleuse en parlant d’«extrême fantaisie avec laquelle des historiens réputés sérieux ont déterminé le nombre des morts d’Auschwitz». Les historiens ont au contraire fait leur travail sérieusement. L’extrême fantaisie, l’extrême malhonnêteté et l’extrême hypocrisie émanent des négationnistes.


Notes.

1. Voir le texte du commentaire du film: Jean Cayrol, Nuit et Brouillard, Fayard, 1997, p. 18. Sur le film, voir:
http://www.cndp.fr/TICE/teledoc/dossiers/dossier_brouillard.htm

2.Ibid. p. 43.

3. Sur l’historiographie du nombre de victimes d’Auschwitz, voir Voir Gilles Karmasyn, «Le nombre de victimes d’Auschwitz», sur PHDN, http://phdn.org/histgen/auschwitz/bilan-auschwitz.html

4. Henri Michel, «préface», dans Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, no 24, octobre 1956, p. 3. Soulignons que dans ce dernier segment de phrase, Henri Michel utilise, par métonymie Birkenau pour désigner tout le complexe Auschwitz-Birkenau.

5. Le nombre réel de victimes d’Auschwitz est estimé à 1,1 million, dont 90% de Juifs. Voir Gilles Karmasyn, «Le nombre de victimes d’Auschwitz», sur PHDN, http://phdn.org/histgen/auschwitz/bilan-auschwitz.html

6. Olga Wormser, «Le rôle du travail des concentrationnaires dans l'économie de guerre allemande», Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, le No 15-16, juillet-septembre 1954.

7. Marie Granet, «La déportation au procès international de Nuremberg», Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, le No 15-16, juillet 1954, p. 111. Elle fait référence à une déposition bien connue de Höss. Remarquons que dans ses mémoires, Höss donnerait une évaluation de 1,13 millions de victimes. On soulignera qu’il est évident à la lecture de l’article de Marie Granet que celle-ci souscrit à l’évaluation de Höss. Nous avons effectué la lecture de toutes les contributions, dont celles d’Olga Wormser dans le volume cité: aucun élément ne vient contredire l’évaluation en question. Par ailleurs, dans une version antérieure du présent texte nous avions attribué par erreur l’article de Marie Granet à Olga Wormser.

8. Henri Michel & Olga Wormser, Tragédie de la déportation, 1940-1945: Témoignages de survivants des camps de concentration allemands, Paris: Librairie Hachette, 1954.

9. Alain Resnais, interrogé par Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais, Liaisons secrètes, accords vagabonds, Ed. Cahiers du cinéma, 2006.

10.Revue d’Histoire Révisionniste, no 4, février-avril 1991, p. 5.

11. Robert Faurisson, «Chambres à gaz et génocide dans une publication de l’Institut d’histoire du temps présent (1989)», 30 avril 1992, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome III, p. 1385.

12. Jean Cayrol, Nuit et Brouillard, op. cit., p. 39.

13. Le mot «juif» n’apparaît d’ailleurs qu’une seule fois dans tout le documentaire, au début, pour désigner un «étudiant juif d’Amsterdam» (ibid., p. 19).

14. Nous avons étudié de façon détaillée la question de la fabrication par les Nazis de savon à partir de cadavres, dans notre étude, «Le savon humain: rumeur, réalité et histoire», PHDN, 2000: http://phdn.org/negation/savon.html

15. Robert Faurisson, «Sur Auschwitz: encore un scoop bidon», 23 septembre 1993, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), Édition privée hors commerce, 1999, tome IV, p. 1545.

16. Robert Faurisson, «Une nouvelle fois, Jean-Claude Pressac révise à la baisse le nombre de morts d’Auschwitz», Nouvelles Visions, no 33, juin-août 1994, p. 119, cité dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), Édition privée hors commerce, 1999, tome IV, p. 1604.

17. Robert Faurisson, Réponse à Jean-Claude Pressac, RHR, 1994, p. 13.

18. Robert Faurisson, «Deux additifs à ma Réponse à Jean-Claude Pressac», novembre 1994, cité dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome IV, p. 1627-1628.

19. Robert Faurisson, «Combien de morts à Auschwitz», décembre 1995, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome IV, p. 1730-1740,

20. Robert Faurisson, «Un historien orthodoxe admet enfin qu’il n’y a pas de preuves des chambres à gaz nazies», septembre 1996, reproduit dans Robert Faurisson, Ecrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome IV, p. 1796, note 3.

21. Robert Faurisson, Écrits Révisionnistes (1974-1998), op. cit., tome I, p. XVII.

22. Robert Faurisson, «Au Figaro, les fabrications holocaustiques de Jean-Paul Picaper», Etudes révisionnistes, volume I, 2001, p. 32-37.

23. Robert Faurisson, «A propos du “Quid 2003”», texte daté du 31 octobre 2002, mis en ligne par Faurisson en 2012. La référence au Quid, encyclopédie populaire, dont la publication a cessé en 2009, est due à une affaire lamentable pour celle-ci. Le Quid citait, à propos d’Auschwitz, les «évaluations» outrageusement basses de Faurisson à propos du nombre de victimes, ce qui fit scandale. Les médias étaient toutefois passé à coté du véritable scandale: le Quid recopiait en réalité quasi intégralement le tract de Faurisson de 1995 sur le nombre de morts à Auschwitz, en commençant par sa falsification sur Nuit et Brouillard. Nous avons démontré dans une étude sur le présent site que le Quid a été infiltré par une négationniste dès 1996: http://phdn.org/negation/quid/

24. Le terme «révisionnistes» étant évidemment impropre à désigner les falsificateurs négationnistes. Voir: http://phdn.org/negation/definition.html.

25. Le propre avocat de Faurisson, Éric Delcroix: «le total des morts d’Auschwitz n’était plus de 9 millions (chiffre donné à la fin du film Nuit et Brouillard» (La police de la pensée contre le révisionnisme, du jugement de nuremberg a la loi Fabius-Gayssot, RHR, 1994); et en 1997: «Attendu qu’on a menti sur les chiffres comme on a menti sur les faits, à preuve le nombre total des morts d’Auschwitz, qui, parti de 9 millions (Nuit et Brouillard)» («Conclusions de Me Delcroix», 25 septembre 1997, XVIIe chambre correctionnelle, Tribunal de grande instance de Paris). Faurisson est également recopié littéralement par Jean-Marie Boisdefeu (La controverse sur l’extermination des juifs par les allemands, VHO, Anvers, 1996, tome I, p. 12).

26. Robert Faurisson, «Une insupportable police juive de la pensée…», Le Libre Journal de la France Courtoise, n° 284, 30 janvier 2003, p. 6.
 

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