Le nazisme: controverses et interprétations
Enrique Leon
Conférence prononcée à Mont Saint Aignan, le mercredi 7 mars 2001 dans le cadre de la Formation permanente par Enrique LEON, professeur en Lettres et Première supérieures au lycée Jules FERRY (PARIS) auteur avec Jean-Paul SCOT de Le nazisme, coll. Cursus, A. Colin, Paris, 1997
© Enrique Leon 2001-2003 — Reproduction interdite sauf pour usage personnel —
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Nous remercions vivement M. Leon de nous avoir autorisé à reproduire son étude
Sommaire
Introduction
Comment Auschwitz a-t-il été possible au pays de Bach, de Gœthe ou de Kant? Aucune interprétation globale convaincante ne permet d’expliquer pourquoi un des peuples les plus cultivés d’Europe a pu adhérer largement à un régime aussi monstrueux et destructeur. Est-ce le seul fruit de la folie d’un homme? Le nazisme est-il le produit de circonstances exceptionnelles ou l’expression de l’esprit du siècle? Faut-il voir dans le IIIe Reich une simple parenthèse de l’histoire allemande ou, au contraire, son aboutissement fatal, résultant de la voie singulière, spéciale (sonderweg), qu’elle aurait adoptée? L’ample bibliographie qui, depuis un demi-siècle, se concentre sur le nazisme et sur la Shoah montre qu’on en a pas fini avec ces questions. Une recension récente ne décompte pas moins de 120 000 études sur Hitler et l’Allemagne nazie!
Plus de cinquante ans après la condamnation sans appel du régime nazi par le Tribunal de Nuremberg, les querelles d’interprétation sont plus vives que jamais. Dès qu’il s’agit d’en comprendre la nature ou d’en éclairer les origines, les débats tournent encore souvent à la controverse passionnée. Les enjeux politiques en sont à la fois évidents et diffus, les clivages qui apparaissent lors des débats scientifiques ne relevant pas nécessairement d’engagements militants. Il est clair en effet que la conscience nationale allemande intègre difficilement cette page sinistre de son histoire. Pourtant, depuis dix ans, ce problème se pose dans des termes nouveaux: une nouvelle génération d’historiens, nés dans les années 60 et 70, a remplacé la génération de l’après-guerre, marquée par l’apogée puis l’agonie du Troisième Reich, et la chute du mur de Berlin conduit à s’interroger avec un regard neuf sur le destin de l’Allemagne au XXe siècle1.
Trois controverses récentes l’ont bien montré:
Celle qu’a fait naître l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht organisée en 1995 par l’Institut de recherches en sciences sociales de Hambourg (Hamburger Institut für Sozialforschung). Pour ses initiateurs2, il s’agissait de montrer que la guerre menée par des soldats allemands était bien une guerre d’extermination. Des centaines de photos personnelles, saisies sur les soldats morts ou prisonniers, éclairent la barbarie ordinaire: les brutalités, les fusillades, les pendaisons, les villages en flammes… Se déplaçant de Hambourg, à Berlin puis Stuttgart, Vienne, Fribourg…avant d’arriver à Munich en 1997, elle bouleverse l’opinion et suscite partout des réactions enflammées. A Munich en particulier, la droite locale et les vétérans dénoncent «une campagne contre les Allemands» ou les atteintes à «l’honneur du soldat allemand»3. Les historiens se divisent, d’autant que la parution du livre de Daniel Goldhagen relance la question de la culpabilité collective — ou ordinaire — du peuple allemand dans le génocide (Les bourreaux volontaires d’Hitler. Les allemands ordinaires et l’Holocauste, Seuil, Paris, 1997)4.
Goldhagen, un jeune historien de Harvard ,a pu étudier dans les archives de Ludwigsburg5 les activités de 38 bataillons de police, des camps de travail du Gouvernement général de Pologne et les “marches de la mort” du printemps 19456. Dans un ouvrage volontiers polémique, alternant analyse méticuleuse et indignation morale, il cherche à prouver que les exécutants du génocide étaient des volontaires qui prenaient plaisir à leur tâche7 et que tous les Allemands étaient potentiellement des bourreaux et soutenaient le génocide. Un antisémitisme meurtrier étant profondément ancré dans les mentalités germaniques depuis le XIXe siècle, le souci de faire un Reich jugenfrei était un véritable “projet national”. Son livre, fondé sur une équation simpliste: “no Germans, no Holocaust”, a rencontré un énorme succès aux États-Unis, avant de susciter en Allemagne des débats passionnés. Comment les historiens réagissent-ils à un ouvrage qui leur rappelle que le génocide n’était pas seulement un crime de masse, industriel et technocratique, et qu’il relevait aussi de bourreaux sadiques et monstrueux? Lors de tous les débats auxquels il va participer, Goldhagen se heurte à un tir de barrages des éminents «Professors». Eberhard Jäckel, Hans Mommsen, Hans-Ulrich Wehler multiplient les réserves et rejettent avec plus ou moins de véhémence ses conclusions. Ils l’accusent d’asséner des vérités, de multiplier les approximations et de ne procéder ni à une analyse de l’antisémitisme allemand traditionnel ni à une comparaison avec celui qui sévit à la même époque dans d’autres pays d’Europe. Il est vrai qu’il s’avère beaucoup moins convaincant que le Canadien Christopher Browning, étudiant minutieusement les activités du 101e bataillon de police, une unité active en Pologne, responsable de 38 000 assassinats et de 83 000 tortures. Les 500 hommes qui la composent sont des Allemands très ordinaires, ni spécialement nazis, ni même obsessionnellement antisémites. Le “zèle” meurtrier dont ils font preuve a des origines complexes: le conformisme de groupe, la force du lien social, la “brutalisation” des comportements à travers l’expérience de la guerre, la division et l’organisation du “travail” et, surtout, la lente “déshumanisation” des juifs. Leur manque de courage accompagne une dramatique démission du sens moral8 (Des hommes ordinaires, 10/18, Belles Lettres, Paris, 1994).
Troisième controverse, celle qu’a provoqué le projet de réaliser au cœur de Berlin, à côté des nouveaux sièges des organes constitutionnels, un Mémorial de l’Holocauste. Soutenu par Helmut Köhl, ce Mahnmal suscite de multiples réserves, même Helmut Schmidt évoque les risques qu’un tel monument ferait courir à la sécurité de la capitale! Plus brutalement, un intellectuel célèbre, un écrivain de gauche, Martin Walser, intervient pour dénoncer cette «représentation permanente de la honte», la «routine de la culpabilisation», «l’instrumentalisation d’Auschwitz dans le débat public»… On imagine le tollé! Mais, ce qui est sûr c’est que l’Allemagne a décidément bien du mal à vivre avec son passé… Comme l’avait dit dans le cadre de la fameuse «querelle des historiens» de 1986, Ernst Nolte, le bilan du nazisme s’apparente à «un passé qui ne passe pas»!
Comment rendre compte de la complexité de ces débats, du renouvellement des problématiques, de la lente construction d’une mémoire dans un pays enfin réconcilié avec lui-même?
On dispose de deux excellentes synthèses historiographiques:
Pierre Ayçoberry (Points-Seuil, 19799) aborde chronologiquement les différentes analyses qui ont été opposées au nazisme depuis 1922: d’abord «analyses pour l’action» comme il le dit lui-même — il s’agit d’abord de comprendre la résistance intellectuelle au nazisme — puis volonté de penser l’impensable. Irremplaçable donc pour cerner des interprétations datées qui ont marqué leur époque, mais aussi souvent fait leur temps, qu’il s’agisse des travaux de Wilhelm Reich (La psychologie de masse du fascisme, 1934), de Daniel Guérin (Fascisme et grand capital, 1936), de Franz Neumann (Behemoth, 1942), d’Edmond Vermeil (L’Allemagne, essai d’explication, 1939 et 1945) ou d’Annah Arendt (Les origines du totalitarisme, 1951). Croisant les apports du marxisme, de la psychanalyse, de la sociologie, de la philosophie, de la linguistique, voire de l’informatique, il parcourt efficacement une histoire en construction. Deux regrets: l’absence d’index et, surtout, la date de l’ouvrage!
Ian Kershaw (Folio, Gallimard, 1992/97) signe un ouvrage exemplaire à plus d’un titre:
Par la probité et la rigueur de la démarche: des chapitres thématiques («Le nazisme: un fascisme, un totalitarisme ou un phénomène unique en son genre?»; «Hitler, ’maître du IIIe Reich’ ou ’dictateur faible’?», etc.) dans lesquels il expose d’abord avec mesure les thèses en présence avant de trancher dans un sens le plus souvent nuancé, sans hésiter à rappeler ce que ce choix peut avoir de provisoire.
par l’ampleur de l’érudition qui lui permet d’intégrer toute l’historiographie allemande à une très solide connaissance de terrain. Ian Kershaw, médiéviste de formation, a en effet été associé au «projet Bavière» patronné par Martin Broszat (CNRS, 1995, eo. 1983). Il s’agissait d’étudier, à partir des rapports de police, l’opinion bavaroise face à l’évolution du régime. Cette histoire «vue d’en ba s», conforme aux ambitions de l’alltagsgeschichte («l’histoire de la vie quotidienne»), l’a conduit à réfléchir à la fois aux ressorts de l’adhésion massive au Führer (d’où son intérêt ultérieur pour la «fabrication» de Hitler) et aux diverses formes de la «dissension» (Resistenz).
Par son souci de perfection qui le conduit, lors de la réédition de 1997, à rajouter 140 pages en raison de mises à jour substantielles et de l’ajout de deux nouveaux chapitres (l’un sur la Résistance, l’autre sur les conséquences de la réunification allemande). Seul reproche ( qui est d’ailleurs plutôt de l’ordre de la frustration!), Kershaw s’en tient à la période de la dictature proprement dite, laissant ainsi de côté la question bien délicate des origines et de la montée du nazisme. Une prochaine édition?
Sélective, la démarche va délibérément privilégier l’école allemande et, comme le questionnement introductif le rappelait, moins chercher à répondre à toutes les questions que peut susciter le nazisme, qu’à éclairer, à travers deux ouvrages de référence dus à deux jeunes normaliens, Jean Solchanyi (PUF, 1997) et Édouard Husson (PUF, 2000), le lent travail de maîtrise du passé (Vergangenheitsbewältigung, l’«arraisonnement» du passé, une formule qui en souligne les difficultés et les enjeux: le débarrasser de ses zones les plus inacceptables).
On laissera donc de côté des questions classiques — et un peu rebattues aujourd’hui —, en particulier celle des caractères totalitaires du nazisme (voir la conférence de Bernard Bruneteau du 17 novembre 1999, résumée sur le site de l’Académie de Rouen: http://www.ac-rouen.fr/hist-geo/doc/cfr/tot/tot.htm), comme celle des liens qu’il entretient avec les fascismes.
I. Quelques considérations sur les premiers travaux de l’école allemande
I-1. Au lendemain même de la guerre, une histoire honteuse?
Dès 1945, à l’ombre des ruines et de l’occupant, les intellectuels allemands se mobilisent pour penser un régime dont on sait, après Nuremberg, qu’il incarne, et pour longtemps, le mal absolu en politique10. Comment assumer une histoire qui conduit à Auschwitz11? «Objectiver» le nazisme est d’autant plus difficile que l’Allemagne est au banc des accusés. Edmond Vermeil12 qui mène à Adolf Hitler débute avec Luther. Celui-ci, distinguant très nettement la liberté intérieure et la soumission extérieure, justifie l’autorité souveraine illimitée et le strict respect des devoirs de sa condition, en particulier celui d’obéissance13. Il y a donc une continuité dans l’histoire allemande autour des valeurs autoritaires, hiérarchiques, militaristes et expansionnistes qu’incarne au XIXe l’État prussien. Approche un peu simpliste — et ce n’est pas la pire! — qui épaule la politique de rééducation que mettent en place les vainqueurs. Les historiens allemands? La plupart restent silencieux, alors qu’un vaste débat intellectuel a lieu. Mais il est vrai qu’on entend plus la voix des philosophes (Karl Jaspers, Hannah Arendt), des sociologues (Alfred Weber), des économistes (Wilhelm Röpke) des théologiens (Martin Niemöller, Karl Barth) ou des écrivains (Thomas Mann). Pourquoi? Beaucoup d’historiens ont été trop liés avec le régime précédent pour ne pas chercher à légitimer leurs attitudes passées. Ils n’hésitent pas à renverser «l’exception allemande» (Sonderweg.14): loin de faire la force de l’Allemagne, elle devient une déviance (irrweg), la liberté ayant été sacrifiée aux aspirations unitaires. Le nazisme est donc une forme tardive d’État autoritaire (Obrigkeitstaat). C’est par exemple la position qu’adopte Friedrich Meinecke (1862-1954), l’une des plus grandes figures de l’École historique allemande. «Républicain de raison» en 1918, il a rompu en 1935 avec le nouveau régime tout en approuvant ses choix de politique étrangère15. Il a le plus grand mal à trouver dans l’histoire allemande les causes du nazisme et incrimine «les illusions des Lumières et de la Révolution française», la montée du nationalisme et du socialisme, etc. Même vision sacrificielle16 et historiciste17 chez Gerhard Ritter exonérant la Prusse de toute responsabilité dans l’œuvre du Troisième Reich. Ce fils de pasteur a appartenu au cercle de Fribourg de Carl Gœrdeler et a été arrêté par la Gestapo en raison de sa participation au complot du 20 juillet 1944, ce qui lui vaut un très grand prestige jusqu’à sa mort en 1967, alors même que son parcours n’est pas sans ambiguïté18. En définitive chez cette première génération d’historiens et dans les années 50, l’important semble être de sauver la tradition bismarckienne et d’expulser Hitler de l’histoire allemande, tout en essayant de justifier au nom du révisionnisme certains aspects de la politique étrangère. Le nazisme est une conséquence de l’ère des masses et de la technique agressive. Golo Mann, le fils de Thomas, se situe en marge de cette école historiciste prussienne, et garde ses faveurs pour Weimar mais il va aussi très loin dans sa volonté de démoniser Hitler: il refuse d’écrire son nom en entier (H.) comme s’il craignait de libérer la force d’un être maléfique! La Seconde Guerre mondiale n’est pas celle du peuple allemand mais celle de Hitler… et des autres19!
A ce stade, les repères moraux ne viennent pas des historiens, mais d’un philosophe, Karl Jaspers (1883-1969). Dans des cours professés à Heidelberg en 1946, il s’emploie à distinguer quatre types de responsabilité, juridique, politique (chaque homme est responsable de la façon dont il est gouverné, il s’agit d’une responsabilité collective devant ceux qui ont eu à subir le préjudice), morale (l’instance, c’est la conscience individuelle) et métaphysique (l’instance, c’est Dieu):
«Celui qui est resté passif sait qu’il s’est rendu moralement coupable chaque fois qu’il a manqué à l’appel, faute d’avoir saisi n’importe quelle occasion d’agir pour protéger ceux qui se trouvaient menacés, pour diminuer l’injustice, pour résister. Même lorsqu’on se soumettait par impuissance, il restait toujours du jeu permettant une activité, certes non exempte de danger, mais que la prudence pouvait pourtant rendre efficace. On se reconnaîtra, en tant qu’individu, moralement coupable d’avoir par crainte laisser échapper de telles chances d’agir. L’aveuglement devant le malheur des autres, cette absence d’imagination du cœur, et l’indifférence intérieure au malheur même qui frappe la vue, tout cela constitue une culpabilité morale.»
Die Schuldfrage (Problème de la culpabilité, Éd. de Minuit, 1990)
Les Allemands étaient-il prêts à entendre ce langage de responsabilité?
I-2. La première révolution historiographique se produit dans la deuxième moitié des années cinquante et concerne l’histoire de la République de Weimar.
Au lendemain de la défaite, les intellectuels dénoncent souvent tout à la fois le «système» et la dictature nazie. La critique de la modernité rassemble alors les élites conservatrices, dénonçant pêle-mêle les dérèglements d’un monde sans Dieu, le déclin de la bildung20, la dissolution des liens communautaires dans la grande ville, le règne de l’argent, l’irruption des masses et leur prolétarisation… Hitler devient l’émanation d’une anti-élite générée par la masse21. Cet antimodernisme était ancré de longue date dans l’imaginaire des élites — la Bildungsbürgertum, la bourgeoisie cultivée — et pas seulement à droite22. Il s’avère d’autant plus commode qu’en dénonçant l’ «hybris de la raison» (Wilhelm Röpke23), le divorce entre l’esprit et la puissance, la barbarie matérialiste… on dénonce une maladie qui est «mondiale» et pas allemande!
Pourtant, ce credo antimoderniste n’exclut pas une acceptation de la démocratie libérale. Il a le mérite de condamner le dogme nationaliste du Deutscher Weg24 et de permettre le triomphe des principes fédéralistes, arme contre l’hégémonie prussienne et meilleure garantie d’un développement harmonieux de communautés à taille humaine. Mais, c’est surtout la théorie du totalitarisme qui allait permettre de «penser la catastrophe», selon la formule de Friedrich Meinecke. Sans revenir sur les conditions de son élaboration25, ni sur ses paradigmes26, on peut rappeler que ce glissement conceptuel a de multiples avantages, à commencer par celui d’inclure le nazisme dans une approche d’ensemble des nouvelles tyrannies du XXe siècle. Les Allemands n’ont pas le monopole de la barbarie… ce qui est indéniable! Mieux, l’antériorité de 1917 et de 1922 sur 1933 permet de considérer que le régime disparu n’a fait que reproduire et infléchir des expériences initiées ailleurs. Ernst Nolte reprendra, on le verra, ces thèses au milieu des années 80. Dans l’immédiat, l’essentiel est ailleurs: la théorie totalitaire permet le ralliement des élites, de la Bildungsbürgertum, à une démocratie raisonnable, mesurée, bref, conservatrice. Ce consensus antitotalitaire et démocratique a des effets contradictoires: d’un côté, il contribue à la «somnolence mémorielle» (Jean Solchany), au refoulement et à l’oubli27; d’un autre côté, il favorise l’abandon de l’historicisme. Cette rupture — qui est bien une autre forme de retour à la normalité — va être le fait d’un des plus grands historiens allemands, Karl Dietrich Bracher, auteur en 1955 d’un ouvrage majeur sur «la dissolution de la République de Weimar» (Die Auflösung der Weimarer Republik). Bracher est né en 1922 dans le Wurtemberg, un land de tradition libérale. Son beau-père est un proche du pasteur Bonhœffer et il a pu, en 1945, effectuer une partie de ses études aux Etats-Unis, à Harvard. Il découvre alors les travaux de Franz Neumann28 et d’Arthur Rosenberg29 et se tourne vers l’histoire contemporaine. De retour, en Allemagne, il devient professeur de sciences politiques à Berlin avant d’animer l’Institut für Zeitgeschichte de Munich30. S’il intègre la notion de totalitarisme, il accorde surtout une grande importance aux structures, dans le droit fil des travaux de Neumann: le problème de Weimar, c’est un état impuissant confronté à des parties trop puissantes. La République meurt de n’avoir pas pu intégrer des groupes d’intérêts et des forces contradictoires. Bracher est un des premiers à avoir clairement dénoncé la présidentialisation du régime, une dérive autoritaire dont se sont rendu coupables Brüning31, von Papen32 et, bien sûr, Hindenburg33.
II. La révolution historiographique des années soixante
Celle-ci se fait dans trois directions:
- Les enjeux de la révolution de 1918-1919
- La question de la continuité d’un expansionnisme militaire
- La question du sonderweg et l’absence de tradition libérale
D’importants travaux sont consacrés à la Révolution trahie (Eberhard Kolb34, etc.). Ils détruisent le mythe du danger bolchévique35 et passent au crible de la critique les choix stratégiques du SPD, ses reculs devant les piliers du Reich disparu, la bureaucratie impériale et, surtout, l’État-major, stimulant les débats à l’intérieur de la gauche allemande à l’heure de la grande coalition (66-69)36. Parmi ces auteurs, Ernst Nolte occupe une place à part, non seulement parce qu’il est le seul à avoir été traduit en français, mais parce qu’il allait occuper le devant de la scène vingt ans plus tard dans le cadre de l’Histroriker Streit de 1986. Né en 1923, Nolte essaie de penser le nazisme comme un «fascisme allemand» et de replacer celui-ci «dans son époque» (3 t., e.o. 1963, Julliard, 1970). Son souci de produire un concept précis et rigoureux du fascisme en se référant explicitement à la notion weberienne d’idealtypus contribue au succès de l’ouvrage, même s’il ne va pas au-delà d’une approche “phénoménologique”, avec un zeste d’Heidegger (Le nazisme est, comme le stalinisme, la conséquence de la «technicisation» du monde, de la dissolution des liens traditionnels). Ne gommant ni la violence froide et systématique des Corps Francs, ni le recours à l’illégalité du nouveau pouvoir, il agace l’establishment universitaire, mais séduit la nouvelle gauche parce qu’il réhabilite le concept de fascisme. Pourtant, une lecture attentive de son œuvre en accusait déjà les limites…37
Le deuxième thème va être à l’origine d’une véritable controverse, suscitée, presque à son insu par un historien jusque-là anonyme38, Fritz Fischer (1908-1999). Étudiant les buts de guerre de l’Allemagne impériale (Griff nach der Weltmacht, 196139), il montre qu’il y a une continuité dans les buts de guerre allemands et que ceux-ci sont conformes aux suggestions des industriels et des hommes d’affaires, de Rathenau à Thyssen. De plus, tous les partis succombent au vertige de l’impérialisme! «L’Allemagne était-elle inclinée au mal dès sa prime jeunesse?» écrit le Spiegel. De fait, la «corporation», menée par les historiens les plus âgés, comme Gerhard Ritter, dénonce cette «trahison»40, alors que les étudiants et les jeunes chercheurs le soutiennent bruyamment. Fischer va sans doute trop loin dans son souci iconoclaste (l’intention d’annexer n’est pas l’intention de faire la guerre!), mais il a le mérite de briser un raisonnement selon lequel les Alliés avaient jeté l’Allemagne dans les bras de Hitler. Dans son sillage, Hans-Ulrich Wehler et l’école de Bielefeld (Westphalie) mettent en relief le rôle de la politique expansionniste pour masquer les combats politiques internes et entraîner les classes défavorisées à se rallier par intérêt égoïste à l’impérialisme allemand. Cette théorie du ”social-impérialisme» permet de penser l’articulation de la modernité socio-économique et du retard politique qui caractérise le Reich wilhelmiem
la troisième «révolution historiographique» est le fait d’un «libéral non-conformiste» (P. Ayçoberry), Ralf Dahrendorf (1929). Fils d’un député SD, arrêté en 1944 pour activités antinazies dans son lycée berlinois, il a connu la satellisation de la zone soviétique, son père ayant refusé la fusion des deux «partis ouvriers» et émigré, avec toute sa famille, à Hambourg. Poursuivant ses études à Londres, il découvre la sociologie et va réfléchir aux dysfonctionnements de la société allemande du XIXe siècle (Gesellschaft und Demokratie in Deutschland, 1965), une société féodale-industrielle qui repose sur de multiples contradictions: la part de l’agriculture ne cesse de diminuer, mais les Junkers dominent toujours la vie politique; les villes «explosent», mais la civilisation urbaine est rejetée; les valeurs hiérarchiques et autoritaires règnent partout, y compris là où elles auraient dû reculer, dans la famille, dans l’Université, dans la bourgeoisie41 et même dans la social-démocratie; l’apologie de la communauté comme facteur d’intégration se révèle désastreuse, la société et ses élites récusant au nom d’une improbable harmonie les valeurs individualistes et libérales42, etc.
III. Vraies et fausses querelles
Par commodité et aussi un peu par paresse, on a coutume de distinguer deux grands courants radicalement opposés, les intentionnalistes et les fonctionnalistes. Débat apparemment simple: Auschwitz est-il inscrit dans le combat engagé par les nazis en 1920? Quelle est la part de l’improvisation? Une ligne de fracture qui implique, pour qu’on en comprenne bien les enjeux, qu’on l’articule avec une autre interrogation sous-jacente: nazisme ou hitlérisme? Et ce sans oublier qu’il se déroule dans un pays aux prises avec son passé et où beaucoup d’historiens, dans les deux «camps» s’interrogent sur l’historisation du national-socialisme: peut-on étudier le nazisme comme n’importe quelle période historique, sans a priori politique ou moral?
Tentons de procéder méthodiquement, en partant des questions scientifiques pour en venir ensuite au fond du débat.
III-1. Nazisme ou “hitlérisme”?
Hitler a-il été produit par son époque ou l’a-t-il façonné? Dans un premier temps, les Allemands ont voulu expulser Hitler de la mémoire collective. «Cet homme n’était pas de notre race», écrit Friedrich Meinecke, le nazisme n’étant que l’expression de sa “conception du monde”, le produit de sa “volonté de puissance” et l’avatar de sa “démonie”. Par opposition à tous ceux qui invoquent le poids de l’héritage, Gerhard Ritter conteste, dans L’Europe et la question allemande (1948), que l’on puisse faire de Hitler l’héritier de Frédéric II et de Bismarck. Le IIIe Reich ne peut s’expliquer ni par la conception luthérienne de l’obéissance ni par le militarisme prussien mais par “la volonté d’un seul homme dément”. Frédéric II et Bismarck n’ont pas prôné la guerre totale et ni la Reichswehr ni les conservateurs ne sont responsables de l’arrivée de Hitler au pouvoir et du déclenchement de la guerre. Tout juste veut-il bien reconnaître qu’ils aient fait preuve de “naïveté politique”! Quant à l’hitlérisme, c’est le populisme de l’ère des masses inspiré par le darwinisme anglais et provoqué par le nationalisme français. Il ne serait ni le produit de l’histoire allemande, ni de la société allemande, mais un phénomène entièrement neuf provoqué par le traumatisme de la défaite et du diktat de Versailles.
Si les psychiatres convoqués au procès de Nuremberg ont échoué dans leurs tentatives d’interprétation pathologique du nazisme, les biographes de Hitler ont utilisé la psychanalyse historique pour tenter avec plus ou moins d’à-propos de comprendre le “phénomène Hitler” et les relations entre psychologie individuelle et psychoses collectives43. En 1953, Alan Bullock réduisait l’idéologie de Hitler à un darwinisme social grossier et à un simple opportunisme. Par-delà ses contradictions, une seule préoccupation profonde l’animait: un appétit frénétique de puissance et de domination. Hitler serait le plus grand démagogue de l’histoire parce que possédé, visionnaire, prophète. Plus récemment, des historiens ont mis l’accent, non plus sur le psychisme de Hitler, mais sur la fascination qu’il exerçait. Le nazisme aurait été impossible sans l’ascendant du Führer sur les masses et l’efficacité des techniques modernes de propagande et de conditionnement des foules. Ainsi Joseph-Peter Stern montre, dans Hitler, le Führer et le peuple (Flammarion, 1985, e.o., 1975), que Hitler est un mythe fabriqué par Hitler lui-même, un mythe forgé par le langage et les images, un mythe fondé sur le culte de la volonté, sur l’aspiration prophétique, sur un rituel transcendant, mais aussi sur l’indifférence au réel.
Dans les dix dernières années, douze nouvelles vies du Führer sont parues! Au début de la décennie 90, celle de l’historienne suisse — allemande de naissance —, Marlis Steinert, s’est imposée par son sérieux. Une première biographie française vient même d’être éditée, celle de François Delpla (Grasset, 1999) qui insiste sur la cohérence du projet hitlérien, au risque de surestimer l’habileté manœuvrière et la lucidité du Führer.
La dernière en date revêt une toute autre importance. Il s’agit de la somme monumentale de Ian Kershaw (2 tomes, 1166 p.+1632 p. dont plusieurs milliers de notes et plus de 120 pages d’ouvrages cités!). Spécialiste de l’histoire quotidienne (alltagsgeschiste), cet historien qui avait toujours exprimé les plus extrêmes réserves à l’égard du genre biographique, semble y succomber. Mais comme Goubert, Ferro ou Le Goff qui, en adeptes convaincus de la Nouvelle Histoire, ont réinvesti le genre biographique en le subvertissant plus ou moins ouvertement. Il s’agit en effet bien plus que d’une biographie. Certes, Kershaw fait un large usage de sources nouvelles, en particulier le journal de Gœbbels retrouvé dans les archives soviétiques, et apporte un éclairage neuf sur certains points de détail concernant sa biographie44, mais c’est surtout, comme il le dit lui-même, une histoire de l’ère nazie (I, p. 34), du pouvoir du Führer. Car, pour lui, Hitler est le produit d’un amalgame, un homme et un mythe. Il a été en partie fabriqué par la société allemande. Le «charisme» d’Hitler est moins dans sa personnalité que dans le regard que des millions d’hommes ont porté sur lui45. Le Führer devient la source de toute légitimité, l’instance de justification et de sanction et toutes les instances politiques gravitent autour de lui selon des règles “féodales”, étrangères à toute rationalité politique. D’où cet exceptionnel dynamisme, mais aussi cette anarchie auto-destructrice. S’il est évident que Hitler seul n’eût pas été possible, Ian Kershaw affirme qu’une Allemagne sans lui aurait eu un tout autre visage46. L’histoire sans Hitler n’eût pas été radicalement autre, mais résolument différente. On comprend à la lecture de l’ouvrage que sans le nazisme et son chef, l’Allemagne weimarienne se serait de toute façon sabordée pour accoucher d’une dictature d’un autre type, un régime autoritaire conservateur fondé sur le pouvoir militaire, une Allemagne aux dimensions idéologiques de la Prusse.
Une question reste au cœur des débats: monocratie ou polycratie? chaos subi ou maîtrisé? Hitler “dictateur faible” ou “maître du IIIe Reich”?.
III-2. “Intentionnalisme” ou “fonctionnalisme”?
L’école intentionnaliste, dite aussi “programmatiste”, conçoit l’histoire de l’Allemagne nazie comme la réalisation méthodique de plans conçus de longue date par Hitler. Lecteurs attentifs de Mein Kampf, comme Eberhard Jäckel, auteur de la première synthèse sur Hitler idéologue (Calmann-Levy, 1969)47, les intentionnalistes s’appuyent surtout sur le Second Livre, écrit en 1928 mais jamais publié (les objectifs de la politique étrangère y apparaissaient de manière trop explicite!), ainsi que sur le Testament politique recueilli par Martin Bormann en 1945. Ils donnent la priorité à la politique étrangère et militaire, soulignant que celle-ci se nourrit d’un délire obsidional: la haine du juif (Hans-Adolf Jacobsen).
Voulant explicitement se démarquer de Wehler et d’une nouvelle histoire sociale dont il dénonce les dérives marxistes, Andreas Hillgruber est le premier à montrer, textes à l’appui, que Hitler avait mis en œuvre un “plan à étapes” (stuffenplan). Le réarmement devait mener à la conquête de l’espace vital à l’Est, à l’extermination des juifs et des bolcheviks et déboucher finalement sur une guerre pour la domination mondiale contre l’Angleterre et les E-U. Il y a donc des éléments de continuité avec le pangermanisme wilhelmien mais c’est l’obsession raciste qui donne au projet sa cohérence et son caractère unique. Le Führer, une fois parvenu au pouvoir, aurait réalisé son plan point par point, sans se soucier des obstacles, des contraintes, mais en perdant de vue la réalité objective. D’où des réussites spectaculaires par effet de surprise, jusqu’en 1941, mais aussi de profondes contradictions qui vont évidemment s’amplifier avec la guerre.
On retrouve cette double primauté, des intentions et de la politique étrangère chez Klaus Hildebrand. Pour lui, Hitler prend en considération les résistances et les réactions des autres puissances, et en particulier de la Grande-Bretagne48, mais sans jamais dévier de ses objectifs fondamentaux. Profondément cohérente, sa politique est la conséquence de sa conception raciale du monde et ne se détourne jamais de ses objectifs essentiels: la conquête de l’espace vital et l’extermination des juifs. Aux yeux de Hitler, le juif est la source de tous les maux, l’inventeur de toutes les doctrines dissolvantes de la “communauté nationale”, la démocratie comme le socialisme, le libéralisme ou le marxisme. Dans l’application de cette idée fixe, Hitler ne varie jamais, même si des difficultés imprévues l’ont obligé à marquer le pas ou à masquer son jeu. Le racisme hitlérien, plongeant ses racines dans la tradition germano-autrichienne, est à la fois le trait d’union entre le Führer et les masses mais aussi la clef d’interprétation de sa politique intérieure et extérieure. Karl-Dietrich Bracher, probablement la figure la plus connue de ce courant, en raison du succès international de sa synthèse sur La dictature allemande (Privat 1986, Complexe 1995) a très bien vu, en lecteur avisé de Franz Neumann49 que le régime nazi était une polycratie, mais, pour lui, Hitler laisse volontairement se développer les forces centrifuges pour mieux imposer ses arbitrages. Ce qui n’est pas si éloigné de Ian Kershaw soulignant l’importance du principe d’allégeance personnelle à l’égard du Führer50. Sur un point essentiel, l’historien britannique donne raison aux intentionnalistes: l’antisémitisme est bien la clef de voûte idéologique et l’Holocauste est prévu de longue date, bien avant Wannsee. Il parle de pensée «génocidaire» dès 1939.
Toutefois, la singularité de Hitler ne suffit pas à expliquer les singularités du nazisme. Ne faut-il pas, comme le fait d’ailleurs Kershaw, resituer le drame nazi dans son historicité?
La mise en évidence par Franz Neumann des contradictions économiques et sociales du IIIe Reich, de la diversité des groupes de pression autour de Hitler, des hésitations de sa politique, a incité d’autres historiens à rechercher la spécificité du nazisme dans une histoire des structures de l’État et de la société, engagés dans un processus tendanciel de modernisation. N’y aurait-il pas un rapport entre l’industrialisation tardive et brutale, la faiblesse de la démocratie et le caractère particulièrement destructeur du nazisme?
Pour les “fonctionnalistes” ou “structuralistes”, l’histoire du nazisme s’explique moins par la personnalité, les idées et les actes de Hitler que par le mode de fonctionnement du mouvement nazi et de l’État hitlérien, par les réactions de la société allemande et par les modifications de l’environnement international. Pour eux, la politique de Hitler n’a pas eu la cohérence qu’on lui prête souvent. Loin d’être un maître absolu, le Führer apparaît comme un “dictateur indécis et faible” (Hans Mommsen). Par sa rhétorique, il justifie ensuite des initiatives prises en dehors de lui et joue donc un rôle de légitimation a posteriori des actions de ses collaborateurs. Il donne à la politique de son régime les apparences d’une cohérence qu’elle n’a pas. La multiplication des centres de pouvoir, la liberté de manœuvre acquise par chaque dirigeant, au nom du Fürherprinzip, les rivalités et les luttes d’influence, enlèvent toute rationalité à la politique nazie. C’est ce que montre Martin Broszat, le directeur de l’Institut d’Histoire de Munich (Institut fur Zeitgeschiste), dans son étude classique de l’État national-socialiste (Fayard, 1985, e.o. Munich., 1970): le contraste est saisissant entre l’affirmation des pouvoirs illimités du Führer et l’anarchie qui se développe dans les administrations et les services de l’État, du fait de la multiplication d’organisations, de services et d’ambitions rivales. Certes, le dualisme État-parti prend fin en 1937-38, conséquence de la mise en œuvre du programme de quatre ans de Göring, des changements dans la direction de la diplomatie (remplacement de Neurath par Ribbentrop en février 38) et de l’armée (“affaire Blomberg-Fritsch”)51, mais cela ne signifie ni stabilisation ni retour à l’ordre: jamais la cacophonie n’a paru aussi grande que dans les années de guerre52, les grandes décisions étant le fruit d’une constante improvisation, contribuant à la dynamique incontrôlée du régime.
Même constat pour Hans Mommsen, un des plus brillants représentants de cette école, dont un certain nombre d’articles viennent — enfin! — d’être traduits et réunis pour le public français. (Maison des sciences de l’Homme, 1997). Arrière petit-fils d’un des plus grands spécialistes de Rome, détenteur pendant près de vingt ans (1968-1996) de la chaire d’Histoire contemporaine et du Temps présent de l’université de Bochum, Mommsen est un tenant de la nouvelle histoire sociale. Refusant toute approche «essentialiste» du nazisme, il l’observe à l’œuvre, conjuguant l’analyse des structures et celles des forces sociales. Ses travaux, qu’ils portent sur la «solution finale», sur la place de Hitler dans le système de pouvoir, sur le rôle du NSDAP, mettent clairement en relief le manque de consistance de l’idéologie, l’inefficacité du parti, la constante improvisation, le poids des circonstances — ou du moins la rencontre d’une dynamique interne et de conjonctures particulières. Pour Mommsen, la politique raciale, en dépit de l’antisémitisme foncier de Hitler, s’explique plus par un enchaînement de décisions fortuites dans des circonstances particulières que par la logique des vues exposées dans Mein Kampf. La “solution finale” découle moins de l’intention si souvent exprimée par Hitler de chasser, d’expulser ou d’éliminer les Juifs, que de la décision prise par les SS de se “débarrasser” des Juifs expulsés d’Allemagne, regroupés en Pologne, qu’il était impossible de déporter au-delà à cause de l’évolution de la guerre contre l’URSS. Le mouvement d’extermination étant lancé, Heydrich l’aurait systématisé. Cette analyse des prises de décision, si elle relativise le pouvoir dictatorial de Hitler, ne dissout pas les responsabilités du régime nazi. En soulignant les continuités des politiques menées par les appareils d’État avant et après l’arrivée de Hitler au pouvoir, elle souligne les responsabilités des élites anciennes et nouvelles dans la politique belliqueuse et criminelle du Troisième Reich. S’agit-il d’innocenter Hitler, de minimiser ses crimes? Indiscutablement, certains fonctionnalistes vont se placer sur ce terrain, cherchant à «historiser le nazisme» on va le voir, mais, pour Mommsen qui est très conscient de la responsabilité de l’historien dans le débat public, il s’agit au contraire de dépasser le problème de Hitler. L’exacerbation de la terreur, le crime de masse ne peuvent se réduire à l’hubris d’un homme. Il y a dans un déchaînement d’impulsions anti-humaines, une radicalisation de la barbarie qui lui échappe, ce qui du coup pose le problème de la responsabilité collective.
Comment expliquer la course à l’abîme d’une société industrielle hautement développée? Cette question n’est pas nouvelle. Elle n’a cessé de hanter les historiens — on y reviendra —, mais il est temps maintenant d’aborder ce qui allait être le grand débat des années 80, un véritable affrontement politique-idéologique qui a mobilisé toute la communauté historienne, occupé la scène médiatique et suscité les prises de position des plus hautes autorités de l’État allemand.
III-3. La “querelle des historiens” (Historikerstreit)
Le 6 juin 1986, Ernst Nolte publie dans la Frankfurter AZ, prestigieux quotidien de centre-droit, un article intitulé “Un passé qui ne veut pas passer”. Le 11 juillet 1986, le philosophe Jürgen Habermas réagit violemment et affirme que si le «travail de deuil» n’a pu avoir lieu en Allemagne depuis la guerre, c’est parce que les Allemands n’ont jamais envisagé d’admettre leur «culpabilité». C’est le point de départ d’une polémique qui a mobilisé la majeure partie des historiens d’Allemagne de l’Ouest pendant deux ans environ.
Elle éclate dans un contexte politique bien particulier. La perspective de la réunification semble durablement éloignée, les chrétiens-démocrates sont solidement au pouvoir et, pour beaucoup d’Allemands, il s’agit de repenser ces années de dictature et de barbarie. Non pas seulement refouler le passé, mais accompagner l’entrée de la RFA dans une ère post-nationale loin des errements du sonderweg53. En 1985, à l’occasion de la célébration du 40e anniversaire du 8 mai54, Martin Broszat, se prononce «pour une historisation du national-socialisme». Il le dit très clairement, «peut-on faire du national-socialisme un objet d’histoire comme les autres?» Les a priori politiques, idéologiques et moraux doivent être abandonnés. Pas de «leçon de morale obligatoire» ni de dilution dans la longue durée de l’histoire allemande, mais une volonté de comprendre la singularité et la complexité du phénomène nazi. Dialoguant avec Saul Friedländer, l’historien munichois enfonce le clou: «mettre Auschwitz au centre du tableau, c’est écrire l’histoire rétrospectivement. Or, Auschwitz n’a pu se dérouler que loin du centre de l’action et contre une minorité qui avait été écartée de la société.» Mais peut-on vraiment relativiser l’histoire du nazisme, «normaliser» l’étude de ce passé? Saul Friedländer, citant Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 1966), rappelle que le régime nazi est le seul qui ait voulu «décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète». Il n’y avait aucune normalité dans un pays où les tueries de masse étaient la règle. Et, à Broszat qui ajoute que, par respect pour les victimes, histoire et mémoire doivent être dissociées, il répond que, pour arriver à une véritable compréhension entre historiens héritiers des bourreaux et historiens héritiers des victimes, il faudrait que les premiers (re)trouvent le sens de leur responsabilité historique…
La controverse va s’amplifier bientôt, dans la mesure où certains historiens vont dangereusement minimiser la radicale malignité du IIIe Reich. C’est bien évidemment le cas du plus «sulfureux» de ces auteurs, Ernst Nolte, que François Furet a sorti de son relatif isolement en acceptant de dialoguer avec lui (Fascisme et communisme, Plon, 1998). Ses thèses, récemment systématisées55, ne sont pas nouvelles. Au début des années 70, lors d’un séminaire à Harvard, il affirmait devant un auditoire médusé que l’idée de la solution finale se rencontrait déjà chez Marx: puisqu’«il a prêché l’annihilation d’une classe toute entière, la bourgeoisie». En 1986, il suggère qu’Auschwitz n’est qu’une imitation, une réponse au Goulag. L’assassinat racial des nationaux-socialistes serait la conséquence logique de l’assassinat de classe des bolcheviks. Hitler n’a-t-il pas simplement fait aux juifs ce que la ”terreur rouge“ avait fait aux ”blancs“ puis aux koulaks, infligeant aux juifs — assimilés aux bolcheviks — une ”action asiatique" par crainte de subir le même sort des mains du monstre communiste? Il s’agirait donc d’un «assassinat préventif»! D’ailleurs, les juifs ne sont-ils pas des «prisonniers de guerre» dans la mesure où Chaïm Weizmann, président de la Jewish Agency for Palestine, a affirmé, dès le 5 septembre 1939, que les juifs du monde entier se battront aux côtés de l’Angleterre et des démocraties?
Mais, Nolte n’est pas le seul à se livrer à cette relecture singulière du passé nazi. Andreas Hillgruber, professeur à l’université de Cologne, essaie, quant à lui, de démontrer que les buts de guerre des Alliés étaient inspirés par la quête séculaire de la puissance et de la supériorité. Le Reich n’a pas été détruit en réponse aux atrocités du régime nazi puisque celles-ci étaient ignorées (?), mais par haine de la Prusse et de ce qu’elle représentait. Il s’intéresse au front oriental en 1944-1945 et récuse le concept de «libération». Pour lui, les «efforts désespérés et sacrificiels» des soldats de la Wehrmacht pour protéger la population et leur heimat et pour défendre la civilisation s’imposaient face à la barbarie de l’Armée rouge56.
La controverse s’étend rapidement parmi les historiens allemands, recoupant assez largement la coupure droite/gauche. Mais, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il est exclu d’institutionnaliser l’oubli. Pour Michael Stürmer, spécialiste de l’Allemagne bismarckienne et conseiller d’Helmut Kohl, il faut que la RFA récupère l’intégralité du passé allemand, car «dans un pays sans mémoire, tout est possible». Faut-il aborder ce passé sans honte afin de restaurer une unité nationale brisée ou, au contraire, avec le sens d’une responsabilité collective à assumer? La chute du Mur démultiplie les enjeux et fait, plus que jamais, de l’Allemagne une «nation mémorielle».
III-4. Violence et modernité
Le nazisme s’explique-t-il alors par la marche particulièrement difficile et paradoxale de l’Allemagne vers la modernité? Plus que dans tout autre pays occidental subsistent des forces aristocratiques et archaïques freinant la libéralisation de la société. La “révolution bourgeoise manquée” de 1848 a laissé la Prusse unifier l’Allemagne. C’est le Junker réactionnaire Bismarck qui a mis en œuvre le programme de la bourgeoisie et même instauré un “socialisme d’État”. Aussi l’Allemagne n’a pas connu un embourgeoisement de l’aristocratie comme l’Angleterre, mais une féodalisation de la grande bourgeoisie rhénane ralliée à l’autoritarisme prussien.
Les historiens germano-américains ont été précocement sensibles à la question de l’irruption de la violence. Née des ressentiment contre la modernité, mais portée par la technique la plus moderne, celle-ci fait des ravages. Deux auteurs ont approfondi magistralement cette dimension:
Peter Gay enseigne Freud et la psychanalyse aux étudiants de Yale. Dans Le suicide d’une République (1968), il souligne la crise de la culture politique dans les années 20 et l’incapacité des nouvelles élites républicaines à réformer l’ancien État et à empêcher la radicalisation de l’opinion. Comment expliquer l’apparente contradiction entre l’effervescence de la culture, traditionnellement porté au crédit de Weimar, et la faillite de la politique démocratique? Avec une réelle verve polémique, Gay montre que l’élite cultivée porte une lourde responsabilité dans cet échec. La République ne parvint jamais à s’assurer la loyauté de ceux qui profitèrent de ses bienfaits, ces “étrangers”57 — démocrates, socialistes, juifs, artistes et comédiens — qui connaissaient alors l’espoir d’une intégration. Les exemples qu’il cite, de Thomas Mann à Stefan George58 en passant par Ernst Kantorowicz59 et bien sûr Heidegger, sont accablants:
George Mosse (1918-1999), dont la famille était à la tête d’un des plus gros groupes de presse berlinois avant 1933 et qui fut victime des premières mesures antisémites, souligne que le nazisme est né dans les tranchées de la Première Guerre mondiale (Hachette, 1999). De multiples écritsdans les années 20 vont, en mythifiant le conflit, trivialiser et sanctifier la guerre, conduire à une indifférence grandissante à la valeur de la vie humaine et contribuer à la “brutalisation” de la vie politique60.
Un très beau texte de Norbert Elias, malheureusement non traduit, va dans le même sens (Columbia UP, 1997; e.o. 1989). Celui-ci a perdu ses deux parents pendant la guerre — et sa mère à Auschwitz. Pour ce spécialiste de la maîtrise des pulsions, de la civilisation des mœurs, il y avait, dans le processus de «décivilisation» qui a saisi l’Allemagne de Hitler une très douloureuse interrogation: qu’est ce qui a rendu possible la levée des autocontrôles qui brident les affects de violence? Il revient bien sûr sur le modèle de l’obéissance et de soumission à l’autorité qui parcourt la société allemande au début du siècle et souligne le rôle de la défaite et la perte du monopole étatique de la violence qui en résulte. Il montre que, dans une période de crise, stigmatiser les juifs, les rejeter hors de la nation, c’était une manière de mieux supporter les dommages infligées à la «self-image» des Allemands.
Sur cette question de la modernité et du «désenchantement du monde» qui l’accompagne, on possède des travaux de première main en français ce qui est suffisamment rare pour être souligné, ceux de Louis Dupeux, professeur émérite à Strasbourg, auteur de multiples ouvrages éclairant la “révolution conservatrice”, ce “préfascisme allemand” qui incarne, à ses yeux, la contre-idéologie dominante de l’époque; un formidable “laboratoire d’idées” dans lequel les nazis vont largement puiser. L’étude cette nébuleuse d’extrême droite lui a permis d’isoler deux grands courants puisant aux mêmes sources, “communiant” dans la même haine de la République et des valeurs humanistes et libérales mais divergeant aussi bien sur le style et la tactique que sur le visage de l’Allemagne “régénérée” qu’ils appellent de leurs vœux.
La “Révolution conservatrice”61 prolonge et se démarque en même temps du traditionalisme allemand, marqué par la pensée de la décadence (Kulturpessimismus). Réactionnaire en politique, la ”Rc“ adopte une attitude volontariste et même optimiste face à l’évolution du monde moderne. La figure de proue de cette nébuleuse idéologique est un écrivain berlinois, Arthur Mœller van den Bruck. Volontiers classé parmi les ”littérateurs décadents“ avant 1914 (Walter Laqueur), il incarne, après la guerre, cette contre-culture d’une droite convaincue qu’il faut ”culbuter“ les ”constructions intellectuelles“ qui minent l’Allemagne depuis les Lumières. Son Dritte Reich publié en 1922 se veut à la fois ”révolutionnaire“, ”socialiste“, ”prolétaire» — au sens du “droit des peuples jeunes”. C’est la doctrine de l’impérialisme social —, “réactionnaire” et “conservateur”. Tout un jargon vitaliste et volontariste est mis, à grand renfort de dialectique — “Nous devons avoir la force de vivre dans les contradictions”! — au service d’une idéologie qui prône l’expansion.
L’autre grand maître à penser de la “Rc”, Oswald Spengler est souvent présenté — un peu rapidement — comme un prophète du déclin62. La ”philosophie de l’histoire" dont il se réclame est liée à une conception organique des civilisations et seule l’Allemagne — comme Rome recueillant l’héritage grec — peut assurer la survie de l’Occident. L’imperium germanicum ne s’imposera que s’il parvient à réconcilier les ouvriers et les conservateurs (Socialisme et prussianisme, 1920).
La nébuleuse Rc, ce sont aussi les frères Jünger, le juriste catholique Carl Schmitt, avec son concept d’ami /ennemi et son rejet de l’État libéral, ou l’ancien leader social-démocrate, Ernst Niekisch, fasciné par la Russie stalinienne et sa capacité à réaliser la “mobilisation totale”. Louis Dupeux souligne l’ampleur de l’activité déployée par ces néo-conservateurs: plus de 500 périodiques, près de 400 “organisations”, allant des formations para-militaires aux ligues en passant par de multiples cercles exerçant une influence considérable sur la droite “respectable”, via, par exemple, le "Club des Messieurs» (Herrenklub) déjà évoqué.
La “Völkische Révolution” est de nature différente, mais elle partage un fonds commun idéologique, et fondamentalement, le même rejet de l’Aufklärung. Toutefois, la nation ou l’État préoccupent beaucoup moins les völkisch que le peuple, un peuple qu’il s’agit de rétablir dans sa pureté originelle63, en exaltant la ”nudité nordique“, le paganisme germanique, la terre… Sous l’influence de Houston Chamberlain et des théories néo-darwiniennes, l’obsession raciste et antisémite conduisent toujours aux mêmes élucubrations: pureté raciale, mise à l’écart des tarés, interdiction des mariages mixtes… et élimination des juifs de la vie nationale64. Les völkisch font appel à un recrutement plus populaire mais, cette “pratique plébéienne” (L. Dupeux) ne signifie pas adhésion au principe démocratique: l’opportunisme le plus cynique et brutal est destiné à permettre la conquête du pouvoir, un pouvoir qui doit ensuite échoir au chef charismatique, seul capable d’exprimer la volonté profonde de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple.
Il y a donc à la fois une différence de degré et de nature entre les deux Weltanschauung. Pour beaucoup de néo-conservateurs, le racisme biologique et le fanatisme terroriste provoquent leur mépris65. En 1933, celui-ci n’est pas étranger à l’incroyable aveuglement de l’Establishment qui croit pouvoir tirer les ficelles d’un gouvernement où il n’y a que trois nazis.
Bref, les historiens aujourd’hui sont plus sensibles à ce terreau intellectuel et au potentiel de violence que recèle une société où les structures juridictionnelles sont floues et où l’État d’exception tend à devenir… la règle.
III-5. Autour de la Shoah
Dépassant et prolongeant à la fois le débat historiographique entre intentionnalistes et fonctionnalistes, une nouvelle génération d’historiens a pris la relève de la «génération des HJ». Elle n’hésite pas à prendre à bras-le-corps les problèmes les plus brûlants, à commencer par la participation des Allemands à la «guerre d’anéantissement».
Entre 1990 et 1995, il a paru presque autant de travaux sur la persécution et l’extermination des juifs que de 1945 à 1985! Si les historiens de langue française sont encore relativement peu présents (Michel Fabréguet sur Matthausen), leurs confrères allemands se pressent aux côtés des Anglo-Saxons (Goldhagen, Browning, Friedlander66) et des Israéliens (Omer Bartov67).
La question de la décision du génocide reste objet de discussion, même si le débat a perdu beaucoup de l’aspérité qui le caractérisait lorsqu’il mettait aux prises Eberhard Jackel, Martin Broszat ou Hans Mommsen68. Plus personne ne conteste vraiment aujourd’hui la responsabilité de Hitler69, mais les débats portent sur le moment précis, la chaîne de la décision et la nature des motivations du Führer. Les uns la situent au début de 1941, la conquête prochaine de l’URSS impliquant le passage de la «solution territoriale» à la «solution finale»; les autres dans l’hiver 1941, quand la campagne à l’Est connaît ses premiers ratés. Pour Christopher Browning, les instructions fournies aux Einsatzgruppen le 3 mars 1941 — donc avant même le lancement de l’attaque contre l’URSS — confient déjà à ces «groupes d’intervention» des «campagnes spéciales» visant l’ élimination des communistes et des «éléments criminels»70. Raoul Hilberg (la destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988) parle de la ”cristallisation de la mi-41 “ pour désigner le moment où le processus trouve sa cohérence et se constitue en système. Aujourd’hui, le basculement dans l’extermination apparaît donc plutôt comme la conséquence d’une «radicalisation cumulative» qui s’est achevée avant la célèbre conférence de Wannsee du 20 janvier 194271.
Les «structuralistes» ont stimulé l’étude de la complexité du «processus décisionnel» et des multiples rouages — organismes d’État, mais aussi groupes d’intérêts privés — qui ont contribué au crime. Les travaux récents sur le rôle de ministères comme celui des finances ou du travail, de personnalités comme Albert Speer, d’institutions comme la justice, la Reichsbahn, ou encore l’Université72, sans oublier les multiples entreprises associées à la construction et à la gestion des camps73, mettent en évidence à quel point le génocide fut la résultante de contributions multiples… Crime de sadiques et de fanatiques, la Shoah a aussi été un “crime d’employés”.
Pour deux historiens berlinois, Götz Aly et Susanne Heim74, «l’économie de la solution finale» a bénéficié du concours d’un bon nombre d’experts — économistes, sociologues, géographes, démographes, urbanistes et historiens75 — qui, pour la plupart, allaient ensuite faire de belles carrières en République fédérale. Ces spécialistes, chargés du «remembrement ethnique» de l’Europe centrale et de sa rationalisation économique, prônaient un relocalisation de la population et une restructuration économique et sociale impliquant l’élimination des juifs: ainsi, en Pologne, entendaient-ils déplacer une partie de la population agricole vers les emplois urbains libérés par l’«aryanisation».
Ainsi, la radicalisation progressive de la politique nazie fut la suite d’une série d’échecs: le transfert des juifs vers une «réserve» lointaine (Madagascar, le Grand-Nord sibérien…) se révèle impossible alors que leur présence, dans des ghettos où ils souffrent de la faim et du typhus, est source de multiples difficultés.
Nombre d’études récentes portent une attention particulière à la réalité concrète de la violence du régime, que celle-ci vise les juifs, les handicapés physiques et mentaux, les homosexuels, les travailleurs forcés ou les «tsiganes». Un lien conceptuel associe ces différentes formes de criminalité, fondée sur le mépris de la vie et un amtihumanisme diffus. La population européenne, juive et non juive, n’est plus qu’une variable sur laquelle les dirigeants nazis entendent intervenir à leur gré, transplantant, stérilisant, exterminant les «bouches inutiles» (nutzlose Esser) pour garantir au peuple-maître son «espace vital» et un niveau de vie supérieur.
Dieter Pohl, étudiant le génocide en Galicie orientale (in «La violence nazie», RHMC, avril-juin 2000, pp. 290-307), montre qu’on peut reconstituer avec précision les étapes et l’ampleur du drame, les rapports entre les différents services, la tension entre mise au travail et extermination, l’attitude — hésitant entre passivité et complicité — des populations non juives ou celle des occupants, une société largement touchée par la corruption, par un antisémitisme de masse et surtout par une désinhibition croissante envers l’usage de la violence76.
Bref, on le voit, il semble bien que les «jeunes» historiens n’aient plus de tabou, la génération de 1989 a pris le relais de la «génération Fischer» (C’est-à-dire des iconoclastes qui l’avaient alors soutenu, Hans-Ulrich Wehler, Hans Mommsen…). Toutefois, plutôt que de débattre des grandes abstractions — totalitarisme, impérialisme, fascisme, etc, — ils préfèrent se pencher sur les violences quotidiennes. Parler de la contribution des Allemands ordinaires aux entreprises ordinaires du Reich, mais aussi montrer que la défaillance du sens moral, pour largement répandu qu’elle ait été, n’était pas systématique77, c ’est aider à comprendre, comment à un moment donné de son histoire, le peuple de Gœthe a pu devenir le peuple d’Auschwitz et incarner le «mal radical».
Pour certains, comme Claude Lanzmann qui l’a répété bien des fois, expliquer est non seulement impossible mais même inconvenant: expliquer, ce serait déjà banaliser, exonérer, réduire l’horreur en la «comprenant». Pour l’auteur de Shoah, «il y a bien une obscénité absolue du projet de comprendre»! Sans doute, la barbarie nazie présentera-t-elle toujours sa part d’opacité, moins peut-être dans les intentions de ceux qui voulaient bâtir un ordre nouveau que dans l’incroyable démission d’une société, dans la perte collective des valeurs morales les plus élémentaires. Mais renoncer à comprendre — même si on est convaincu de ne pas pouvoir y parvenir — n’est-ce pas pire? Commémorer ne suffit pas. Ni comme citoyen ni comme enseignant nous ne pouvons oublier ce que disait en 1946 Karl Jaspers: «ce qui est arrivé constitue un avertissement… cela a pu arriver et peut encore arriver à tout moment. Ce n’est qu’en connaissant le passé qu’on peut l’empêcher de se reproduire».
Bibliographie
Le Nazisme, débats et controverses.
I. Historiographie, généralités
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KERSHAW, I., Qu’est ce que le nazisme? Problème et perspectives d’interprétations, “Folio”, Gallimard, Paris, 1992, 416 p. [nouvelle édition, 1997, 560 p.]
II. Les Allemands et la «maîtrise du passé» (Vergangenheitsbewältigung)
Husson, É., Comprendre Hitler et la Shoah. Les historiens de la République fédérale d’Allemagne et l’identité allemande depuis 1949, coll. Perspectives germaniques, PUF, Paris, 2000 [préface Ian Kershaw]
SOLCHANY, J., Comprendre le nazisme dans l’Allemagne des années zéro (1945-1949), coll. Politique aujourd’hui, PUF, Paris, 1997, 352 p.
JASPERS, K., La Culpabilité allemande, Éd. de Minuit, Paris, 1990 [e.o. 1947. Préface de P. Vidal-Naquet]
III. La “querelle des historiens” (Historikerstreit)
Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, Cerf, P., 1988, 353 p. [Préface de Luc Ferry, intro. de Joseph Rovan, textes de Stürmer, Nolte, Habermas, Broszat…]
FRIEDLÄNDER, S., “Réflexions sur l’historisation du National-Socialisme”, in Vingtième Siècle, no16, oct.-déc. 1987, pp. 43-54 [reprend un article du Tel Aviver Jahrbuch für deutsche Geschichte]
Histoires d’Allemagnes, no spécial de Vingtième Siècle, no34, avril-juin 1992, 228 p. [en particulier l’étude de Jean Solchany, "Le nazisme: déviance allemande ou mal de la modernité?", pp. 145-156]
Interrogations allemandes, dossier dans Le Débat, no 45, mai-sept. 1987, pp. 114-169.
L’Histoire escamotée, les tentatives de liquidation du passé nazi en Allemagne, La Découverte, P., 1988, 177 p. [Préf. de A. Gisselbrecht, contributions de G. Erler, R. D. Müller, U. Rose, T. Schnabel, G. R. Ueberschär et W. Werte]
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IV. Le totalitarisme, nazisme et communisme en perspective
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ARON, R., Démocratie et totalitarisme, Folio/Essais 69, Gallimard, Paris, 1987, 370 p. [e.o. 1965]
BRUNETEAU, B., Les Totalitarismes, coll. U, A. Colin, Paris, 1999, 240 p.
TRAVERSO, E., Le Totalitarisme, le XXe siècle en débat, Points-Essais 442, Seuil, P., 928 p. [choix de textes]
FERRO, M., «Nazisme et communisme: les limites d’une comparaison», in Nazisme et communiste, deux régimes dans le siècle, Pluriel, Hachette, 1999, pp.11-37.
ROUSSO, H., «La légitimité d’une comparaison empirique» in Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparés, Complexe, Bruxelles, 1999, pp.11-36.
NOLTE, E., La guerre civile européenne 1917-1945. National-socialisme et bolchevisme, éd. des Syrtes, 2000, 666 p.
FURET, F., NOLTE, E., Fascisme et communisme, Plon, Paris, 1998, 148 p.
V. Weimar et le ressentiments contre la modernité
DUPEUX, L., et alii, La “Révolution conservatrice” dans l’Allemagne de Weimar, Kimé, P., 1992, 437 p.
DUPEUX, L., “la nouvelle droite ”révolutionnaire conservatrice“ allemande et son influence sur la République de Weimar”, in Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, t. 41/3, 1994, pp. 471-488.
ELIAS, N., The Germans, Power Struggles and the Development of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Century, Columbia UP, New York, 1997, 494 p. [e.o. Studien über die Deutschen , 1989]
GAY, P., Le suicide d’une République, Weimar 1918-1933, Calmann-Lévy, Paris, 1993, 269 p. [édition "Tel", Gallimard en 1995]
MOSSE, G., De la grande guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, Paris, 1999 [e.o. New York/Oxford, 1990]
PEUKERT, Detlev, J. K., La République de Weimar, Aubier, Paris, 1995, 301 p.
STERN, F., Politique et désespoir Les ressentiments contre la modernité dans l’Allemagne préhitlérienne, A. Colin, Paris, 1990, 359 p. [étude de 3 figures clés du "pré-fascisme": Paul de Lagarde, Julius Langbehn et Arthur Mœller van den Bruck]
VI. Hitler, maître ou serviteur?
BRACHER, K., D., La dictature allemande, Privat, Toulouse, 1986, 681 p. [livre essentiel, enfin traduit en français, e.o. 1969. Représente le courant intentionnaliste, nouvelle édition en Complexe, Bruxelles, 1995]
BROSZAT, M., L’Etat hitlérien, l’origine et l’évolution des structures du IIIe Reich, Fayard, Paris, 1985, 625 p. [Publié en 1970 à Munich. L’auteur est un des chefs de file du courant fonctionnaliste]
BURRIN, P., “Politique et société: les structures du pouvoir dans l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie”, in Annales ESC, no43, mai-juin 1988, pp. 615-637.
BULLOCK, A., Hitler ou les mécanismes de la tyrannie. 2 t., Marabout, Verviers, 1963-80.
FEST, J., Hitler, 2 t., Gallimard, Paris, 1973 [10 pages éblouissantes sur les discours de Hitler et leur efficacité, t.I, pp. 387-396]
HILDEBRAND, K., Le Troisième Reich, München, New York, London, Paris, K. G. Saur, 1985, 244 p. [ouvrage idéal pour réfléchir sur l’historiographie: la deuxième partie est consacrée aux problèmes fondamentaux et tendances de la recherche. On trouve également une bibliographie très abondante et bien classée.]
«Hitler, portrait historique d’un monstre», dossier spécial L’Histoire, no 230, mars 1999, pp. 34-61.
KERSHAW, I., Hitler, Essai sur le charisme en politique, Gallimard, Paris, 1995, 240 p.
KERSHAW, I., Hitler, t.1: 1889-1936, Hubris ; t.2: 1936-1945, Nemesis, Flammarion, P., 1999/2000.
JACKEL, E., Hitler idéologue, Calmann-Levy, 1973, Paris, 176 p. [réédition en "Tel", Gallimard, 1995]
MOMMSEN, H., Le nazisme et la société allemande dix essais d’histoire sociale et politique, Maison des sciences de l’homme, Paris, 1997, 414 p.
NEUMANN, F., Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, Paris, Payot, 1987, 598 p. [écrit en fait au début de la guerre par un exilé de l’école de Francfort…et traduit seulement en 1987]
STEINERT, M., Hitler, Fayard, P., 1991, 710 p. [beaucoup plus qu’une simple biographie, réédité en Pluriel]
SPEER, A., Journal de Spandau, Laffont, Paris, 1973, 554 p.
VII. La violence nazie et la «solution finale»
BARTOV, O., L’Armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Hachette, Paris, 1999, 320 p. [e.o. Oxford U. P., N.Y., 1990].
BEDARIDA, F., (dir.), La politique nazie d’extermination, A. Michel, Paris, 1989, 332 p. [nombreuses contributions portant sur le contexte, les méthodes et les moyens, les grands débats.]
BRAYARD, F., Le génocide des Juifs entre procès et histoire, 1943-2000, colloque de Berlin & Potsdam, 1998, Complexe, Bruxelles, 2000.
BROWNING, C., Des hommes ordinaires, 10/18, Belles Lettres, Paris, 1994, 284 p. [préface de P. Vidal-Naquet]
BURRIN, P., Hitler et les Juifs. Genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989, 203 p.
BURRIN, P., «La violence congénitale du nazisme», in Henri Rousso, Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparées, Bruxelles: Complexe, 1999.
ROUSSO, H., dir., Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparés, Complexe, Bruxelles, 1999, pp. 129-142.
FRIEDLANDER, S., L’Allemagne nazie et les Juifs: t.1, les années de persécution (1933-1939), Seuil, Paris, 1997, 428 p.
GOLDHAGEN, D., Les bourreaux volontaires d’Hitler. Les allemands ordinaires et l’Holocauste, Seuil, 1997.
HUSSON, É., Une culpabilité ordinaire? Les enjeux de la controverse Goldhagen, F.-X. de Guibert, Paris, 97.
«La violence nazie», Revue d’histoire moderne et contemporaine 47-2, avril-juin 2000 [études de P. Ayçoberry, M. Fabréguet, U. Herbert, D. Pohl, J. Solchany, etc.]
VIII. Les oppositions
Des Allemands contre le nazisme, Oppositions et résistances 1933-1945, Actes du colloque franco-allemand, Paris, mai 1996, A. Michel, Paris, 1997, 382 p.
BADIA, G., Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Ed. de l’Atelier, Paris, 2000, 254 p.
Notes.1. Sans compter la possibilité d’accéder à de nouvelles archives provenant de l’ex-bloc soviétique.
2. Le directeur de l’Institut, Jan Phillip Reemstma, est le fils d’un des plus grands fabricants de cigarettes de l’entre-deux-guerres (des petits paquets jaunes qui approvisionnaient la Wehrmacht!). Il a vendu la firme pour financer un institut qui s’est précisément fixé comme objectif un travail de mémoire sur la période du troisième Reich. L’historien en charge de l’exposition, Hannes Heer est lui un ancien militant communiste.
3. Quelques photos ayant été contestées (des crimes du NKVD dont les Allemands auraient découvert les charniers, moins d’1% des photos!), l’exposition a été suspendue «provisoirement» à l’automne 1999.
4. Voir le dossier que lui consacre L’Histoire dans son no206 de janvier 1997 et surtout le livre d’Édouard Husson évoqué plus loin.
5. Office central de la justice des Länder, où sont entreposés les rapports quotidiens et les abondantes archives photographiques des Einsatzgruppen.
6. Quand Himmler donne l’ordre de faire évacuer dans des conditions atroces les détenus des camps, les gardiens se livrent à d’épouvantables violences, provoquant la mort de la moitié des 750 000 prisonniers évacués.
7. Il souligne le sadisme des opérations (“l’Holocauste fut l’un des rares massacres de masse où les bourreaux tournèrent leurs victimes en dérision et les forcèrent à des bouffonneries avant de les envoyer à la mort”) et conclut à “une culture allemande de la cruauté”. On a relevé qu’il gommait les — rares — refus d’obéissance et qu’il s’étendait en fait sur les actes monstrueux de cadres SS, qu’il paraît difficile de considérer comme des “Allemands ordinaires”, comme l’abominable Odilo Globocnik, chef du district de Lublin.
8. Browning explique que le responsable du régiment, le commandant Trapp, personnellement hostile à la Solution finale, offre à ses hommes, la possibilité de se désister. 10% à peine saisiront cette possibilité et la plupart le font parce qu’il s’estiment … “trop faibles” pour tuer! Heinrich Mann avait été un des premiers à analyser cette culture de la sujétion héritée du Reich wilhelmien dans Der Untertan, 1918 (traduit par “Le Sujet de l’Empereur”, Presses d’aujourd’hui, Paris, 1982).
9. Voir bibliographie jointe pour tous les ouvrages de base dont les titres ne sont pas précisés ici.
10. Il est indéniable que le souci de comparer nazisme et communisme, en soi stimulant, n’est pas toujours étranger à ce souci de voir le nazisme retrouver une place «normale» dans la mémoire universelle. On notera qu’on compare toujours les crimes du communisme à ceux du nazisme et non l’inverse, ceux-ci n’ayant jamais été occultés derrière une autre justification que la volonté de domination et d’asservissement.
11. Formule évidemment discutable: s’il est, en effet, un écueil à ne pas commettre en histoire, c’est de l’écrire à rebours. Essayer de comprendre Hitler à la lumière d’Auschwitz est un anachronisme… pourtant indispensable!
12. Germaniste strasbourgeois, calviniste et libéral, Vermeil, professeur à Strasbourg, puis à la Sorbonne et à l’IEP., a donc une vision de spécialiste de l’Allemagne, de sa culture. Ce qui ne signifie pas objectivité pour autant: c’est un ancien combattant, mais aussi un antifasciste, qui participe au Comité de Vigilance des Intellectuels proche du Front Populaire. Quelques ouvrages: L’Allemagne du Congrès de Vienne à la Révolution hitlérienne (1815-1933), Paris, Éditions de Cluny, 1934; Doctrinaires de la Révolution allemande 1918-1938, Paris, Sorlot, 1939 (Recueil de monographies sur les théoriciens de la Révolution conservatrice et du nazisme) et L’Allemagne. Essai d’explication, Paris, Gallimard, 1940, réimprimé en 1945 (vaste synthèse embrassant 10 siècles d’histoire allemande).
13. “Les sujets ont le devoir d’obéir, de diriger tout leur zèle et leur effort à faire ou à ne pas faire selon ce que leur seigneur désire qu’ils fassent ou ne fassent pas…” — “L’âne ne peut que recevoir des coups de bâton, et le peuple ne peut être commandé que par la force. Dieu en était conscient, c’est pourquoi Il donna à ceux qui commandent non un plumeau, mais une épée”.
14. Dans la tradition de l’historiographie conservatrice, le Sonderweg permet de glorifier le passé de l’Allemagne: pays original, conciliant l’efficacité de l’Occident et la spiritualité de l’Orient par son modèle de despotisme éclairé (un Etat fort, des élites apolitiques, une société sans conflits). Elle s’oppose ainsi au modèle français, politicien, et à la civilisation anglo-saxonne, marchande.
15. «L’acquisition de l’Autriche a fait faire un pas de géant à toute l’histoire allemande, comblant des souhaits et des idéaux anciens.»
16. Édouard Husson s’appuie sur les travaux de René Girard pour opposer la vision sacrificielle en fonction de laquelle la violence vient des autres et la vision mémorielle qui consiste à accepter la part de violence que chaque culture porte en soi.
17. On désigne ainsi la volonté des historiens d’échapper à la tutelle de la philosophie en élaborant leurs propres paradigmes pour penser le passé. L’histoire est déterminée par les «idées» des hommes qui se révèlent à travers leurs actes. La tâche de l’historien consiste à expliquer ces actes en comprenant» intuitivement les intentions qu’ils recèlent. C’est vision idéaliste conduit à privilégier une histoire par en haut et à accorder la primauté de la politique étrangère, de la raison d’État et l’accent sur le rôle des grands hommes. Il s’agit de penser la Deutsche Bewegung, définie par Wilhelm Dilthey comme “le processus par lequel le peuple allemand est devenu conscient de son être et par-delà de ses tâches, et a donné à cette conscience une expression culturelle et politique”. Bien des historiens se sont convertis à la politique de puissance, s’enthousiasmant pour le Volksgeist (l’esprit du peuple) et acceptant l’antisémitisme. C’est en particulier le cas du plus célèbre historien du second Reich, Heinrich von Treitschke (1834-1896).
18. «Il vaut peut-être mieux ne pas trop réfléchir à l’avenir et s’en tenir aux triomphes du présent. Ils sont gigantesques et la performance de Hitler dans la présentation de cette campagne apparaît sous un éclairage vraiment magique.» Lettre du 29 mai 1940.
19. «Aucun État n’est dénué de responsabilité, même si ce n’est pas principalement sa faute. Que ce soient la Russie et son pacte de pillage d’août 1639, la Pologne et son désir de grandeur, la France et sa prétention à une politique d’alliances et d’équilibre, l’Angleterre et sa longue tentative d’apaisement…»
20. «La formation de l’âme par la culture qui l’environne». Celle-ci est transmise par le lycée et l’Université et repose sur la maîtrise de la culture classique. L’entrée dans l’ère industrielle et les exigences de rationalisation et de spécialisation du savoir sont mal vécues par nombre d’intellectuels qui ne cessent de réaffirmer la prééminence du Gymnasium sur la Realschule, de l’université sur la Technische Hochschule et son «demi-savoir» (Halbbildung). On oppose ainsi la Kultur, fondée sur la Bildung et la Zivilisation, utilitariste et technicienne.
21. «Un nomade des Balkans égaré dans un prolétariat autrichien racialement mêlé» écrit le publiciste Hermann Ullmann.
22. Bertold Brecht ridiculise le culte “néoréaliste” de la technique, dénonce le camouflage des rapports de domination qui en résulte et, de façon plus surprenante, le recul de la nature et de l’“esprit”. Gottfried Benn, médecin et poète expressionniste, souligne l’opposition entre l’utilitarisme optimisme américain et la profondeur psychique de “l’homme spirituel”, une critique radicale du matérialisme qui explique son soutien aux nazis en 1933.
23. Un des économistes les plus influents du temps, conseiller du ministre des Finances, Ludwig Ehrard
24. Alfred Weber (1868-1958), le frère cadet de Max, se fait ainsi au sein du SPD, le chantre du neutralisme.
25. Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, Colin, 1999. Ian Kershaw, très sceptique sur l’efficacité d’ «un concept sans théorie» rappelle que son succès «repose sur l’acceptation des valeurs de la “démocratie libérale” occidentale», in Qu’est-ce que le nazisme? op. cité, p. 82. Jean Solchany dit lui qu’il «se trouve au centre de l’identité démocratique des nations dites occidentales» (op, cité, p. 298)
26. Carl J. Friedrich, Professeur à Harvard, définit, en 1956, un modèle complexe combinant 6 facteurs constamment repris par la suite (un parti de masse unique dirigé par un chef charismatique et soumettant l’État ; une idéologie globalisante et contraignante; un appareil de terreur policier omniprésent; un système de contrôle de l’économie; le monopole des moyens de communication; le monopole des instruments de violence). Il insiste surtout sur l’importance de la modernité technologique dans l’efficace totalitaire.
27. Pensons à la pusillanimité avec laquelle ont été poursuivis les criminels de guerre après 1949. Alors qu’il y a eu plus de 5000 condamnations dans les zones occidentales jusqu’à cette année, on tombe à 44 en 1954 et A 21 en 1955. Au total, sur 90 000 procès, 84 000 conduisent à l’acquittement des prévenus. Les Landsbergers (du nom de la prison munichoise où ils sont incarcérés) continuent de percevoir leur salaire et de jouir de leurs droits sociaux! La justice allemande traîne les pieds, le ministère public ne traitant que des plaintes provenant de la population. Et se réfugiant derrière le principe — contesté à Nuremberg — nullum crimen sine lege, il refuse de poursuivre de multiples crimes comme l’extermination des handicapés (les médecins ont été aveuglés par la «charité humaine» dit un juge!). Quand, en 1957, les Alliés rendent aux Allemands les archives confisquées en 1945, ceux-ci les confient à l’Office central de la justice des Länder de Ludwigsburg, dont le premier directeur est un ancien nazi. Etc.
28. Formé à l’université de Francfort, conseiller juridique du parti social-démocrate, Franz Neumann s’exile, d’abord à Londres puis aux États-Unis, enseignant à l’Institute for Social Research de la Columbia University où il retrouve d’autres figures éminentes de “l’École de Francfort” (Max Horkheimer, Herbert Marcuse…). Il se consacre alors à l’étude des racines économiques et politiques du totalitarisme et aux conditions spécifiques de son essor en Allemagne. Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme paraît en 1942 et est complété en 1944, mais n’est traduit en français qu’en 1987!
29. Ancien députe communiste, celui-ci avait rompu avec le KPD en 1927. Exilé en Angleterre, il était l’auteur d’une histoire devenu classique de la révolution de 1918-1919, insistant sur le rôle des conseils ouvriers.
30. Les historiens lui ayant refusé une chaire universitaire!
31. le chancelier Brüning, dépourvu de majorité parlementaire, gouverne avec le seul appui d’Hindenburg et de ses tout-puissants conseillers (Otto Meiner, le secrétaire à la Présidence ; von Schleicher à la tête du Ministeramt, Oskar von Hindenburg, le fils écouté…). Le recours aux décrets-lois et à l’article 48 (“le président du Reich peut prendre les mesures nécessaires au rétablissement de la sécurité et de l’ordre lorsque ceux-ci sont gravement troublés ou menacés”) éloignent de la démocratie parlementaire une bonne partie de l’opinion allemande de plus en plus acquise à l’idée que la solution à la paralysie des institutions est un régime fort et autoritaire.
32. Le 20 juillet 1932, le Landtag est devenu ingouvernable, von Papen destitue le gouvernement social-démocrate du Land de Prusse. Véritable “putsch à froid” (François-Poncet), lourd de significations, d’abord parce que von Papen estime utile de faire preuve d’autorité face à la gauche (alors que les nazis multiplient les violences: près de cinq cent affrontements avec 99 morts et 1125 blessés. Le plus sanglant de l’été eut lieu à Altona, faubourg d’Hambourg, le 17 juillet: 17 morts à la suite d’un défilé provocateur de la SA dans un quartier “rouge”), mais aussi parce que celle-ci révèle son impuissance. Le SPD se contente de protestations verbales, de recours aux tribunaux, mais recule devant la grève générale et la mobilisation de ses partisans: il n’y eut même pas une manifestation de la “Bannière du Reich” dans les rues de Berlin! Quant aux communistes, ils se félicitent de la défaite des sociaux-fascistes “Severing et Cie”!
33. Le succès des thèses des néos-conservateurs dans ce milieu est évident: le baron Heinrich von Gleichen, ami intime de Mœller et d’Hugenberg, fonde en 1925, le Herrenklub ou “Club des Messieurs”. Avec lui triomphe un “néo-conservatisme assagi” qui domine la vie politique de la République agonisante.
34. Sa synthèse paraît en 1972, Von Kaiserreich zur Republik.
35. Les Conseils étaient dominés par les majoritaires et les indépendants (USPD), l’extrême-gauche était très isolée.
36. Weimar n’a jamais pu devenir un Volkstaat (≠ Obrigkeitstaat prussien) ni développer l’esprit de solidarité, inspiré par Max Weber et sa théorie de la Gemeinschaft. Le socialiste Hilferding, auteur d’un ouvrage majeur sur le Capital financier en 1910, défend ainsi dans les années Vingt la thèse du “capitalisme organisé”, affirmant que la cartellisation prépare la socialisation!
37. Pour les corps francs, «la protection des frontières est dès l’origine …une tâche aussi essentielle que l’écrasement du communisme». L’histoire intérieure s’éclaire par une réalité extérieure et les crimes commis s’inscrivent dans une logique «réactive».
38. On ne lui connaît aucun engagement politique, mais de solides convictions luthériennes. Il va cependant se raidir dans la controverse — allant jusqu’à faire peser sur l’Allemagne la responsabilité exclusive du conflit!
39. L’ouvrage n’a jamais été traduit, mais le débat a été popularisé parmi les historiens français par un petit livre de Jacques Droz, Les causes de la Première Guerre mondiale, Points H11, Seuil, Paris, 1973
40. Comme l’a dit Ritter «si les découvertes de Fischer étaient vraies, la conscience historique de la nation serait bien plus assombrie par cette réalité que par ce qui s’était passé durant la période hitlérienne» CQFD!
41. La thèse de la «féodalisation de la bourgeoisie» a été reprise par Wehler, elle a toutefois été battue en branche par de multiples études qui font apparaître la distance qui subsiste entre les nouvelles élites et l’aristocratie (peu de titres de noblesse, peu d’inter-mariages, des profits réinvestis dans l’industrie et dans le commerce plus que dans l’achat de terres… Toutefois, il ne fait guère de doute que les valeurs aristocratiques comme le duel ont largement pénétré la société.
42. Des valeurs auxquelles il va se consacrer en adhérant au FDP et en entrant au gouvernement de Willy Brandt en 1969. Il a été un des artisans de l’Ostpolitik avant de représenter la RFA à la Commission de Bruxelles.
43. Des ravages de la psychohistoire: Hitler avait un testicule, un père tyrannique et une mère possessive, il était homosexuel et sadomasochiste, etc. On pourra préférer à nombre de ces publications l’ouvrage de Brigitte Hamann, La Vienne d'Hitler. Les années d’apprentissage d’un dictateur, Éd. des Syrtes, 2001. Une des meilleures descriptions de la Vienne fin de siècle couplée d’un solide récit biographique.
44. Son antisémitisme par exemple ne remonte pas à 1907 et à son arrivée dans la capitale «cosmopolite» des Habsbourg, comme il le dit dans Mein Kampf, mais de son installation à Munich en 1913.
45. Dans son Hitler. Essai sur le charisme en politique (Gallimard, 1991), Kershaw avait déjà réfléchi aux sources de son emprise sur la société. Il notait que l’autorité charismatique de Hitler n’était ni l’autorité traditionnelle des empereurs, ni celles, légale de la bureaucratie, hiérarchique de l’armée ou légitime des élus. Pour lui, le charisme, défini par Weber au début du siècle, n’est pas une qualité intrinsèque de la personne dite charismatique, mais la réponse, apparemment incarnée dans ce personnage, aux attentes d’une société et d’une époque. Ce n’est pas l’individu charismatique qui envoûte les foules, mais bien celles-ci qui cherchent et identifient leur charmeur.
46. Kershaw n’est pas insensible à la part du hasard: la rencontre avec le capitaine Karl Mayr qui le pousse à infiltrer le POA de Drexler joue, par exemple, un rôle considérable.
47. Né en 1923, Eberhard Jäckel, professeur d’histoire moderne à l’université de Stuttgart, veut analyser la Hitlers Weltanschauung, c’est-à-dire la “conception du monde de Hitler”. Partant des deux livres de Hitler et de ses discours, il privilégie les deux objectifs fondamentaux de Hitler, son “plan” de politique étrangère et son antisémitisme radical. Toutefois, il étudie aussi sa conception de l’Etat comme moyen et comme fin, et plus largement sa conception de l’histoire.
48. Hitler a longtemps poursuivi le rêve de s’entendre avec l’Angleterre, du traité naval de 1935 à son offre de paix séparée du 6 octobre 1939. Mais, cela n’impliquait évidemment aucune renonciation à ses objectifs de conquête, Pour Hildebrand, il va au contraire accélérer son programme en 1939-40 pour l’impressionner et l’obliger à reprendre le dialogue.
49. Franz Neumann insistait sur le chaos institutionnel et sur les luttes pour le pouvoir opposant le parti, l’État, l’armée et les capitalistes. Béhémoth désigne, dans l’eschatologie juive, un des deux monstres issus du chaos, régnant sur la terre, alors livrée au désert, comme le Léviathan règne sur la mer. Neumann se réfère explicitement à Hobbes auteur d’un Béhémoth ou le Long Parlement décrivant l’anarchie provoquée par la guerre civile anglaise du XVIIe siècle. Pour lui, le national-socialisme est “un non -État, un chaos, un règne du non-droit et de l’anarchie qui a ”dévoré“ les droits et la dignité humaine, et ambitionne de transformer le monde en chaos en établissant son hégémonie sur de gigantesques étendues de terre”. Avant lui, un autre exilé allemand aux États-Unis avait posé de manière novatrice le problème des structures du Troisième Reich : Ernst Fraenkel, dans The Dual State (1941), attirait l’attention sur le fait que Hitler combinait deux pouvoirs, celui de l’État et celui du Führer, une dualité qui allait à terme conduire à la “désétatisation de la vie publique” dans le cadre de l’État-SS.
50. Kershaw analyse en particulier le discours d’un obscur secrétaire d’État au ministère prussien de l’Agriculture qui dit que «le devoir de tout un chacun est de travailler en direction du Führer» (t. 1, chap. XIII).
51. La concentration des pouvoirs de police et l’accentuation de la politique raciale témoignent que l’État hitlérien devient de plus en plus un État totalitaire. Le pouvoir de l’État a été en grande partie éliminé au profit du parti. Himmler réussit là où Röhm avait échoué: l’État hitlérien se transforme de plus en plus en État-S.S.
52. Voir par exemple les divergences entre Todt et Sauckel sur l’exploitation économique de l’Europe occupée, etc.
53. Il faudrait, pour traiter cette question délicate, faire la part des différences entre les générations. Les plus jeunes ont, souvent, la volonté de connaître le passé de leur pays (voir la très belle histoire d’Anna Rosmus qui, adolescente, participe, en 1979, à un concours d’historiens en herbe, se penche sur le passé nazi de sa ville, Passau, et est littéralement ostracisée par sa communauté. Paul Verhœven en a tiré un film A Nasty Girl). Le succès du téléfilm Holocauste, cette même année 1979, montre qu’il faut éviter les schémas réducteurs.
54. Et alors qu’à Bitburg, en avril, le chancelier Kohl s’est recueilli avec Ronald Reagan dans un cimetière où reposent de nombreux Waffen SS.
55. La guerre civile européenne 1917-1945, National-socialisme et bolchévisme, Éd. des Syrtes, Paris, 2000.
56. Le livre de Hillgruber porte aussi un titre ambigu: Un double déclin (ou Une double apocalypse, Zweierlei Untergang), la destruction du Reich allemand et la fin du judaïsme européen. Associer les deux drames, n’est-ce pas introduire un lien de causalité? Post hoc, ergo propter hoc (après cela, donc à cause de cela!)…
57. Le terme anglais est celui d’outsiders. Gay est très sensible à ce concept qui figure explicitement dans le titre de l’édition d’origine “Weimar Culture. The Outsider as Insider”. Hugo Preuss incarne bien cette ouverture: alors qu’il avait été tenu à l’écart de l’Université, comme la plupart des juifs et des démocrates de gauche, il allait être le principal architecte de la nouvelle Constitution.
58. Entouré d’une cour d’éphèbes et de disciples, comme Friedrich Gundolf, il rejette un monde qu’il méprise pour restaurer le sens aristocratique de la vie. La poésie responsable du nazisme? Évidemment pas, mais le fait d’élever les poètes au-dessus des penseurs ne préparaient guère les esprits à accepter les compromis démocratiques. En réclamant quelque chose de plus élevé que la politique, George et ses émules ouvraient la voie à la barbarie.
59. Dans son Frederic II, le Kaiser apparaît comme un véritable surhomme, père de la Renaissance, chef d’État hors pair et surtout incarnation de forces primitives qui le rendait allemand jusque dans l’âme. Kantorowicz, d’origine juive, avait été officier prussien, membre des Corps Francs et avait pris les armes contre la gauche et dénoncé la médiocrité d’un âge sans dirigeant. Il faudra attendre son exclusion de l’Université pour qu’il renie ses engagements et s’exile.
60. Parmi les “romans de guerre nationaux” à fort tirage, on peut citer La Passion allemande d’Edwin Dwinger (1929). “L’expérience intime” de la guerre est aussi au cœur de l’œuvre d’Ernst Jünger (Orages d’acier, 1922) et a inspiré de nombreux films patriotiques produits par l’UFA, le trust que contrôle Hugenberg.
61. L’expression a été forgée par un historien suisse, Armin Mohler, en 1949. Longtemps discutée, elle a été aujourd’hui acceptée par la plupart des historiens.
62. Le Déclin de l’Occident, conçu en 1911, se voulait un avertissement contre la folle menace de la guerre. Mais, quand le premier tome paraît en 1918, c’est la lecture qu’on en fait qui est pessimiste.
63. Legs romantique: on retrouve déjà cette exaltation de l’Être allemand, de l’Urvolk, chez les “teutomanes” comme Ernst Arndt ou Friedrich Jahn au début du XIXe siècle.
64. Selon la formule déjà utilisée par Theodor Fritsch en 1883 dans son Manuel de la Question juive.
65. Mœller dit de Hitler: “Ce type ne comprendra jamais rien”… mais, il ajoutait qu’il pouvait servir à réveiller les masses.
66. Le premier volume de sa grande synthèse sur L’Allemagne nazie et les juifs (t.1, Les Années de persécution (1933-1939, Seuil, 1997) fait apparaître une réalité sensiblement différente de celle qui ressort des travaux de Goldhagen. L’élimination des juifs n’est pas un «projet national». La population, sans doute massivement antisémite, n’apparaît pas choquée devant les lois raciales et les mesures de ségrégation, mais elle se montre réticente devant les déchaînements de violence. Cet «antisémitisme passif» — fondé sur la conviction qu’il y a bien «une question juive non résolue» — évolue avec la guerre et la remise en cause des valeurs qu’elle entraîne.
67. Son livre (Hachette, 1999) aborde le même sujet que celui, controversé, de Daniel Goldhagen. Mais l’explication de Bartov, historien israélien, est très différente: l’armée allemande est devenue peu à peu une armée politisée et fanatisée, «l’armée d’Hitler». Cette culture de la violence et de la haine s’est forgée en quatre étapes:
- La «démodernisation», c’est-à-dire la dégradation des conditions matérielles du front, qui rendit les troupes de plus en plus insensibles.
- La destruction des «groupes primaires», en raison des pertes considérables, ce qui réduit la cohésion et la responsabilité dans l’armée allemande.
- La perversion de la discipline devenue d’une extraordinaire rigueur.
- La déformation, par la propagande, de la réalité perçue par les soldats.68. La meilleure synthèse est celle de Philippe Burrin, Hitler et les Juifs, Genès d’un génocide, Points H 190, Seuil, Paris, 1995. Cette mise à jour doit beaucoup à l’article qu’il a publié dans Le Monde diplomatique (juin 1997), «Aux origines du ’mal radical’. Le génocide des juifs en débat» ainsi qu’à celui de Ulrich Herbert, «La politique d’extermination. Nouvelles réponses, nouvelles questions sur l’histoire de l’holocauste», in «La violence nazie», Revue d’histoire moderne et contemporaine 47-2, avril-juin 2000, pp. 233-264.
69. L’absence d’ordre écrit émanant de sa main, utilisée par exemple par David Irving, ne prouve rien. Presque tous les historiens s’accordent pour considérer qu’il a participé au processus de décision personnellement et directement; à sa manière, oralement, à demi-mot pour ne pas laisser de traces, mais sans équivoque possible. Même s’il n’a peut-être fait qu’approuver certaines expériences menées par ses collaborateurs, une initiative d’une telle importance dans la politique nazie ne pouvait se produire à son insu. Les intentionnalistes rappellent qu’il écrivait, dans Mein Kampf, «Si l’on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions ont dû endurer sur le front, le sacrifice de millions d’hommes n’eût pas été vain. Au contraire, si l’on s’était débarrassé à temps de ces quelques douze mille coquins on aurait peut être sauvé l’existence d’un million de bons et braves Allemands pleins d’avenir», N.E.L. p. 677-678. Dans un discours prononcé le 30 janvier 1939 au Reichstag, il ajoute: «Aujourd’hui, je serai encore prophète: si la finance juive internationale en Europe et hors d’Europe devait parvenir encore une fois à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat ne sera pas la bolchevisation de la terre, donc la victoire du judaïsme; au contraire, ce sera l’anéantissement de la race juive en Europe.»
70. C. Browning, “L’origine de la solution finale: du contexte militaire et politique à la prise de décision (1939-1941)”, dans F. Bedarida (dir.), La politique nazie d’extermination, A. Michel, 1989, p. 156 à 176.
71. Celle-ci aurait dû se tenir un mois plus tôt. Christian Gerlach a étudié les notes prises par plusieurs dirigeants du NSDAP, réunis autour du Führer, à Berlin le 12 décembre 1941, au lendemain de Pearl Harbor. Hitler, revenant sur sa «prophétie» de janvier 1939, aurait alors décidé de donner à l’extermination des juifs un caractère systématique.
72. Ulrich Herbert a montré — après d’autres — combien le mouvement völkish y était influent. Le racisme antisémite le plus radical règne dans les multiples corporations regroupées dans la Deutscher Hochschulring. Or, les 3/4 des cadres du SD, de la police de Sécurité ou de la Gestapo, ont fait des études universitaires sous Weimar et sont imprégnés par cette idéologie.
73. Dernier ouvrage en date sur ce sujet, celui, très discuté du journaliste américain Edwin Black sur IBM et l’Holocauste, R. Laffont, Paris, 2001
74. Les penseurs de l’extermination. E.o. Vordenker der Vernichtung. Auschwitz und die deutschen Plane für eine neue europäische Ordnung, Hoffmann und Campe, Hambourg, 1991.
75. Comme Werner Conze, spécialiste des structures agraires en Europe centrale et orientale, alors théoricien de la surpopulation agricole en Pologne.
76. Des conclusions identiques se dégagent des travaux de Michael Zimmermann sur les Tsiganes, de Walter Manoschek sur la Serbie ou de Christian Gerlach sur la Biélorussie.
77. Entre 1933 et 1945, quelque 700 000 Allemands ont résisté. Plus de 8 000 furent condamnés à mort. Longtemps la mémoire collective n’a voulu retenir que les purs enfants de la Rose blanche et les responsables de l’attentat du 20 juin, Il est vrai que la mémoire de la résistance de gauche a été occultée (Gerhard Ritter assimilait les membres de l’Orchestre rouge à des traîtres à la patrie!) Dans l’abondante littérature que la Résistance a suscitée, on retiendra surtout les actes du colloque franco-allemand de Paris (mai 1996), A. Michel, 1997, et la récente synthèse de Gilbert BADIA, Ed. de l’Atelier, 2000.
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