1. Le 22 juillet 1997, Robert Etienne, négationniste notoire, écrivait sur le forum fr.soc.politique «Torquemada, était lui-même juif converti» (Robert.Etienne@wanadoo.fr (R. Etienne), Re: Céline et Christian : LES EXCUSES.», fr.soc.politique, 22 juillet 1997, Message-ID: <33dce2c5.3331377@news.wanadoo.fr>). Par deux fois Robert Etienne avait déjà fait la même remarque. Cependant un peu plus tard, il se contenterait, à deux reprises au moins , d’affirmer que Torquemeda était d’«origine» juive. La judéité de Torquemada revient comme un leitmotiv. Il n’est pas anodin de signaler qu’en mars 1999 Robert Etienne allait recopier la propagande antisémite de Goebbels. Un abonné d’AOL France, BFidi (Bernard Fidi), intervenant habitué aux propos antisémites et négationnistes sur le forum de discussion fr.soc.politique a avancé la même chose à plusieurs reprises en 1997. Le 5 janvier 1998 il écrirait: «Torquemada était un juif converti» (bfidifr@aol.com (BFidi fr), «Un document à faire connaître et lire autour de soi.», fr.soc.politique, 5 janvier 1998, Message-ID: <19980105221600.RAA29376@ladder01.news.aol.com>). Le 14 septembre 1998: «D’autant que Torquemada était juif» (bfidifr@aol.com (BFidi fr), «Re: Le président de la conférence épiscopale contre le PACS», fr.soc.politique, 14 septembre 1998, Message-ID: <1998091421181600.RAA27461@ladder01.news.aol.com>). Le 6 février 1999: «Tout d’abord ne pas oublier que Torquemada, le “grand patron” de l’Inquisition était un juif “conversos”, c’est-à-dire converti au catholicisme» (bfidifr@aol.com (BFidi fr), «Re: Croire, oui, mais alors au bucher ! (was Re: La guerre aux femmes en Afghan», fr.soc.politique, 6 férvier 1999, Message-ID: <19990206180546.24201.00000219@ngol05.aol.com>). 2. Robert Faurisson, «Un faux: “La prière de Jean XXIII pour les Juifs”», Revue d’histoire révisionniste, n°3, nov 1990 - janv. 1991, p. 32. 3. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, Editions Maisonneuve & Larose, Paris, 1995, p. 124, p. 82. 4. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 122. 5. Henry Charles Lea, History of the Spanish Inquisition, Londres: The Macmillan Company, 1906-1908, tome I, p. 120. Lea se contente de mentionner del Pulgar sans citer le passage concerné et déduit «of course» des origines judéo-converties de Juan celles de Tomás (ibid.). Il est le premier des historiens modernes à inscrire Tomás de Torquemada dans une généalogie converso, sans que chez lui cela ne suscite quelque commentaire particulier. Bien que peu repris dans la première moitié du XXe siècle, Lea est sans doute la source de la plupart de ceux qui font de Tomás de Torquemada un converso dans ce premier demi-siècle. C’est sans doute le cas de Cecil Roth qui écrit dans son étude classique parue en 1932 que «Torquemada, Cardinal of San Sisto, was (it was alleged) of immediate Jewish descent» (A History of the Marranos, New York: Meridian Books, 1959 (1re éd. 1932), p. 24) sans plus de précision. S’il est vrai que ces orgines sont bien «alléguées» (Roth ne précise pas par qui) il est faux de les qualifier d’immédiates. Américo Castro reprendra le même argument que Lea en 1948, dans un objectif plus malveillant (voir note 7), et aura sans doute plus d’influence que lui. 6. Dedieu écrit: «Nombreux les artisans parmi les conversos, nombreux aussi les gros poissons rapidement intégrés aux oligarchies locales, au monde de la grande finance, de l’administration royale ou au clergé: on compte plusieurs évêques parmi eux et Torquemada, le premier inquisiteur général lui-même, en était.» (Jean-Pierre Dedieu, Les deux éveils de l'Espagne. 1492-1992, Paris: Presses du CNRS, 1991, p. 133). Aucune source n’est fournie 7. La situation de la notice Wikipedia anglophone de Tomás Torquemada est aussi lamentable (au 26 novembre 2018) que celle de la version française: elle fournit trois références à l’affirmation d’origines judéo-converties de Tomás de Torquemada. La première renvoie à une œuvre de Juan de Torquemada (l’oncle), ses Meditationes, seu Contemplationes devotissimae, qui ne contient évidemment pas une telle assertion. La seconde est tirée d’un ouvrage n’ayant trait ni à l’Inquisition, ni à l’Espagne du XVe, de Avner Falk, A Psychoanalytic History of the Jews, Fairleigh Dickinson University Press, 1996, nous renvoyant à la page 508 où l’on découvre, asséné sans la moindre source (et pour cause), que Tomás de Torquemada est un Juif converti au Catholicisme dans sa jeunesse à cause des tensions dans sa famille et du fait qu’il était «en guerre avec lui même». Il s’agit là d’inventions pures et simples d’un auteur qui laisse visiblement libre cours à une imagination déchaînée sans le moindre rapport avec la réalité historique. La troisième source renvoie à une page web d’une encyclopédie en ligne (Encyclopedia of World Biography, 2004) proposant une notice biographique de Torquemada, qui se contente de mentionner, sans citer de source, que Tomás de Torquemada était «the nephew of a celebrated theologian and cardinal, Juan de Torquemada, who himself was a descendant of a converso», bref on retrouve l’argument que Tomás de Torquemada aurait des origines conversos parce que son oncle aurait des origines conversos, sans que la source de cette hypothèse puisse être finalement connue du lecteur de Wikipedia, les deux premières références n’ayant ici aucune valeur, la première ne contenant pas l’assertion qu’elle est sensée illustrer et la seconde étant totalement fantaisiste. La situation de la notice Wikipedia hispanophone, pour laquelle on se serait attendu à quelque chose de fiable ou de solide, est à peine meilleure. On y lit (version du 1er décembre 2018) que «Es comúnmente aceptado que tenía ascendientes judíos» (Il est communément admis qu’il avait des ancêtres juifs). La note renvoie à John Lynch, Los Austrias (1516-1700), Barcelona: Crítica, 2009, p. 31. Il s’agit de la traduction d’un ouvrage de l’historien britannique John Lynch paru en 1991, Spain 1516-1598: From Nation State to World Empire (Oxford: Basil Blackwell), lequel n’est qu’une mise à jour d’un ouvrage paru en 1964, Spain Under the Habsburgs: Empire and absolutism, 1516-1598 (Oxford University Press), dans lequel on trouve déjà le même passage (et la même note pour l’étayer). John Lynch écrivait en 1964 (qu’on retrouve dans la version espagnole de 2009 citée par Wikipedia): «many officials of the early Spanish Inquisition, including Torquemada, were descended from New Christians» (page 21). La note qui accompagne cette affirmation, la note 21 est la suivante: «Américo Castro, the Structure of Spanish History, Princeton, 1954, p. 421-430, 532, 540, argues that "the Inquisition had been in the making since the beginning of the fifteenth century," largely by "deserters from Israel." The thesis is not entirely convincing.». On voit que cette note ne se contente pas de fournir la source de l’affirmation des origines judéo-converties de Tomás de Torquemada, nous y reviendrons. Notons au passage la bizarrerie dans la notice espagnole d’une figure majeure de l’histoire espagnole à utiliser comme source la traduction en Espagnol d’un ouvrage anglais dont la source est… la traduction en Anglais d’un ouvrage espagnol! Reportons-nous à Américo Castro, l’un des grands historiens de l’Espagne et à son ouvrage, the Structure of Spanish History (traduction de son célèbre ouvrage de 1948, España en su historia; cristianos, moros y judíos, Buenos Aires: Editorial Losada S.A, 1948). On lit à la page 530: «Concerning the celebrated theologian and Dominican Don Juan de Torquemada, Cardinal of Saint Sixtus, we have the word of Hernando del Pulgar that "his grandparents were of the lineage of Jews converted to our holy Catholic faith,"» (dans l’édition originale espagnole de 1948, aux pages 545-546: «Del célebre teólogo y dominico don Juan de Torquemada, cardenal de San Sixto, dice Hernando del Pulgar: "sus abuelos fueron de linaje de los judíos convertidos a nuestra sancta fe católica"». On remarquera que le choix du traducteur en Anglais de restituer «abuelos» par grand-parents plutôt que par ancêtres peut être considérée comme une erreur). Américo Castro renvoie évidemment aux Claros varones de Fernando del Pulgar et il ajoute: «so that the first inquisitor, Fray Tomas de Torquemada (a relative of the Cardinal) also turns out to be ex illis» (dans l’édition originale espagnole: «con lo cual el primer inquisidor, fray Tomás de Torquemada, resulta ser también ex illis.»). Américo Castro n’écrit rien d’autre à ce sujet. Bref, il déduit des origines judéo-converties prêtées à l’oncle de Torquemada, Juan de Torquemada, par Fernando del Pulgar, des origines identiques pour Tomás selon un raisonnement que nous connaissons bien. La référence par Wikipedia à John Lynch pour étayer les origines judéo-converties de Tomás de Torquemada ne consiste, in fine, qu’a s’appuyer sur del Pulgar, via Juan de Torquemada. Là où cela devient amusant c’est que la notice Wikipedia espagnole, pour enfoncer le clou des origines judéo-converties de Tomás, précise immédiatement après que Fernando del Pulgar attribue des origines judéo-converties à Juan de Torquemada… Bien évidemment cet argument ne renforce pas le précédent qui était en fait le même, et finalement, comme nous le rappelons dans la présente page, le seul invoqué pour attribuer à Tomás de Torquemada des origines judéo-converties, argument dont nous démontrons qu’il ne permet pas après examen serré, de prétendre que Tomás de Torquemada peut-être présenté comme issu d’une «famille» de conversos. On relèvera par ailleurs la remarque de John Lynch sur le fait que Américo Castro a cherché à faire peser la responsabilité de l’Inquisition sur des Juifs convertis. De fait c’est là un trait bien détestable de ce grand historien qui cherche à rendre les Juifs responsables des malheurs qui les ont touchés en Espagne. Castro fait d’ailleurs de même avec les statuts de pureté de sang (Limpieza de Sangre) dont il fait porter, in fine, la responsabilité de l’invention aux Juifs. Cela constitue une sorte d’ignominie qu’a bien réfutée Benzion Netanyahu dans son étude «Américo Castro and His View of the Origins of the Pureza de Sangre», Proceedings of the American Academy for Jewish Research, vol. 46-47, 1979-1980. Sans revenir sur les maladresses ou les bizarreries des références utilisées par les différentes versions de Wikipedia, on constate donc que les propos de Fernando del Pulgar sur l’oncle de Tomás Torquemada, Juan, sont l’unique source sur laquelle se fonde l’attribution d’origines judéo-converties à Tomás. 8. Cité par Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 87. 9. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 87 10. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, The University of Wisconsin Press, 1995. 11. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, op. cit., p. 112. 12. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, op. cit., p. 225. 13. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, op. cit., p. 225. 14. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 48. La généalogie fournie par Béatrice Leroy est reprise de Fernando del Pulgar. Celui-ci ajoute que Lope Alfonso, l’arrière grand-père de Juan, a épousé une Ana de Collazos sur laquelle aucune information n’est fournie. Est-elle convertie ? A-t-elle des parents convertis ? Cela n’est pas dit. Pour compléter, ajoutons que Pedro Fernandez est le frère de Juan de Torquemada et le père de Tomás. Il faut faire attention à ne pas confondre Pero le grand-père, de Juan de Torquemada, et Pedro, son frère. 15. On trouve une transcription de la partie des notes relatives aux conversos, évidemment rédigées en latin, liste accompagnée de commentaires dithyrambiques, en appendice dans Nicolas Lopez Martinez, Los Judaizantes castellanos y la Inquisición en tiempo de Isabel la Católica, Burgos: Impr. Aldecoa, 1954, «Nota de Conversos Celebres», p. 389-390. La source est citée comme «Biblioteca Nacional, ms. 13086, fol. 147r-v. Es Copia de une apendice al Scrutinium Scripturarum del Burgenso, ms. en la catedral de Toledo» (p. 390). Les notes manuscrites sur un exemplaire du Scrutinium Scripturarum de Pablo de Santa Maria conservé à la cathédrale de Tolède ont donc été copiées à la main dans une version conservée à la Bibliothèque nationale espagnole (sous la cote ms. 13086). Elles n’ont jamais été intégrées aux éditions officielles du Scrutinium Scripturarum. Nicolas Lopez Martinez date ces notes du dernier tiers du XVe siècle. Juan de Torquemada y est présenté ainsi: «cardinalis sancti Sixti, fr. Joahnnes nuncupatus de ordine praedicatorum, doctissimus in sacro eloquio, qui in reducione graecorum et armenorum, et bohemorum et allorum haereticorum multum fructum attulit Ecclesiae Dei» (p. 389). L’auteur anonyme égrène noms et qualités (toujours superlatives) de différents personnages dont il conclut qu’ils sont «prolis ex descendentibus ex israelitica prole», issus de la progéniture des enfants d’Israel (p. 390). Vicente Beltrán de Heredia résume ce passage ainsi: «Igualmente incluye a Torquemada entre los descendientes de conversos […], el anonimo autor de un apendice Scrutinium Scripturarum de Pablo de Santa Maria, conservado en B.N. ms. 13.086, fol. 147, y en la Capitular de Toledo ms. 5-1, fols. 2333 v-234» («Las bulas de Nicolás V acerca de los conversos de Castilla», Sefarad: Revista de Estudios Hebraicos y Sefardíes, vol. 21, no 1, 1961, p. 26, note 6). Norman Roth cite Heredia (op. cit., p. 415, note 16), mais cela ne semble pas affecter son avis sur le caractère douteux des origines judéo-converties de Juan de Torquemada. Benzion Netanyahu, s’appuyant sur la transcription de Nicolas Martinez Lopez, commente les notes manuscrites de l’auteur anonyme, faisant l’hypothèse que celui-ci est un converso qui cherche à faire la démonstration (très ampoulée) des apports des conversos à l’Église en enrôlant dans les rangs conversos les plus célèbres des théologiens de son temps (The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York: Random House, 1992, p. 433), un peu à la façon dont Norman Roth lit les propos de Fernando del Pulgar. Benzion Netanyahu considère cependant que des origines judéo-converties de Juan de Torquemada sont probables, sans toutefois se hasarder à essayer de remonter précisémment à l’aiëul concerné… L’historien Thomas M. Izbicki, auteur d’une biographie de Juan de Torquemada (Protector of the Faith, Cardinal Johannes de Turrecremata and the Defense of the Institutional Church, The Catholic University of America Press, 1981), mentionne les deux pages dans Nicolas Lopez Martinez (Los Judaizantes castellanos, etc.) sans explicitement citer le Scrutinium Scripturarum, lorsqu’il évoque la controverse sur les origines de Juan de Torquemada (p. 130 n. 59), sans d’ailleurs prendre parti, bien qu’il parle de «rife speculation» et de «gossip» (p. 18). On peut remarquer enfin que la notice Wikipedia de Tomás de Torquemada mentionne, depuis depuis le 1er novembre 2008 cette glose pour appuyer la thèse d’un Juan de Torquemada converso, en l’attribuant de façon erronée à Pablo de Santa Maria et en la datant de 1432, alors qu’elle est visiblement plus tardive. La notice ne cite pas le texte de la glose mais affirme qu’elle «atteste» des origines judéo-converties de Juan de Torquemada. Il demeure pourtant délicat d’accorder une crédibilité déterminante à une source anonyme de cette nature et on reste surtout assez surpris de ces approximations et du fait que les règles si strictes de Wikipedia d’exclure le recours à des sources primaires (c’est aussi le cas pour Fernando del Pulgar directement invoqué sans passer par la littérature secondaire) ne soient ici pas respectées. On peut enfin s’interroger sur la présence dans la notice de Tomás de Torquemada d’une telle érudition, quand bien même approximative, pour enfoncer le clou d’origines conversos de Juan de Torquemada alors même que ces passages, et la mention même de l’hypothèse converso, sont absents de la notice Wikipedia de Juan de Torquemada. 16. Benzion Netanyahu consacre un long passage à la question des origines judéo-converties de Juan de Torquemada dans son ouvrage The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York: Random House, 1992, p. 431-434. Il fait l’hypothèse, qu’il reconnaît fragile, d’une telle origine via la mère de Juan de Torquemada uniquement parce qu’on ne dispose pas d’informations à son propos (p. 431-432), ce qui constitue un raisonnement en creux quelque peu audacieux et isolé dans l’historiographie de cette question. Netanyahu mentionne dans ces mêmes passages plusieurs historiens et chroniqueurs qui réfutent quant à eux de cette généalogie converso. On peut faire l’hypothèse que Benzion Netanyahu tire son idée d’une mère converso de l’historien Salo Baron qui affirme en passant, sans source ni justification, que l’épouse de Alvar Fernandez de Torquemada, le père de Juan de Torquemada, était une «New Christian» (A Social and Religious History of the Jews, Columbia University Press, 1969, vol. 13, p. 315). Il faut signaler ici que Benzion Netanyahu invoque toutefois une autre source pour étayer la thèse d’origines conversos de Juan, un pamphlet anti-conversos de 1449 de Marcos García de Mora, à l’occasion de la guerre civile et des violences anti-conversos qui déchirèrent Tolède, El memorial contra los conversos. Marcos García de Mora s’oppose à Juan de Torquemada qui fut un défenseur des conversos qu’il considérait, sur des fondements théologiques tout à fait orthodoxes, comme des Chrétiens authentiques et à part entière, et parle en une formule dont Netanyahu ne relève par l’ambiguité, de «persécution juive de ses parents» («Judaic persecution of his relatives» traduit Netanyahu, p. 432, depuis sa source que nous avons consultée, Eloi Benito Ruano, «El memorial contra los conversos del bachiller Marcos García de Mora ("Marquillos de Mazarambroz")», Sefarad, vol. 17, no2, 1957, p. 225: «la judaica persecución de ses parientes»). Malgré le caractère polémique de cette source («texte de justification de la Sentence-Statut [les statuts dit de pureté de sang] adoptée par la ville de Tolède en 1449 afin d’exclure des charges d’honneur de la ville tous les chrétiens issus de conversions de juifs» écrit Béatrice Perez, «Une noblesse en débat au XVe siècle: sang, honneur, vertu», dans Raphaël Carrasco, Annie Molinié et Béatrice Perez (dir. et intr.), La Pureté de sang en Espagne. Du lignage à la « race », Paris: PUPS, coll. «Iberica», 2011, p. 95), et le fait, constaté par Netanyahu que Marcos García de Mora recourait volontier au mensonge et à la calomnie, Netanyahu considère cette source comme suffisamment fiable sur ce point pour conclure à la probabilité que Juan de Torquemada était «somehow» (p. 433) lié à des conversos par le sang. Le «somehow» de Benzion Netanyahu est cependant un aveu d’impuissance quant à la possibilité d’identifier la nature exacte de cette origine, ce qui, à nos yeux, en confirme a minima le caractère très éloigné. 17. Benzion Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York: Random House, 1992, p. 1249-1250.

Torquemada Juif converti:
un mensonge
Torquemada converso: une erreur

par Gilles Karmasyn


Torquemada (fray Tomás de). (Valladolid, 1420-Avila, 1498). Dominicain espagnol, prieur du couvent de Santa Cruz à Ségovie, inquisiteur (1482). Nommé inquisiteur général pour l’Espagne en 1483, il fut le véritable organisateur du Saint Office, réagissant contre les abus de ses prédécesseurs, mais poursuivant les Juifs avec une intransigeance qui a fait de lui le symbole du fanatisme (Petit Robert 2)

Tomás de Torquemada 
Tomas de Torquemada

La figure du Grand Inquisiteur Tomás de Torquemada incarne dans l’univers mental occidental l’intolérance et les politiques de persécutions, notamment des Juifs, dans l’Espagne de la fin du XVe siècle. Un élément biographique souvent mis en avant, souvent rappelé en passant, est qu’il serait issu d’une famille de «Conversos», c’est-à-dire d’une famille comptant des Juifs convertis au Catholicisme, également appelés «Nouveaux Chrétiens». Le terme même de «Converso», a cette particularité ambigüe qu’il désigne tant le converti lui-même que ses descendants. Ainsi trouvera-t-on souvent des auteurs pour écrire que Torquemada «était un converso», dans le sens, pour le cas des auteurs sérieux, de «descendants de Juifs convertis».

Une déclinaison plus rare de cette affirmation se trouve sous la forme de sa falsification radicale et consiste à affirmer non que Tomás de Torquemada serait issu d’une famille de Juifs convertis, mais qu’il était lui-même né juif puis converti au Catholicisme. Cette contre-vérité se trouve presque toujours sous la plume (ou le clavier) d’auteurs antisémites (ou de personnes, antisémites, qui les copient). À la fin des années 1990, ce mensonge au premier degré était largement répété sur les forums de discussion usenet francophones1». Ce n’était guère suprenant: il avait été proféré par le négationniste Robert Faurisson qui n’était, in fine, que recopié2.

Lorsque que quelqu’un écrit que Torquemada est né Juif, sans doute faudrait-il lui demander si son oncle, le cardinal Juan de Torquemada, soutien pontifical en 1432-1438, et figure clef de l’inquisition espagnole bien avant Tomás, si cet oncle avait assisté à la Bar-Mitzvah de son neveu…

Enfonçons de nouveau le clou: l’affirmation comme quoi Torquemada était un juif converti est un mensonge. C’est un mensonge parce que c’est notoirement faux. Le fait même de son martèlement par des antisémites permet de dire qu’il ne s’agit pas d’une erreur. Le nom de Tomás de Torquemada est associé dans la mémoire collective aux agissements de l’Inquisition et aux persécutions subies par les Juifs dans l’Espagne d’Isabelle la Catholique. Faire porter la responsabilité de ces horreurs à un Juif, voilà le but du mensonge. Il s’agit bien d’un mensonge à caractère antisémite. C’est dans le même esprit que certains affirment que le père d’Hitler était juif…

Cependant, de nombreux romans et essais mais aussi études historiques d’auteurs irréprochables ont repris la thèse d’un Torquemada descendant de conversos. Qu’est-ce que cela signifie?

Il est très important de répéter ici la distinction entre «converso» et «juif converti». Le terme «converso» a désigné en Espagne et au Portugal, non seulement les Juifs (et musulmans) convertis, mais aussi, par extension abusive mais devenue courante, leurs descendants. C’est dans ce sens là que certains auteurs ont pu qualifier, très abusivement comme on va le voir, Tomás Torquemada, le Torquemada de «converso».

Le cardinal Juan de Torquemada lui-même, oncle de Tomás, soutenait que le petit fils d’un converso (au sens premier et strict du terme, «converti»), ne devait plus être appelé «converso»3.

Il est un fait irréfutable: Torquemada n’est pas «né juif» et ne s’est pas converti au catholicisme. Il est né catholique de parents catholiques. Né en 1420, il a été élevé par son oncle, le cardinal Juan de Torquemada dans son couvent de San Pablo de Valladolid4. Il n’est pas un Juif converti.

Le mensonge proféré par certains sur une naissance juive de Torquemada a évidemment pour origine la thèse selon laquelle il aurait été un converso, c’est à dire un descendant de juifs convertis, ou pour être encore plus précis, qu’il avait, quelque part dans ses ascendants, un ou une converso, au sens strict du terme de «juif converti». Que l’affirmation d’une judéité originelle de Torquemada soit alors un mensonge au premier degré ou une erreur due à l’incompétence de ses auteurs, incapables de faire la différence entre «converso» et «juif converti», n’enlève rien au caractère malveillant, de nature antisémite, de la répétition de cette judéité inventée.

Qu’en est-il des ascendants de Tomás de Torquemada?

Juan de Torquemada 
Tomas de Torquemada

Il n’existe aucune source, aucun auteur qui ait jamais écrit que Tomás de Torquemada était converso ou descendant de conversos, strictement aucune. Cependant, il existe une source parlant d’origines conversos de l’oncle de Tomás, Juan de Torquemada.

C’est cette source primaire qui est toujours citée, lorsqu’une source est citée, pour étayer des «origines» juives des Torquemada. Il s’agit d’un ouvrage du chroniqueur Hernando (ou Fernando) del Pulgar de 1486 (voir plus bas). Le grand historien de l’Inquisition, Henry Charles Lea, par exemple, évoquant les origines conversos de Juan de Torquemada se réfère seulement à del Pulgar5. Dans le meilleur des cas les historiens mentionnent del Pulgar, parfois Henry Charles Lea. Les plus nombreux demeurent les auteurs à parler de la famille de «Nouveaux Chrétiens» de Juan de Torquemada, quand ce n’est pas de Tomás de Torquemada, sans prendre la peine de rien préciser, de rien fournir comme source de ce qui demeure une hypothèse très fragile, comme on va le voir.

C’est par exemple de cas de l’ouvrage dirigé par Jean-Pierre Dedieu, Les deux éveils de l’Espagne. 1492-1992, qui fournit sans la moindre référence l’information comme quoi Tomás de Torquemada serait un converso6. Ce «beau livre» qui balaie cinq cent ans d’histoire et d’art espagnoles n’est pas un ouvrage de référence (ce n’est d’ailleurs pas son objectif). Il est pourtant utilisé depuis le 17 octobre 2009 par la notice Wikipedia de Tomás de Torquemada pour justifier que «comme son oncle […] Juan de Torquemada, il est issu d’une famille de nouveaux chrétiens». L’ouvrage de Dedieu, sans source – et pour cause – est une bien mauvaise référence. Surtout, ce «comme son oncle Juan de Torquemada» est un ineptie puisque c’est uniquement par l’intermédiaire de cet oncle qu’on a pu prétendre faire descendre Tomás de Torquemada de conversos. L’affirmation de Wikipedia sur les origines judéo-converties de Tomás de Torquemada n’a, in fine, aucun fondements7.

Une page d’une édition originale de 1486 du Los Claros Varones de Castilla 
Los Clarones de España

Examinons à présent cette fameuse source historique, la seule évoquant les origines des Torquemada. Elle concerne donc, non pas Tomás, mais son oncle, Juan de Torquemada. Fernando del Pulgar, écrit en 1486 dans son ouvrage, Claros Varones de Castilla («Les hommes illustres de Castille»), ouvrage offert à la reine Isabelle, à propos du cardinal Juan de Torquemada:

«Juan de Torquemada, cardinal de Sainte-Sixte, fut un homme grand de taille, mince, d’allure vénérable et distingué, originaire de la cité de Burgos. Ses grand-parents étaient de lignage de Juifs convertis à notre sainte foi catholique8»

Fernando del Pulgar était le chroniqueur des Rois Catholiques. Et il était lui-même le fils d’un converso. Son ouvrage visait à présenter quelques personnages illustres de Castille à la Reine Isabelle. Il faut relever qu’il commet quelques erreurs, comme celle de faire naître Juan de Torquemada à Burgos9. Del Pulgar écrit à une époque où la loyauté et la foi des conversos et de leurs descendants sont violemment mis en doute. Et il est, en quelque sorte, en «première ligne». A-t-il présenté Juan de Torquemada, prince de l’Eglise dont le pedigree religieux et politique était immaculé, comme un descendant de converso, afin de présenter un contre-exemple édifiant, et se protéger lui-même?

C’est la thèse de Norman Roth, dans son ouvrage Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain10.

Roth qualifie les notices biographiques que del Pulgar présente à Isabelle comme «particulièrement romancées11» Il rapporte qu’il a été démontré que del Pulgar avait considérablement remanié certaines de ses œuvres pour les adapter au plus près au climat politique et religieux.

Contrairement à ce qu’écrit del Pulgar, Juan de Torquemada est né, non pas à Burgos, mais à Valladolid. Il est le fils de Alvar Fernandez de Torquemada, regidor de Valladolid, petit-fils de Pero Fernandez de Torquemada, lui-même fils de Lope Alfonso de Torquemada, que le roi Alfonse XI avait fait chevalier. Or Alfonse XI était fort peu susceptible de faire chevalier un converso12. Roth rappelle d’autre part, que la traduction généralement présentée du passage de Fernando del Pulgar est peut-être erronée. En effet, del Pulgar a écrit que les «abuelos» de Juan de Torquemada étaient de lignage juif. Si «abuelos» signifie grand-parents, le terme signifie aussi «ancêtres»13. On peut remarquer par ailleurs que Pulgar n’affirme pas que les «abuelos» de Juan de Torquemada sont eux-mêmes des convertis, mais qu’ils sont de lignage de Juifs convertis, ce qui décale au moins d’une génération en arrière l’hypothétique conversion dans les prodondeurs des racines de l’arbre généalogique de Juan de Torquemada…

Il convient de citer intégralement ce que Béatrice Leroy, aux yeux de laquelle l’origine «judéo-convertie» des Torquemada ne fait aucun doute, écrit:

«A l’aube du XIVe siècle, Lope Alfonso du village proche de Torquemada, réussit à pénétrer dans la société de Valladolid, après lui, Pero Fernandez de Torquemada, qui a épousé Juana de Tovar, puis Alvar Fernandez de Torquemada […] sont chevalliers de la ville. Comment sont-ils conversos? Le premier des Torquemada était-il juif et a-t-il choisi ce nom de village, ou a-t-il épousé une conversa de Valladolid (ce qui est plus probable). Quel est le premier des conversos de la famille? On ne le saura sans doute jamais, d’autant plus qu’un certain courant historique, tenant à la pure chevalerie des Torquemada, a soigneusement occulté cette origine14»

Soulignons cependant que Béatrice Leroy ne semble s’appuyer que sur del Pulgar pour étayer sa thèse. Or, si del Pulgar est une source riche, elle peut être aussi, comme le démontre Norman Roth, défectueuse.

En fait le seul moyen de prêter à Tomás de Torquemada une quelconque, et très lointaine, origine juive, consiste à, d’abord tenir pour vrai ce que rapporte del Pulgar des ancêtres de Juan de Torquemada, ensuite remonter si loin dans l’arbre généalogique de Juan de Torquemada qu’aucune certitude ne soit possible, et enfin faire l’hypothèse que dans ce brouillard lointain se cache une juive ou une converso...

Ajoutons, pour ne laisser aucune pierre non retournée, que quelques spécialistes parmi les plus pointus mentionnent une source non publiée, une glose anonyme sur un exemplaire manuscrit du Scrutinium scripturarum de Pablo de Santa Maria (Paul de Sainte-Marie, parfois connu sous le nom de Paul de Burgos), archevêque de Burgos et très célèbre converti puisqu’il était rabbin sous son premier nom de Salomon ha-Levi. Ces notes (qui ne sont pas de Paul de Santa Maria) mentionnent une liste de «conversos», décrivant au passage Juan de Torquemada comme descendant de conversos, sans autre précision15. Il est évident que cela n’ajoute ni ne retranche rien à ce que Fernando del Pulgar avait pu écrire sur la question.

Bref, peut-être Juan de Torquemada a-t-il des ancêtres conversos. Mais si c’est le cas, ce sont, au mieux, des ancêtres tellement lointains, qu’il est absolument grotesque et absurde, de prétendre que le neveu de Juan, Tomás, était un converso. Selon Béatrice Leroy, le «plus probable» serait qu’une arrière-grand mère de Juan, c’est à-dire qu’une arrière-arrière-grand-mère de Tomás a pu être une juive convertie. A un tel degré d’éloignement d’éventuelles «origines» juives, tout le monde a des «origines» juives!

Un des meilleurs spécialistes de l’histoire des Juifs d’Espagne, Benzion Netanyahu, qui ne remet pas en cause des origines conversos de Juan, suggère dans The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, que le père et l’oncle de Tomás de Torquemada (Juan) avaient des mères différentes16. Or d’après Netanyahu, ce serait par sa mère que Juan de Torquemada descendrait de conversos… Cette mère n’étant pas la mère du père de Tomás de Torquemada, ce dernier n’aurait donc aucune «origine juive». Netanyahu cite également le chroniqueur espagnol Jeronimo Zurita selon qui Tomás de Torquemada était «de limpio y noble linaje». Enfin il rappelle que Tomás de Torquemada avait inscrit dans la règle du couvent qu’i avait fondé à Avila l’exclusion de «toute personne descendue directement ou indirectement de Juifs», une rigidité très peu probable si Tomás avait été ou s’était perçu comme converso17.

Quoiqu’il en soit, ceux qui prétendent que «Torquemada était un juif converti» sont des menteurs ou des incompétents, sinon les deux, et ceux qui écrivent qu’il aurait été un converso commettent un abus de langage qui confine à la contre-vérité, tant l’incertitude pèse sur Juan et tant, quand bien même celui-ci aurait des ogirines judéo-converties, l’éloignement généalogique d’un ou une Juive convertie dans les ancêtres de Tomás de Torquemada vide dans ce cas la notion de converso de toute substance.

 

Notes.

1. Le 22 juillet 1997, Robert Etienne, négationniste notoire, écrivait sur le forum fr.soc.politique «Torquemada, était lui-même juif converti» (Robert.Etienne@wanadoo.fr (R. Etienne), Re: Céline et Christian : LES EXCUSES.», fr.soc.politique, 22 juillet 1997, Message-ID: <33dce2c5.3331377@news.wanadoo.fr>). Par deux fois Robert Etienne avait déjà fait la même remarque. Cependant un peu plus tard, il se contenterait, à deux reprises au moins , d’affirmer que Torquemeda était d’«origine» juive. La judéité de Torquemada revient comme un leitmotiv. Il n’est pas anodin de signaler qu’en mars 1999 Robert Etienne allait recopier la propagande antisémite de Goebbels. Un abonné d’AOL France, BFidi (Bernard Fidi), intervenant habitué aux propos antisémites et négationnistes sur le forum de discussion fr.soc.politique a avancé la même chose à plusieurs reprises en 1997. Le 5 janvier 1998 il écrirait: «Torquemada était un juif converti» (bfidifr@aol.com (BFidi fr), «Un document à faire connaître et lire autour de soi.», fr.soc.politique, 5 janvier 1998, Message-ID: <19980105221600.RAA29376@ladder01.news.aol.com>). Le 14 septembre 1998: «D’autant que Torquemada était juif» (bfidifr@aol.com (BFidi fr), «Re: Le président de la conférence épiscopale contre le PACS», fr.soc.politique, 14 septembre 1998, Message-ID: <1998091421181600.RAA27461@ladder01.news.aol.com>). Le 6 février 1999: «Tout d’abord ne pas oublier que Torquemada, le “grand patron” de l’Inquisition était un juif “conversos”, c’est-à-dire converti au catholicisme» (bfidifr@aol.com (BFidi fr), «Re: Croire, oui, mais alors au bucher ! (was Re: La guerre aux femmes en Afghan», fr.soc.politique, 6 férvier 1999, Message-ID: <19990206180546.24201.00000219@ngol05.aol.com>).

2. Robert Faurisson, «Un faux: “La prière de Jean XXIII pour les Juifs”», Revue d’histoire révisionniste, n°3, nov 1990 - janv. 1991, p. 32.

3. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, Editions Maisonneuve & Larose, Paris, 1995, p. 124, p. 82.

4. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 122.

5. Henry Charles Lea, History of the Spanish Inquisition, Londres: The Macmillan Company, 1906-1908, tome I, p. 120. Lea se contente de mentionner del Pulgar sans citer le passage concerné et déduit «of course» des origines judéo-converties de Juan celles de Tomás (ibid.). Il est le premier des historiens modernes à inscrire Tomás de Torquemada dans une généalogie converso, sans que chez lui cela ne suscite quelque commentaire particulier. Bien que peu repris dans la première moitié du XXe siècle, Lea est sans doute la source de la plupart de ceux qui font de Tomás de Torquemada un converso dans ce premier demi-siècle. C’est sans doute le cas de Cecil Roth qui écrit dans son étude classique parue en 1932 que «Torquemada, Cardinal of San Sisto, was (it was alleged) of immediate Jewish descent» (A History of the Marranos, New York: Meridian Books, 1959 (1re éd. 1932), p. 24) sans plus de précision. S’il est vrai que ces orgines sont bien «alléguées» (Roth ne précise pas par qui) il est faux de les qualifier d’immédiates. Américo Castro reprendra le même argument que Lea en 1948, dans un objectif plus malveillant (voir note 7), et aura sans doute plus d’influence que lui.

6. Dedieu écrit: «Nombreux les artisans parmi les conversos, nombreux aussi les gros poissons rapidement intégrés aux oligarchies locales, au monde de la grande finance, de l’administration royale ou au clergé: on compte plusieurs évêques parmi eux et Torquemada, le premier inquisiteur général lui-même, en était.» (Jean-Pierre Dedieu, Les deux éveils de l'Espagne. 1492-1992, Paris: Presses du CNRS, 1991, p. 133). Aucune source n’est fournie

7. La situation de la notice Wikipedia anglophone de Tomás Torquemada est aussi lamentable (au 26 novembre 2018) que celle de la version française: elle fournit trois références à l’affirmation d’origines judéo-converties de Tomás de Torquemada. La première renvoie à une œuvre de Juan de Torquemada (l’oncle), ses Meditationes, seu Contemplationes devotissimae, qui ne contient évidemment pas une telle assertion. La seconde est tirée d’un ouvrage n’ayant trait ni à l’Inquisition, ni à l’Espagne du XVe, de Avner Falk, A Psychoanalytic History of the Jews, Fairleigh Dickinson University Press, 1996, nous renvoyant à la page 508 où l’on découvre, asséné sans la moindre source (et pour cause), que Tomás de Torquemada est un Juif converti au Catholicisme dans sa jeunesse à cause des tensions dans sa famille et du fait qu’il était «en guerre avec lui même». Il s’agit là d’inventions pures et simples d’un auteur qui laisse visiblement libre cours à une imagination déchaînée sans le moindre rapport avec la réalité historique. La troisième source renvoie à une page web d’une encyclopédie en ligne (Encyclopedia of World Biography, 2004) proposant une notice biographique de Torquemada, qui se contente de mentionner, sans citer de source, que Tomás de Torquemada était «the nephew of a celebrated theologian and cardinal, Juan de Torquemada, who himself was a descendant of a converso», bref on retrouve l’argument que Tomás de Torquemada aurait des origines conversos parce que son oncle aurait des origines conversos, sans que la source de cette hypothèse puisse être finalement connue du lecteur de Wikipedia, les deux premières références n’ayant ici aucune valeur, la première ne contenant pas l’assertion qu’elle est sensée illustrer et la seconde étant totalement fantaisiste. La situation de la notice Wikipedia hispanophone, pour laquelle on se serait attendu à quelque chose de fiable ou de solide, est à peine meilleure. On y lit (version du 1er décembre 2018) que «Es comúnmente aceptado que tenía ascendientes judíos» (Il est communément admis qu’il avait des ancêtres juifs). La note renvoie à John Lynch, Los Austrias (1516-1700), Barcelona: Crítica, 2009, p. 31. Il s’agit de la traduction d’un ouvrage de l’historien britannique John Lynch paru en 1991, Spain 1516-1598: From Nation State to World Empire (Oxford: Basil Blackwell), lequel n’est qu’une mise à jour d’un ouvrage paru en 1964, Spain Under the Habsburgs: Empire and absolutism, 1516-1598 (Oxford University Press), dans lequel on trouve déjà le même passage (et la même note pour l’étayer). John Lynch écrivait en 1964 (qu’on retrouve dans la version espagnole de 2009 citée par Wikipedia): «many officials of the early Spanish Inquisition, including Torquemada, were descended from New Christians» (page 21). La note qui accompagne cette affirmation, la note 21 est la suivante: «Américo Castro, the Structure of Spanish History, Princeton, 1954, p. 421-430, 532, 540, argues that "the Inquisition had been in the making since the beginning of the fifteenth century," largely by "deserters from Israel." The thesis is not entirely convincing.». On voit que cette note ne se contente pas de fournir la source de l’affirmation des origines judéo-converties de Tomás de Torquemada, nous y reviendrons. Notons au passage la bizarrerie dans la notice espagnole d’une figure majeure de l’histoire espagnole à utiliser comme source la traduction en Espagnol d’un ouvrage anglais dont la source est… la traduction en Anglais d’un ouvrage espagnol! Reportons-nous à Américo Castro, l’un des grands historiens de l’Espagne et à son ouvrage, the Structure of Spanish History (traduction de son célèbre ouvrage de 1948, España en su historia; cristianos, moros y judíos, Buenos Aires: Editorial Losada S.A, 1948). On lit à la page 530: «Concerning the celebrated theologian and Dominican Don Juan de Torquemada, Cardinal of Saint Sixtus, we have the word of Hernando del Pulgar that "his grandparents were of the lineage of Jews converted to our holy Catholic faith,"» (dans l’édition originale espagnole de 1948, aux pages 545-546: «Del célebre teólogo y dominico don Juan de Torquemada, cardenal de San Sixto, dice Hernando del Pulgar: "sus abuelos fueron de linaje de los judíos convertidos a nuestra sancta fe católica"». On remarquera que le choix du traducteur en Anglais de restituer «abuelos» par grand-parents plutôt que par ancêtres peut être considérée comme une erreur). Américo Castro renvoie évidemment aux Claros varones de Fernando del Pulgar et il ajoute: «so that the first inquisitor, Fray Tomas de Torquemada (a relative of the Cardinal) also turns out to be ex illis» (dans l’édition originale espagnole: «con lo cual el primer inquisidor, fray Tomás de Torquemada, resulta ser también ex illis.»). Américo Castro n’écrit rien d’autre à ce sujet. Bref, il déduit des origines judéo-converties prêtées à l’oncle de Torquemada, Juan de Torquemada, par Fernando del Pulgar, des origines identiques pour Tomás selon un raisonnement que nous connaissons bien. La référence par Wikipedia à John Lynch pour étayer les origines judéo-converties de Tomás de Torquemada ne consiste, in fine, qu’a s’appuyer sur del Pulgar, via Juan de Torquemada. Là où cela devient amusant c’est que la notice Wikipedia espagnole, pour enfoncer le clou des origines judéo-converties de Tomás, précise immédiatement après que Fernando del Pulgar attribue des origines judéo-converties à Juan de Torquemada… Bien évidemment cet argument ne renforce pas le précédent qui était en fait le même, et finalement, comme nous le rappelons dans la présente page, le seul invoqué pour attribuer à Tomás de Torquemada des origines judéo-converties, argument dont nous démontrons qu’il ne permet pas après examen serré, de prétendre que Tomás de Torquemada peut-être présenté comme issu d’une «famille» de conversos. On relèvera par ailleurs la remarque de John Lynch sur le fait que Américo Castro a cherché à faire peser la responsabilité de l’Inquisition sur des Juifs convertis. De fait c’est là un trait bien détestable de ce grand historien qui cherche à rendre les Juifs responsables des malheurs qui les ont touchés en Espagne. Castro fait d’ailleurs de même avec les statuts de pureté de sang (Limpieza de Sangre) dont il fait porter, in fine, la responsabilité de l’invention aux Juifs. Cela constitue une sorte d’ignominie qu’a bien réfutée Benzion Netanyahu dans son étude «Américo Castro and His View of the Origins of the Pureza de Sangre», Proceedings of the American Academy for Jewish Research, vol. 46-47, 1979-1980. Sans revenir sur les maladresses ou les bizarreries des références utilisées par les différentes versions de Wikipedia, on constate donc que les propos de Fernando del Pulgar sur l’oncle de Tomás Torquemada, Juan, sont l’unique source sur laquelle se fonde l’attribution d’origines judéo-converties à Tomás.

8. Cité par Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 87.

9. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 87

10. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, The University of Wisconsin Press, 1995.

11. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, op. cit., p. 112.

12. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, op. cit., p. 225.

13. Norman Roth, Conversos, Inquisition and the Expulsion of the Jews from Spain, op. cit., p. 225.

14. Béatrice Leroy, L’Espagne des Torquemada, op. cit., p. 48. La généalogie fournie par Béatrice Leroy est reprise de Fernando del Pulgar. Celui-ci ajoute que Lope Alfonso, l’arrière grand-père de Juan, a épousé une Ana de Collazos sur laquelle aucune information n’est fournie. Est-elle convertie ? A-t-elle des parents convertis ? Cela n’est pas dit. Pour compléter, ajoutons que Pedro Fernandez est le frère de Juan de Torquemada et le père de Tomás. Il faut faire attention à ne pas confondre Pero le grand-père, de Juan de Torquemada, et Pedro, son frère.

15. On trouve une transcription de la partie des notes relatives aux conversos, évidemment rédigées en latin, liste accompagnée de commentaires dithyrambiques, en appendice dans Nicolas Lopez Martinez, Los Judaizantes castellanos y la Inquisición en tiempo de Isabel la Católica, Burgos: Impr. Aldecoa, 1954, «Nota de Conversos Celebres», p. 389-390. La source est citée comme «Biblioteca Nacional, ms. 13086, fol. 147r-v. Es Copia de une apendice al Scrutinium Scripturarum del Burgenso, ms. en la catedral de Toledo» (p. 390). Les notes manuscrites sur un exemplaire du Scrutinium Scripturarum de Pablo de Santa Maria conservé à la cathédrale de Tolède ont donc été copiées à la main dans une version conservée à la Bibliothèque nationale espagnole (sous la cote ms. 13086). Elles n’ont jamais été intégrées aux éditions officielles du Scrutinium Scripturarum. Nicolas Lopez Martinez date ces notes du dernier tiers du XVe siècle. Juan de Torquemada y est présenté ainsi: «cardinalis sancti Sixti, fr. Joahnnes nuncupatus de ordine praedicatorum, doctissimus in sacro eloquio, qui in reducione graecorum et armenorum, et bohemorum et allorum haereticorum multum fructum attulit Ecclesiae Dei» (p. 389). L’auteur anonyme égrène noms et qualités (toujours superlatives) de différents personnages dont il conclut qu’ils sont «prolis ex descendentibus ex israelitica prole», issus de la progéniture des enfants d’Israel (p. 390). Vicente Beltrán de Heredia résume ce passage ainsi: «Igualmente incluye a Torquemada entre los descendientes de conversos […], el anonimo autor de un apendice Scrutinium Scripturarum de Pablo de Santa Maria, conservado en B.N. ms. 13.086, fol. 147, y en la Capitular de Toledo ms. 5-1, fols. 2333 v-234» («Las bulas de Nicolás V acerca de los conversos de Castilla», Sefarad: Revista de Estudios Hebraicos y Sefardíes, vol. 21, no 1, 1961, p. 26, note 6). Norman Roth cite Heredia (op. cit., p. 415, note 16), mais cela ne semble pas affecter son avis sur le caractère douteux des origines judéo-converties de Juan de Torquemada. Benzion Netanyahu, s’appuyant sur la transcription de Nicolas Martinez Lopez, commente les notes manuscrites de l’auteur anonyme, faisant l’hypothèse que celui-ci est un converso qui cherche à faire la démonstration (très ampoulée) des apports des conversos à l’Église en enrôlant dans les rangs conversos les plus célèbres des théologiens de son temps (The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York: Random House, 1992, p. 433), un peu à la façon dont Norman Roth lit les propos de Fernando del Pulgar. Benzion Netanyahu considère cependant que des origines judéo-converties de Juan de Torquemada sont probables, sans toutefois se hasarder à essayer de remonter précisémment à l’aiëul concerné… L’historien Thomas M. Izbicki, auteur d’une biographie de Juan de Torquemada (Protector of the Faith, Cardinal Johannes de Turrecremata and the Defense of the Institutional Church, The Catholic University of America Press, 1981), mentionne les deux pages dans Nicolas Lopez Martinez (Los Judaizantes castellanos, etc.) sans explicitement citer le Scrutinium Scripturarum, lorsqu’il évoque la controverse sur les origines de Juan de Torquemada (p. 130 n. 59), sans d’ailleurs prendre parti, bien qu’il parle de «rife speculation» et de «gossip» (p. 18). On peut remarquer enfin que la notice Wikipedia de Tomás de Torquemada mentionne, depuis depuis le 1er novembre 2008 cette glose pour appuyer la thèse d’un Juan de Torquemada converso, en l’attribuant de façon erronée à Pablo de Santa Maria et en la datant de 1432, alors qu’elle est visiblement plus tardive. La notice ne cite pas le texte de la glose mais affirme qu’elle «atteste» des origines judéo-converties de Juan de Torquemada. Il demeure pourtant délicat d’accorder une crédibilité déterminante à une source anonyme de cette nature et on reste surtout assez surpris de ces approximations et du fait que les règles si strictes de Wikipedia d’exclure le recours à des sources primaires (c’est aussi le cas pour Fernando del Pulgar directement invoqué sans passer par la littérature secondaire) ne soient ici pas respectées. On peut enfin s’interroger sur la présence dans la notice de Tomás de Torquemada d’une telle érudition, quand bien même approximative, pour enfoncer le clou d’origines conversos de Juan de Torquemada alors même que ces passages, et la mention même de l’hypothèse converso, sont absents de la notice Wikipedia de Juan de Torquemada.

16. Benzion Netanyahu consacre un long passage à la question des origines judéo-converties de Juan de Torquemada dans son ouvrage The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York: Random House, 1992, p. 431-434. Il fait l’hypothèse, qu’il reconnaît fragile, d’une telle origine via la mère de Juan de Torquemada uniquement parce qu’on ne dispose pas d’informations à son propos (p. 431-432), ce qui constitue un raisonnement en creux quelque peu audacieux et isolé dans l’historiographie de cette question. Netanyahu mentionne dans ces mêmes passages plusieurs historiens et chroniqueurs qui réfutent quant à eux de cette généalogie converso. On peut faire l’hypothèse que Benzion Netanyahu tire son idée d’une mère converso de l’historien Salo Baron qui affirme en passant, sans source ni justification, que l’épouse de Alvar Fernandez de Torquemada, le père de Juan de Torquemada, était une «New Christian» (A Social and Religious History of the Jews, Columbia University Press, 1969, vol. 13, p. 315). Il faut signaler ici que Benzion Netanyahu invoque toutefois une autre source pour étayer la thèse d’origines conversos de Juan, un pamphlet anti-conversos de 1449 de Marcos García de Mora, à l’occasion de la guerre civile et des violences anti-conversos qui déchirèrent Tolède, El memorial contra los conversos. Marcos García de Mora s’oppose à Juan de Torquemada qui fut un défenseur des conversos qu’il considérait, sur des fondements théologiques tout à fait orthodoxes, comme des Chrétiens authentiques et à part entière, et parle en une formule dont Netanyahu ne relève par l’ambiguité, de «persécution juive de ses parents» («Judaic persecution of his relatives» traduit Netanyahu, p. 432, depuis sa source que nous avons consultée, Eloi Benito Ruano, «El memorial contra los conversos del bachiller Marcos García de Mora ("Marquillos de Mazarambroz")», Sefarad, vol. 17, no2, 1957, p. 225: «la judaica persecución de ses parientes»). Malgré le caractère polémique de cette source («texte de justification de la Sentence-Statut [les statuts dit de pureté de sang] adoptée par la ville de Tolède en 1449 afin d’exclure des charges d’honneur de la ville tous les chrétiens issus de conversions de juifs» écrit Béatrice Perez, «Une noblesse en débat au XVe siècle: sang, honneur, vertu», dans Raphaël Carrasco, Annie Molinié et Béatrice Perez (dir. et intr.), La Pureté de sang en Espagne. Du lignage à la « race », Paris: PUPS, coll. «Iberica», 2011, p. 95), et le fait, constaté par Netanyahu que Marcos García de Mora recourait volontier au mensonge et à la calomnie, Netanyahu considère cette source comme suffisamment fiable sur ce point pour conclure à la probabilité que Juan de Torquemada était «somehow» (p. 433) lié à des conversos par le sang. Le «somehow» de Benzion Netanyahu est cependant un aveu d’impuissance quant à la possibilité d’identifier la nature exacte de cette origine, ce qui, à nos yeux, en confirme a minima le caractère très éloigné.

17. Benzion Netanyahu, The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain, New York: Random House, 1992, p. 1249-1250.

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