Cliquez pour suivre le lien. 1 Catherine Nicault y voit l’une des principales «calomnies» portée contre le sionisme («Antisionisme et négationnisme», Relations internationales, no 65, printemps 1991, p. 49). 2. Le grand islamologue d’origine juive et communiste tout ce qu’il y a de plus orthodoxe, Maxime Rodinson, écrivait en février 1953 dans La Nouvelle Critique que l’Union soviétique était le paradis des Juifs, expliquait que les sionistes étaient des séparatistes, des colonialistes, des racistes et des capitalistes et il ajoutait: ils «mènent les Juifs à l’abattoir, provoquent l’Union soviétique, et se font complices de l’antisémitisme» (cité par Léon Poliakov, De Moscou à Beyrouth. Essai sur la désinformation, Paris:Calmann-Lévy, 1983). Ces propos s’inscrivent dans l’hystérie stalinienne qui préparait alors une grande action anti-juive dont on discute encore aujourd’hui la possibilité qu’elle ait pu avoir une dimension génocidaire. On nage en plein paradoxe où la nazification des Juifs préparait leur persécution. Si la mort de Staline permit d’éviter le pire, la propagande antisémite soviétique ne connaîtrait jamais de répis. Sur le même sujet, voir Alain Dieckhoff, «Sionisme et nazisme: l’histoire soviétique à l’épreuve des faits», Pardès, 1986, no 4. L’antisémitisme de facture soviétique a contaminé tous les discours critiques contre le sionisme, notamment à gauche. On trouve ainsi la dénonciation de l’Accord de Transfert comme signe d’une «collusion troublante» sous la plume de Nathan Weinstock, en 1969 (Le sionisme contre Israël, Paris: Maspero, 1969, p. 144). Son auteur est, sur le tard, très largement revenu sur ces positions (Nathan Weinstock, «Le témoignage d’un ex-antisioniste», L’Arche nno 579-580, juillet-août 2006). 3. Léon Poliakov, Ibid. 4. Joel Fishman, «“A Disaster of Another Kind”: Zionism=Racism, Its Beginning, and the War of Delegitimization against Israel, Israel Journal of foreign Affairs, vol. 3, 2011. 5. «Israël devient, dans le lexique et l’imagerie utilisé, une réincarnation du Troisième Reich au Moyen-Orient» écrit Sarah Fainberg, Les discriminés. L’antisémitisme soviétique après Staline, Paris: Fayard, 2014. 6. La plaisanterie féroce que rappelle Léon Poliakov (ibid.) permet d’appréhender l’esprit du temps: «Deux Juifs récemment purgés se rencontrent: l’un est loqueteux, l’autre resplendissant. Que fais-tu? demande l’un à l’autre. – Je suis balayeur de rues. Et toi ? – Je vis en rentier. Du temps des nazis, j'ai été caché et sauvé par un voisin chrétien qui a maintenant accédé à de hautes fonctions politiques, dans le Parti. Alors, je le fais chanter». Les faits que rapporte ensuite Léon Poliakov sont moins drôles puisqu’il donne des exemples d’une littérature officielle soviétique antisémite, pornographique et explicitement raciste… Les exemples égrénés sont aussi répugnants et haineux que la pire propagande nazie du Stürmer. Sur l’antisémitisme soviétique on peut aussi se reporter à Georges Aranyossy, La Presse antisémite en U.R.S.S: un dossier accablant, Paris: Éditions Albatros, 1978. 7. Pour une analyse détaillée de ces stratégies on pourra se reporter à Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard 1988, p. 28-33. 8. Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard 1988, p. 33. 9. Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard 1988, p. 125. 10. Les transferts de liquidité (plafonnnés) pour des Juifs étaient taxées, au tout début du régime nazi, à 20% puis très rapidement à 50 %, et atteignirent plus de 90% à partir de 1939 (voir notamment Susanne Meinl, «The Expropriation of Jewish Emigrants from Hessen during the 1930s», Confiscation of Jewish Property in Europe, 1933–1945. New Sources and Perspectives. Symposium Proceedings, Center For Advanced Holocaust Studies United States Holocaust Memorial Museum, 2003, p. 96). 11. Sur ces débats, voir notre bibliographie plus bas, notamment Yehuda Bauer, Juifs à vendre? Les négociations entre nazis et Juifs, 1933-1945, Paris: Liana Levi, 1996 et Tom Segev, Le septième million: les Israéliens et le génocide, Paris: Liana Levi, 2002. On peut d’ailleurs rappeler qu’au sein même des sphères dirigeantes nazies, les accords de transfert firent l’objet d’une opposition vive. A ce sujet voir Eliahu Ben Elissar, La Diplomatie du IIIe Reich et les Juifs, Paris: Julliard, 1969 et Christopher R. Browning, The Final Solution and the German Foreign Office: A Study of Referat D III of Abteilung Deutschland 1940-1943, Holmes & Meier Publishers, 1978. 12. Hannah Arendt qui s’était montrée très critique envers l’Accord de Transfert dans un texte rédigé à la fin des années trente («Antisemitism», in Hannah Arendt, The Jewish Writings, Jerome Kahn and Ron H. Feldman (éds.), New York: Schocken Books, p. 57) écrit très clairement juste après la guerre à Gershom Scholem que c’était la seule chose à faire (Marie Luise Knott (éd.), The Correspondence of Hannah Arendt and Gershom Scholem, Chicago: The University of Chicago Press, 2017, lettre du 28 janvier 1946, p. 42-44). 13. Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, Paris: Calmann-Lévy, 1951, p. 31-33. 14. Götz Nordbruch, «Arab Reactions to the Garaudy Affair», in Robert S. Wistrich (éd.), The Destruction of History: Holocaust Denial and Antisemitism, The Vidal Sassoon International Center for the Study of Antisemitism, Hebrew University of Jerusalem, 2009, p. 259. Götz Nordbruch a sans doute découvert la première occurrence de l’accusation portée contre les sionistes d’avoir profité financièrement de la Shoah, sous la plume de l’intellectuel libanais, Ra’īf Khūrī dans un article du 28 septembre 1944 (Nazism in Syria and Lebanon. The ambivalence of the German option, 1933–1945, New York: Routledge, 2006, p. 181 n. 137. Plus près de nous, l’actuel président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas est l’auteur d’un ouvrage tiré de sa «thèse» soutenue en URSS à l’université Patrice Lumumba, L’autre côté, la relation secrète entre le nazisme et le mouvement sioniste. Mahmoud Abbas y fait la part belle à la Haavara et avance tout à la fois que les sionistes sont complices des nazis dans l’accomplissement de la Shoah et que celle-ci fut bien moins meurtrière qu’on ne l’a dit, se fondant pour ce faire sur le négationniste Robert Faurisson… (voir sur le premier point David Patterson, «Denial, Evasion, and Antihistorical Antisemitism. The Continuing Assault on Memory», in Alvin H. Rosenfeld (dir.), Deciphering the new antisemitism, Bloomington,: Indiana University Press, p. 29 et, sur le recours au négationnisme de Abbas, Stéphanie Courouble-Share, «Négationnisme: le double discours de Mahmoud Abbas», Non Fiction, 2015, en ligne…). 15. Pour ne prendre que l’exemple de l’ancien maire de Londres, le travailliste Ken Livingston qui n’a cessé de répéter que Hitler était favorable au sionisme en invoquant l’Accord de Transfert (David Hirsh, Contemporary Left Antisemitism, Routledge, 2018, p. 18). 16. Faurisson fait de nombreuses allusions à l’Accord de Transfert dans sa producion, notamment dans «L’Affaire des Juifs bruns» Revue d’Histoire Révisionniste, mai 1992, réimprimé sous forme de plaquette en 1998 par l’association nazie l’ANEC (émanation du militant nazi et négationniste Vincent Reynouard) sous le titre Quand les Juifs collaboraient avec les nazis.

«L’Accord de Transfert», Haavara

et l’accusation de
«collusion sionisme-nazisme»

par Gilles Karmasyn


document haavara

La Haavara («transfert» en hébreu) est un accord passé à l’été 1933 entre les représentations sionistes en Allemagne (la Zionistische Vereinigung für Deutschland), l’Agence Juive et le régime nazi nouvellement mis en place. Il établissait les modalités qui permettaient à des citoyens allemands juifs de quitter l’Allemagne hitlérienne pour la Palestine sans perdre l’intégralité de leurs biens. Il a permis de sauver la vie de dizaines de milliers de citoyens allemands promis à l’extermination parce que juifs. Nous en fournissons les détails techniques un peu plus bas.

Cet «accord de transfert» sert depuis plusieurs dizaines d’années de prétexte pour une accusation mensongère et obscène de «collusion» entre sionisme et nazisme1.

Afin de comprendre les ressorts de cette accusation, il convient d’en retracer l’origine. À partir du début des années cinquante, la propagande communiste soviétique et ses relais occidentaux s'emploie à faire des sionistes les complices sinon les responsables de l’antisémitisme2. Cet antisémitisme soviétique qui infecta les communistes officiels de l’Europe entière allait connaître une postérité surprenante, malgré la mort de Staline, son premier instigateur.

Une étape est franchie en 1961 à l’occasion du procès Eichmann: il fut l’occasion de nazifier les sionistes selon une rhétorique parfaitement perverse: pour les Soviétiques, le procès Eichmann était un moyen de cacher une collusion avec des nazis contemporains préparant une troisième guerre mondiale. Rapidement cette collusion contemporaine fut transformée en collusion passée entre sionistes et nazis historiques que le procès cherchait à camoufler3. Il semble qu’à l’époque il s'agissait de diaboliser Israël en tant qu’il était représenté comme une marionnette de l’impérialisme américain. À partir de 1964-1965 cette rhétorique s’inscrit dans une stratégie soviétique-communiste-tiers-mondiste de déligitimation du sionisme plus ambitieuse, celle qui aboutira au slogan «sionisme = racisme» dont la collusion «sionisme-nazisme» ne constitue qu’un des aspects4.

A partir de 1967, la propagande soviétique opère une transformation subtile et radicale: la marionette devient le véritable marionnettiste, présenté comme d’essence nazie5. Ainsi, une caricature du 21 juin 1967 parue dans une édition kasakh de la Pravda y présente Moshe Dayan comme un nouvel Hitler. Dans le même temps les régimes communistes d’Europe de l’Est, sous l’impulsion du grand frère soviétique mènent des purges antisémites très virulentes6.

Une accusation récurrente, ancienne, portée contre «les sionistes» consiste à les accuser d’avoir «collaboré» avec les nazis, d’en avoir été les complices. Cette accusation prend prétexte de la réalité d’un accord passé à l’été 1933 entre les représentations sionistes en Allemagne, l’Agence Juive et le régime nazi nouvellement mis en place.

Cet accord établissait les modalités qui permettaient à des citoyens allemands juifs de quitter l’Allemagne hitlérienne pour la Palestine sans perdre l’intégralité de leurs biens. Non seulement la législation allemande rendait très difficile la sortie de capitaux, mais le régime nazi allait imposer des taxes d’émigration si élevée qu’en pratique cela revenait à spolier les émigrants juifs de la quasi totalité de leurs biens. Dans les faits, cela freinait considérablement les possibilités concrètes de quitter l’Allemagne dans des conditions supportables. L’objectif de la partie sioniste était évidemment de faciliter la venue de Juifs allemands en Palestine. Il se trouve que les Britanniques imposaient des quotas très réduits pour les Juifs désirant émigrer en Palestine, mais que le dispositif comportait une «faille»: toute personne détentrice d’un capital d’au moins mille livres palestiniennes pouvait émigrer, sans être affectée par les quotas. Les sionistes allaient exploiter cette brèche. Le reproche qui leur est parfois fait d’avoir volontairement sélectionné les «Juifs riches» au détriment des Juifs pauvres est une malhonnêteté particulièrement malveillante: ce sont les Britanniques qui faisaient ce choix, non les sionistes, partisans de l’émigration la plus large possible, mais tributaires des règles imposées par la Grande Bretagne.

La partie allemande s’assurait quant à elle un débouché commercial pour ses produits (voir plus bas), ainsi que du départ des Juifs, qu’elle souhaitait évidemment à cette époque, la possibilité d’une extermination à l’échelle européenne n’étant pas alors à l’ordre du jour. Les Allemands torpillaient également le boycott du commerce allemand promu par d’autres organisations juives (en dehors de l’Allemagne). Il y eut d’ailleurs toujours des tensions au sein des différentes organisations nazies car, fondamentalement, les nazis étaient hostiles au projet sioniste. Leur désir cependant de faire partir le plus de Juifs possible prit le pas, de justesse, sur cette hostilité. L’interprétation que donnent certains «antisionistes» de cet accord en falsifie la signification de la façon la plus malveillante qui soit.

In fine, une telle collaboration s’explique par la conjonction de deux causes.

La première, c’est l’ensemble des stratégies déployées par les communautés juives pour faire face aux persécutions, depuis la fin de l’Empire Romain: elles consistent à toujours éviter les confrontations. Les Juifs avaient en mémoire les catastrophes successives qui avaient, suite à leur opposition farouche aux Romains en Judée, mené à la destruction de l’entité politique juive, à la déportation d’une grande partie de sa population et à la mort de dizaines, sinon de centaines de milliers de juifs lors des guerres successives livrées aux légions romaines7.

Raul Hilberg, dans son ouvrage sur la Destruction des Juifs d’Europe, écrit:

«Si donc les Juifs ont à tant de reprises joué le jeu selon les règles de l’agresseur, ils l’ont fait de façon délibérée et calculée, sachant fort bien que c’était l’attitude qui réduirait au minimum les atteintes à leurs biens et à leurs vies. Ils avaient compris que leurs adversaires, en prenant contre eux des mesures de destruction, parvenaient à se rembourser des frais qu’ils y engageaient et même à en tirer bénéfice – mais seulement jusqu’à un certain point, au-delà duquel l’opération se soldait par une perte.»8

Le procédé de la Haavara, n’est qu’une des douzes méthodes énumérées par Raul Hilberg, qui permettraient aux Juifs allemands de contourner le blocage de leurs fonds et la confiscation de leurs biens en transférant une partie de leurs avoirs à l’étranger. Voici ce qu’écrit Raul Hilberg:

«6) Les Juifs qui émigraient en Palestine avaient une possibilité très spéciale d’expatrier leur capital, en vertu de l’accord dit Haavara signé en août 1933 entre l’Etat allemand et l’Agence juive pour la Palestine. Il s’agissait d’un type de clearing un peu particulier. Un «capitaliste» juif qui voulait s’installer en Palestine était autorisé à conclure un contrat avec un exportateur allemand pour l’expédition de marchandises dans ce pays. L’Allemand était payé sur le compte bloqué du Juif émigrant, qui, à son arrivée, recevait de l’Agence juive la contrepartie en livres palestiniennes. Le circuit s’établissait donc ainsi:

Compte bloqué de l'émigrant juif Emigré | | | /|\ | Paiement en | Paiement en | Reichsmarks | livres | | palestiniennes \|/ | | Exportations | Exportateur allemand ---------------> Agence juive

L’arrangement était tout aussi satisfaisant pour l’Agence juive et pour les exportateurs que pour les émigrants eux-mêmes. Les produits allemands inondèrent le marché palestinien; bientôt on compléta l’accord de clearing Haavara par un accord de troc, et les oranges de Palestine s’échangèrent contre du bois d’œuvre, du papier d’emballage, des automobiles, des pompes, des machines agricoles et autres biens d’origine allemande. Il y eut bien entendu quelque mécontentement du côté du parti nazi, du Referat pour l’Allemagne aux Affaires étrangères (qui était chargé des problèmes juifs), et des Allemands résidant en Palestine, qui se plaignaient de ce qu’on eût complètement sacrifié leurs intérêts à ceux des Juifs. Cette intéressante combinaison n’en subsista pas moins jusqu’à la déclaration de la guerre.»9

Faut-il préciser que les taux de change et les différents prélèvements pratiqués par l’Allemagne nazie induisaient la perte (un vol pur et simple) d’au moins un tiers de la valeur initiale des biens des candidats à l’émigration? C’était cependant là, le seul moyen de ne pas perdre beaucoup plus10.

La seconde cause est la volonté des sionistes de faire venir les Juifs en Palestine. Tant que les persécutions des nazis envers les Juifs revêtaient des aspects «traditionnels», l’alliance des stratégies d’«accomodation» avec la poursuite des buts sionistes n’a rien de choquant dans le contexte d’alors, et n’est que la continuation de méthodes qui avaient fonctionné jusque là dans des circonstances semblables. Qui pouvait prévoir l’ampleur de la catastrophe? Certes, de vifs débats eurent lieu au sein des communautés juives et au sein du mouvement sioniste relatifs à l’opportunité de tels accords, qui n’avaient évidemment, d’un point de vue moral, rien d’évident11. Ceux qui furent partisans de ces accords étaient certainement des pessimistes, mais ce furent surtout, hélas, des réalistes.

Il est donc extrêmement malhonnête, a minima, de critiquer aujourd’hui une procédure qui a finalement permis de soustraire plusieurs dizaines de milliers de vies à l’entreprise d’extermination nazie12

La première parution de l’ouvrage de Hilberg date de 1961 et la version à laquelle nous nous référons est la traduction française parue en 1988. Hilberg y parle de la collaboration entre l’agence juive et le IIIe Reich. Les premières publications sur le sujet en Israel même sont même antérieures, de même qu’est antérieure de dix ans, sa première étude dans un ouvrage traitant de la Shoah, pusique, dès 1951, Léon Poliakov explique les raisons et les modalités de l’Accord de Transfert dans son ouvrage pionnier, Bréviaire de la Haine13. Les historiographies du nazisme et du sionisme sont riches en travaux sur cet accord (voir bibliographie plus bas) publiés depuis des dizaines d’années.

Or, une des modalités de la dénonciation «antisioniste» de l’Accord de Transfert consiste à dénoncer un pseudo-silence des historiens, qui n’a évidemment rien à voir avec la réalité, sur le mode complotiste du «on nous cache tout, on nous dit rien», cette dénonciation prétendant être une «révélation». Cela ne révèle évidemment que l’ignorance et la mauvaise foi des auteurs de la révélation-dénonciation. Une seconde modalité consiste à suggérer que cet accord économique induit une compromission idéologique des sionistes avec les nazis. Cette présentation abjecte doit tout à l’antisémitisme soviétique qui s’était fait une spécialité de ce genre d’amalgames mensongers. L’abjection est évidemment de tirer prétexte d’une mesure qui a permis de sauver des Juifs (sans qu’ils perdent tous leurs biens – quel scandale!) pour en déduire une «complicité» avec le régime et l’idéologie qui a assassiné les Juifs.

Il s’agit de faire des sionistes, et d’Israel par anticipation, un allié objectif de IIIe Reich, de façon à préparer l’amalgame qui arrive en conclusion, implicitement ou pas: sionisme=fascisme=nazisme. En passant, on rejette aussi une partie de la responsabilité de la shoah sur les sionistes (et par métonymie sur les Juifs). Il s’agit évidemment d’une rhétorique antisémite. Les mêmes n’hésiteront pas à stigmatiser ensuite une prétendue indifférence ou inaction du Yishouv (les sionistes en Palestine) qui n’aurait pas fait assez pour sauver les Juifs d’Europe. Bref, quoique les sionistes aient pu faire, cela leur est reproché avec la plus solide mauvaise foi.

La Haavara n’est qu’une procédure qui a permis à des Juifs allemands, entre cinquante et soixante mille, d’être soustraits à une mort quasi certaine, sans perdre tous leurs biens. Idéologiquement elle n’a aucune conséquence. Il faut rappeler d’ailleurs l’engagement total des Juifs de Palestine aux cotés des Anglais dans leur lutte contre l’Allemagne nazie, dès 1940, et ce malgré les restrictions draconiennes imposées à l’émigration juive en Palestine par ces mêmes Anglais en 1939. On a parfois l’impression qu’on reproche finalement à ces Juifs allemands d’être tout simplement restés en vie…

Si de nombreux polémistes arabes instrumentalisent l’Accord de Transfert pour dénoncer, en travestissant évidemment la réalité, une collusion nazis-sionistes14, on est plus étonné du succès que le recours à la Haavara continue d’avoir au sein d’une certaine gauche15.

On n’en finirait cependant pas d’énumérer les professionnels de l’antisémitisme et du négationnisme qui falsifient la réalité de la Haavara (le suprémaciste blanc Mark Weber de l’IHR, le négationniste Garaudy, le négationniste Faurisson16, Ingrid Weckert, la compagne de Ernst Zündel, etc.). Les mêmes dénoncent le boycott des produits allemands en 1933 par des organisations juives (en désaccord évident avec les sionistes impliqués dans l’Accord de Transfert) comme un acte de guerre qui justifiait les persécutions nazies contre les Juifs… Ceux qui excipent ajourd’hui de la Haavara pour dénoncer une prétendue complicité des sionistes avec les nazis marchent dans les pas de ces antisémites déchaînés autant que dans ceux de l’antisémitisme soviétique.


On complètera notre étude par la lecture de l’article (notamment le post-scritptum) de l’historien Joël Kotek, «De quoi le mythe de la collaboration des sionistes et des nazis est-il le nom?», Conspiracy Watch, 2018: https://www.conspiracywatch.info/de-quoi-le-mythe-de-la-collaboration-des-sionistes-et-des-nazis-est-il-le-nom.html


Bibliographie indicative

 

Notes.

1. Catherine Nicault y voit l’une des principales «calomnies» portée contre le sionisme («Antisionisme et négationnisme», Relations internationales, no 65, printemps 1991, p. 49).

2. Le grand islamologue d’origine juive et communiste tout ce qu’il y a de plus orthodoxe, Maxime Rodinson, écrivait en février 1953 dans La Nouvelle Critique que l’Union soviétique était le paradis des Juifs, expliquait que les sionistes étaient des séparatistes, des colonialistes, des racistes et des capitalistes et il ajoutait: ils «mènent les Juifs à l’abattoir, provoquent l’Union soviétique, et se font complices de l’antisémitisme» (cité par Léon Poliakov, De Moscou à Beyrouth. Essai sur la désinformation, Paris:Calmann-Lévy, 1983). Ces propos s’inscrivent dans l’hystérie stalinienne qui préparait alors une grande action anti-juive dont on discute encore aujourd’hui la possibilité qu’elle ait pu avoir une dimension génocidaire. On nage en plein paradoxe où la nazification des Juifs préparait leur persécution. Si la mort de Staline permit d’éviter le pire, la propagande antisémite soviétique ne connaîtrait jamais de répis. Sur le même sujet, voir Alain Dieckhoff, «Sionisme et nazisme: l’histoire soviétique à l’épreuve des faits», Pardès, 1986, no 4. L’antisémitisme de facture soviétique a contaminé tous les discours critiques contre le sionisme, notamment à gauche. On trouve ainsi la dénonciation de l’Accord de Transfert comme signe d’une «collusion troublante» sous la plume de Nathan Weinstock, en 1969 (Le sionisme contre Israël, Paris: Maspero, 1969, p. 144). Son auteur est, sur le tard, très largement revenu sur ces positions (Nathan Weinstock, «Le témoignage d’un ex-antisioniste», L’Arche nno 579-580, juillet-août 2006).

3. Léon Poliakov, Ibid.

4. Joel Fishman, «“A Disaster of Another Kind”: Zionism=Racism, Its Beginning, and the War of Delegitimization against Israel, Israel Journal of foreign Affairs, vol. 3, 2011.

5.«Israël devient, dans le lexique et l’imagerie utilisé, une réincarnation du Troisième Reich au Moyen-Orient» écrit Sarah Fainberg, Les discriminés. L’antisémitisme soviétique après Staline, Paris: Fayard, 2014.

6. La plaisanterie féroce que rappelle Léon Poliakov (ibid.) permet d’appréhender l’esprit du temps: «Deux Juifs récemment purgés se rencontrent: l’un est loqueteux, l’autre resplendissant. Que fais-tu? demande l’un à l’autre. – Je suis balayeur de rues. Et toi ? – Je vis en rentier. Du temps des nazis, j'ai été caché et sauvé par un voisin chrétien qui a maintenant accédé à de hautes fonctions politiques, dans le Parti. Alors, je le fais chanter». Les faits que rapporte ensuite Léon Poliakov sont moins drôles puisqu’il donne des exemples d’une littérature officielle soviétique antisémite, pornographique et explicitement raciste… Les exemples égrénés sont aussi répugnants et haineux que la pire propagande nazie du Stürmer. Sur l’antisémitisme soviétique on peut aussi se reporter à Georges Aranyossy, La Presse antisémite en U.R.S.S: un dossier accablant, Paris: Éditions Albatros, 1978.

7. Pour une analyse détaillée de ces stratégies on pourra se reporter à Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard 1988, p. 28-33.

8. Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard 1988, p. 33.

9. Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard 1988, p. 125.

10. Les transferts de liquidité (plafonnnés) pour des Juifs étaient taxées, au tout début du régime nazi, à 20% puis très rapidement à 50 %, et atteignirent plus de 90% à partir de 1939 (voir notamment Susanne Meinl, «The Expropriation of Jewish Emigrants from Hessen during the 1930s», Confiscation of Jewish Property in Europe, 1933–1945. New Sources and Perspectives. Symposium Proceedings, Center For Advanced Holocaust Studies United States Holocaust Memorial Museum, 2003, p. 96).

11. Sur ces débats, voir notre bibliographie plus bas, notamment Yehuda Bauer, Juifs à vendre? Les négociations entre nazis et Juifs, 1933-1945, Paris: Liana Levi, 1996 et Tom Segev, Le septième million: les Israéliens et le génocide, Paris: Liana Levi, 2002. On peut d’ailleurs rappeler qu’au sein même des sphères dirigeantes nazies, les accords de transfert firent l’objet d’une opposition vive. A ce sujet voir Eliahu Ben Elissar, La Diplomatie du IIIe Reich et les Juifs, Paris: Julliard, 1969 et Christopher R. Browning, The Final Solution and the German Foreign Office: A Study of Referat D III of Abteilung Deutschland 1940-1943, Holmes & Meier Publishers, 1978.

12. Hannah Arendt qui s’était montrée très critique envers l’Accord de Transfert dans un texte rédigé à la fin des années trente («Antisemitism», in Hannah Arendt, The Jewish Writings, Jerome Kahn and Ron H. Feldman (éds.), New York: Schocken Books, p. 57) écrit très clairement juste après la guerre à Gershom Scholem que c’était la seule chose à faire (Marie Luise Knott (éd.), The Correspondence of Hannah Arendt and Gershom Scholem, Chicago: The University of Chicago Press, 2017, lettre du 28 janvier 1946, p. 42-44).

13. Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, Paris: Calmann-Lévy, 1951, p. 31-33.

14. Götz Nordbruch, «Arab Reactions to the Garaudy Affair», in Robert S. Wistrich (éd.), The Destruction of History: Holocaust Denial and Antisemitism, The Vidal Sassoon International Center for the Study of Antisemitism, Hebrew University of Jerusalem, 2009, p. 259. Götz Nordbruch a sans doute découvert la première occurrence de l’accusation portée contre les sionistes d’avoir profité financièrement de la Shoah, sous la plume de l’intellectuel libanais, Ra’īf Khūrī dans un article du 28 septembre 1944 (Nazism in Syria and Lebanon. The ambivalence of the German option, 1933–1945, New York: Routledge, 2006, p. 181 n. 137. Plus près de nous, l’actuel président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas est l’auteur d’un ouvrage tiré de sa «thèse» soutenue en URSS à l’université Patrice Lumumba, L’autre côté, la relation secrète entre le nazisme et le mouvement sioniste. Mahmoud Abbas y fait la part belle à la Haavara et avance tout à la fois que les sionistes sont complices des nazis dans l’accomplissement de la Shoah et que celle-ci fut bien moins meurtrière qu’on ne l’a dit, se fondant pour ce faire sur le négationniste Robert Faurisson… (voir sur le premier point David Patterson, «Denial, Evasion, and Antihistorical Antisemitism. The Continuing Assault on Memory», in Alvin H. Rosenfeld (dir.), Deciphering the new antisemitism, Bloomington,: Indiana University Press, p. 29 et, sur le recours au négationnisme de Abbas, Stéphanie Courouble-Share, «Négationnisme: le double discours de Mahmoud Abbas», Non Fiction, 2015, en ligne…).

15. Pour ne prendre que l’exemple de l’ancien maire de Londres, le travailliste Ken Livingston qui n’a cessé de répéter que Hitler était favorable au sionisme en invoquant l’Accord de Transfert (David Hirsh, Contemporary Left Antisemitism, Routledge, 2018, p. 18).

16. Faurisson fait de nombreuses allusions à l’Accord de Transfert dans sa producion, notamment dans «L’Affaire des Juifs bruns» Revue d’Histoire Révisionniste, mai 1992, réimprimé sous forme de plaquette en 1998 par l’association nazie l’ANEC (émanation du militant nazi et négationniste Vincent Reynouard) sous le titre Quand les Juifs collaboraient avec les nazis.

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